CINQUIÈME DIALOGUE.
DIOTIME, VIVIANE, ÉLIE, MARCEL.
Plus tard ÉVODOS.
Lorsqu'on revint s'asseoir, Diotime reprit ainsi:
Les tableaux qui vont se dérouler dans la seconde partie de Faust répéteront, sous un voile symbolique d'un plus riche tissu et dans des proportions agrandies, les scènes de la première partie. Le parallélisme qui s'établit entre les deux moitiés de la tragédie, n'est guère moins apparent que le parallélisme des trois cantiques. Il produit dans l'un et l'autre poëme un grand effet de solennité, de cette solennité primitive dont nos deux poëtes avaient en eux l'instinct, et qui, chez Gœthe, s'était singulièrement accrue dans la méditation et l'étude de la tragédie grecque.
Dès les premiers vers du second Faust, on sent que le style s'élève. Les voiles se gonflent; les horizons s'ouvrent. Comme Dante, au sortir de l'enfer, Gœthe semble ici se placer sous l'invocation de la muse épique:
… alza le vele Omai la navicella del mio ingegno.
L'affreux cachot où Faust a «laissé toute espérance» est derrière nous. Nous voici au seuil des régions purificatrices où notre héros, lui aussi, va se rendre digne de monter au ciel, e di salire al ciel diventa degno. Sous la voûte immense du firmament, dans une vaste campagne, aux approches de l'heure où le soleil ramène à notre hémisphère la lumière, le mouvement, la vie, Faust, couché sur des gazons en fleur, est doucement bercé par la voix des sylphes, aux sons de la harpe éolienne.
MARCEL.
Mais comment, du cachot de Marguerite et de la compagnie du diable, Faust se trouve-t-il tout à coup transporté sur des gazons fleuris, dans la compagnie des sylphes?
DIOTIME.
Gœthe ne prend pas grand souci des transitions dans un poëme dont l'action repose tout entière sur un fond merveilleux. Pour transporter son héros d'un lieu à un autre, il lui suffit, comme à l'auteur des Cantiques, de le supposer endormi, endormi de ce sommeil sacré des temples où les dieux parlaient en songe aux mortels et les guérissaient de tous les maux. Dante procède ainsi quand, au neuvième chant du Purgatoire, il se suppose vaincu par le sommeil, «à l'heure où l'hirondelle salue l'aube du jour,» et se fait raconter par Virgile qu'une dame céleste est venue qui l'a emporté, tout endormi, au lieu où il s'éveille.
Venne una donna, e disse: l' son Lucia:
Lasciatemi pigliar costui che dorme.
Si l' aggevolerò per la sua via.
…………………………..
Poi ella e'l sonno ad una se n'andaro.
Pendant le cours des heures nocturnes, le chœur des bons génies, sensible au malheur de l'amant de Marguerite, a calmé les agitations de son âme; il a détourné de lui «la flèche acérée du remords:» il a rafraîchi son front brûlant dans la rosée du Léthé.
ÉLIE.
Ce Léthé m'étonne dans les deux poëmes. Quelle peut être sa signification morale? Nos auteurs entendraient-ils dire qu'il faut n'avoir ni remords ni souvenir du mal qu'on a fait? La morale serait aisée, mais fort peu chrétienne.
DIOTIME.
J'ignore quel est l'enseignement théologique sur ce point délicat; peut-être, dans l'aspersion de notre eau bénite, faudrait-il voir quelque secrète réminiscence de cette vertu du Léthé: mais très-probablement ici Dante et Gœthe suivent leur sentiment propre, sans se préoccuper de la doctrine de l'Église. Aux yeux de Gœthe, la première condition du salut, c'est la résolution énergique de «tendre incessamment à la vie la plus haute,»
Ein kræftiges Beschliessen
Zum hœchsten Daseyn immerfort zu streben.
en apprenant toujours et en communiquant incessamment à ses semblables, dans une généreuse et bienfaisante activité, tout ce qu'on a en soi de meilleur. Selon cette conception, qui était celle des stoïciens à peu de chose près, le remords ne serait qu'une entrave à l'essor de l'âme, une dépression, une diminution de force, et l'oubli devrait être considéré comme une grâce, une paix divine, qui allège à l'homme de bonne volonté le poids du jour.
VIVIANE.
Est-ce qu'Emerson ne dit pas quelque chose d'analogue dans ses Essais? Je me rappelle vaguement un passage où il conseille à l'homme de bien de ne pas traîner après lui le cadavre de la mémoire, this corpse of memory.
DIOTIME.
C'est le sentiment de quiconque est animé du génie de la vie active et mû par la conscience du mal à réparer plutôt que du mal à pleurer. Gœthe, d'ailleurs, constamment occupé, comme il l'était, du problème de la responsabilité humaine, n'avait jamais pu arriver à une certitude autre qu'à celle de l'inextricable complication de nécessité et de liberté dont se composent la vie et les malheurs de l'homme. Il en concluait que la vraie morale, la vraie justice ici-bas, c'était une inépuisable compassion. Qu'il soit saint, qu'il soit méchant, nous plaignons l'infortuné;
Ob er heilig, ob er büse,
Jammert sie der Unglücksmann.
chante le chœur des sylphes avec une mélancolie pleine de tendresse. Il y a là un sentiment de doute miséricordieux qui n'existe pas au même degré, tant s'en faut, dans les Cantiques où Béatrice, tout en accourant au secours de celui qu'elle aime, ne lui épargne ni les humiliations ni les dures réprimandes.
On sent dans cette appréciation différente de la culpabilité (péché et remords pour Dante, erreur et réparation pour Gœthe) l'intervalle de cinq siècles durant lesquels les sciences naturelles et historiques, affranchies de tous les dogmes, et s'éclairant l'une l'autre, ont éclairé aussi la morale d'un jour nouveau. Au temps de l'Allighieri, on croit à la vengeance de Dieu, parce que l'on honore la vengeance humaine. Au temps de Gœthe, la torture est abolie, la peine de mort combattue dans son principe; l'enfer n'est plus pour Faust qu'une «légende bizarre.» Aussi, dans les plus terribles catastrophes de la tragédie, n'exprime-t-il pas une seule fois le sentiment de la peur, tandis que Dante, épouvanté, tremble et s'évanouit à tout instant dans sa marche à travers les supplices de l'enfer. Aussi Faust est-il sauvé sans condition, sans s'humilier, sans se confesser autrement qu'à lui-même et à sa propre conscience, sans aucun acte de foi explicite. Il est sauvé par le seul effet d'une loi générale et divine qui élève à Dieu tout ce qui a puissamment aspiré vers lui et tenté, fût-ce en se trompant de voie, de faire le bien ici-bas.
Le chœur des sylphes qui, d'une main légère, en quelques vagues arpèges à peine entendus au sein du crépuscule, nous rappelle ces graves problèmes, est soudain interrompu par une explosion de lumière. C'est le char du soleil qui s'avance avec une majesté homérique.
Horchet! horcht! dem Sturm der Horen!
……………………………….
Phœbus' Ræder rollen prasselnd;
Welch Getœse bringt das Licht!
L'imagination de Dante, vous vous le rappelez, conçoit ainsi la lumière retentissante de l'astre du jour, et dit hardiment au début de l'Enfer qu'il est repoussé par la panthère vers la vallée «où le soleil se tait, là dov'l sol tace.»
Faust s'éveille. Son monologue, écrit dans la forme dantesque des tercines (Gœthe ne l'emploie que cette seule fois dans toute son œuvre), ne reste pas au-dessous des plus beaux élans lyriques de la Comédie. Faust salue le roi des cieux; il écoute, il bénit, dans un transport de joie, les pulsations de la vie qui renaît dans son sein et dans le sein de la terre. Il se sent renouvelé comme les feuilles et les fleurs que baigne la rosée du matin.
Come piante novelle
Rinnovellate di novella fronda.
a dit l'Allighieri. Faust chante avec amour l'hymne à la lumière. Son regard est attiré vers les hantes cimes où resplendissent les premiers feux du jour. Hinaufgeschaut! C'est le Guardai in alto de Dante; c'est l'image perpétuellement rajeunie de la poésie primitive qui figure la sainteté, la béatitude, par l'altitude des montagnes et le rayonnement du soleil.
Cependant Faust, qui parle ici plus manifestement encore que dans la première partie du poëme, au nom de l'homme et de l'humanité, ne saurait, non plus que Dante, soutenir les splendeurs de l'astre divin. Une douleur vive à sa paupière l'avertit que l'œil mortel n'est pas fait pour les clartés éternelles. Il détourne sa vue et la ramène vers la terre, où l'iris qui se balance dans l'écume des eaux jaillissantes l'attire et le captive. Faust y voit l'emblème de la vie humaine. L'homme ne peut ici-bas ni posséder ni même contempler face à face la vérité pure à laquelle son âme aspire. Il ne peut que l'entrevoir dans ses reflets; il ne saurait voir Dieu que dans le miroir indistinct de la nature. C'est la pensée maîtresse qui domine toute l'œuvre de Gœthe; c'est la même pensée, la même image que nous retrouvons dans les Cantiques, quand, au dernier chant du Paradis, saint Bernard ordonnant à Dante de lever les yeux vers la gloire céleste, le poëte sent son œil ébloui, blessé par les rayons perçants, incapable d'en supporter l'éclat.
Io credo per l' acume ch' io soffersi
Del vivo raggio, ch' io sarei smarrito
Se gli occhi mici da lui fossero aversi.
Cette première scène de la seconde partie du poëme de Gœthe, ce chant des esprits aériens, ce monologue à la fois si solennel et si doux, célèbrent dans le plus beau langage la réconciliation de l'âme de Faust avec la vie. Elle consent désormais, cette âme ambitieuse, à tempérer ses désirs, à limiter ses poursuites, à resserrer dans le cadre étroit assigné à l'homme par la nature son activité passionnée. Faust se résigne, il renonce, mais sans abandon de soi-même. Son renoncement est viril, héroïque. Il ne va plus vouloir, il est vrai, que le possible, mais il voudra, sans illusion ni dédain, tout le possible. À partir de cette heure, qui commence pour Faust la vie nouvelle, Méphistophélès est plus d'à demi vaincu; sans qu'il s'en aperçoive encore, le démon est subalternisé, rejeté à l'arrière-plan. Le doute et l'ironie s'effacent insensiblement aux clartés grandissantes de l'amour. C'est l'ascendant de la femme, médiateur et sauveur, que l'on pressent dès l'entrée de ce purgatoire où déjà Faust est, comme les ombres à qui parle Dante, assuré de voir la lumière suprême.
