LES CORBEAUX FOUS
(Légende vénitienne.)
Il était un jeune seigneur
Qui mourut en terre lointaine,
Quand il sut que sa châtelaine
Trahissait son nom et son cœur…
Les corbeaux vinrent qui mangèrent
Le corps empoisonné d’amour
Et pris d’amour sombre à leur tour,
Dans le ciel sombre ils s’envolèrent.
Le grand essaim noir tournoya,
Franchissant plaines et frontières ;
Vers le château de l’adultère
Pendant trente jours il vola.
Or, tout à l’autre bout du monde,
Ayant parjuré son serment
Et pris son page pour amant
Vivait la jeune épouse blonde.
« Beau page, à l’horizon du soir,
Que vois-tu ? » dit la châtelaine.
« Je vois s’élever de la plaine
Tout au loin un nuage noir.
« Mon bel ami, que tu me navres !
C’est le retour des Chevaliers ! »
« Non, reine, ce sont par milliers,
Noirs corbeaux mangeurs de cadavres… »
Fou d’amour, poussant des clameurs,
Le large essaim d’oiseaux sans nombre
S’abattit au ras du ciel sombre,
Voilant la lumière et les fleurs.
Et quand à leurs grands cris acerbes
Le village fut accouru,
Le manoir avait disparu
Sous l’aile des oiseaux funèbres.
Sous l’étreinte des corbeaux fous
Mourut la blonde châtelaine.
L’amour avait chargé la haine
De venger la mort de l’époux.