II

Du sacrifice que nous fîmes à Astarté et de notre départ.

L’avant-veille de la fête de la Navigation[1], nos navires étaient complétement terminés sur chantiers et en trois heures de travail ils furent mis à l’eau.

Les deux galères mesuraient soixante-douze coudées ordinaires de long, soit soixante-deux coudées sacrées sur dix-sept coudées ordinaires de large. Le gaoul, dont la quille était faite d’un seul tronc de cèdre, mesurait soixante-sept coudées de long sur vingt coudées de large ; il était à trois ponts et avait deux bancs de rameurs ; la distance de ses ponts était de quatre coudées, l’élévation totale au milieu, au-dessus de l’eau, de douze coudées, et l’avant comme l’arrière de seize coudées. Les deux galères, deux rangs de rameurs, deux étages, s’élevaient de huit coudées au-dessus de la flottaison, à pleine charge. Elles avaient place chacune pour cent cinquante matelots et cinquante rameurs. Mais je n’avais encore pour elles deux que deux cents matelots, comptant recruter en route une centaine d’hommes d’armes et archers qui pourraient aussi aider à la manœuvre. Les cent cinquante matelots et rameurs du gaoul étaient au complet, ainsi que les trente-sept hommes du Gaditan et les huit hommes des deux barques. Chacun des navires, sauf naturellement les deux barques auxquelles on donnait la remorque, avait deux pilotes, l’un pour l’avant, l’autre pour l’arrière, Himilcon restant pilote en chef ; et au sommet de chacun des mâts était une guette en bois de sapin de Scénir, pour placer une vigie. Les sabords des rameurs s’ouvraient à égales distances et tous les navires étaient soigneusement calfatés, goudronnés et peints en noir avec des bordages rouges. Sur les listes que chacun des capitaines avait entre les mains, Hannon avait inscrit les rôles des équipages, la place de chaque objet du gréement de rechange et celle de chaque colis ou ballot de la cargaison. Tous les objets usuels, armes, tapis de couchage, barriques d’eau, ustensiles de cuisine, avaient aussi leur place soigneusement désignée et inscrite d’avance. Le logement des équipages dans les entre ponts portait marquées les places de chaque matelot ou rameur. Sous l’arrière surélevé était la cabine des capitaines et des pilotes, et sous l’avant celle des chefs de chiourme et des chefs de dix et de vingt matelots ou soldats. Enfin, sur la galère que j’avais choisie pour moi, j’avais fait ménager sur l’arrière une cabine de planches, séparée en deux par une cloison et percée de deux petites fenêtres, pour l’esclave ionienne et l’eunuque du roi.

Hannon se chargea de trouver de beaux noms pour les navires. Le gaoul, que commandait Bodmilcar, et sur lequel se trouvaient le plus de Tyriens, reçut le nom de Melkarth, dieu de Tyr. L’une des galères fut mise sous l’invocation de Dagon, dieu des Philistins, qui est le roi des poissons, et la galère sur laquelle nous nous embarquions fut consacrée à la dame Astarté, la patronne des Sidoniens, pour laquelle nous avions une dévotion particulière. Le Gaditan ne pouvait conserver son nom, en compagnie de ces divinités ; comme il était chargé de guider notre route, à la requête d’Himilcon, il fut appelé le Cabire. Bodachmoun, grand prêtre d’Astarté, nous promit de nous donner des images de chacun de ces dieux, pour les mettre sur les navires qui leur étaient consacrés.

Bodmilcar reçut le commandement du Melkarth et de ses deux barques. Asdrubal, Sidonien, fut désigné pour capitaine du Dagon, et le Cabire fut confié à mon ancien pilote Amilcar, Sidonien aussi, marin, hardi et expérimenté. Sur l’Astarté je plaçai mon pavillon amiral, ayant, avec Hannon pour scribe et Himilcon pour pilote en chef, Hannibal d’Arvad, homme fort et courageux, pour capitaine des hommes d’armes. Cet Hannibal avait placé à l’avant et à l’arrière de chaque navire, aussi bien du Daoul que des deux galères, deux machines de son invention faites pour lancer des traits et deux autres pour lancer des pierres ; on les nomme scorpions. Chaque navire eut donc quatre scorpions, sauf le Cabire qui, étant plus petit, n’en eut que deux.

Nous passâmes durement la nuit et la matinée suivante à compléter le chargement et l’arrimage de la flottille, à quai sur l’arrière bassin du port de commerce Le Cabire était venu nous y rejoindre pour prendre son chargement et ses provisions. Vers le midi du lendemain, qui se trouvait la veille du départ, nous pûmes enfin prendre quelque repos, et nous fîmes apporter notre nourriture sous une tente qu’on avait dressée sur le quai. Nous étions assis sur le tapis, en train de manger, mes trois capitaines, mon capitaine des gens de guerre, mon chef pilote, mon scribe et moi, quand la portière de la tente se souleva et qu’un de mes matelots m’annonça l’eunuque Hazaël.

Il entra de son air languissant. Derrière lui étaient six esclaves porteurs de coffres, de paquets et de paniers, et un esclave ouvrier avec un marteau et des outils. Au dehors, sur des ânes blancs deux femmes étaient assises, l’une tellement enveloppée de voiles qu’on ne pouvait même distinguer ses pieds, l’autre le visage découvert. A la calotte rouge cerclée d’or de celle-ci, au voile blanc qu’elle portait par-dessus, ses cheveux noirs artistement frisés, à l’air de son visage, je reconnus tout de suite une fille d’Israël.

Le Syrien entra d’un air languissant.