O gente sicura.
Incominciai, di veder l' alto lume.
Du moment que Faust est maître de lui, il est maître aussi du démon. Il va lui commander plus impérieusement des choses plus difficiles. Il va se faire conduire à la cour de l'empereur germanique, prendre part aux affaires de l'État. De la vie individuelle, il va entrer dans la vie sociale; il va s'élever à la dignité, à la puissance du sacerdoce.
ÉLIE.
Qu'entendez-vous par là?
DIOTIME.
L'idée qui possède visiblement l'esprit et l'œuvre de nos deux poëtes, Élie, c'est que la vie humaine doit être un culte, une offrande, un sacrifice perpétuel à Dieu, où l'homme est à la fois prêtre et victime.
ÉLIE.
C'était le sentiment de Proclus, de Porphyre, quand ils disaient que l'homme est le pontife de l'univers. C'était aussi le sentiment de l'apôtre saint Paul.
DIOTIME.
Ce sera éternellement, dans la triste vanité des choses périssables, le sentiment, exprimé ou non, des âmes capables d'adoration et d'amour. Nous avons vu que c'était l'instinct du petit Wolfgang quand, tout au haut de son autel enfantin, il allumait l'encens.
Au sortir du purgatoire, Virgile couronne, en vers majestueux, de la mitre sacerdotale le front de l'Allighieri. Durant tout le cours de la tragédie de Gœthe, cette idée de sacerdoce, plus ou moins voilée, apparaît. Dès le premier monologue de la première partie, Faust veut être confesseur de la vérité; il souhaite l'apostolat; il voudrait enseigner, améliorer, convertir les hommes. À ses yeux, la demeure de la femme aimée est un temple, un sanctuaire, je cite les propres expressions de Faust. Au second acte, investi de la clef magique, qui est également symbole du pouvoir sacerdotal, et qui rappelle les clefs d'or et d'argent avec lesquelles l'ange divin ouvre à Dante la porte du purgatoire, il va chercher dans les profondeurs ténébreuses, chez les Mères, le trépied sacré des oracles. Il en revient vêtu des ornements pontificaux. Il a puissance d'évocation sur le royaume des ombres.
Im Priesterkleid, bekrænzt, ein Wundermann,
Der nun vollbringt was er getrost begann.
Ein Dreifuss steigt mit ihm aus hohler Gruft.
Faust ne comprend la vie, il n'en conçoit la beauté que depuis sa vocation.
Wie war die Welt mir nichtig, unerschlossen!
Was ist sie nun seit meiner Priesterschaft?
Erst wünschenswerth, gegründet, dauerhaft!
ÉLIE.
Vous venez de dire que Faust descend chez les Mères; voilà pour moi l'obscurité des obscurités, l'abstraction des abstractions, auprès desquelles les allégories de Dante ne sont que jeux d'enfants.
DIOTIME.
C'est en effet la conception la plus obscure de tout le poëme; et, bien qu'elle soit essentiellement germanique, on n'est pas encore parvenu à s'entendre, même en Allemagne, sur ces Mères mystérieuses; comment donc nos cerveaux français s'accommoderaient-ils de ces ténébreux fantômes? Essayons cependant de pénétrer dans la pensée du poëte. Voyons d'abord pourquoi et comment Faust va trouver les Mères.
Après des scènes très-gaies à la cour de l'empereur, après que Méphistophélès a tiré de la ruine, par la richesse trompeuse des assignats, le monarque et ses courtisans, après une brillante mascarade, on souhaite, pour couronner les divertissements, quelque chose de tout à fait extraordinaire. L'empereur, selon qu'il est dit dans la légende, demande à voir la plus belle femme du monde, l'Hélène antique. Faust promet de la faire apparaître. Il exige de Méphistophélès les moyens du réaliser sa promesse. Le démon se récrie. Le diable de la Bible n'a nul pouvoir sur l'enfer du paganisme; d'ailleurs l'entreprise est téméraire, inouïe, pleine de périls. Faust insiste; il ignore la peur. Il a donné sa parole; il faut qu'il la tienne.
—Tu oserais descendre chez les Mères? dit Méphisto.
Faust, en frissonnant d'horreur à ce mot inconnu, mais sans hésiter:
—Par quel chemin?
—Aucun chemin.
Les Mères habitent le vide, le silence impénétrable. Autour d'elles, point de lieu, point de temps; elles trônent par delà, inaccessibles à la prière, à la pensée même. Environnées de ce qui n'est plus, de ce qui n'est pas encore, elles président à la métamorphose infinie des types, des idées divines.
ÉLIE.
Les Mères seraient alors quelque chose comme les Idées de Platon?
Gœthe ne s'explique-t-il nulle part à ce sujet?
DIOTIME.
Gœthe dit à Eckermann que la première pensée de ses Mères lui a été suggérée par la lecture d'un passage de Plutarque, qui parle d'une ville très-ancienne de la Sicile (Engyum, si j'ai bonne mémoire) et d'un temple bâti par les Crétois, où l'on adorait, sous le nom de Mères, les divinités conservatrices qui protègent la fécondité. Un autre ouvrage de Plutarque, dont notre poëte ne fait pas mention, mais qu'il n'ignorait certes pas, la Chute des Oracles, décrit le centre, le foyer de l'univers, le Champ de la Vérité éternelle, où résident les causes, les types, les formes primordiales de tout ce qui a existé et de tout ce qui existera. Dans Plutarque, les mondes (il en compte cent quatre-vingt-trois) s'ordonnent selon la figure du triangle, et c'est l'espace situé entre les trois angles qu'occupe ce champ mystérieux de la vérité. Rien ne ressemble davantage au séjour que Gœthe assigne à ses Mères, et aux fonctions qu'il leur attribue. D'après le peu qu'on entrevoit dans les mythologies scandinave, celtique ou germanique du rôle de ces divinités, filles de la nuit obscure, elles auraient partout figuré la fécondation, la reproduction, la multiplication de l'être; mais Gœthe ne s'étend point sur ce sujet, et se contente de dire que, hormis le nom, il a tout inventé dans ses Mères.
MARCEL.
Je me souviens d'avoir lu dans un commentateur, Henri Blaze, je crois, que les Mères figurent les principes des métaux, ces matrices de Paracelse, Matrices rerum omnium, où se combinent les éléments, où s'élabore la semence de vie. Il me semble que cette explication ne manque pas de vraisemblance, puisque nous sommes, avec la légende de Faust, en pleine alchimie.
DIOTIME.
Plusieurs commentateurs pensent comme vous, Marcel, et ils se fondent sur la poursuite des secrets de l'alchimie où, pendant assez longtemps, s'obstina notre poëte. La clef magique que le démon donne à Faust pour lui ouvrir l'accès des profondeurs ténébreuses, appartient à cet ordre d'idées et semblerait vous donner raison. Pour ma part, je considère les Mères de Gœthe, qui assignent à l'identité de la substance infinie son existence, sa forme, sa beauté, finies et phénoménales, comme beaucoup plus semblables à la Nature naturante et naturée de Spinosa qu'aux Matrices de Paracelse, comme beaucoup plus apparentées avec le Devenir de Hegel qu'avec les types de Platon. Et s'il me fallait absolument expliquer une obscurité par une autre obscurité, un nom par un nom, je les appellerais les Parques du panthéisme.
MARCEL.
Mon ami, le hegélien Moritz a pris la peine de m'expliquer, huit jours durant qu'il pleuvait à Ostende, comme quoi le trépied des Mères, ce sont les trois catégories du maître: thèse, antithèse, synthèse! Vous imaginez si j'avais appétit de cette métaphysique à triple dose!
DIOTIME.
Je lisais ce matin même, dans la traduction de M. Littré, un passage d'Hippocrate: Rien ne naît, rien ne meurt, qui ferait, selon moi, comprendre les Mères beaucoup mieux que tous les commentaires modernes. Vous le rappelez-vous, Élie?
ÉLIE.
Pas précisément.
DIOTIME.
Hippocrate y déclare que rien dans l'univers ne s'anéantit, que rien ne naît non plus, qui ne fût auparavant; mais que, se mêlant et se séparant, les choses changent, et que c'est là proprement, aux yeux du vulgaire, naître et mourir.—Que vous en semble? Mêler et séparer, faire naître et mourir, n'est-ce pas exactement l'office des Mères?… Du reste, sans aller chercher si loin une explication que nous avons tout proche, les Mères, qui unissent l'idéal à la réalité, l'infini au fini dans une fécondité généreuse, n'auraient-elles pas, dans la pensée de Gœthe, exactement le même sens que l'Eternel féminin par qui Faust, à la fin du poëme, s'élève de la vie terrestre au ciel?
MARCEL.
Je n'y ai, quant à moi, aucune objection.—Mais que nous voilà loin de la cour de l'empereur! Ces divertissements, ces belles mascarades qui l'égayent, ne nous en direz-vous pas un petit mot?
DIOTIME.
