XIV

L’embuscade.

Au bout de deux jours de marche sans incident, j’arrivai au pied des hauteurs qui conduisent au plateau derrière lequel coule le Bétis. Nous grimpions le long de la côte comme des chèvres, nous accrochant aux broussailles et aux rochers. Nous suivions péniblement le sentier que traçait la tête de la file, écartant les branches et brisant les ronces et les herbes sèches avec nos pieds ; de droite et de gauche, la forêt était toute noire : on ne se voyait pas à dix pas. A mi-chemin de la côte, nous arrivâmes à une clairière où le terrain s’affaissait brusquement. Il fallait descendre dans cette coupure dénudée et remonter de l’autre côté. Nous nous arrêtâmes un instant pour reprendre haleine avant de franchir le ravin. Derrière nous, la longue file de nos hommes et des porteurs se frayait lentement un passage dans le fourré. En face de nous était le ravin béant et escarpé, et sur l’autre bord, le bois touffu, sombre, couvrant la montagne, jusqu’en haut. Des aigles planaient au-dessus de la clairière.

« Bel endroit pour une embuscade ! » dit Hannibal en s’essuyant le front.

Himilcon but un bon coup à l’outre qu’il portait en sautoir, puis soupira profondément.

« C’est dans un trou de ce genre, dit-il, que les sauvages m’ont éborgné il y a dix ans. Que la main de celui qui a fait la lance pourrisse, et aussi la main de celui qui la tenait ! »

J’envoyai Hannon accompagné de Jonas avec sa trompette à la queue du convoi, pour accélérer la marche des retardataires et rallier les traînards qui avaient pu s’égarer dans les bois. En même temps, je détachai Bicri avec ses dix archers de Benjamin et Aminoclès avec ses cinq Phokiens pour franchir le ravin et fouiller le bois en face de nous. Mon habitude de Tarsis et mon expérience du danger que l’on court dans ces pays me faisaient prendre ces précautions. Hannibal et Chamaï, gens entendus à la guerre, les approuvèrent tout à fait.

J’entendis bientôt derrière nous la trompette de Jonas qui sonnait le ralliement. Presque en même temps, je vis Bicri, Aminoclès et leurs hommes paraître sur la crête du ravin et s’engager dans le bois. A peu près rassuré, je donnai l’ordre d’avancer ; je commandai au guide, toujours accompagné de son matelot, de franchir la clairière pour rejoindre Bicri et Aminoclès, et toute ma troupe descendit dans le ravin. Nous étions au fond quand le guide, qui nous précédait d’environ cinquante pas, s’arrêta tout à coup sur le revers de la montée. Derrière nous, la file des porteurs, des hommes d’armes et des matelots descendait lentement, et en débandade, cherchant les meilleurs passages à travers les rochers.

A ce moment, j’entendis dans le bois, en face de nous, un coup de sifflet de mauvais augure.

Himilcon tressaillit.

« Gare à nous ! s’écria-t-il. Il y a des coups dans l’air ! »

Je criai au guide de se dépêcher de monter ; mais au moment où le matelot qui l’accompagnait allait le saisir par le bras, le sauvage se baissa vivement et se jeta sur lui. Le matelot roula par terre, le guide franchit en quelques bonds l’espace qui le séparait de la crête et disparut sous bois.

« Qu’est-ce que je disais ? fit Himilcon en tirant son coutelas. Nous y voilà ! Les sauvages éborgneurs vont se mettre à l’ouvrage. »

Comme il disait ces mots, j’entendis derrière nous la trompette de Jonas qui sonnait l’alarme dans l’épaisseur du bois, et en face de nous, sur la crête du ravin, s’éleva un concert de cris de guerre et de hurlements, aussitôt suivi d’une véritable avalanche de pierres. Un matelot tomba près de moi le crâne fendu, et tous les porteurs qui avaient débouché dans la clairière jetèrent leurs charges par terre et s’enfuirent dans toutes les directions.

Ces cris furent suivis d’une avalanche de pierres.

« Attention, et en ligne ! » cria Hannibal à ses hommes, en dégainant.

Et sautant bravement sur une pointe de rocher, au milieu des pierres qui arrivaient de toutes parts, il fit tournoyer son épée au-dessus de sa tête pour grouper ses guerriers.

Quelques matelots entourèrent les deux femmes, leur faisant un rempart de leurs corps. Chamaï, pâle de colère, courut se placer à côté d’Hannibal, l’épée au poing.

« Eh bien, me dit mélancoliquement Himilcon en ramassant un caillou gros comme les deux poings qui avait manqué de lui casser la jambe, eh bien, capitaine, voilà les amandes de Tarsis qui commencent à tomber ! »

Comme Himilcon parlait de la sorte, il nous arriva une nouvelle grêle de ce qu’il appelait des « amandes de Tarsis ». Celle-ci venait de derrière nous, de la crête du ravin que nous venions de quitter. Nous étions attaqués en tête et en queue et accablés de projectiles. Deux ou trois hommes tombèrent.

« Si nous avions de la cavalerie et des chariots, dit Hannibal, nous enverrions la cavalerie à notre gauche et les chariots à notre droite le long du fond du ravin, à la recherche d’un passage, tournant l’ennemi par ses deux ailes, comme ont fait les Khétas[1] à leur bataille contre les Assyriens[2].... »

J’interrompis la dissertation stratégique du brave capitaine en lui faisant observer que nous n’avions ni cavalerie ni chariots, et que nous étions lapidés dans notre entonnoir.