« Nous venons, dit l’eunuque, prendre possession de nos logements sur le navire et y installer nos bagages. »

Hannon se leva vivement.

« Où vas-tu ? fis-je en le retenant.

— Faire leur arrimage, si tu le veux bien, capitaine.

— Non, non, lui répondis-je ; toi, tu vas rester ici ; j’aurai besoin de toi tout à l’heure. Himilcon s’y entend bien mieux. Va, pilote, aider le seigneur eunuque à disposer son bagage et installer la dame et sa servante. »

Himilcon vida sa coupe et partit, en jetant un coup d’œil de regret sur la grande cruche placée au milieu de nous. Hannon se rassit d’un air indifférent.

« Où faut-il que j’aille présentement ? me demanda-t-il.

— Mais au temple d’Astarté, tout préparer pour le sacrifice de demain. Ensuite tu chercheras les oiseaux qu’on embarque, pour que, par les temps de brume ou au large, ils indiquent la direction des côtes en s’envolant vers la terre. Il faudra aussi que tu remettes au suffète amiral le rôle des équipages et l’état de la cargaison, puis encore que tu rendes nos comptes au trésorier du roi.

— Je n’ai pas de temps à perdre alors, » dit Hannon en prenant ses papyrus ; et il sortit en courant.

Il me sembla, par la portière entrebâillée de la tente, voir qu’au lieu de remonter vers la ville pour aller au temple, il prenait la direction du bassin où se trouvaient nos navires. Mais quand il revint le soir, il s’était fort exactement acquitté de sa besogne.

Avec lui était un serviteur du temple portant sur la tête de grandes cages en baguettes de palmier, et lui-même en portait une plus petite, dans laquelle on voyait quatre pigeons[*] de couleur chatoyante, des plus jolis et des plus rares.

« Voilà mes oiseaux, me dit-il en me les montrant, et je peux dire que ceux ci nous porteront certainement bonheur. Ils viennent du temple d’Astarté, et c’est la prêtresse elle-même qui me les a donnés. Aussi je lui ai promis de bien les soigner. »

Chacun des capitaines choisit une cage, à l’exception de Bodmilcar.

« Eh bien, capitaine, lui demanda Hannon, est-ce qu’ils ne te plaisent pas ?

— Je ne prends pas de pigeons, scribe, lui répondit Bodmilcar. J’ai déjà embarqué mes oiseaux, des corbeaux, qui sont plus à mon goût. »

Hannon s’inclina sans répondre.

« Eh bien, dit Himilcon, qui rentrait juste ce moment, il est heureux que nos passagers ne soient pas embarqués sur le Melkarth, car les roucoulements des colombes seront certainement plus agréables que les croassements des corbeaux pour les oreilles de l’Ionienne.

— L’Ionienne ! s’écria Bodmilcar en se dressant tout pâle. Notre passagère est Ionienne ! »

Je donnai, par derrière, un fort coup de poing dans les reins du malencontreux pilote.

« Non, non, exclama vivement Himilcon en se frappant le front. Qu’est-ce que je dis ? Qui a parlé d’Ionienne ? Est-ce que nous sommes des gens à embarquer des Ioniennes ? J’ai dit la Lydienne, oui, la Lydienne, une Lydienne de la Lydie ; pas vrai, capitaine ? »

Je fis de la tête un signe que Bodmilcar put prendre pour un acquiescement. Il se tut et, un instant après, sortit en maugréant entre ses dents, suivant sa coutume. Hannon, qui déroulait silencieusement ses papyrus dans un coin, lui fit un grand salut dès qu’il eut le dos tourné, ce qui fit éclater de rire Himilcon.

« Il me semble, remarqua le capitaine Hannibal, que le capitaine Bodmilcar est d’humeur sombre et colérique.

— Je puis t’assurer, seigneur Hannibal, répondit Hannon, qu’on ne vit jamais homme plus gai que le capitaine Bodmilcar. Mais que nous importe, nous ? Nous ne sommes pas sur son navire.

— C’est fort juste, dit Hannibal ; pour moi, comme militaire et comme natif d’Arvad, j’aime fort la gaieté. »

Là-dessus, l’heure étant venue de nous coucher, nous bûmes une dernière coupe d’amitié, et nous allâmes chacun à notre lit, pleins d’émotions diverses, en attendant la grande journée du lendemain.

De bon matin je me rendis à l’arsenal, où tous mes matelots se réunirent, chacun autour de son capitaine, et mes archers et hommes d’armes autour d’Hannibal. Chaque capitaine avait avec lui son sonneur de trompette, vêtu d’une tunique écarlate, et le sonneur de la troupe des gens de guerre tenait une trompette deux fois plus grande que les autres. Hannibal avait magnifiquement rangé ses soldats sur trois rangs également espacés, le premier rang composé de vingt archers vêtus de tuniques blanches et coiffés de bonnets de lin serrés par un bandeau de cuir garni de clous et dont les bouts flottaient par derrière. Ces archers étaient ceints de ceintures d’étoffe écarlate dans lesquelles étaient passées de larges et courtes épées à poignée d’ivoire ; leurs carquois pendaient des baudriers de cuir de bœuf ornés de plaques et de gros clous de cuivre, et ils tenaient à la main de grands arcs de Chaldée, dont le bout supérieur était façonné en forme de tête d’oie. Derrière les archers étaient deux rangs de vingt hommes d’armes chacun. Ils portaient des cuirasses en petites lames de cuivre étincelant et des casques ronds de même métal. Sous leur cuirasse on voyait dépasser leurs tuniques rouges, et dans leurs ceintures étaient passées, à gauche, de larges et fortes épées de Chalcis[2], à droite, des poignards à manche d’ivoire. Ils tenaient d’une main leurs grands boucliers ronds, au centre desquels était un soleil de cuivre rouge, et de l’autre leurs lances terminées par des pointes aiguës en bronze. Hannibal se tenait à leur tête, coiffé d’un casque à la lydienne. Ce casque était surmonté d’un cimier en argent, qui lui-même était orné de panaches en crin écarlate. Le soleil de son bouclier était pareillement en argent, et autour du soleil étaient incrustées les onze planètes. La poignée de son épée représentait un lion debout, la tête du lion formant la garde, et, comme tous ses gens de guerre, il était chaussé de hauts brodequins de cuir lacés par devant, à la mode juive, et la pointe relevée. Du plus loin qu’il me vit, il dégaina son épée, et aussitôt son sonneur de trompette sonna par trois fois, après quoi les autres sonneurs de trompette sonnèrent aussi, et tous les capitaines et les pilotes vinrent me saluer.