Elles en valent, bien la peine. Gœthe a prodigué, dans la description qu'il en donne, l'imagination, la grâce, la verve humoristique. Il y réalise, sans doute, l'idéal qu'il s'était fait des fêtes publiques, au temps où on le chargeait du soin de divertir la cour de Weimar. Il compose sa merveilleuse mascarade de ses plus riants souvenirs, d'allusions piquantes et charmantes aux circonstances et aux personnages contemporains. Le système de Law, le romantisme, le carnaval romain, les bouquetières de Florence; le chœur des bûcherons qui chante, en vrai démocrate, l'utilité de son rude labeur, sans lequel, pour les riches, point d'élégances, et qui tance vertement Pulcinello le désœuvré, l'oisif opulent, dédaigneux du peuple; le parasite, le gourmand, l'envieux, l'ivrogne, le poëte vaniteux et servile, la femme bavarde, raillés à la façon de l'Allighieri; le char de Phœbus, le triomphe, de Pan, préparent avec beaucoup d'art, tout en distrayant les yeux, les conclusions philosophiques du poëme.—Mais il faudrait lire ou plutôt il faudrait voir ce spectacle fantastique dont mon pâle résumé ne saurait vous donner la moindre idée. Faust reparaît. Il a accompli le voyage mystérieux; il rapporte le trépied symbolique. L'encens fume; du sein des vapeurs embaumées, aux sons d'une suave harmonie, se dégage peu à peu la figure d'Hélène. La voici, calme et grave dans sa candeur épique, la fille de Jupiter, la sœur des Dioscures. La voici, telle qu'elle apparut au berger phrygien, quand, vêtue de la pourpre dorée au soleil, entourée de ses jeunes compagnes, elle cueillait, de sa main d'une blancheur de cygne, pour les autels de Vénus, les roses nouvelles. Telle on l'admirait à la fois, illusion, enchantement magique, sur les bords du Scamandre où retentit le choc des armes, pour elle ensanglantées, et sur les bords paisibles du Nil où la protège, dans Memphis, l'hospitalité des rois. Telle elle posait son pied délicat sur la galère sidonienne qui la ramène, triomphante, à son peuple et à son époux, «par la volonté des dieux.» Telle encore la peignait Polygnote dans les parvis sacrés du temple de Delphes.
On voit que, en créant son Hélène, le génie de Gœthe s'anime d'une émulation généreuse. Homère, Hérodote, Euripide, Phidias, Polygnote, sont présents à la pensée du poëte germanique. Pour mieux douer cette fille chérie de la Muse, il s'inspire de ce que les innombrables légendes antiques et modernes ont inventé de plus gracieux.
VIVIENE
Mais Hélène, ce me semble, n'est pas trop bien traitée des poètes. Elle est infidèle, perfide, elle est un objet de haine, de mépris…
DIOTIME
Assurément. Mais l'admiration pour sa beauté l'emporte à la fin sur le ressentiment de ses fautes; on pardonne, on oublie le mal qu'elle a causé. L'imagination populaire, aussi bien dans l'antiquité que dans le moyen âge, ne saurait consentir au châtiment d'une personne aussi belle. Tantôt, pour la mieux innocenter, on la fait naître de Némésis et jouet de l'implacable Destin; tantôt on la suppose calomniée, on inflige à son calomniateur la cécité, on le contraint à chanter la Palinodie. On soumet à ses charmes, encore enfantins, le plus noble entre les héros, Thésée, semblable à Hercule. Plus tard, sans se troubler d'aucune contradiction, la légende la donne en mariage au plus vaillant des Grecs; Hélène met au monde, dans l'île de Leuké, le bel Euphorion, l'enfant ailé d'Achille. Puis on réconcilie l'épouse infidèle avec l'époux outragé. Admise, après la mort, au rang des déesses, Hélène, dans l'Olympe, paraît aussi bonne que belle. Elle obtient du partager avec Ménélas les honneurs divins; elle fait donner à ses frères, les Dioscures, une place glorieuse parmi les astres. Dans des temps postérieurs, on lui passe au doigt l'anneau magique. De ses dernières larmes enfin naît la fleur Hélénion, qui, attachée sur le sein des femmes, y répand, avec ses parfums, la beauté.
Au moment où Gœthe fait apparaître Hélène sur le seuil du temple antique, Faust entre en extase. Troublé, éperdu, hors de lui à l'aspect d'une beauté si parfaite, il oublie que ce n'est là qu'un fantôme qu'il a lui-même évoqué; il s'élance, il va l'étreindre; une explosion terrible le repousse. Il tombe inanimé. Le fantôme s'évanouit dans les ténèbres. Un tumulte épouvantable clôt cette scène d'incantation et le premier acte de la tragédie.
MARCEL.
Quel symbolisme à outrance! Vous aviez raison de dite, Élie, que les allégories de Dante ne sont rien auprès.
DIOTIME.
Le symbolisme d'Hélène ne me paraît pas plus obscur que celui de Béatrice, de Lucie, de Mathilde, en qui Dante a voulu figurer toutes les nuances de la grâce divine. Il faut bien en prendre votre parti, Marcel, ni Dante ni Gœthe, les plus vrais des poëtes, n'ont songé un seul instant à toucher au moyen des procédés de l'art réaliste.
MARCEL.
Mais enfin, un critique a dit, et je suis de son opinion, qu'il préférait à tout le symbolisme d'Hélène un baiser de Marguerite.
DIOTIME.
Vous parlez ici, sans doute, avec tous les lecteurs français, de la Marguerite du premier Faust, oubliant qu'elle reparaît dans le second, qu'elle n'y est pas moins symbolique qu'Hélène, et qu'elle finit par se confondre avec la fille de Léda dans le même nuage poétique.
MARCEL.
Des nuages! toujours des nuages!
DIOTIME.
Celui-ci est assez transparent, ce me semble. Faust est une fois encore seul et rêveur dans les hautes solitudes. Il contemple le ciel. Il voit passer dans les nuées le fantôme d'Hélène; le nuage se dissipe, et lorsqu'il se reforme un peu plus haut, c'est l'image de Marguerite qui apparaît. «Une image, enchanteresse m'abuse-t-elle?» s'écrie Faust. La félicité de mes plus jeunes années renaît dans mon cœur,
D'antico amor senti la gran potenza.
a dit l'Allighieri. C'est l'aube de l'amour, le regard à peine compris, la beauté pure qui attire à elle le meilleur de l'âme de Faust.
MARCEL.
Mais cet enlèvement, tenté et manqué, d'Hélène par Faust, comment doit-on l'entendre?
DIOTIME.
Les commentateurs allemands prétendent que Gœthe a voulu nous dire que la passion aveugle, véhémente, ne saurait atteindre dans l'art à la beauté idéale; qu'on ne s'impose pas à elle par violence; qu'elle se donne librement à l'adoration désintéressée. Ils ajoutent que c'était là pour Gœthe un fait d'expérience, le souvenir de ses passionnés mais vains efforts pour devenir un grand peintre. Quoi qu'il en soit, la transition du premier au second acte se fait encore, à la manière dantesque, par le sommeil. Le poëte nous ramène dans le laboratoire de Faust (la chimie, cette science toute moderne, a, dans le poëme de Gœthe, l'importance que Dante donne à la métaphysique dans sa Comédie). Méphistophélès, pendant son évanouissement, l'y a transporté; il l'a jeté tout endormi sur le lit gothique. Dans quelques scènes de haute comédie et remplies d'allusions, Gœthe nous montre le disciple Wagner, devenu à son tour docteur des sciences, occupé à fabriquer dans ses appareils, selon la recette de Paracelse et selon la théorie toute récente que professait un disciple de Schelling, un homuncule. La création de l'homme sera le dernier mot de la science, comme elle est le dernier effort de la nature. Un souffle de Méphistophélès fait éclore dans la fiole la petite créature phosphorescente qui demeure, comme toute création artificielle, isolée, dans son enveloppe de cristal, de la grande vie universelle. Bientôt, à sa lueur vacillante, Faust et Méphistophélès, portés par le manteau magique, se remettent en route à travers les airs; ils s'en vont en Thessalie; le sabbat de la mythologie antique va s'y célébrer. Méphistophélès est curieux de nouer connaissance avec les sorcières païennes. L'homuncule (cette ironie de la science impuissante à suppléer la nature) a des pressentiments qui l'entraînent vers ces régions mystérieuses où il espère prendre vie. Faust s'est éveillé tout en proie au désir de retrouver Hélène; il brûle de mettre le pied sur le sol sacré de la Grèce où elle a vu le jour.
Le sabbat classique auquel Faust se joindra, dans l'espoir d'y apprendre où réside la femme qui possède sa pensée, est assurément de toutes les fantaisies de Gœthe la plus étrange. Il y a représenté aux yeux, il y a caractérisé avec une fierté de dessin et une puissance d'images, dont la Divine Comédie offre seule l'exemple, toutes les figures de la mythologie antique, telles que venait à peine de les reconstituer la symbolique allemande dans les récents travaux des Creuzer, des Heyne, des Jacobi. Il y a mêlé poétiquement la personnification des idées scientifiques les plus modernes.
Dans les champs de Pharsale, sur les rives du Pénéios, au bord des golfes de la mer Égée, sous l'invocation d'Érychto, la plus fameuse entre ces sorcières thessaliennes, si puissantes qu'elles faisaient à leur gré descendre la lune du firmament, le poëte déroule un prestigieux cortége où se succèdent, depuis les monstruosités ténébreuses de l'Égypte, de l'Inde, de la Perse, jusqu'aux délicats symboles des écoles d'Alexandrie et d'Athènes, toutes les créations du génie mythique des peuples anciens; où passent, et se définissent en passant, les systèmes et les idées qui préoccupaient alors Gœthe et son siècle.
Sphinx, Griffons, Lamies, Kabyres, Marses et Psylles, Telchines, Pygmées, Daklyles, Imses et Arimaspes, Phorkyades, Tritons, Dorides et Néréides, Séismos, la personnification du soulèvement des montagnes, Protée, le dieu de la divination, de la science subtile, Anaxagore et Thalès exposent tour à tour en beaux vers la lutte primitive des éléments et la métamorphose ascendante de toutes choses dans l'univers par la lumière et l'amour. Ils défilent sous nos yeux comme dans un rêve dantesque. Nous assistons à la grande fête de la mer. L'apparition de Galathée-Aphrodite sur sa conque triomphale qui n'est pas sans analogie avec le char de Béatrice, l'homuncule qui brise sa fiole de cristal et se répand sur les vagues en lueurs phosphorescentes, célèbrent symboliquement l'union éternelle de l'amour et de la beauté. Le chœur chante le règne d'Éros par qui tout a commencé:
So herrsche denn Eros, der alles begonnen!
