ARGUMENT
Suite de la huitième vallée.—Aventure du comte Guidon, guerrier sans foi et conseiller sinistre.
Cette flamme avait reçu les dernières paroles de mon guide et fendait l'épaisse nuit, en s'éloignant de nous: mais une autre s'avançait auprès d'elle, dont j'admirais les mouvements et le confus murmure: elle rugissait comme jadis le taureau de Sicile [1], qui rendait en mugissements les cris des victimes renfermées dans son sein; et par ce cruel artifice, que son auteur éprouva le premier, on vit l'airain animé par la douleur.
C'est ainsi que les plaintes du coupable, égarées dans les replis ondoyants de la flamme, s'échappaient en sons inarticulés; mais enfin, elles s'ouvrirent un passage vers la cime étincelante, qui, pour les exprimer, se mouvait en langue de feu; et j'entendis une voix humaine [2]:
—Ô toi, disait-elle, que vont chercher mes paroles, et dont j'ai reconnu le langage; ne me refuse pas ton entretien, et daigne t'arrêter un moment; tu vois que je m'arrête, moi qui brûle, et, s'il est vrai que tu sois tombé naguère des douces contrées de l'Italie, où j'ai mérité mon malheur, apprends-moi si la Romagne est en guerre ou en paix; car c'est elle qui m'a vu naître, près des sources du Tibre.
J'avais encore la tête penchée vers le fond de la vallée quand mon guide étendit sa main pour me désigner l'ombre qui parlait, et me dit:
—C'est à toi de répondre; elle est de ta patrie [3].
Aussitôt prenant la parole:
—Âme infortunée que ces feux me dérobent, apprenez, lui dis-je, que votre Romagne n'est et ne fut jamais sans guerre, dans le coeur de ses tyrans; mais elle jouissait hier de quelque ombre de paix. L'aigle de Polente couvre Ravenne et Cervia de ses ailes [4]. La terre que les Français trempèrent de leur sang suit aujourd'hui la fortune du lion vert [5]; mais ceux de Rimini sont encore sous la dent du vieux loup et de son louveteau; et ce sont eux qui ont dévoré le malheureux Montagne [6]. Le lionceau du champ d'argent fait trembler Faenza et Imola, et change de parti comme de saison [7]. Enfin la cité qu'arrose le Savio, se partageant entre le mont et la plaine, respire et gémit à la fois sous la tyrannie et la liberté [8]. Maintenant daignez, à l'exemple des autres, m'apprendre votre nom, et me dire si le monde a gardé quelque bruit de vous et de vos oeuvres.
La flamme, s'inclinant et se dressant tour à tour, gémit et me répond:
—Tu partirais sans entendre ma voix si mes paroles devaient être reportées dans le monde: mais s'il est vrai que jamais créature n'ait remonté de ces bords au séjour des vivants, je parlerai sans crainte d'infamie. J'ai d'abord fait la guerre, et depuis j'ai porté le froc, espérant qu'un coeur ceint du sacré cordon obtiendrait l'oubli de ses erreurs passées; et je l'eusse obtenu sans le prêtre maudit qui me rengagea dans le crime et la perdition, comme tu vas l'entendre [9]. Aux belles années de ma vie, et tant qu'il m'est resté quelque chaleur dans les veines, j'ai combattu, je l'avoue, moins en lion qu'en renard; m'enveloppant si bien de mes finesses, et conduisant ma trompeuse renommée avec tant d'artifice, que la terre ne parlait plus que de ma gloire et de ma sagesse. Toutefois me voyant arrivé à cette froide saison où l'homme devrait ployer la voile et rentrer dans le port, je me retirai du labyrinthe où je m'étais plu d'égarer ma jeunesse, et dans l'amertume de mon coeur je versai les larmes salutaires du repentir. Mais, ô disgrâce! le prince des nouveaux Pharisiens avait alors la guerre, non avec le Juif et l'Arabe, mais aux portes de l'Église, avec des vrais Chrétiens; et pourtant aucun d'eux n'avait commercé en pays infidèle, ou prêté son bras aux ennemis de la foi [10]. Et comme jadis Constantin, dans les cavernes du Soracte, montrait sa lèpre au solitaire Sylvestre, et demandait guérison [11]; ainsi Boniface descendit dans mon cloître, et là, sans pudeur pour son habit pontifical et pour ma robe grise, signe de pénitence, il me montra son coeur gangrené d'ambition, sollicitant ma politique de lui donner conseil, et de guérir sa fièvre. Mais je restai muet, tant j'eus pitié de son ivresse! Alors il insista, et me dit: «Ne crains rien; apprends-moi seulement l'art d'emporter Préneste, et je t'absous d'avance: je puis, comme tu sais, ouvrir le Ciel et le fermer à mon choix; c'est pourquoi j'ai les deux clefs dont sut mal se servir mon devancier [12].» Le poids de sa raison entraîna la mienne, et je ne vis plus de danger que dans le silence. «Dès que vous me lavez, lui dis-je, du mal que je suis prêt à faire, promettre et ne pas tenir vous fera triompher de tous vos ennemis.» Or, quand j'eus rendu l'âme, saint François descendit pour m'enlever; mais l'ange noir accourut et lui dit: «Arrêtez; c'est à moi qu'il est dû: il me fut dévolu pour le conseil frauduleux qu'il donna, et dès lors je n'ai plus lâché prise; car il n'est pas d'absolution sans pénitence, et le coeur ne saurait se repentir et pécher à la fois: il faut ici quelque distinction.» Ah! malheureux, comme je frissonnai quand Lucifer me saisit et me dit: «Tu ne t'attendais pas à ma théologie!» Aussitôt il m'emporte, et me jette aux pieds de Minos, qui, tournant huit fois sa queue sur ses impitoyables flancs, la mordit avec rage, et s'écria: «Qu'il tombe au feu de félonie.» Et me voilà depuis gémissant, et perdu dans les feux dont je marche environné [13].
Ainsi parlait cette ombre d'une voix lamentable; et cependant elle glissait loin de nous, courbant sans cesse et redressant ses flammes languissantes. Mais nous, quittant ces lieux, nous gravissions au-dessus des profondeurs où sont rangés de nouveaux coupables.