Nos matelots à nous ne portaient ni ceintures, ni casques, ni boucliers, mais, suivant la coutume des gens de mer, ils avaient leurs grands coutelas attachés à la ceinture de leurs caleçons, sous le kitonet, et sur la tête des bonnets pointus couvre-nuque, comme on les porte à Sidon. Hannibal me proposa de les faire ranger en bonne ordonnance, suivant l’art et science de la guerre ; mais je lui dis de les laisser groupés à leur manière, attendu que leur ordonnance à eux était sur les navires, où chacun avait son poste désigné.

Hannon et Himilcon, que j’avais envoyés chercher ce qu’il fallait pour le sacrifice, nous rejoignirent à leur tour. Avec eux étaient deux hommes qui conduisaient deux bœufs des plus beaux, couverts d’une housse de pourpre et les cornes ornées de bandelettes brodées, de clochettes et de grelots. A côté marchait aussi mon esclave, portant sur la tête un grand panier rempli de pommes de grenade et recouvert d’une belle étoffe lamée d’argent.

Hannibal courut aussitôt chercher notre quatres sonneurs de trompette qu’il plaça, deux par deux, derrière le sien, et, me regardant, il vit que je donnais le signal en levant la main. Il fit sur-le-champ un commandement d’une voix retentissante, et ses archers et hommes d’armes doublèrent leurs files et se tournèrent avec une célérité que nous admirâmes tous. Les trompettes ouvrirent la marche, sonnant des fanfares triomphales. Les archers suivirent, marchant deux par deux, puis Hannibal, l’épée au poing, la tête des hommes d’armes, la lance sur l’épaule. Je venais après, accompagné d’Hannon, d’Himilcon, des bœufs et de mon esclave, et derrière nous s’avançaient les quatre troupes confuses des matelots, précédée chacune de son capitaine et de ses pilotes.

Les rues à travers lesquelles nous passions étaient déjà tendues et couvertes de voiles rouges, bleus, verts et jaunes, en l’honneur de la fête de Melkarth, fête de l’ouverture de la navigation, à laquelle se rendait toute la ville. Aux fenêtres pendaient des banderoles multicolores de lin, des palmes et des branches de cèdre. Le peuple, en habits de fête, qui sortait de tous côtés pour se rendre à l’île où est le temple de Melkarth, se rangeait dans l’entre-colonnement des portes, pour nous laisser passer, et nous pressait de questions. A mesure qu’on apprenait que nous montions au temple d’Astarté, au sommet de la ville, pour sacrifier avant un voyage en Tarsis, on faisait retentir l’air d’acclamations en notre honneur. Les hommes admiraient le nombre de nos matelots, la beauté de nos bœufs de sacrifice ; les femmes louaient à haute voix la belle mine de nos gens et surtout celle d’Hannon, l’éclat de nos vêtements, et les enfants couraient après le panache d’Hannibal et les tuniques rouges des trompettes. Enfin, et la voix du peuple était unanime, jamais on n’avait vu si belle troupe de gens de mer sortir d’une ville phénicienne pour les lointains voyages.

Sur la place où est le palais du roi, passant sous les sycomores, la foule qui s’assemblait pour la procession s’écarta pour nous livrer passage. Les trompettes et les cymbaliers royaux, déjà rangés devant la porte, nous saluèrent de leur musique, et un serviteur sortit en courant du palais pour nous dire de nous arrêter. Hannibal fit immédiatement faire front à ses soldats, mes marins se tournèrent vers le palais et je m’avançai devant tout le monde, accompagné d’Hannon et d’Himilcon, en face de la grande fenêtre par laquelle le roi se fait voir au peuple, fenêtre facile à reconnaître aux dorures, aux peintures et aux riches voiles d’étoffes qui la décorent. En même temps nos trompettes, répondant aux musiques de la place et à celles du palais, sonnèrent la marche royale.

Le roi ne tarda pas à paraître à sa fenêtre. Sur sa tête un serviteur tenait un parasol de pourpre brodé d’or et enrichi de pierreries. Derrière lui, on voyait briller les casques et les cuirasses de ses hommes d’armes. Ce grand roi m’appelant en présence du peuple assemblé, je me prosternai devant lui, puis je me tins debout, les mains croisées.