Cependant Méphistophélès, bien qu'étonné, se plaît à ce romantisme de l'antiquité légendaire. Il se sent là presque autant chez lui que sur les cimes du Brocken. Mais Faust ne se laisse pas plus distraire à ce sabbat païen qu'il ne l'a fait au sabbat chrétien. De même que Dante, au milieu des visions de l'enfer et du purgatoire, n'a qu'une seule pensée: rejoindre Béatrice, Faust ne songe ici qu'à retrouver Hélène. Wo ist sie? Où est-elle (il ne la nomme même pas, tant il la suppose présente à tous les esprits)? s'écrie-t-il en mettant le pied sur le sol de la Grèce. Où est-elle? c'est le cri de Dante à saint Bernard: Ella ov', è? quand Béatrice disparaît soudain dans la gloire céleste.
C'est là un de ces mots comme en ont seuls trouvé les plus grands poëtes, et dont la simplicité familière fait éclater sans bruit toute l'intensité, toute la flamme du désir humain.
Dans un paysage délicieux où, d'un pinceau digne ensemble de Léonard et du Corrége, Gœthe abrite les amours de ce beau nid de Léda, del bel nido di Leda, que Dante n'a pas craint de rappeler au Paradis, Faust écoute avec ravissement le zéphyr qui courbe les roseaux sur le bain des nymphes amoureuses, et, glissant sur les eaux limpides, le frissonnement des ailes du cygne divin. Songe-t-il? est-il éveillé? Faust ne le saurait dire; et ce tableau voluptueux nous laisse, comme à lui, une sensation indécise, qui tient du souvenir et du rêve. Mais tout à coup le sol retentit sous le pas d'un coursier rapide. C'est le centaure Chiron qui fend la plaine; c'est l'éducateur des héros, habile dans l'art de guérir. À la demande de Faust, et le sentant atteint d'un mal sacré, il le prend sur sa croupe et le porte à la rive opposée. Ensemble ils vont consulter Manto, la fille d'Asclépias, l'aspera Virgo de Virgile, la fondatrice de l'étrusque Mantoue, que Dante a rencontrée en enfer dans le cercle des devins. C'est elle qui conduira Faust au royaume de Perséphone, où jadis elle conduisit Orphée, et où il retrouvera Hélène. L'en ramènera-t-il? L'acte suivant va nous l'apprendre.
Dans ce troisième acte, le plus beau de tous peut-être, Gœthe s'est inspiré, comme pour son Iphigénie, du profond sentiment de la tragédie grecque. Son début rappelle celui des Euménides. Nous sommes au seuil du palais de Ménélas. Le chœur des vierges troyennes, conduites par Panthalis, escorte l'épouse du roi. On craint pour ses jours. Un sacrifice s'apprête. On ignore la victime. Sous le masque de Phorkyas qu'il a emprunté au sabbat classique, et qui personnifie la laideur; Méphistophélès remplit d'épouvante l'âme d'Hélène; il lui persuade de fuir la vengeance d'un époux courroucé. Il l'enlève et la transporte dans les murailles d'un château gothique, où elle est reçue avec de grands honneurs par un noble chevalier germanique, venu avec les siens à la conquête du Péloponèse, et qui fait d'elle aussitôt la souveraine dispensatrice des grâces, l'inspiratrice des actions généreuses. Ce chevalier, vous le devinez, n'est autre que Faust.
MARCEL.
Quelle invention bizarre! et que signifie cette Hélène ravie dans un château gothique?
DIOTIME.
Elle a fort exercé les commentateurs. Selon la critique allemande, Hélène, la beauté pure de l'art antique, échappe à la décadence de la Grèce qui va retomber dans la barbarie, pour venir résider au milieu des nations modernes. De l'union de la beauté païenne avec le sentiment chrétien naîtra dans le monde renouvelé un nouveau génie, le bel Euphorion, l'aspiration inquiète de la pensée moderne vers un idéal plus haut qu'elle n'atteindra pas.
ÉLIE.
N'a-t-on pas dit que cet Euphorion, fils de Faust et d'Hélène, c'était lord Byron?
DIOTIME.
Euphorion, dans la pensée de Gœthe, est le fruit de la réconciliation du monde antique et du monde moderne, du classicisme et du romantisme. Rien n'était plus insupportable à Gœthe que cette lutte des classiques et des romantiques qui passionnait ses contemporains; il les appelait les guelfes et les gibelins du XIXe siècle. Chacun de nous, avait-il coutume de dire, au lieu de tant disputer, devrait s'efforcer d'être ensemble, comme l'a été dans son art le peintre d'Urbino, païen et chrétien. Et c'est pourquoi, à Venise, lorsqu'il écrivait son Iphigénie, il allait méditer devant la sainte Agathe de Raphaël, afin, dit-il, que sa vierge païenne ne prononçât pas une parole qui ne pût être entendue de la vierge chrétienne.
ÉLIE.
Il y a bien quelque chose de ce sentiment dans notre Chateaubriand lorsqu'il compare le passé et le présent à deux statues incomplètes, dont l'une a été retirée toute mutilée du débris des âges, et dont l'autre n'a pas encore reçu sa perfection de l'avenir.
DIOTIME.
Assurément.—En donnant à son Euphorion quelques traits de lord Byron, Gœthe voulait aussi laisser à la postérité le témoignage de son admiration vive pour celui qu'il proclamait «un poëte grandiose, tout à fait inimitable en ses prodigieuses audaces.»
Un détail plein de grâce des noces de Faust et d'Hélène qui remplissent ce troisième acte, c'est le dialogue du couple amoureux, où chacun, en alternant, achève le vers commencé par l'autre et lui donne la rime. Gœthe s'est rappelé là une légende persane qu'il avait racontée dans son West-östlicker-Divan, et selon laquelle deux amants, Behramgur et Dilaram, dans un transport de joie, inventent la rime pour «dire d'amour,» aurait dit le Florentin. Si j'en croyais mon goût, nous nous arrêterions longtemps à cette idylle épique des noces de Faust et d'Hélène dans une délicieuse Arcadie où notre poëte a répandu les fleurs les plus suaves de son génie. Mais l'heure avance, il faut me hâter.
Au quatrième acte, Hélène et Euphorion ont disparu. Ils sont rentrés ensemble dans le royaume des ombres, dans le Hadès auquel ils appartiennent. Le bonheur et la beauté ne sauraient rester longtemps unis sur la terre. Une fois encore, Faust reste seul, inassouvi après la possession de la beauté comme il l'était après la possession de la science. Pas plus que l'enfant de Marguerite, l'enfant d'Hélène ne doit vivre à ses côtés. Pour les révélateurs, pour les prophètes, pour un Faust comme pour un Dante, il n'est point de famille, point de postérité particulière; leur famille, c'est le genre humain; leur postérité, c'est l'esprit des siècles.
Le caractère sacerdotal de Faust, son humanité profonde, ont besoin, pour se manifester entièrement, d'une épreuve, d'une initiation nouvelle. De la vie de contemplation et de spéculation, de la vie amoureuse et poétique, il faut que Faust s'élève à la vie d'action, à la vie bienfaisante et héroïque.
Im anfang war die That.
Au commencement était l'action.
C'est ainsi qu'il comprenait, qu'il traduisait, au début de la tragédie, le sens véritable de l'Évangile de saint Jean. Son désir, lorsqu'il voulait hâter par le suicide la fin de sa carrière terrestre, c'était d'entrer plus vite dans une existence supérieure, où il pourrait témoigner, par de nobles actes, que la dignité de l'homme ne le cède pas à la grandeur des dieux.
Hier ist es Zeit durch Thaten zu beweisen
Dass Manneswürde nicht der Gœlterhœhe weicht.
Faust n'ignore donc pas que la vocation de l'homme, que son devoir, c'est d'agir. Il sait, comme le noble empereur à qui parlait Minerve, «qu'il n'y a pas dans le ciel un être aussi grand que l'homme qui agit et qui lutte sur la terre.» Mais il sait aussi, il en a fait l'expérience, que l'homme seul ne peut que rêver le bien; pour le réaliser, pour effectuer de grandes choses, il est nécessaire que l'homme s'unisse à l'homme; il faut que, ensemble associés, ils concertent, ils combinent toutes les forces de leur intelligence et de leur volonté pour lutter contre le destin.
Gesellig nur læsst sich Gefahr erproben
Wenn einer wirkt, die andern loben.
C'est la parole de Chiron à Faust en lui vantant l'expédition des Argonautes. C'est le sentiment de l'excellence de l'association qui pénètre de part en part le roman de Wilhelm-Meister, et qui dominait toute la conception morale que Gœthe s'était formée du devoir de l'homme ici-bas.
Quand, après la disparition d'Hélène, Faust se retrouve seul, au désert, méditant sur lui-même et sur son passé; quand Méphistophélès vient encore une fois le tenter en lui offrant toutes les richesses, toutes les voluptés d'un Sardanapale, avec la gloire que donnent les poëtes, Faust lui répond: La gloire n'est rien; l'action est tout.
Die That ist alles, nichts der Ruhm.
Il sent en lui les deux grandes forces de l'âme, selon Spinosa: l'intrépidité et la générosité. Il brûle de l'ambition d'une noble entreprise. Il demande au démon la possession de vastes territoires, non pour en jouir, «la jouissance, dit-il, rend médiocre,» mais pour y exercer au profit des hommes un pouvoir créateur.
Le territoire que Faust décrit à Méphistophélès est en proie à la fureur des flots. Ce sont des rivages infertiles, des sables mouvants toujours menacés, d'insalubres marécages. Comme les demi-dieux de la fable, comme les saints héroïques du christianisme primitif, Faust voudrait exercer ces puissantes vertus civilisatrices qui domptent la force aveugle des éléments. Il voudrait repousser, contenir les vagues, dissiper les vapeurs empestées de l'atmosphère, coloniser, établir «sur un sol libre un peuple libre,» pour y vivre avec lui, non dans la sécurité (même à la fin de sa carrière, Faust ne voit jamais le bonheur sous l'image du repos), mais dans une activité héroïque. Faust a abjuré la magie; il ne poursuit plus qu'un but humain par des moyens humains.
