NOTES

SUR LE TRENTE-DEUXIÈME CHANT

[1] Le poëte suit toujours le système de Ptolomée. Si notre planète occupait le milieu de l'univers, ce dernier cercle, qui se trouve au centre de la terre, serait en effet la base et le centre de tout.

Dante avertit qu'il faut autre chose qu'une langue qui dit papa, maman, pour décrire ce dernier cercle de l'Enfer; ce qui signifie simplement que ce n'est pas à un enfant, mais à un écrivain véritablement homme, qu'il convient d'en parler. On croirait d'abord qu'il se plaint de l'état d'enfance où était de son temps la langue italienne: mais ce n'est pas cela. A quelque époque qu'un homme écrive, il ne croit pas que sa langue soit au berceau; on aurait inutilement dit à nos auteurs gaulois qu'ils vieilliraient dans peu. D'ailleurs, quand Dante parut, l'italien s'était déjà mis à la distance où il devait être à jamais du latin; et trente ans après lui, Pétrarque et Bocace l'y fixèrent, l'un par sa prose et l'autre par ses vers. Le toscan n'avait point suivi les révolutions qu'a éprouvées la langue française; c'était un langage tout formé, hérissé de proverbes, comme nos patois de Provence et de Gascogne, indiquant la maturité des peuples qui le parlaient, et n'ayant besoin, pour s'épurer et s'anoblir, que d'être écrit et parlé dans une capitale. Dante est donc plutôt obscur et bizarre que suranné. Quand on a dit au Discours préliminaire qu'il employa une langue qui avait bégayé jusqu'alors, on a voulu dire que l'Italie n'avait point d'ouvrage classique au treizième siècle, et que par conséquent Dante n'avait point de modèle quand il entreprit d'illustrer la langue toscane en l'élevant à des sujets épiques.

[2] Ce terrible exorde rappelle les paroles de Jésus-Christ sur Judas, et prépare l'esprit au mélange d'horreur et de pitié que va bientôt causer le spectacle des traîtres et de leur supplice.

[3] Tabernick et Pietrapana sont deux montagnes la première en Esclavonie et l'autre en Toscane.

[4] Dante, après avoir peint l'effet du froid sur ces têtes par le grelottement des dents et la fumée de l'haleine, dit qu'elles se tenaient la face baissée sur le lac; c'était pour laisser écouler les larmes que leur arrachait la douleur qu'elles gardaient cette attitude. Toutes les fois qu'elles se relèvent, leurs pleurs se gèlent autour de leurs paupières et sur leurs joues; ce qui augmente encore leurs douleurs.

[5] Ce sont ici deux frères, tous deux fils d'Albert, seigneur de la vallée de Falteron, où coule le Bizencio, à trois lieues environ de Florence. Après la mort de leur père, ils se mirent à piller leurs vassaux et leurs voisins et commirent les plus grandes violences. Mais la cupidité qui les avait unis les divisa bientôt; ils en vinrent aux armes et s'entretuèrent. Leur supplice est d'être à jamais collés l'un contre l'autre dans le cercle de Caïn et d'y nourrir leur inimitié fraternelle dans une lutte sans repos et sans terme.

[6] L'ombre qui vient de nommer les deux frères désigne ici Mauduit, fils d'Artus, ce roi d'Angleterre si fameux dans nos romanciers. Il s'était mis en embuscade pour tuer son père; mais Artus le prévint et le perça d'un coup de lance.

[7] Focacia Cancellieri avait tué son oncle, et ce meurtre fut cause que les Cancellieri, la plus puissante famille de Pistoie, se divisèrent entre eux, ce qui forma les deux partis des Noirs et des Blancs. Nous avons dit comment ces dissensions pénétrèrent dans Florence.

[8] Mascaron avait aussi tué son oncle.

[9] L'ombre se nomme elle-même. C'était un homme de la famille des Pazzi qui en avait tué un autre de celle des Uberti.

[10] Carlin, aussi de la famille des Pazzi, avait trahi la confiance des Gibelins en livrant un château aux Guelfes de Florence.

[11] Le poëte passe avec son guide vers le giron dit d'Anténor, prince troyen, qui fut soupçonné d'avoir livré la ville de Troie aux Grecs. Horace dit qu'il avait seulement conseillé de leur rendre Hélène, afin de couper la guerre dans sa racine; et il se peut bien que Pâris ait trouvé que c'était là le conseil d'un traître; mais Dante n'aurait pas dû le damner si légèrement. On est tenté de dire, en voyant sa prédilection pour tout ce qui concerne Troie, que ce poëte, persuadé d'ailleurs qu'il descendait des anciens Romains, n'était pas éloigné de se croire un peu de sang troyen dans les veines. C'est ainsi qu'à la renaissance des lettres, Ronsard et quelques autres crurent ne pouvoir chanter les rois de France qu'en leur donnant un peu du sang d'Hector, afin, pour ainsi dire, de les rendre épiques: tant Homère et Virgile avaient ouvert et fermé pour eux les sources de l'intérêt et du merveilleux! Il y a seulement cette différence, que Dante était un poëte républicain, et que, s'étant fait le héros de son poëme, il s'en est appliqué tout le merveilleux et l'intérêt.