« Magon, me dit-il, je suis content de ce que tu as fait, construisant des navires et assemblant des matelots et des gens de guerre pour le service de mon ami et allié le roi David. Tu vas dans le pays lointain de Tarsis. Mon serviteur Hazaël te portera sur tes navires des lettres écrites par moi et cachetées, pour être remises aux rois mes alliés, ainsi que des papyrus contenant mes instructions. Je verrai moi-même ta flotte à ton départ, après que j’aurai sacrifié à Melkarth. Va donc et sacrifie à ta déesse, la dame Astarté ; je te donnerai encore, au moment de ton départ, des marques de ma faveur. »

Je me prosternai une seconde fois devant le roi, qui disparut aussitôt, et me relevant, je repris la route du temple d’Astarté, au son des trompettes et au bruit des acclamations du peuple. Au même instant, la porte du palais s’ouvrit et la grande procession sortit, avec ses cymbales, ses sistres, ses tambourins et ses flûtes, pour descendre vers l’île où sont les colonnes et le temple de Melkarth, dieu fort, dieu étincelant, dieu chéri des Tyriens.

Avant que nous eussions tourné le coin de la place, Bodmilcar, doublant le pas, vint à moi, et me dit d’un air inspiré :

« Melkarth est un grand dieu ?

— Oui, sans doute, lui répondis-je.

— Melkarth est le dieu des Tyriens, et veut des sacrifices plus grands qu’Astarté ; on va aujourd’hui sacrifier des enfants à Melkarth ; Melkarth veut les mêmes offrandes que Moloch.

— Certainement, dis-je encore, ne sachant où il voulait en venir.

— Permets qu’en ce jour j’aille avec mes Tyriens sacrifier à Melkarth. »

Il me déplaisait de voir ma troupe diminuée pour arriver au temple de la dame Astarté ; mais je n’avais rien à répliquer à Bodmilcar : je ne pouvais pas l’empêcher d’aller sacrifier à son dieu de prédilection le jour même de sa grande fête. Je lui fis donc signe que je consentais.

En me retournant, vers le milieu de la rue en pente qui conduit aux hauts lieux où sont les bocages de Baaltis[3] Astarté, je pus voir Bodmilcar et une trentaine de matelots quitter notre cortége et se joindre à la procession qui entourait un char élevé, chargé de dorures et surmonté d’un dais empanaché de plumes d’autruche. Dans ce char, étaient les enfants destinés au sacrifice. Autour, les cris du peuple et le vacarme des cymbales redoublèrent.

« Je n’aime pas les sacrifices d’enfants, me dit Hannon.

— Moi non plus, répondis-je ; mais Moloch et Melkarth les réclament : ils sont agréables à ces dieux, il faut leur obéir.

— Il me plaît, reprit Hannon, qu’Astarté, déesse des Sidoniens, n’en demande pas autant, et que nous allions lui sacrifier à elle. Que Moloch me le pardonne ! »

Disant cela, nous débouchâmes dans l’allée sinueuse qui conduit, à travers le bocage, à la maison de Baaltis.

Il n’y avait que six prêtres et quatre prêtresses, car la plupart des prêtres s’étaient portés, avec toute la ville, à la grande fête de Melkarth. L’aspect du bocage et du temple dans la buée du soleil levant était plus charmant que jamais et on se surprenait presque à regretter de quitter la terre ferme en voyant qu’on y trouve de si belles choses. Je comprenais qu’un pareil séjour amollisse les âmes et rende les hommes impropres aux dures épreuves de la navigation ; mais je pensais aussi que les Phéniciens ne posséderaient pas de semblables lieux de délices, si leur trafic ne leur donnait pas les richesses, si leur hardiesse et leur habileté dans l’industrie et la navigation ne leur donnaient pas la sécurité contre les rois puissants, leurs armées conquérantes et leurs guerres dévastatrices.

Hannon sembla deviner ma pensée,

« Oui, me dit-il, que le Pharaon, ou le Malik[4] David, ou les Chaldéens et les Assyriens assemblent leurs gens de guerre, leurs chariots et leurs cavaliers, et qu’ils attaquent les Phéniciens. Les vieux poissons se jetteront à l’eau et les braveront sur leurs navires. Qu’ils les poursuivent de Sidon à Tyr, ils iront à Kittim, et si, par la multitude de leurs gens, ils pouvaient construire des navires et lutter sur mer contre nous, derrière Kittim nous avons Utique, et derrière Utique, Carthada, et plus loin que Carthada, Tarsis et l’Océan immense. Nous avons le monde !

— Oui, nous avons le monde, répondis-je, car nous avons le travail et l’industrie. Nos rois ne nous conduisent pas, comme une meute de chiens, à la curée des empires, mais nous allons hardiment sur nos vaisseaux à la découverte de peuples inconnus, de richesses mystérieuses, ne dépendant que de notre courage, de notre habileté et de la protection des dieux. Aussi les plus puissants nous respectent. Qui donc oserait nous attaquer ? Qui donne au Malik David les bois précieux, l’or et l’argent ? Qui donne au Pharaon les pierres rares, le baume, le cuivre, l’étain et le fer des Chalybes ? Qui donne aux Assyriens la pourpre et le verre, l’ivoire et les broderies ? Qui donne tout, qui vend tout, qui sont les rois du monde ? Les marins de Sidon, les marchands de Phénicie !

— Les Cabires m’entendent, s’écria Himilcon, qu’étant sur la proue de ma galère, je ne donnerais point ma place pour le trône du Pharaon, et que je préfère mon bonnet pointu et mon kitonet goudronné à la tiare fleurdelisée[5] et aux robes brodées du roi de Ninive, monarque d’Assur et d’Accad[6]. »

Pendant que nous causions ainsi, les prêtres avaient allumé le feu sur l’autel, disposé les bassins, les uns vides, les autres remplis d’eau, et Hannibal avait rangé ses gens sur les degrés plus magnifiquement que jamais. Il les avait placés en forme de croissant, les archers aux extrémités, en haut des degrés, sur deux rangs, et les hommes d’armes, sur les degrés, sur quatre rangs, et au milieu, au dernier degré en bas, ils laissaient une ouverture par où nous pouvions passer. Les bœufs furent conduits dans le temple par une porte de derrière, et nos trompettes ayant sonné une éclatante fanfare, les sistres et les flûtes cachés dans le temple leur répondirent.