MARCEL.
Dieu me pardonne! voilà ce fantastique Faust qui tourne au positif, à l'utile; le voilà qui se fait Hollandais!
DIOTIME.
Je croirais plutôt que notre poëte avait en pensée Venise. On voit dans son voyage d'Italie quelle vive impression avait faite sur son esprit cette cité enchantée, sortie du sein des eaux, si longtemps reine des mers par la hardiesse de ses navigateurs, par l'étendue de son commerce et par la profonde habileté de sa politique. Ce qu'il aimait, ce qu'il admirait surtout dans la républicaine Venise, c'est qu'elle était un monument glorieux de la volonté puissante, «non d'un monarque, mais de tout un peuple.» Il l'honorait, cette république déchue, parce que, disait-il, elle n'avait succombé que sous l'effort des siècles. Il la trouvait majestueuse encore sous son voile de vapeurs, dans le deuil de ses grandeurs évanouies. Il s'attendrissait, il pleurait au chant du gondolier…
ÉLIE.
Je me souviens d'avoir rendu Manin tout heureux un jour que je lui lisais ce passage de Gœthe.
VIVIANE.
Vous avez connu Manin?
ÉLIE.
Sans doute.
VIVIANE.
Et où donc?
ÉLIE.
Je l'ai vu très-souvent chez Diotime.
VIVIANE.
Je ne l'y ai jamais rencontré.
ÉLIE.
Vous étiez alors en Allemagne.
VIVIANE.
Vous aviez connu Manin en Italie, Diotime?
DIOTIME.
J'avais été en rapport avec plusieurs de ses amis pendant mon séjour à Venise; mais c'est à Paris seulement, quand il y vint exilé, que je nouai avec lui des relations personnelles.
VIVIANE.
Que j'aurais voulu le voir!
DIOTIME.
Je ne pourrais même plus vous faire voir, à cette heure, la place qu'il occupait à mon foyer, la place où tant de fois, dans de longues veilles, nous l'écoutions parler de Dante et de sa pauvre Italie… Cette maison qui m'était si chère et qui concentrait des bonheurs dispersés aujourd'hui à tous les vents de la fortune et de la mort, j'en chercherais en vain la trace. Elle n'existe plus que dans mon souvenir. Elle a été rasée par le zèle des embellisseurs de Paris; ils ont fait passer sur le coin de terre où elle s'isolait dans l'ombre et la fraîcheur d'un bouquet d'arbres, la ligne droite et implacable d'un bruyant et poussiéreux boulevard.
ÉLIE
Combien vous devez la regretter, votre charmante maison rose, avec sa vigne vierge et son bel acacia pleureur, avec ses médaillons, ses grandes tapisseries flamandes, avec son jardin d'hiver qu'égayait la fleur d'or des mimosas du Nil!
MARCEL.
La maison rose, dites-vous? quel nom singulier!
ÉLIE.
On l'appelait ainsi, cette maison qui ne ressemblait à aucune autre, à cause du ton de brique pale d'une partie de sa façade; à cause aussi, je crois, des floraisons de rosiers qui, à chaque saison, lui faisaient une riante ceinture.
DIOTIME.
Je me rappellerai toujours la première visite que m'y fit Manin. Il s'était fait annoncer. Je l'attendais avec une sorte d'inquiétude, me demandant si j'oserais ou non lui dire jusqu'à quel point sa patrie m'était chère et combien je ressentais pour lui de respect et d'admiration. Avertie qu'il était là, je descendis au salon où on l'avait introduit. Comme la portière en tapisserie ne fit, en s'entr'ouvrant, aucun bruit, Manin ne me vit pas entrer; je restai quelque temps sans rien dire; il était là, debout, absorbé, visiblement ému, lui aussi, les yeux fixés sur un buste en marbre, ouvrage du statuaire florentin Bartolini.
Après que nous eûmes échangé un long serrement de main:
—«Quelle beauté! s'écria-t-il, en interrompant l'entretien avant presque qu'il eût commencé; et quelle autre qu'une main italienne aurait fait vivre ainsi ce marbre italien!» Et moi, étonnée, muette, je regardais tour à tour, croyant rêver, le front calme et pensif de la figure de marbre et l'œil sombre du proscrit d'où jaillissait l'étincelle!… Quand il eut quitté ma maison, il me sembla qu'elle était à jamais consacrée. J'aurais voulu, comme le noble castillan visité par son roi, entourer d'une chaîne d'or mon humble demeure.
Mais revenons à Faust.—La bataille que livre l'empereur d'Allemagne à son compétiteur, la victoire qu'il remporte à l'aide des artifices de Méphistophélès, procure à Faust la souveraineté qu'il a souhaitée. Dans les scènes où le monarque victorieux partage les terres conquises, l'archevêque, qui veut accaparer la meilleure part du butin, domaines, dîmes, corvées, fait de la donation aux églises une condition hypocrite de la rémission des péchés. Il reproche à l'empereur d'avoir fait alliance avec le diable, et jette l'effroi dans son âme. Ici Gœthe a égalé Dante dans la peinture satirique des cupidités de l'Église, et de ces loups rapaces qui revêtent l'habit du pasteur,
In veste di pastor lupi rapaci.
Il s'égaye, d'une ironie toute florentine, à peindre l'avarice insidieuse et insatiable de la sacristie rusée.
Mais voici que nous approchons du dénoûment. Faust est à l'œuvre. Le cinquième acte nous le montre sur la terrasse du son palais, tout occupé à l'exécution de ses desseins. Il contemple d'un œil charmé les merveilles qu'il a créées déjà: les digues, les canaux, le port immense où, des extrémités du monde, entrent les navires superbes, chargés de riches cargaisons; les sillons, les pâturages où paissent de nombreux troupeaux, tout ce mouvement de l'agriculture, du commerce et de l'industrie, dont il est l'initiateur, et qui donne à tout un peuple l'abondance et la joie. Cependant l'excès de son ardeur à la poursuite du bien lui devient, ici encore, occasion de chute. Quelques paroles impatientes donnent prise à Méphistophélès qui s'est fait pirate (la piraterie est pour notre poëte la parodie du commerce). Une cabane habitée par deux vieillards, une petite chapelle bâtie sur la dune, gênent l'œil du maître (le bruit des cloches importune Faust comme il importunait Gœthe lui-même); le démon y souffle l'incendie.
MARCEL.
Mais voilà qui est fort vilain!
DIOTIME.
Faust pense comme vous, Marcel. En voyant s'élever les flammes, en entendant l'écroulement où périssent les pauvres vieillards, il maudit l'action brutale. Bien qu'elle ait été commise à son insu, car il voulait «l'échange et non la spoliation,» il en subit la peine. Le Souci entre dans sa demeure. Son œil se ferme à la clarté du jour.—Chose admirable, et qui montre dans toute sa grandeur la beauté morale du héros de Gœthe, Faust frappé de cécité n'a pas une plainte; il n'accuse ni la Providence ni le Destin. Soudain enveloppé de ténèbres, «la nuit du dehors semble vouloir pénétrer en moi, dit-il avec calme; mais c'est en vain, une pleine lumière éclaire mon âme;» et il ne se détourne pas un moment de son œuvre.
ÉLIE.
Ce moment où Faust, en perdant la vue des sens, sent se fortifier en lui le regard de l'âme, m'a singulièrement ému quand j'ai lu pour la première fois la tragédie de Gœthe. Ne trouvez-vous pas qu'il rappelle le passage des Confessions où saint Augustin, méditant sur les plaisirs de la vue, s'écrie tout d'un coup, dans un élan lyrique admirable: «O lumière que voyait Tobie, lorsqu'étant aveugle des yeux du corps, il enseignait à son fils le véritable chemin de la vie! O lumière que voyait Jacob…»
DIOTIME.
Vous avez raison. Le sentiment qui inspire nos deux auteurs, nos deux poëtes, car saint Augustin est un grand poëte, est le même. Faust aveugle exhorte les travailleurs; il promet des récompenses; il est plus heureux qu'il ne l'a jamais été, dans le pressentiment de ce qui s'accomplira un jour après lui; il tressaille à l'image de ce paradis terrestre qu'il aura tiré du chaos. C'est le beau sentiment moderne du progrès, c'est l'expression d'un amour désintéressé des générations à venir, qui fait dès ici-bas, au juste, une béatitude que l'homme de l'antiquité n'a pas connue et que l'Église chrétienne n'a fait qu'entrevoir. Faust n'a jamais joui d'aucune réalité présente. Il est incapable d'une satisfaction limitée à sa personne. Il conçoit pour l'humanité un avenir idéal; il s'efforce d'en hâter la venue; il la sent proche; c'est là toute sa félicité et c'est aussi la fin de son épreuve. Au moment où il se déclare satisfait, au moment où il a conscience que pour avoir seulement conçu, souhaité, cherché le bien, fût-ce même en de fausses voies, préparé un état meilleur pour des hommes qui naîtront plus libres et plus heureux qu'il ne l'a été lui-même, le droit à l'immortalité lui est acquis, le but de sa destinée en ce monde est atteint. Faust a parcouru toutes les phases de l'activité humaine. Il a touché les deux pôles de l'existence terrestre.
«Tout est consommé.» Alles ist vollbracht. Faust tombe dans un évanouissement profond dont il ne se relèvera plus. Il expire. La lutte entre le bien et le mal cesse avec les battements de son cœur.
La partie qui se jouait entre Dieu et le diable est terminée. Qui demeure victorieux? À qui va-t-elle appartenir, cette âme superbe qui a voulu connaître et aimer tout ce qu'il est possible à l'homme de connaître et d'aimer ici-bas? C'est le sujet d'un combat entre les démons et les anges.
