ARGUMENT

Deuxième donjon, où sont punis les violents contre eux-mêmes, tant les suicidés que ceux qui se font tuer.—Description de leur supplice. Les harpies et les chiennes noires, double emblème des peines qui donnent le dégoût de la vie.

Le Centaure ne touchait pas encore l'autre bord, et déjà nous pénétrions dans une forêt où l'oeil n'apercevait les vestiges d'aucun sentier; mais où des troncs sans verdure et sans fruits, couverts de feuilles noirâtres, étendaient leurs bras tortueux, hérissés de noeuds difformes et d'épines empoisonnées: tels ne sont point encore ces bois hideux où se plaît la bête sauvage, près des rives de Cécine [1].

Les harpies, dont les tristes oracles précipitèrent la fuite des Troyens, voltigeaient sur ces rameaux impurs: je voyais ces monstres à visage humain, déployant sous leurs vastes ailes un corps velu et des griffes aiguës et répétant sans cesse leurs cris mélancoliques.

—Avant de pénétrer plus loin, me dit le sage, apprends que nous sommes à la seconde enceinte, et que tu la quitteras pour entrer dans les sables brûlants: ouvre les yeux, et tu verras ici ce que tu ne pourrais croire sur ma parole.

Je m'arrêtai tout éperdu, car une seule âme ne s'était pas encore offerte à ma vue; et cependant, à travers les cris des harpies, j'entendais des voix plaintives qui se prolongeaient dans cette affreuse solitude. Il semblait que notre présence eût dissipé les âmes criminelles dans l'épaisseur de la forêt, d'où leurs gémissements arrivaient jusqu'à nous.

Mon guide croyant que telle fût ma pensée, me dit:

—Si tu veux savoir la vérité, arrache à cet arbre un de ses rameaux.

Je lève donc ma main sur l'arbre, et j'emporte un de ses rameaux. Le tronc aussitôt frémit et s'écrie:

—Pourquoi me déchires-tu?

Je vois alors couler un sang noir, et j'entends encore le même cri:

—Pourquoi me déchires-tu? Mon infortune ne peut donc t'attendrir? Je fus homme avant d'animer ce tronc; et ta main cruelle aurait dû m'épargner, quand je n'eusse été qu'un reptile [2].

Ainsi que le bois vert pétille au milieu des flammes, et verse avec effort sa sève qui sort en gémissant, de même le tronc souffrant versait par sa blessure son sang et ses plaintes. Immobile, et saisi d'une froide terreur, je laisse échapper le rameau sanglant.

—Ombre trop malheureuse, dit alors mon guide, celui-ci t'a blessée pour avoir écouté mon conseil; mais pardonne-lui cet outrage; il n'aurait pas porté sur toi sa main cruelle, s'il eût pu croire un tel prodige sans le voir. Daigne à présent, pour qu'il puisse expier son offense, lui révéler ta condition passée; il honorera ta mémoire dans le monde où son destin le rappelle.

Le tronc nous rendit ainsi sa réponse:

—Ma douleur cède au charme de tes paroles: ce que tu dis m'invite à te faire le récit de tous mes maux. Je vivais auprès de Frédéric, et maître de son coeur, je l'ouvrais et le fermais à mon gré. Mais sa haute faveur et mon incorruptible fidélité me creusaient des abîmes. Cette furie, dont l'oeil empoisonné veille sur le palais des Césars, l'Envie, peste des cours, souleva contre moi ses satellites: en vain j'avais su les écarter; leur foule irritée prévalut sur l'esprit du maître, et je vis rapidement les délices et la gloire céder la place au deuil et à l'ignominie. Rassasié d'amertumes, je crus par la mort mettre un terme à ma misère, et ce crime envers moi fut le premier d'une vie sans reproche. Je vous jure par ces racines, nouveaux soutiens de mon affreuse existence, que mon coeur fut toujours fidèle à son digne maître [3]; et si l'un de vous doit revoir la terre des vivants, je le conjure de n'y pas oublier un infortuné dont le souffle de l'envie a flétri la mémoire.

L'esprit se tut; et, après un court silence, mon guide me dit:

—Hâte-toi de l'interroger encore, s'il te reste quelque désir; le temps est cher.

—Hélas! répondis-je, daignez plutôt l'interroger pour moi; car mon âme succombe à la pitié.

Le sage prit donc ainsi la parole:

—Ombre prisonnière, si tu désires que ce mortel ne méprise pas ton dernier voeu, ne refuse point de nous dire par quels invisibles noeuds des esprits s'attachent à des troncs; et si jamais un seul a pu rompre cette inconcevable alliance?

Le vieux tronc soupire avec effort, et le souffle qu'il exhale nous porte cette réponse:

—Mon entretien sera court. Quand une âme furieuse a rejeté sa dépouille sanglante, le juge des Enfers la précipite au septième gouffre: elle tombe dans la forêt, au hasard; et telle qu'une semence que la terre a reçue, elle germe et croît sous une forme étrangère. Arbuste naissant, elle se couvre de rameaux et de feuilles que les harpies lui arrachent sans cesse, ouvrant ainsi à la douleur et aux cris des voies toujours nouvelles. Nous paraîtrons toutes au grand jour; mais il nous sera refusé de nous réunir à des corps dont nous nous sommes volontairement séparées. Chacune traînera sa dépouille dans cette forêt lugubre, où les corps seront tous suspendus: chaque tronc aura son cadavre, éternel compagnon de l'âme qui le rejeta [4].

Nous écoutions encore les derniers accents de l'ombre, et tout à coup un grand bruit frappa mes oreilles. Il était pareil à celui que le chasseur entend dans les forêts quand le sanglier, fuyant les chiens aux abois, heurte les chênes et fait frissonner leur feuillage; et bientôt nous découvrons à notre gauche deux malheureux nus et déchirés, rapidement emportés à travers les arbres qui s'opposaient en vain à leur fuite impétueuse [5]. Nous entendions les cris du premier:

—Ô mort, ô mort, je t'implore!

Et l'autre, qui suivait d'une course moins légère, lui disait:

—Ô Lano [6]! ce n'est pas ainsi que tu fuyais aux champs d'Arezzo.

Mais tout à coup l'haleine lui manqua, et nous le vîmes tomber et se traîner sous un buisson.

Cependant une meute de chiennes noires, affamées et légères comme des lévriers échappés de la chaîne, remplissaient la forêt sur leurs traces: elles se jetèrent en fureur sur celui qui haletait dans le buisson; et, l'ayant déchiré entre elles, en emportèrent les membres palpitants.

Alors mon guide me prit par la main, et s'avança vers le buisson tout sanglant, qui poussait des cris lamentables.

—Ô Jacques de Saint André [7]! que t'a servi, disait-il, de me prendre pour ton asile? Avais-je mérité de partager ton supplice?

—Quel es-tu donc, lui dit mon guide, toi qui pousses par tant de plaies tes cris et ton sang?

—Vous avez été témoins, nous répondit-il, du traitement cruel que j'éprouve: daignez rassembler mes tristes débris autour de mes racines. Infortuné! ma main désespérée hâta ma dernière heure, et je me fis de ma maison un infâme gibet [8]. Ce fut dans ma patrie, dans cette ville qui a répudié son Dieu tutélaire, en épousant un nouveau culte. Aussi ce Dieu des batailles a maudit nos armes à jamais; et si son image n'eût encore protégé les bords de l'Arno, c'est en vain, je crois, que nos malheureux citoyens eussent tenté de recueillir les restes fumants de leur murailles foudroyées par Attila.