Le chef des prêtres, s’avançant sur les degrés, dit d’une voix forte :

« Que Magon, l’amiral, le capitaine de navire, fils de Maharbaal, Sidonien, se présente devant la déesse, et que ses gens le suivent ! »

Je montai aussitôt les degrés, ayant à ma droite Hannibal et Hannon, à ma gauche Asdrubal, Amilcar et Himilcon. Mon esclave me suivait, et derrière moi venait la foule des matelots et des rameurs. Sur un signe d’Hannibal, les soldats haussèrent leurs arcs et leurs lances, puis, se tournant de côté, entrèrent par les deux portes latérales et garnirent le pourtour du temple, qui fut bientôt encombré.

« Voyons, cria le prêtre appariteur, faisons un peu d’ordre et de silence. Magon, fils de Maharbaal, fera l’offrande pour tous les siens. »

Les deux bœufs ayant été amenés, abattus et dépecés, mon esclave nous distribua des pommes de grenade, et le prêtre-chef m’ayant présenté une épaule des victimes, je plaçai dessus une bourse de dix sicles monnayés, suivant le tarif[*]. Alors le scribe des prêtres inscrivit sur le registre du temple mon nom et celui des capitaines et notre offrande, pendant que le prêtre-appariteur proclamait à haute voix ma libéralité. Le prêtre-chef plaça les poitrines des deux victimes sur l’autel, et la fumée monta vers la lucarne ronde ouverte au dôme du toit. La musique se tut, et ce prêtre, se rendant au fond du temple, devant la statue de la déesse, — car à Tyr ils n’ont qu’une statue, tandis que nous, à Sidon, nous avons une pierre noire qui est la déesse elle-même, — le prêtre donc fit une invocation et chanta des prières.

Pendant ce temps, les autres morceaux des bœufs, ayant été lavés dans les bassins, furent mis à bouillir dans de grands chaudrons, les uns sur les réchauds dans la cuisine du temple, les autres en plein air dans les bosquets. Nos matelots eurent bientôt fait de prêter la main pour allumer du feu et dresser les marmites.

Le prêtre-chef prit ensuite une des poitrines et me la donna. Je l’élevai devant la déesse sur mes deux mains. Il la reprit et la fit tournoyer trois fois pour moi. Il fit élever l’autre poitrine par Hannon et la fit tournoyer sept fois pour nous tous. Alors nous nous prosternâmes l’un après l’autre devant la dame Astarté, et je remis cinq sicles au prêtre-scribe pour qu’il nous cherchât du pain. Amilcar lui remit, au nom des capitaines, pilotes et matelots, huit sicles, partie pour du vin, partie par pur don gracieux à la déesse. Le prêtre-appariteur ayant encore proclamé notre libéralité après que le prêtre-scribe l’eût inscrite, le prêtre-chef fit une courte invocation. Tout le monde alors sortit joyeux dans les bosquets et, sur un signe d’Hannibal, ses soldats, qui étaient restés immobiles jusqu’au bout, se débandèrent et se précipitèrent tumultueusement hors du temple, pour aider nos matelots à faire la cuisine.

Je m’assis au pied d’un cyprès, ayant à mes côtés Hannon, Asdrubal, Amilcar et Gisgon. Himilcon voulut aller lui-même faire préparer notre vin dans un grand vase de terre cuite qu’on apporta tout près, pendant que mon esclave disposait autour ma coupe à mufle de lion, la coupe d’Hannibal qui était en cuivre argenté, avec un pied, deux anses, et portait autour des fleurons repoussés et des images de grappes de raisin, enfin les coupes des autres capitaines. On apporta aussi une corbeille remplie de pains, et Hannibal étant arrivé, précédé de deux soldats qui portaient une marmite, s’assit par terre avec un bruit de bronze, que firent les lames de sa cuirasse en s’entrechoquant. Alors chacun tira de sa ceinture de dessous sa spatule de bois et son couteau, et Hannibal, ayant ôté son casque, découvrit la marmite. Nous mangeâmes de bon appétit, et mon esclave ayant donné les coupes, je levai la mienne et saluai l’assistance.

« Ceci, dit Hannibal en vidant sa coupe, est du vin de ma ville, du vin d’Arvad. Il invite à la gaieté et donne du courage ; c’est pourquoi la ville d’Arvad est réputée pour ses hommes d’armes et les bons mots de ses habitants.

— Je sais, dis-je au capitaine, que tu as fait des guerres nombreuses, tant sur mer que sur terre. Tes aventures t’ont peut-être conduit dans la Judée, que nous allons d’abord visiter ?

— Cette épée que tu vois, et ce baudrier orné de pourpre, répondit Hannibal la bouche pleine, sont un présent de Joab, général des armées du Malik David et son cousin. Je commandais vingt archers sous ses ordres à la bataille de Gabaon, où les Philistins furent défaits dans le bois des mûriers. J’ai tenu garnison deux ans à Hamath dans les troupes de Naharaï, écuyer de Joab, et l’un des trente-sept vaillants du roi. C’est en revenant de là que je commandai les hommes d’armes sur le navire du bon Asdrubal, ici présent, quand les galères de Sidon firent l’expédition contre les Ciliciens.