Ce combat sur les bords de la fosse, autour du corps étendu de Faust, est assurément l'invention la plus surprenante de tout le poëme et aussi la plus personnelle à Gœthe. Notre poëte se surpasse lui-même dans le monologue inouï où Méphistophélès, en vertu de son titre juridique, guette, à la sortie du corps, cette grande âme de Faust dont il se croit désormais le possesseur légitime. Par la bouche du démon, Gœthe décrit, avec une clarté d'expression que la prose la plus parfaite atteint rarement, avec une précision scientifique extraordinaire, et comme il a fait du beau phénomène de la métamorphose des plantes, le phénomène répulsif à nos organes de la dissolution du corps humain. S'inspirant des plus récentes découvertes de la physiologie, de la chimie organique (des recherches de Sœmmerring sur le siége de l'âme, je suppose, et des observations de Hensing qui attribuait au phosphore une part principale dans la production de la pensée), Gœthe raille les représentations grossières que l'ignorance du moyen âge se faisait de la manière dont l'âme quittait le corps. C'était chose très-simple, dit Méphistophélès; elle n'avait qu'une issue pour s'échapper; elle sortait par la bouche avec le dernier soupir. Papillon, oiseau, figure ailée, je la guettais comme le chat guette la souris et je l'emportais dans mes griffes. Aujourd'hui c'est bien différent; l'âme hésite à quitter sa morne demeure; on ne sait plus ni quand, ni comment, ni par où elle s'en va. On ne sait plus même si elle s'en va.
À ces considérations de l'ordre physique, Méphistophélès ajoute des réflexions morales d'un sens profond. Autrefois, dit-il, l'âme pouvait difficilement échapper aux flammes; mais à cette heure que de moyens pour elle de tromper le diable! Et, dans ses perplexités, Méphistophélès appelle à son aide toute l'engeance des diables inférieurs qui obéissent à son commandement. On voit apparaître, dans le fond de la scène, la gueule d'enfer.
MARCEL.
La gueule d'enfer!
DIOTIME.
La vraie gueule d'enfer de la légende. Gœthe la décrit d'un pinceau dantesque. Il nous fait voir tout au fond la cité infernale.
Dem Gewœlb des Schlundes
Entquillt der Feuerstrom in Wuth;
Und in dem Siedequalm des Hintergrundes
Seh' ich die Flammenstadt in ew'ger Gluth.
Des profondeurs du gouffre
Se précipite, en fureur, le fleuve de feu;
Et plus loin, par delà le bouillonnement,
J'aperçois, dans son éternelle ardeur, la cité des flammes.
On a dit qu'en faisant cette peinture Gœthe avait certainement pensé à la cité de Dité dans l'Enfer de Dante.
MARCEL.
Est-ce que votre poëte germanique faisait cas du poëte toscan?
DIOTIME.
Il le nomme avec les plus grands, avec Homère, Eschyle, Shakespeare. Il admirait la tête puissante de Dante et l'œuvre puissante qu'elle avait conçue; mais, bien que, à chaque pas, dans son Faust, on trouve des pensées, des images et jusqu'à des mots qui semblent accuser la préoccupation des Cantiques, je ne vois nulle part un jugement complet de Gœthe sur Dante, et je dois même avouer qu'il qualifie en un endroit, avec une délicatesse de goût par trop raffinée, le grandiose de la Comédie, de grandiose barbare, monstrueux et répulsif. Mais je reviens à nos démons. Dans le même temps qu'ils accourent à la voix de Méphistophélès, un chœur d'anges est descendu des nuées, la bataille commence. Ce combat des bons et des mauvais esprits, ce sujet si souvent représenté par les artistes du moyen âge, est traité aussi par l'Allighieri avec une naïveté adorable. L'ange de Dieu et celui de l'enfer se disputent l'âme du comte de Montefeltro, sauvé pour une «toute petite larme» de repentir qu'il a versée en mourant.
L'angel di Dio mi prese; e quel d'inferno
Gridava: tu dal ciel, perchè mi privi?
Tu te ne porti di costui l'eterno
Per una lagrimetta ch' I mi toglie.
Dans le combat selon Gœthe, les anges dispersent les démons en répandant sur eux des roses célestes; la grâce écarte avec douceur la malfaisance. Ils remontent vers le ciel, emportant l'âme de Faust. Les démons rentrent dans la gueule d'enfer. Méphistophélès abandonné ne prend pas la chose au tragique. Il se raille lui-même; il se traite de maître sot. Quoi! des jouvenceaux, des innocents, des simples, lui ont joué un si bon tour, à lui le vieux renard rusé et madré! Mais aussi qu'avait-il affaire de s'embarquer dans une telle aventure! il n'a que ce qu'il mérite, après tout! Le poëte n'en dit pas plus pour congédier Méphistophélès. La punition est légère, comme vous voyez. L'enfer et le diable disparaissent de la tragédie de Gœthe, comme ils ont disparu de l'imagination et de la conscience modernes.
MARCEL.
À la bonne heure, et voici qui me réconcilierait presque avec ce terrible second Faust! Il me plaît que votre Méphistophélès se dégermanise ainsi, et qu'il s'en retourne de belle humeur en enfer, comme le ferait un diable de Voltaire.
DIOTIME.
O buono Apollo! O bon Apollon! s'écrie l'Allighieri au début de sa troisième Cantique; et il demande au dieu des poëtes de l'assister en ce dernier labeur, all' ultimo lavoro, afin que, en ses chants, il se rende digne du laurier divin. Gœthe, lorsqu'il eut mis la dernière main à l'épilogue de sa tragédie, à ce paradis où il chante, lui aussi, sur un mode sacré, le triomphe de l'amour divin, rendait grâces au ciel. Il avait touché le but, il considérait sa carrière comme remplie. «Peu importe, disait-il, que désormais mes heures soient longues ou brèves; peu importe que je les occupe d'une ou d'autre façon; ma tâche est achevée.» Nos deux poëtes avaient tous deux conscience, et bien justement, d'une œuvre suprême accomplie «par la volonté des dieux.»
MARCEL.
Pardon si j'interromps toujours et fort mal à propos; mais d'où vient que Dante qualifie ses personnages les plus graves de l'épithète vulgaire de bon? Le bon Apollon, le bon Virgile, le bon Auguste?
DIOTIME.
Il emploie le mot bon au sens italien où il est l'équivalent de puissant, de vaillant.
Le paradis de Gœthe, très-différent par son étendue et par son aspect de celui de Dante, est cependant tout à fait semblable, non-seulement parce qu'il appartient également à la symbolique catholique, mais surtout par sa conception idéale et par le caractère musical, symphonique, comme on l'a dit, de la représentation des joies célestes. Dans les régions mystiques où nous transporte l'épilogue de Faust, nous entendons les chants de l'extase. La sainteté, la pureté, la beauté, la joie ineffable, y rendent de plus parfaites harmonies à mesure qu'on s'élève dans la lumière. C'est un véritable crescendo d'amour, comme Balbo l'a dit de la seconde Cantique. Au-dessus des saints anachorètes, au-dessus des intelligences séraphiques, qui rappellent la hiérarchie des saints contemplatifs du ciel de Saturne dans la Comédie, l'idéal de tout amour, la Vierge mère, plane sur les nuages éthérés. À ses pieds les douces pécheresses de l'Évangile et de la légende, Magna Peccatrix, Mulier Samaritana, Maria Egyptiaca, l'implorent pour celle qui fut coupable seulement d'avoir trop aimé. La Mater Gloriosa sourit à Marguerite qui s'avance. Pas plus que Béatrice, et c'est encore là un trait de génie commun à nos deux poëtes, Marguerite ne saurait jouir de la béatitude si elle ne la partageait avec celui qu'elle a aimé. Dans un autre langage que la noble Florentine, mais dans un sentiment tout semblable, elle demande que le soin de guider l'âme de son amant lui soit confié. Sa prière est exaucée. Elle s'élève, en attirant à sa suite l'âme de Faust, vers les régions suprêmes, où l'on aime, où l'on connaît davantage la sagesse éternelle.
Al cerchio che più ama, r che più sape.
Ils entrent ensemble au ciel de la pure lumière, dans l'allégresse amoureuse de la vérité.
Al ciel ch'è pura luce;
Luce intellettual piena d'amore,
Amor di vero ben pien' di letizia.
L'amour de la créature pour son Dieu et l'amour de Dieu, il primo amante, pour sa créature se rencontrent. Le salut de l'homme est accompli. Et de même que l'Allighieri déclare ce qu'il a vu au-dessus de toute parole humaine,
Il mio veder lu maggio
Che il parlar nostro…
… e vidi cose che ridire
Nè sa, nè può qual di lassù discende.
ainsi le chœur mystique par qui se termine le poëme de Faust, exalte l'inexprimable, l'indescriptible béatitude du royaume céleste, et le mystère insondable qui relie à la vérité permanente de la vie divine les apparences fugitives de notre vie mortelle.
Tout ce qui passe
N'est que symbole;
L'impénétrable
Ici s'accomplit:
L'indescriptible
Ici se manifeste;
L'Éternel féminin
Nous attire en haut.
Alles vergængliche
Ist nur ein Gleichniss;
Das Unzugængliche
Hier wird's Ereigniss:
Das Unbeschreibliche.
Hier ist es gethan;
Das Ewig-Weibliche
Zicht uns hinan!
Diotime cessa de parler. Mais après quelques instants, voyant que tout le monde se taisait, et ne voulant pas laisser ses jeunes amis sous l'impression trop grave de ses dernières réflexions, elle se tourna gaiement vers Élie.—Eh bien, lui dit-elle, voici que le bon Dieu a gagné son pari contre le diable! Que vous en semble? N'ai-je pas aussi gagné le mien? Confesserez-vous pas à la fin que j'avais raison, et que l'on peut bien aimer ensemble Dante et Gœthe, sans avoir pour cela l'esprit mal fait, bizarre et fantasque?
ÉLIE.
Je rentre, comme Méphistophélès, dans ma poussière. Mais pourtant, vous ne me ferez pas dire que je regrette de vous avoir porté un défi, car ce défi nous a valu à tous des heures que nous n'oublierons plus.
VIVIANE.
Et bien des motifs de vous admirer davantage.
DIOTIME.
