D’UNE VÉRANDAH FLEURIE
(Conversation avec Arthur-Harry Law)
I
Roseau dans mon enfance était plein de cabris
Qui des pavés disjoints broutaient les touffes d’herbe.
Des lanternes passaient dans les beaux soirs fleuris.
Sur les monts violets la lune était superbe.
II
Ivre du chant constant des bois et de la mer
La Dominique est une Antille langoureuse.
Sous la mélancolie âpre de son soir vert,
Je suis comme un chartreux de la Grande-Chartreuse.
III
Je garde en ma mémoire un beau souvenir clair.
C’était dans le mois triste où l’eau du fleuve est grise.
Dans les yeux d’une enfant des bords de la Tamise
J’ai vu la mer et les étoiles de la mer.
IV
Ah ! qu’ils sont loin les soirs de la pâle Angleterre
Où nous étions de beaux éphèbes amoureux.
Poètes décadents, amis de la chimère,
Que vos vers me plaisaient sous les blancs ciels brumeux !
V
Oxford, en revenant d’une fête nautique,
La tête pleine encor des courses de Henley,
Je compris en lisant une ode de Shelley
La divine splendeur de l’âme romantique.
VI
Comme on aime les yeux du rêve et de l’amour
Paris que je connus à vingt ans, je les aime
Tes vieux quartiers vibrants où quelque vieille tour
Me fait songer à Marguerite d’Angoulême.
VII
« Cesse d’écrire en vers, c’est un jeu hasardeux »,
Me disais-tu, penchant vers moi ta tête blonde.
Et j’embrassais tes mains, ma petite Esclarmonde,
Mangeuse de sorbets, toi dont les yeux sont bleus.
VIII
Billy Milner d’un match éclatant fut vainqueur
Et le soir il reçut des billets pleins de flammes.
Chaque lettre disait : « Donne-moi donc ton cœur. »
Billy aimait le sport et n’aimait pas les femmes.
IX
Pendant que les marchands comptent les escalins,
Parlons de Rupert Brooke et de ses purs poèmes,
Puis nous irons rendre visite aux orphelins,
Aux petits orphelins dont les fronts sont si blêmes.
X
C’est devant un coucher de soleil sans pareil
Que j’écris ces quatrains. Je donnerais la gloire
De la mer embrasant un quatre-mâts vermeil,
Pour un soir sans éclat reflété par la Loire.
XI
Près du flot sans reflet du fleuve glorieux,
Vous seriez près de moi, ma vivante statue ;
La voix des mariniers dans la nuit s’étant tue,
Je reverrais les soirs de la mer dans vos yeux.