— J’ai beaucoup entendu parler de cette expédition, dit Himilcon. Nous étions ce moment-là du côté de Gadès.

— Et nous, dit Amilcar, nous faisions la course sur les côtes des Ethiopiens, au sud de la mer des Roseaux[7], pour le service du Pharaon. C’est dans ces mers qu’on trouve les coquillages où sont les perles et les poissons monstrueux qui avalent un homme tout entier. »

En ce moment, une jeune femme, une prêtresse du temple, parut dans notre cercle.

« Voici l’image de Baaltis, ami marin, dit-elle à Hannon, en lui tendant un paquet enveloppé de linges. J’ai fait sur elle des incantations, j’ai brûlé des parfums, je l’ai ointe d’onguents précieux. Je l’ai présentée à la déesse, qui l’a favorisée. Prends-la, Sidonien, et qu’elle porte bonheur à ton navire, aux navires qui l’accompagnent et à tous ceux qui seront dessus. »

Le prêtre-chef revint lui-même et nous apporta les autres images, sauf celle de Melkarth que Bodmilcar s’était chargé de chercher. Himilcon réclama celle des Cabires qu’il voulait porter jusqu’au quai avant de la céder au capitaine du navire consacré à ces dieux, et la prêtresse s’offrit à nous accompagner et à faire, avant notre départ, des aspersions sur toutes les divinités.

« Eh bien, et ton vœu aux Cabires ? dis-je à Himilcon quand nous nous levâmes.

— Quel vœu ?

— Tes vingt sicles et ton bœuf.

— Ah oui, quand nous serons à Tarsis. Les Cabires me connaissent bien et ne veulent pas que je paye d’avance. Il faut d’abord que j’attrappe mon éborgneur.

— Tu as raison, lui dit Hannon qui venait de démailloter la dame Astarté et la tenait à deux mains, la regardant amoureusement, — elle était en albâtre, ornée d’un triple collier de perles d’or et portant sur la tête un bonnet pointu de marin, sous lequel passaient les épais bandeaux de ses cheveux ondulés. — Moi aussi, je fais un vœu à la déesse, et je suis convenu avec elle de ne le remplir que quand elle m’aura exaucé. »

A ces mots, il baisa la face de l’image, et il me sembla que les feuillages des cyprès frémirent doucement. La prêtresse aussi dut l’entendre, car, posant sa main sur l’épaule d’Hannon et me souriant, elle s’écria :

« Allons, amiral Magon, marchons ! Le moment de s’embarquer est venu. Le moment est heureux, je le sens, la déesse me le dit. Marchons.

— Oui, marchons ! répétai-je. A nos vaisseaux, enfants ! Adieu, Baaltis Tyrienne ; adieu, dame des cieux. Cette nuit, tu nous regarderas du ciel sur la Grande Mer, et non plus en tes bosquets. »

Hannibal, qui avait remis son casque, fit un signe et les trompettes sonnèrent leur fanfare. Hannon et la prêtresse vinrent se placer d’un côté, et de l’autre, Himilcon serrant les Cabires entre ses bras. De toutes parts accoururent soldats et matelots et le cortége se reformant dans l’ordre où il était venu, nous descendîmes vers le port, par les rues pavoisées en l’honneur de la fête du Printemps. Les quais et les rues avoisinantes du port étaient tellement remplis de monde que nous eûmes peine à nous frayer un passage. Au milieu de la foule des Phéniciens, on voyait des Syriens en robe frangée, des Chaldéens à la barbe frisée, des Juifs en tunique courte et aux hauts brodequins, portant la peau de panthère sur l’épaule, des Lydiens au front entouré d’un bandeau, des Égyptiens, la tête rasée ou portant une grande perruque, des Chalibes sauvages à demi nus, des hommes du Caucase gigantesques, enfin toutes les nations, car les peuples les plus éloignés se rencontrent dans nos villes phéniciennes, où les conduisent le commerce et l’industrie des nôtres.

Des Arabes et des Madianites nomades regardaient avec étonnement le mouvement de la foule et la hauteur des maisons. Des Scythes de Thogarma, aux jambes entourées de courroies, à la démarche pesante, semblaient surpris de ne voir ni chevaux ni chariots dans les rues étroites.

Tout ce peuple riait, criait, chantait en vingt langues différentes, se poussait et se bousculait à chaque nouveau flot de gens qui descendaient d’une rue ou qui venaient d’un autre quai, et se précipitait à chaque nouvelle bande de musiciens, à chaque nouvelle troupe de prêtres, chaque disque peint porté en procession. Nos trompettes et nos soldats eurent leur part de curiosité, et c’est au milieu d’un véritable remous que nous pénétrâmes, par l’arsenal, sur le quai réservé où nos navires, la poupe tournée vers la terre, nous attendaient avec les quelques matelots qu’on y avait laissés de garde.

Bodmilcar et l’eunuque étaient en avance, debout contre l’échelle qui montait à la poupe du Melkarth et causant avec animation. Dès qu’ils nous virent, ils se turent et l’eunuque vint vers moi, tandis que Bodmilcar sifflait pour rassembler ses matelots.

« Eh bien, dis-je à l’eunuque, votre embarquement est fait ?

— Oui, répondit-il, et je regrette que tu n’aies pas choisi pour nous ce grand navire rond. Nous y eussions été plus à l’aise, et s’il était temps encore, au premier port de relâche on pourrait changer l’installation. C’est l’avis du capitaine Bodmilcar.