Si j'avais le droit de parler comme Faust, je vous dirais, Viviane, l'admiration n'est rien, l'amour est tout.
VIVIANE.
Admiration, respect, amour et quelque chose encore par delà à quoi je ne trouve pas de nom, qu'est-ce que nous ne vous donnons pas, Diotime, et du plus profond de nos cœurs!
ÉLIE.
Combien vous seriez bonne si, avant de quitter nos deux poëtes, vous rappeliez en quelques mots, afin de nous les graver mieux dans la mémoire, les principaux traits par qui vous nous les avez montrés semblables!
DIOTIME.
Je vais essayer.—Nous avons reconnu d'abord, ce me semble, que la Divine Comédie et Faust sont deux œuvres profondément religieuses. Dans chacun de ces poëmes, qui ont été pour Dante comme pour Gœthe l'œuvre de toute la vie, l'un et l'autre ils ont voulu enseigner aux hommes la vérité divine dont chaque science humaine est un rayon, la doctrine du salut. Sous le voile du symbole et dans une action légendaire, ils ont intéressé l'esprit humain au mystère de sa propre destinée, temporelle et éternelle. Ils se sont faits apôtres et confesseurs d'une foi religieuse, morale et politique, où nous avons admiré l'expression la plus haute du problème de la vie en Dieu. Tous deux, par l'union intime de la science et de la poésie, de la raison et de la foi, ils ont essayé de rétablir l'harmonie primitive de l'âme humaine dans ses rapports avec l'âme du monde; ils ont cherché, dans les régions de l'infini, la conciliation des discordances et des contradictions de l'existence finie. Tous deux enfin ils ont tenté d'édifier une république, une cité idéale, où régneraient ensemble la liberté et la loi, la nature et l'esprit; où la contemplation et l'action, la science et l'amour, se prêtant une force mutuelle, donneraient dès ici-bas à l'homme le pressentiment joyeux et l'image de la cité céleste. Dante et Gœthe ont suivi une marche inverse en ceci, que le premier, partant de la vie active, s'élève peu à peu à la vie contemplative, tandis que le second, au contraire, s'arrachant à la contemplation, entre de plus en plus dans la vie d'action. Mais pour tous deux le terme suprême est cette cité céleste où la vie recommencera plus puissante, où l'homme, actif et contemplatif, renaîtra plus parfait, plus semblable à Dieu.
Nous sommes tombés d'accord aussi, n'est-il pas vrai? que Dante et Gœthe sont restés, dans l'exécution d'un plan grandiose qui n'allait à rien de moins qu'à l'exposition d'une philosophie générale de l'univers et de la destinée humaine, singulièrement personnels, originaux, subjectifs, comme on dirait aujourd'hui; tirant, à la façon d'Homère et des prophètes bibliques, de la réalité la plus familière et de leur expérience propre, les motifs, les figures, les réflexions, toute la matière et tout le tissu de leur ouvrage; et cela de telle façon qu'ils ont fait tous deux une œuvre incomparable, d'un genre impossible à classer, et qui demeure unique.
ÉLIE.
Lequel de ces deux poëtes vous semble avoir le plus approché d'Homère?
DIOTIME.
Ils possèdent tous deux, à un degré égal, la puissance homérique par excellence, la faculté de penser par image, de voir, en quelque sorte, ce qu'ils pensent: Dante, qui n'a connu Homère que de nom, est de sa filiation très-directe; il est son petit-fils par Virgile.
ÉLIE.
Et Gœthe?
DIOTIME.
Peut-être y a-t-il pour Gœthe alliance plutôt que filiation. Je me persuade que la légende germanique, si elle gardait sa force créatrice, pourrait bien, un jour à venir, dans quelque île du Rhin (Nonnenwerth ou Grafenwerth, je suppose), célébrer les noces épiques de celui que l'Allemagne appelait l'Olympien, avec la fille de Léda, la blonde et divine Hélène!…
Mais reprenons notre parallèle. En regardant dans le miroir magique où Gœthe et Dante ont reflété leur propre image, nous avons été étonnés de voir jusqu'à quel point cette image se trouvait être la reproduction héroïque et satirique tout à la fois du caractère et de la physionomie de leur race, de leur peuple et de leur siècle. Ce n'est pas tout. Jusque dans les détails, nous avons fait des rencontres surprenantes. Nous avons entendu de ces grands cris d'entrailles, de ces soupirs, de ces accents brisés et profonds, de ces mots d'une candeur sublime que l'art ne saurait feindre, où se révèlent, sans qu'il soit possible de s'y tromper, des âmes de même trempe et de même timbre.
Dans le langage qu'ils ont parlé avec tant d'amour, et en maîtres tous deux; dans cette italien de Florence, si personnel ensemble et si national, où Dante fondait tous les dialectes de l'Italie dont il rêvait et sentait instinctivement déjà l'unité future; dans ce haut allemand, de vraie souche populaire, auquel Gœthe a su imprimer à la fois le sceau de son génie propre et la perfection classique, nous avons senti une puissance, une liberté de création égale, avec l'autorité suprême qui fixe à jamais la règle et la beauté.
Chose étrange, et qui les rapproche encore! Dante et Gœthe, dans cette admirable formation d'une langue et d'une œuvre nationales, ont suivi exactement même fortune. Il leur a fallu à tous deux s'arracher à l'habitude des idiomes étrangers. Avec tous ses contemporains, Dante, vous vous le rappelez, écrit d'abord en latin; il subit très-longtemps le charme de la poésie provençale et l'autorité établie de la langue française. Gœthe, contrarié aussi dans l'essor de sa verve, empêché dans les provincialismes bourgeois d'un allemand corrompu, façonné avec sa génération au joug des littératures étrangères, subissant l'ascendant de nos grands écrivains du XVIe et du XVIIIe siècles, commence de rimer en français et en anglais; il ne revient pas sans quelque effort à la pente naturelle, à la saveur germanique de sa pensée et de sa parole.
Ainsi donc, pour tout résumer: caractère religieux, pensée philosophique, sentiment de l'idéal, largeur du plan, merveilleux du sujet tiré également de la légende chrétienne, savoir encyclopédique, spontanéité, beauté du langage, inspiration personnelle et populaire tout ensemble, la Divine Comédie et Faust offrent à nos admirations les mêmes grandeurs. Dans une métamorphose poétique d'une incroyable puissance, Dante élève les conceptions variées du polythéisme latin à l'unité d'un catholicisme grandiose. À son tour, plus hardi encore et doué d'une vertu poétique qui s'est nourrie du savoir accru de cinq siècles, Gœthe accorde, en les transformant, dans la vaste harmonie du panthéisme moderne, les dieux de la Rome antique avec le Dieu supérieur, de la Rome chrétienne.
Sans m'arrêter aux ressemblances dans les détails, dans les images, dans les expressions même de nos deux poëtes (à cette rencontre singulière, par exemple, des noms de Béatrice et de Faust, qui tous deux signifient heureux), sans insister sur des inspirations très-semblables qu'ils puisent, l'un dans le sentiment pythagoricien, l'autre dans le sentiment spinosiste de la vie, j'ajoute que les vicissitudes subies et les influences exercées par le génie de Dante et de Gœthe présentent des analogies non moins remarquables. Aucun poëte, je crois, n'a passé, comme ils l'ont fait, par des alternatives aussi contrastées d'éclat et d'oubli, de méconnaissance et d'adoration.
MARCEL.
Je croyais que Gœthe n'avait jamais été ni contesté ni méconnu. Encore tout dernièrement, je lisais, dans un Entretien de Lamartine, que la vie de Gœthe avait été un règne.
DIOTIME.
Un règne fort traversé de rébellions, Marcel, et auquel certaines humiliations même ne furent point épargnées. À son retour d'Italie, Gœthe nous dit que l'Allemagne l'avait oublié, «ne voulait plus entendre parler de lui:» il se plaint que la critique traite ses œuvres «avec la dernière barbarie.» On tente, à force d'ironie et de dédain, de déconcerter à la fois son génie et sa bonté. On s'attaque, avec un acharnement presque sans exemple, à ses livres et à sa personne. Objet du haine à la fois pour les partis les plus contraires, pour les violents de toutes les opinions, piétistes ou jacobins, romantiques ou pédants; insupportable au faux goût et à la fausse morale, Gœthe est calomnié dans son caractère, dans son talent, et jusque dans les plus nobles affections de son grand cœur. En le représentant comme un indifférent, un égoïste, un rimeur bourgeois, matérialiste et réaliste, on parvient à éloigner de lui la jeunesse et à obscurcir son nom. On annonce que, avant dix années, il sera rentré dans le néant. On exalte au-dessus de lui non-seulement Schiller, mais la tourbe des auteurs infimes; on le déclare frappé d'impuissance. Les éditeurs refusent d'imprimer ses manuscrits; ses envieux le harcèlent de telle sorte et ses amis le défendent si faiblement, qu'il se sent comme exilé, seul, absolument seul dans son pays, et qu'il est tout près de renoncer à l'art et à la poésie!
VIVIANE.
Mais cela ne paraît pas croyable.
DIOTIME.
Ce qui est presque incroyable aussi, c'est la diversité, l'opposition des jugements qui ont été portés sur Faust comme sur la Comédie.
