ARGUMENT

À la chute du jour, le poëte s'égare dans une forêt.—Il y passe la nuit, et se trouve au lever du soleil devant une colline où il essaye de monter, mais trois bêtes féroces lui en défendent l'approche. C'est alors que Virgile lui apparaît et lui propose de descendre aux Enfers.

J'étais au milieu de ma course, et j'avais déjà perdu la bonne voie, lorsque je me trouvai dans une forêt obscure, dont le souvenir me trouble encore et m'épouvante [1].

Certes, il serait dur de dire quelle était cette forêt sauvage, profonde et ténébreuse, où j'ai tant éprouvé d'angoisses, que la mort seule me sera plus amère: mais c'est par ses âpres sentiers que je suis parvenu à de hautes connaissances, que je veux révéler, en racontant les choses dont mon oeil fut témoin.

Je ne puis rappeler le moment où je m'engageai dans la forêt périlleuse, tant ma léthargie fut profonde! mais je marchais avec effroi dans des gorges obscures, lorsque j'atteignis le pied d'une colline qui les terminait; et, levant mes yeux en haut, je vis que son front s'éclairait déjà des premiers rayons de l'astre qui guide l'homme dans sa route [2].

Alors mon sang, qu'une nuit de détresse avait glacé, se réchauffa dans mes veines; et comme celui qui s'est échappé du naufrage, et qui, tout haletant sur le bord de la mer, y tourne encore les yeux et la contemple, ainsi je m'arrêtai, et j'osai sonder d'un oeil affaibli ces profondeurs d'où jamais ne sortit un homme vivant.

Après avoir un peu reposé mes membres épuisés, je commençai à gravir péniblement cette côte solitaire; mais à peine je touchais à ses bords escarpés, qu'une panthère, peinte de diverses couleurs, sauta légèrement dans mon sentier, et me défendit si bien l'approche de la colline, que je fus souvent tenté de retourner en arrière.

Le jour naissait, et le soleil montait sur l'horizon, suivi de ces étoiles qui formèrent son premier cortége lorsqu'il éclaira d'abord le prodige de la création [3]. Cette saison fortunée, le doux instant du matin, et les couleurs variées de la panthère me donnaient quelque confiance; mais elle fut bientôt troublée à la vue d'un lion qui m'apparut, et qui, marchant vers moi, la tête haute, fendait l'air frémissant, avec tous les signes de la faim homicide.

Une louve le suivait [4], et son effroyable maigreur expliquait ses désirs insatiables: elle avait déjà dévoré la substance des peuples. Son funeste regard me remplit d'une telle horreur, que je perdis l'espoir et le courage de monter sur la colline. Semblable à celui qui ouvre hardiment sa carrière, mais qui bientôt s'épuise, et déplore ses forces perdues, tel je devins à l'aspect de cette bête furieuse, qui, se jetant toujours à ma rencontre, me força de rebrousser dans les ténèbres de la forêt.

Tandis que je roulais dans ces profondeurs, un personnage, que la nuit des temps couvrait de son ombre, se présenta devant moi. Ravi de le trouver dans cette vaste solitude:

—Ayez pitié de moi, m'écriai-je, qui que vous soyez, fantôme ou homme réel.

—Je fus, me répondit-il, mais je ne suis plus un mortel. C'est en Italie et dans la profane Rome que j'ai vécu, vers les derniers jours de César, et sous l'heureux Auguste; Mantoue fut ma patrie [5], et c'est moi qui chantai le pieux fils d'Anchise qui revint d'Ilion, quand les Grecs l'eurent mis en cendres. Mais toi, dis pourquoi tu te replonges dans cette vallée de larmes? pourquoi ne gravis-tu point cette heureuse colline, où tu puiserais à la source des véritables joies?

Saisi de respect, je m'écriai:

—Vous êtes donc ce Virgile dont la voix immortelle retentit à travers les siècles? ô gloire des poëtes! la mienne est d'avoir connu vos oeuvres; je les consacrai dans mon coeur, et c'est de vous que j'appris à former des chants dignes de mémoire. Mais voyez ce monstre qui me poursuit, et tendez-moi la main, illustre et sage; car je chancelle d'épouvante, ma chaleur m'abandonne.

—Prends donc une autre route, me dit-il en voyant mes larmes, si tu veux fuir ce lieu fatal; car la louve qui t'épouvante garde éternellement le passage de la colline; et quiconque oserait le franchir y laisserait la vie: elle ne connut jamais la pitié, et la pâture irrite encore son insatiable faim. Dans ses amours, elle s'accouple avec différents animaux, et se fortifie de leur alliance. Mais je vois accourir le lévrier généreux [6] qui doit la faire expirer dans les tourments; il naîtra dans les champs de Feltro [7]: incorruptible et magnanime, il sauvera ces malheureuses contrées, pour qui tant de héros versèrent leur sang, et poursuivra la louve jusqu'à ce qu'il la précipite aux enfers, d'où jadis elle fut déchaînée par l'envie. Maintenant, si ton salut te touche, tiens, il est temps de suivre mes pas, et je te conduirai aux portes de l'éternité: c'est là que tu entendras les cris du désespoir qui invoque une seconde mort; et que tu contempleras, dans leurs antiques douleurs, les premiers enfants du ciel [8]; tu y verras encore les âmes heureuses, au milieu des flammes, par l'espérance d'être un jour citoyennes des cieux. Mais si tu veux t'élever ensuite à ce séjour de gloire, je t'abandonnerai à des mains plus dignes de te conduire [9]; car le chef de la nature me défend à jamais l'approche de son domaine, pour avoir méconnu sa loi. Souverain maître des mondes, c'est là qu'il règne; il a posé son trône dans ces lieux, et ils sont devenus son héritage. Heureux ceux qu'il y rassemble sous ses ailes!

—Ô grand poëte! m'écriai-je, je vous conjure, par le Dieu qui vous fut inconnu, de me guider vers ces royaumes de la mort; et pour que je me dérobe à des malheurs sans terme, faites aussi que j'entrevoie les portes confiées au prince des apôtres.

Aussitôt le fantôme s'avança, et je marchai sur ses traces [10].