— Non pas, interrompis-je aussitôt. Je suis l’amiral chef de l’expédition et personnellement chargé d’amener la dame esclave au Pharaon. C’est sur mon navire et sous ma surveillance qu’elle restera. Le Melkarth est un transport et son capitaine n’a rien à y voir. Présentement, le roi t’a donné des lettres pour moi : où sont-elles ? »

L’eunuque ne répliqua rien et me tendit un coffret en bois de santal. Je l’ouvris et, y ayant trouvé les papyrus, je dis à mon trompette de sonner pour faire faire silence à tout le monde.

Au même moment, Bodmilcar s’avança et se jeta dans mes bras. Puis, élevant la voix :

« Je ne veux pas, s’écria-t-il, m’embarquer l’âme embarrassée, après avoir sacrifié au dieu Melkarth. Si j’ai eu des discussions avec quelqu’un et si j’ai montré de la colère, qu’il me le pardonne. Pour moi, je n’y pense plus. »

Hannon, lui prenant la main, la serra dans la sienne.

« Je puis t’assurer, Bodmilcar, s’écria-t-il, que je ne garde aucun souvenir de nos querelles, et je te jure de me conduire envers toi en fidèle compagnon et en scribe obéissant. Après ce que m’a dit Magon de ta personne, je n’ai jamais douté de ton bon cœur.

— Allons, dis-je à mon tour, maintenant tout est bien et nous nous embarquerons l’âme contente.

— Maudit soit, reprit Bodmilcar, qui cherchera des dissensions !

— Et que celui qui tend un piége aux autres y tombe lui-même ! » ajouta Hannon.

Cependant tous les capitaines avaient assemblé leurs matelots et fait l’appel. La prêtresse plaçait les dieux sur chaque navire, suivant les rites. Hannibal avait partagé ses archers et hommes d’armes, en gardant dix archers et dix soldats pour notre navire. Mon hôte arrivait dans l’enceinte réservée, malgré les gardes, pour nous faire ses adieux.

« Adieu, brave Magon, me dit-il en me serrant dans ses bras. Voici un panier de gâteaux et un autre de raisins secs de Béryte, et deux outres de vrai vin de nectar que je t’apporte ; je veux que tu les acceptes ; adieu et bon voyage !

— Adieu, dit à Himilcon la femme de mon hôte, adieu, honnête pilote. Voici une outre de vin de Byblos que j’ai achetée pour toi ; je sais que c’est le vin que tu préfères.

— Merci, répondit Himilcon. De tous les vins, ce sont ceux de la Phénicie qui me sont le plus précieux. Merci, bonne hôtesse, et s’il plaît aux Cabires que je revienne, je te rapporterai des pays lointains quelque parure qui fera crever de jalousie toutes les femmes de Tyr. »

Le fils de notre hôte, jeune homme de seize ans, qui s’était attaché d’amitié à Hannon, ne pouvait se séparer de nous. Il eût voulu absolument partir aussi. Il remit à son ami un gros paquet de roseaux les plus fins, des calames pour écrire, et ils s’embrassèrent tendrement.

Il vint aussi un vieux prêtre, devant lequel tout le monde s’écartait avec respect. Ce prêtre, nommé Sanchoniaton[8], écrivait les chroniques, et les histoires du temps passé, et quoiqu’il n’eût jamais voyagé, il connaissait le monde entier. Sa science était quasi divine, et je le saluai profondément.

« Magon, me dit ce vieux, ton scribe Hannon, que j’aime beaucoup, m’a promis de mettre par écrit tout ce que vous verriez de curieux dans les pays lointains. Hannon est rempli de génie mais, par son âge, il est encore oublieux et étourdi comme une jeune chèvre. Tu le feras penser à tenir sa promesse.

— Je t’assure, bon père, dit Hannon en lui baisant les deux mains, que, pour te complaire, je contiendrai mes capricieux écarts. Les leçons que tu m’as données, je ne les oublierai pas plus que ton souvenir ; je tâcherai, par mon calame, d’être digne d’un maître comme toi, et je ferai en sorte que les Phéniciens soient informés des merveilles du monde. »

Le vieux Sanchoniaton nous bénit tous et, comme il finissait, la prêtresse d’Astarté revint de nos vaisseaux. En passant à côté d’Hannon, elle lui dit rapidement, et moi seul je l’entendis :

« Elle est aussi bonne que belle !

— Tais-toi, murmura Hannon. Mon devoir est de l’oublier. Que Pharaon soit heureux ! »

En ce moment, je donnai le signal, nos trompettes sonnèrent et nous montâmes sur nos vaisseaux. Celui qui monta le premier fut le pilote du Cabire, le vieux Gisgon, qu’on appelait le Celte, et aussi Gisgon-sans-oreilles ; car, ayant fait huit fois le voyage du Rhône, il avait épousé là-bas une femme celte, aux cheveux jaunes, qui l’attendait dans ses forêts, et les Sicules, dont il avait été le prisonnier, lui avaient coupé les deux oreilles. Ce Gisgon, montant donc sur la poupe du Cabire, agita son bonnet au-dessus de sa tête et, le visage riant, cria d’une voix forte :

« Allons, les vieux poissons de mer ! avec la permission du seigneur amiral, en route, vous autres ! A bord les rois de l’océan ! à bord les enfants d’Astarté ! A l’eau et en avant les Sidoniens et les Tyriens, et vive l’amiral Magon ! »

Aussitôt tout le monde se précipita sur les navires et je pris place sur le banc élevé de la poupe. Les échelles furent levées, je fis tournoyer mon pavillon pour signal, les gaffes nous repoussèrent du quai, le Cabire abattit ses vingt-deux rames et prit rapidement les devants ; l’Astarté suivit, le Dagon donna sa remorque au Melkarth qui ne pouvait hisser sa voile que hors du port, et notre flotte s’avança majestueusement hors de la foule des navires à quai, au milieu des barques et des canots qui glissaient en tous sens sur le bassin, se rendant à la fête ou revenant de l’île et du temple de Melkarth. Mille acclamations de bons souhaits et de joie nous saluèrent en même temps, quand on vit nos cent vingt-deux avirons battre l’eau en cadence, et nos trompettes, sur chaque navire, sonnèrent la fanfare du départ.