Ces deux œuvres grandioses et profondes ayant eu besoin dès leur apparition de commentateurs et d'interprètes, elles sont devenues aussitôt le sujet de querelles passionnées. L'une comme l'autre elles attirent et repoussent, captivent et irritent les imaginations. Dante, nous l'avons vu, est déjà pour ses contemporains, et de plus en plus dans la suite des générations, tour à tour orthodoxe et hérétique, guelfe et gibelin, voué à l'anathème et à l'apothéose. En butte aux fureurs ou aux dédains des inquisitions ou des académies, traité d'impie par les uns, de barbare par les autres, Dante traverse de longues éclipses de gloire. Lui qui passionnera des esprits tels que Buonarroti, Galilée, lui qu'on a proclamé égal, supérieur à Virgile et à Homère, il sera rejeté dans l'ombre de Pétrarque, de Tasse, et, ce n'est pas assez, de Marini, de Métastase. Comme il a été, de son vivant, exilé par un aveugle esprit de faction, trois siècles après sa mort il sera banni de la compagnie et de la gloire des grands hommes. Au commencement de ce siècle, selon Alfieri qui avait appris de mémoire toute la Comédie, on n'aurait pas trouvé dans toute l'Italie trente personnes ayant lu Dante.—Gœthe, de son vivant et encore à cette heure, pour les esprits étonnés, est tantôt le plus religieux des poëtes, et, dans les matières d'État, le plus républicain des utopistes, tantôt le plus endurci des païens, des athées; un «mauvais génie» (Lacordaire l'écrivait hier encore); un courtisan, un esprit rétrograde, timide et servile. Aujourd'hui cependant l'opinion semble s'établir définitivement selon la justice. Les éditeurs, les traducteurs, les commentateurs intelligents et aimants se multiplient en même temps pour Dante et pour Gœthe. Tous deux ensemble ils s'emparent, sans violence et par la seule force des choses, de nos imaginations. Ils sont présents à l'esprit de quiconque est capable de sérieuses pensées. Pour tout Italien comme pour tout Allemand, la Comédie et Faust sont devenus le Livre par excellence, une sorte de Bible à la fois familière et mystérieuse, d'où l'on tire pour toutes les occasions de la vie, pour toutes les dispositions de l'âme, des sentences, des axiomes et des similitudes. Bien plus, voici que presque à la même heure une réparation glorieuse se fait. Un moment distraite, trompée, ingrate, l'âme de la patrie allemande se retrouve, se reconnaît enfin, elle salue sa propre grandeur, elle sent sa puissante, son indestructible personnalité dans l'œuvre et dans le nom de Wolfgang Gœthe.
Et toi, noble Allighieri, maître, guide, «plus que père!» toi qui bénissais le pain amer de l'exilé, toi qui montais avec lui, en soutenant ses pas chancelants, le dur escalier d'autrui, toi qui recevais dans tes bras, pour l'emporter dans ton ciel, le martyr sanglant de la liberté, maintenant ramené sur les bords de ton beau fleuve Arno, au doux bercail d'où sont à jamais chassés les loups rapaces, que de repentirs à tes pieds, que de lauriers à ton front, et combien inséparables désormais dans l'âme italienne ta gloire et la gloire de la patrie!…
Les derniers accents de Diotime se perdirent dans le silence. La nuit était venue. Un grand recueillement descendait sur la campagne. Tout à coup l'on entendit résonner au loin de longues notes vibrantes et douces qui semblaient s'appeler et se répondre à travers l'espace. C'étaient deux cors de chasse qui se renvoyaient l'un à l'autre le refrain mélancolique aimé de la Bretagne:
Ma sœur, qu'ils étaient beaux ces jours
De France!
O mon pays, sois mes amours
Toujours.
Ce fut le signal du départ. On avait oublié les heures rapides et la distance. La lune était déjà très-haut à l'horizon. Pendant qu'Élie et Marcel s'occupaient aux préparatifs du retour, Diotime et Viviane allaient et venaient sur la plage qui se rétrécissait à vue d'œil, et se repliait dans les ombres du granit, au murmure montant des flots. Des nuées de goëlands, de pétrels et d'autres oiseaux aquatiques volaient vers la terre, cherchant pour les heures nocturnes leur abri dans les grottes de stalactites qui s'ouvrent aux flancs du rocher. Ramenée par la marée en vue des côtes, la flottille de pêche se rassemblait et courbait sa noire voiture sur la surface argentée de l'Océan.
Depuis quelques instants, Diotime suivait avec une attention inquiète le mouvement d'une barque qui gouvernait presque en droite ligne vers la langue de sable où elle se trouvait avec son amie.
—C'est l'heure des contrebandiers, dit Viviane, répondant ainsi à la question que se faisait tout bas Diotime.
L'embarcation avançait toujours. Bientôt on put distinguer qu'elle était montée par trois hommes. Un quatrième, de grande taille et qui paraissait armé, se tenait debout près du foc.
—Je ne me trompe pas, c'est la barque de Floury, s'écria Diotime.
—Que viendrait-elle faire ici, à cette heure? dit Viviane.
Sans répondre, Diotime se dirigeait vivement vers la pointe où le pilote allait atterrir. Je ne sais quel pressentiment hâtait son pas. Quelqu'un venait, en effet, à sa rencontre.
Avant que la barque eût touché terre, l'inconnu qu'on y voyait debout, à l'avant, et qui ne ramait point, s'élançait.
—Évodos!…
À ce nom qu'elle entendit avant d'avoir rien vu, Viviane, comme frappée d'immobilité, s'arrêta soudain. Le jeune homme vola vers elle. Il la reçut dans ses bras, tremblante et muette.
Après les premiers étonnements du revoir:
—Mais enfin, reprit Diotime, comment donc, quand on vous croit dans les mers d'Ionie, abordez vous au cap Plouha?
—C'est bien simple. Vous savez que je ne m'appartiens pas. Ceux qui me commandent m'envoient à Paris; m'y voici d'un trait. La personne à qui l'on m'adresse n'y est point encore; on ne l'attend que dans vingt-quatre heures. Ces vingt-quatre heures sont miennes. J'arrive à Portrieux; vous en êtes partie le matin. La barque du pilote va prendre la mer; je demande à Floury de se louer à moi pour la soirée; il y consent. Nous mettons le cap sur Plouha. En voyant cette belle mer tranquille refléter, comme un miroir d'acier, le doux visage de Phœbé qui lui sourit, je m'enchante. Je me persuade que vous vous laisserez charmer comme moi par la magie des cieux et des eaux et que nous reviendrons ensemble, guidés par mon étoile… Le voyez-vous là-haut, mon beau Sirius, justement sur la pointe du cap Fréhel!… Il faut que vous donniez raison à ma joie, Diotime, vous qui êtes aussi l'astre propice; il faut que, par cette nuit lumineuse comme les nuits de ma patrie, tous trois nous naviguions en plein espoir et en plein contentement sur votre océan breton!
À cette proposition inattendue, Viviane consentait d'un joyeux silence; mais Diotime avait des objections. Le vent était contraire…
ÉVODOS.
Le voici qui tombe. Et d'ailleurs, en venant, Floury qui se connaît à vos nuages y a vu qu'entre huit et neuf heures la brise soufflerait nord-ouest. En moins d'une heure et demie, il en donne sa parole, nous serons rentrés au port.
DIOTIME.
Mais la pointe de Saint-Quai?… les courants?
ÉVODOS.
Fiez-vous à moi. Nous autres Hellènes, ne sommes-nous pas toujours les compagnons d'Ulysse? Fiez-vous surtout à Floury. Lui et ses hommes, ils rameront, s'il le faut, vigoureusement.
Comme on en était là, Élie et Marcel venaient avertir que tout était prêt. Ce fut à leur tour de s'étonner. Les premières effusions passées, la compagnie convint de se partager: Élie et Marcel retourneraient par terre à Portrieux; le bateau du pilote y ramènerait Viviane et Diotime, à la garde d'Évodos.
L'entretien, comme on peut croire, ne languit pas, au doux rhythme de la barque, pendant la traversée. Toute une année d'absence où tant de choses avaient agité, inquiété, passionné les esprits! Que de souvenirs, que d'espérances, que de projets à échanger entre deux jeunes cœurs épris d'un même amour et confiants tous deux dans une grande et maternelle amitié!
Quoi qu'en eût dit Floury, le vent du nord-ouest ne se levait pas. On nageait avec lenteur. Peu à peu le bruissement monotone des flots et le magnétisme des clartés lunaires assoupirent Diotime. Elle fit de beaux rêves. Elle vit passer dans les nuées, les ombres heureuses de ceux qu'elle avait perdus; elle entendit au loin des chants de liberté. Elle vit s'élever, dans les vapeurs du crépuscule, un beau temple en marbre; et quand, aux premiers rayons du jour, les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes, elle aperçut au fond la statue d'ivoire et d'or de la divine Béatrice.
Cependant, peu à peu, le souffle du matin se faisait sentir; il agitait en se jouant, il soulevait à demi sur les paupières de Diotime le voile des songes. Alors se dessinèrent à ses yeux, sur le fond transparent des clartés de l'aube, deux figures d'une jeunesse et d'une beauté parfaites, assises à ses côtés, vis-à-vis l'une de l'autre, dans un maintien plein de grâce et de noblesse. Diotime distingua deux mains qui se cherchaient, deux anneaux échangés. Elle entendit deux voix mélodieuses que la brise emportait en se jouant sur les flots et qui semblaient accompagnées de la cithare antique. Diotime prêta l'oreille. Les deux voix dialoguaient ainsi:
—Les hasards de ma vie ne t'effrayent point?
—Moi-même je ceindrai ton bras du glaive, en priant les dieux pour ta patrie.
—Ma patrie est pour toi la terre étrangère.
—Quelle femme, quelle barbare se sentirait étrangère dans la cité de la vierge Athéné, sur la terre où l'on adore la douce Panagia?
—Ma destinée est obscure. Je ne connaîtrai de longtemps ni repos ni foyer.
—Que serait le foyer sans l'honneur! que serait le repos sans la liberté!
—Tu n'entends pas les mots de la langue que parlent les miens.
—La langue flexible et sonore que parlent les fils d'Homère, j'ai voulu l'apprendre; écoute:
[Grec: O misenmos eigchi chachi to eche gia psarmachi
Kai to chalon aon gobisma olo psilia a agapa.]
À ce moment la barque entrait dans le port; elle amarrait au pied de la jetée. Le bruit que fit la chaîne en retombant sur la pierre tira de son rêve Diotime.
À demi sommeillant, appuyée au bras d'Évodos, elle montait encore l'escalier de granit, quand Viviane, déjà loin, suivie du lévrier, comme la Diane chasseresse au pied virginal, s'avançait vers le seuil où les attendait Élie, seul et pensif dans sa tristesse bretonne.
FIN.
End of Project Gutenberg's Dante et Goethe : dialogues, by Daniel Stern