L’HYMNE DES VENTS

HOMMAGE A LA FRANCE

A Madame Segond-Weber.

La France est chère à toute âme qui aime l’humanité.

Rudyard Kipling.

Le grand steamer tanguait loin de la paix des monts,

Sur le tumulte bleu des bondissantes vagues ;

Autour de lui flottaient l’algue et les goémons,

Les regrets du départ sombraient dans nos cœurs vagues.

Les vents heureux qui sont de purs esprits dans l’air

Chantent aux voyageurs comme au temps des Sirènes,

Quand la lune rosée enivre le cœur fier

Des jeunes matelots et des vieux capitaines.

Comme aux jours où leur souffle emportait les vaisseaux

Les vents nous invitaient à parcourir la terre ;

Leurs chants étaient plus frais que celui des oiseaux

Lorsque l’arbre fleuri neige sur la rivière : —

« Quels sont les grands pays que vos yeux veulent voir ?

Terre des mimosas, est-ce l’ample Australie ;

L’Ile rouge du Sud où fume un volcan noir ?

Préférez-vous les ciels de la mélancolie ?

Nous avons escorté sur les saphirs de l’eau

Le beau dreadnought blanc où voyageait un Prince,

S’en allant visiter, soldat et matelot,

La Nouvelle-Zélande, une de ses provinces.

Les routes de la mer sont libres, sans dangers.

Les récifs sont lointains et la vague est sereine.

Voulez-vous voir New-York, propice aux étrangers,

Ou Paris, la Circé fabuleuse et lointaine ?

Aimez-vous mieux les lacs étincelants du Nord,

Le Canada, patrie immense des étables,

Le beau Mississipi mirant des couchants d’or

Quand les vols des flamands éblouissent ses sables ?

Connaissez-vous l’Islande, île des brouillards frais ?

Ah ! qu’une Rose anglaise est suave en Septembre !

Le chardon écossais et le trèfle irlandais,

Voulez-vous les cueillir sous un Octobre d’ambre ?

Qu’ils sont beaux les pays dont le grand rêve est pur :

La Hollande endormie aux miroirs verts des ondes,

La Suède brumeuse avec ses yeux d’azur,

La Belgique, rempart inespéré des mondes !

Voguerez-vous vers l’Inde où sont les lotus bleus,

Ou l’île de Chio qui vit grandir Homère ?

Voulez-vous un pays pour le cœur et les yeux ?

Plus que tous les pays, France vous sera chère.

Nous aimons écouter s’éteindre les clameurs

De ses clairons, aux cieux des grands automnes pâles,

Quand par les soirs profonds, décorés de lueurs,

Chantent les angelus aux vieilles cathédrales ! »

« Ah ! vous m’exaltez, vents des mers !

Il est des pays bien plus verts

Et bien plus riches que la France,

Mais il n’en est pas de plus chers !

Pas un, comme elle, dans l’absence

Ne fait regretter la distance ;

Pour les peuples aux cœurs amers

Elle est la terre d’espérance.

Vents des cieux et des bois fleuris,

C’est surtout pour elle et Paris

Que nous avons fait ce voyage.

Il nous fallait lui rendre hommage.

Ayant chassé le Hun puissant,

Elle fut fière et triomphale ;

Mais nous la trouverons très pâle

Car elle a perdu trop de sang !

On a tué dans les batailles

Ses soldats aux petites tailles,

Ses officiers aux fronts rêveurs ;

Elle a souffert mille douleurs…

Plus d’une fois on la crut morte ;

Plus d’une fois elle tomba ;

Tant était rude le combat

Et tant la poussée était forte !

Parce qu’elle a des yeux charmeurs,

Qu’elle aime les chants et les fleurs,

On l’appelait : « France frivole »

Ah ! comme elle a changé de rôle !

Quand, contre le fer meurtrier,

Elle a dressé son bouclier,

Elle a fait haleter la terre,

La France, la France guerrière !

Elle ne veut pas de sanglots

Sur les tombes de ses héros ;

Les grands deuils sont aux yeux des mères ;

Nous les verrons, femmes sincères,

Portant plus haut leur beau front clair,

Maîtriser leur cœur qui soupire ;

Car la France est le pays fier

Où les douleurs savent sourire !

Chantez autour de nous, bons vents,

Sous l’azur des ciels émouvants,

Mêlez vos chœurs aux chœurs des lames !

Les couchants ont de belles flammes,

Les matins ont des feux tremblants ;

Et bientôt, coupant le silence,

Viendront vers nous, beaux oiseaux blancs,

Les aéroplanes de France ! »