[12] Celui qui crie et qui est nommé plus bas était un Florentin de la famille des Abatti, appelé Bocca. Dans la bataille de Montaperti, où 4,000 Guelfes furent massacrés sur les bords de l'Arbia (comme on a vu aux notes du chant X, sur Farinat), ce Bocca, gagné par l'argent des Gibelins, s'approcha de celui qui portait l'étendard, et lui coupa la main; les Guelfes, ne voyant plus leur étendard, se mirent en fuite et furent massacrés. Il a raison de craindre que tout Florentin ne veuille se venger de cette horrible trahison.

[13] Parce qu'en effet, quoique tout homme eût le droit de punir un traître, il semble qu'étant sous la main de la justice divine, il en devienne comme sacré; et c'est ce respect pour les morts que Bocca invoque ici.

[14] Bose Duera était de Crémone et fut chargé par les Gibelins de s'opposer au passage d'une armée française que Charles d'Anjou faisait venir en Italie contre Mainfroi; mais il se laissa corrompre par l'argent des Français et leur abandonna le passage.

[15] L'abbé Beccaria, de Pavie, fut l'envoyé du pape à Florence et s'ingéra de vouloir ôter le gouvernement aux Guelfes pour le donner aux Gibelins. On découvrit ses manoeuvres, et il eut la tête tranchée.

[16] Soldanier était Gibelin, et avait trahi cette faction pour s'attacher aux Guelfes.

Gano ou Ganellon, envoyé par Charlemagne auprès des Sarrasins d'Espagne, leur conseilla d'attaquer l'armée de ce prince, qui s'était engagée dans les défilés. Son avis fut exécuté, et l'arrière-garde de l'armée française fut mise en pièces. Le fameux Roland y périt avec les autres paladins: c'est la grande journée de Roncevaux.

[17] Tribaldel tenait la ville de Faënza pour le comte de Montefeltro, et il en ouvrit les portes aux Français qui remplissaient alors la Romagne, où le pape Martin IV les avait attirés.

[18] Tydée, père de Diomède, fut blessé mortellement au siége de Thèbes, par Ménalippe. Furieux de se voir mourir, il voulut qu'on lui apportât la tête de son ennemi, et la déchira à belles dents. Minerve, offensée de cette action barbare, abandonna ce héros, qu'elle avait toujours protégé, et le laissa périr.

C'est ici que commence la terrible aventure d'Ugolin, morceau connu de tout le monde. Comme la plupart des lecteurs courront d'abord à cet épisode, je vais le faire précéder d'une note, afin qu'on puisse le lire sans distraction.

Ugolin, comte de la Gherardesca, était un noble Pisan, de la faction Guelfe: il s'accorda avec Roger, archevêque de Pise, lequel était Gibelin, pour ôter à Nino Visconti le gouvernement de la ville. Ils y réussirent et gouvernèrent ensemble; mais bientôt l'archevêque, jaloux de l'ascendant que son collègue prenait sur lui, voulut le perdre. Pour y parvenir, il fit courir des bruits qu'Ugolin avait trahi la patrie, en livrant quelques châteaux aux Florentins et aux Lucquois, sous couleur de restitution; et quand il vit les esprits bien préparés, il vint un jour, suivi de tout le peuple, et précédé de la croix, à la maison du comte, et, l'ayant saisi avec ses quatre enfants, il les fit jeter ensemble dans une tour. Quelques jours après, soit pour empêcher qu'on n'apportât de la nourriture à ces malheureux, ou qu'il craignît quelque retour du peuple, il vint fermer lui-même la porte de la tour, et en jeta les clefs dans la rivière. Cette prison fut depuis appelée la Tour de la faim.

Le poëte, supposant avec art que ce qu'on vient de lire est connu de tout le monde, ne fait raconter à Ugolin que ce qui se passa dans la tour, entre lui et ses enfants, depuis qu'on leur eut fermé la porte et refusé toute nourriture: détail qu'en effet le public ne peut connaître.

Nous observerons que le comte Ugolin se trouve dans ce cercle, parce qu'il était vrai sans doute qu'il avait trahi les intérêts de sa patrie, et que, malgré toute la pitié qu'inspirent ses malheurs, il faut que justice se fasse. Mais c'est par une justice plus grande encore que la tête de Roger est abandonnée à la fureur d'Ugolin, qui doit assouvir à jamais sur elle sa faim et sa vengeance. Cet archevêque avait aussi trop outragé la nature en condamnant un père et ses quatre enfants à finir leurs jours d'une manière si cruelle, les uns en présence des autres.