VOICI LES ÉTENDARDS DU PRINCE DES ENFER [1].

—Regarde en avant, me dit le sage, et vois si tu peux les distinguer.

Je regardai, et je crus entrevoir je ne sais quel grand édifice; comme lorsqu'un épais brouillard ou la nuit obscure s'affaissent dans les campagnes, on voit de loin un moulin agitant ses bras au souffle des vents.

J'avançais; et pour me dérober à la rigueur de l'air qui frappait mon visage, je marchais derrière mon guide, unique abri qui fût en ces lieux.

Déjà, et ce n'est point sans frissonner que je le dis, déjà nous étions au dernier giron de l'Enfer; à ce giron où les ombres sont ensevelies dans la profonde glace, d'où elles apparaissent comme des fétus dans le verre et sous toutes les attitudes; renversées, debout, étendues ou courbées comme un arc, et touchant de leurs fronts à leurs pieds [2].

Quand nous fûmes assez avancés pour qu'il plût au sage de me montrer la créature qui fut jadis si belle, il me fit arrêter, et s'écartant de moi:

—Voilà Satan, me dit-il, et voici les lieux où tu dois t'armer de toute ta constance.

Je m'arrêtai alors, chancelant et transi, dans un état que la parole ne saurait exprimer: ce n'était point la vie, ce n'était point la mort; eh! qu'étais-je donc hors de l'une et de l'autre!…

Je voyais au centre du glacier le monarque de l'empire des pleurs s'élever de la moitié de sa poitrine en haut; et ma taille égalerait plutôt la stature des géants, qu'ils ne pourraient approcher de la longueur de ses bras.

Quel était donc le tout d'une telle moitié [3]?

S'il fut jadis l'ornement des cieux, comme il est à présent l'effroi des Enfers, c'est bien lui qui doit être le centre des crimes et des tourments, lui qui osa mesurer de l'oeil son créateur!

Mais combien redoubla ma terreur quand je vis son énorme tête composée de trois visages; le premier s'offrant en face, les deux autres s'élevant sur chaque épaule, et tous trois se réunissant pour former la crête effroyable dont il était couronné!

Le premier visage était rouge de feu, l'autre était livide, et les peuples qui boivent aux sources du Nil portent la noire image du troisième.

À chaque face répondaient deux ailes aussi vastes qu'il le fallait au plus grand des archanges, et telles que l'Océan ne vit jamais sur ses flots de voile si démesurée.

Il agitait deux à deux ces ailes sans plumage; et les trois vents qui s'en échappaient allaient glacer les étangs du Cocyte [4].

De tous ses yeux tombaient des larmes qui se mêlaient à l'écume sanglante de ses lèvres, et de chaque bouche sortait un coupable que le monstre broyait sous ses dents; éternel bourreau d'une triple victime!

Mais il tourmentait plus effroyablement encore, du tranchant de ses ongles, l'infortuné qui sortait de la bouche du milieu, et dont il retenait la tête et les épaules englouties.

—Ce premier des trois, et certes le plus malheureux, me dit mon guide, est le traître Judas: des deux autres que tu vois à ses côtés, et qui pendent la tête en bas, l'un est Brutus qui souffre et se tait; l'autre est l'énorme Cassius [5]. Mais il faut partir, car la nuit approche; notre course est finie, et tout est parcouru.

Alors, suivant son désir, j'enlaçai mes bras autour de son cou; et dès que le monstre, en déployant ses ailes, eut découvert l'épaisse toison dont ses flancs étaient hérissés, mon guide s'y attacha, et descendit de flocons en flocons à travers les glaces, m'emportant ainsi suspendu; mais il touchait à peine à la ceinture de l'ange, que je le vis, allongeant ses bras et s'aidant de ses mains, tourner péniblement sa tête où étaient ses pieds, et monter comme s'il fût rentré dans l'abîme.

—Soutiens-toi, me cria-t-il hors d'haleine; c'est par de telles marches qu'il faut sortir de l'Enfer.

Et s'élevant aussitôt vers les rochers entr'ouverts sur nos têtes, il sortit et me déposa sur leurs bords.

Assis à ses côtés, je levai les yeux pour contempler encore Lucifer, et je ne vis plus que ses jambes renversées qui se dressaient devant moi.

Que le stupide vulgaire se figure maintenant le trouble où je fus alors, lui qui ne voit pas quel est le point du monde que j'avais franchi.

Mais bientôt le sage me cria:

—Relève-toi; la route est longue, le sentier difficile, et déjà le soleil est aux portes du matin [6].

Ce n'étaient pas ici des sentiers faits par la main des hommes, mais une suite de cavités et de précipices, route impraticable aux mortels, et toujours haïe de la lumière.

—Maître, dis-je alors, avant de m'arracher de ces entrailles du monde, daignez écarter d'un mot les nuages qui offusquent ma pensée. Apprenez-moi ce qu'est devenu le glacier; pourquoi Lucifer est ainsi renversé, et comment, dans un si court espace, le soleil a remonté du soir vers le matin?

—Tu crois être encore, me répondit-il, à la même place où tu m'as vu me prendre aux flancs du reptile immense qui sert d'axe à la terre; et nous y étions, il est vrai, lorsque je descendais le long de ses côtes velues; mais quand tu m'as vu tourner sur moi-même et remonter, je passais alors avec toi le centre du monde, ce point unique où tendent tous les corps. Tu foules maintenant les voûtes opposées au cercle de Judas; te voilà dans l'hémisphère qui répond au nôtre; voici l'antipode de cette masse aride que forment les trois parties de la terre habitée, et dont le centre fut arrosé du sang de l'Homme-Dieu: le jour luit pour ce monde quand il s'éteint pour l'autre. L'archange, dont tu ne vois plus que les pieds renversés, est toujours debout dans les Enfers. C'est sur cette moitié du globe qu'il tomba du haut des cieux; la terre épouvantée se retira devant lui, et, se couvrant du voile de ses eaux, s'enfuit vers nos climats; mais forcée de donner retraite à ce grand coupable, elle ouvrit un abîme dans son sein, et s'écarta pour s'élever en montagne vers l'un et l'autre hémisphère [7].

Il est, par delà les Enfers, une étroite et obscure issue qui retentit à jamais de la chute d'un ruisseau; et c'est là que mon oreille fut avertie de la distance où j'étais de Lucifer [8]. Le ruisseau tombe lentement à travers les rochers qu'il creuse dans sa course éternelle.

Nous gravîmes aussitôt le dur sentier qu'il ouvrait devant nous, mon guide en avant et moi sur ses traces; et, remontant ainsi sans trêve et sans relâche, nous parvînmes au dernier soupirail, d'où nous sortîmes enfin pour jouir du spectacle des cieux.