CHANT DE VOYAGE
O poètes de l’autre bord,
O rêveurs de l’autre rive,
Quand vous apprendrez que j’arrive,
Venez me rencontrer au port.
Venez Royère et vous Paul Fort,
Foulon de Vaux, Pilon, Montfort
Et vous tous dont la voix m’est chère.
Venez Guy Lavaud, Duhamel ;
Venez sous l’hiver blanc du ciel
Accueillir un poète, un frère…
Solitaire je suis resté
Loin de vous pendant mon été ;
Ah ! maudissons les tours d’ivoire !
Je n’aime plus que la bonté,
La tendresse et la volupté.
Tout le reste est chiffre et grimoire.
Si j’ai chanté près des forêts
Au lieu d’écrire dans les villes,
(Le déplorer est inutile)
C’est que Dieu, Dieu l’a fait exprès.
Vos belles voix se sont mêlées
Et de vibrantes assemblées
Ont entendu vos cris touchants.
Mais moi sous les soleils couchants
Je suis l’oiseau de la vallée
Qui chante loin de la mêlée
Et dont on ignore les chants.
Bien que je vienne des Tropiques
Au grand vent des deux Amériques,
Je ne suis pas un étranger.
Si j’ai rêvé sous l’oranger
Au lieu de rêver sous le chêne,
J’ai lu Keats et j’ai lu Verlaine.
Mon navire est plein de rayons !
Il a connu les nuits mauvaises
Entendu le bruit des canons
Et ce sont les couleurs françaises,
Qui décorent ses pavillons !