Le Cabire.

Du haut de ma poupe je dominais le pont de mes navires. Himilcon, debout à l’avant, assisté du pilote, donnait ses ordres au timonier. Hannon, à côté de moi, assistait au spectacle. Hannibal faisait suspendre les boucliers de ses hommes hors des bordages. Chacun était à son poste, y compris l’eunuque, puisqu’il avait disparu dans sa cabine. Bientôt nous passâmes l’entrée du port de commerce et les deux tours des guetteurs. Nous entrâmes dans le canal de l’île, couvert de barques tendues et pavoisées d’étoffes. Je vis le palais amiral tout pavoisé et ses terrasses fourmillant d’une foule bariolée. Je vis, au centre de l’île, les dômes et les terrasses du temple de Melkarth, peint d’ocre jaune, et la fumée bleue des sacrifices qui sortait en haute colonne de ses toits. J’entendis le bruit furieux des cymbales et des instruments qui s’en échappait. Je vis aussi la Galère amirale, précédant la Galère royale, qui venaient à nous. Sur la poupe de cette dernière était une estrade couverte d’étoffes d’or et d’argent, tellement qu’elle brillait comme si elle avait été en métal massif. Les rames étaient ornées d’un placage d’ivoire, ses voiles de pourpre avaient des broderies en fil de métal représentant Melkarth, Astarté, Moloch. Au milieu, on voyait brodé sur une voile d’hyacinthe, avec des ondulations vertes qui représentaient les flots, l’image d’Astarté protégeant les poissons contre le dieu Dagon en fureur. Sur l’avant, les musiciens vêtus d’écarlate faisaient rage. Sur le pont, de belles femmes coiffées de tiares de cérémonie et portant de triples colliers, agitaient des bâtons ornés de grelots, de flocs de pourpre et d’hyacinthe et des tambourins peints de couleurs bariolées. Sur l’arrière était assis le roi Hiram, portant un bonnet phénicien, mais la barbe frisée à la syrienne et les bras ornés chacun de deux bracelets d’or. Son trône était d’or et d’émail ; le dossier représentait un navire et les bras des dauphins. A ses côtés se tenaient son scribe et son garde des sceaux, les mains croisées, et derrière lui deux officiers portaient, l’un un parasol de pourpre frangé d’or, et l’autre l’étendard royal, qui était un grand disque d’hyacinthe où l’on voyait, en or et en argent, le soleil et les planètes et, au-dessus, le croissant de la lune.

Les gardes qui entouraient les suffètes, sur la galère amirale, avaient des casques lydiens, et des boucliers et des cuirasses d’argent éblouissants à voir au soleil.

Devant le cortége royal, je donnai le commandement aussitôt répété par les autres capitaines ; nos rameurs bordèrent leurs avirons et nos vaisseaux s’arrêtèrent. Les deux vaisseaux, royal et amiral, imitèrent sur-le-champ notre manœuvre.

Un ponton d’ébène s’abattit de la galère royale sur la mienne et des esclaves le recouvrirent d’un tapis bariolé. Le roi se leva et vint lui-même sur mon navire, dont je lui fis voir toutes les parties, lui montrant les deux ponts, l’arrimage des marchandises et des effets et celui de l’eau dans les grands tonneaux de terre cuite. Il visita seul l’installation de l’esclave et, avant de retourner sur son vaisseau, me fit donner, par son trésorier qui était avec lui, deux talents d’argent. Dès qu’il fut remonté sur son trône et que la passerelle fut retirée, je donnai le signal : nos cent vingt-deux rames tombèrent à l’eau en même temps, sans faire jaillir une goutte, nos fanfares sonnèrent, matelots, soldats et rameurs firent trois grandes acclamations, et du haut de mon banc je criai d’une voix forte :

« Adieu, roi ; adieu, Tyr ; adieu, Phénicie. Enfants d’Astarté, serviteurs des Cabires, en avant ! »

Nos vaisseaux filèrent rapidement et tournèrent les deux tours avancées du port de guerre, où deux guetteurs veillent perpétuellement. Je jetai un dernier coup d’œil sur les ports et le canal, scintillant de barques de parade et fourmillant de beaux habits ; je regardai l’amphithéâtre blanc de la ville coupé par les fils noirs et tortueux des rues qui serpentent ; je vis au bas le massif temple jaune de Melkarth et le noir palais amiral, au niveau de l’eau. Au loin, en haut de la ville, je vis encore scintiller la maison bariolée de Baaltis-Astarté, et derrière, le Liban, vert et noir, se découpant sur le ciel. Je reportai mes regards sur mes navires devant la proue desquels blanchissait l’écume, sur le Cabire qui coupait les flots en bondissant comme un dauphin, sur le Dagon, sur le Melkarth qui avait lâché sa remorque et qui se couvrait de toile. Je commandai de hisser les voiles de nos galères et de les tendre au vent favorable qui nous poussait vers le sud-ouest, je fis border la moitié des avirons pour reposer mes rameurs, et je m’assis sur mon banc, le dos tourné la terre, les yeux fixés sur la mer immense et brillante de soleil.

Nous étions en route pour Tarsis.