« Il est certain, me répondit Hannibal, que la position où nous sommes est désavantageuse ; mais je ne désespère pas de tourner le flanc de ces ennemis, car.... »

En ce moment, une grosse pierre tomba sur le casque d’Hannibal, brisant le cimier et faussant la coiffe. Le capitaine chancela et resta un instant étourdi.

Il se remit bien vite et se redressa furieux.

« Par Nergal, dieu de la guerre, s’écria-t-il d’une voix de tonnerre, par El Adonaï, seigneur des armées, ceci est une impudence grande, que je veux faire payer à ces vils coquins ! Archers, répandez-vous sur les deux pentes et percez de vos flèches tout ce qui osera s’aventurer dans le ravin ! Toi, amiral, avec tes matelots, escalade la crête d’où nous descendons et balaye tous ceux qui nous attaquent par derrière ! Hommes d’armes de Juda, suivez Chamaï et montez la côte en face de vous ! Et vous autres, suivez-moi, à droite, et à l’assaut ! En avant !

— A gauche et en avant ! cria Chamaï à ses hommes. Vive le roi et tombons dessus ! »

La moitié des hommes d’Hannibal s’élança derrière lui, grimpant à droite. L’autre moitié courut derrière Chamaï, grimpant à gauche. Les archers, avec Amilcar, formèrent un grand cercle autour des deux femmes et de ce qui restait du bagage, s’échelonnant sur les pentes et surveillant le fond du ravin. Himilcon, Gisgon et mes matelots se jetèrent à ma suite à l’assaut de la crête d’où nous venions de descendre. Nous faisions front de tous côtés.

De notre côté, le ravin fut escaladé en un instant. Nos matelots pénétrèrent dans le bois, l’épée, la hache ou le coutelas au poing, culbutant devant eux les gens de Tarsis. Ces sauvages demi-nus, armés de mauvais casse-tête et de lances durcies au feu ou terminées par des pointes d’os, tombaient par douzaines devant nos armes bien affilées. Ils disparurent de tous côtés dans le fourré, mais nous nous gardions bien de nous disperser pour les suivre. Bien serrés ensemble, nous marchions droit devant nous. Eux, nous suivant sous bois, allaient relever des paquets de lances placés d’avance dans les broussailles et nous les jetaient de loin. A chaque éclaircie du fourré, un groupe des nôtres se détachait et poussait vivement sur les flancs, pour tâcher de saisir quelques-uns de ceux qui nous harcelaient, mais ils étaient si agiles qu’on ne les rejoignait guère. Une quinzaine qui s’attardèrent furent attrapés. Naturellement on ne leur faisait pas de quartier. Après avoir poussé deux stades dans le bois, je ne trouvai pas trace d’Hannon ni de Jonas ; je fis arrêter les hommes et former en cercle dans une petite clairière autour d’un gros chêne. Himilcon, qui était particulièrement acharné, poussa un stade plus loin sous bois avec Gisgon et une douzaine d’hommes. Ils nous revinrent au bout d’une heure, n’ayant pu attraper que deux sauvages, qu’ils avaient tués tout de suite. Mais ils avaient trouvé, dans un fourré, l’écritoire d’Hannon tachée de sang, les cadavres d’une dizaine de sauvages et le corps mutilé d’un de nos matelots. C’était là que notre brave scribe et que le pauvre Jonas avaient dû être massacrés, après une furieuse défense, comme le prouvaient le sol foulé tout autour, les flaques de sang et les hommes de Tarsis tués par eux. Il était probable que les sauvages avaient emporté leurs corps, après les avoir renversés par le nombre et égorgés.

On ne faisait pas de quartier.

Nous revenions tristement vers le ravin où nous avions été surpris par l’embuscade, repoussant sur notre chemin les Ibères qui nous harcelaient. Au bord du ravin, nous serrâmes nos rangs, et après avoir constaté qu’Amilcar, les deux femmes et les archers étaient là, je comptai mon monde. Six hommes étaient tombés en route, sous les lances de nos ennemis. J’étais inquiet maintenant d’Hannibal et de Chamaï ; mais j’entendis bientôt leurs trompettes sonner de l’autre côté de la coupure de terrain et je vis leur troupe se former en bon ordre sur la crête en face de nous ; Bicri était avec eux et dans leurs rangs ; ils conduisaient une quarantaine de prisonniers. Je cherchai des yeux Aminoclès, quand je l’aperçus au milieu des autres, portant un enfant dans ses bras. Au milieu des prisonniers demi-nus, je distinguai aussi une femme, deux hommes en kitonet et un autre, vêtu d’une longue robe la syrienne. Hannibal, debout devant les autres, me faisait toutes sortes de signes d’amitié et de saluts avec son épée, et Chamaï, la tête nue et le front ensanglanté, mais le visage rayonnant, descendit la pente en courant et remonta de mon côté. Naturellement, il embrassa Abigaïl en passant : je n’y faisais plus attention.

En courant vers moi, Chamaï me cria hors d’haleine :

« Nous les avons vus, et de près encore »

Et il me montra son front traversé par une estafilade et son épée ensanglantée.

« Qui avez-vous vu ? lui dis-je. Les Ibères ? nous les avons vus aussi.

— Eh ! qui parle des Ibères ? fit Chamaï en soufflant. C’est de nos Tyriens déserteurs que je parle ! Et du coquin d’Hazaël que voilà là-bas, et du fils d’Aminoclès qu’ils ont voulu assassiner ! »

Je ne pus retenir une exclamation.

« Et Bodmilcar ? m’écriai-je.

— Bodmilcar ? Il a un joli coup d’épée dans les côtes ; c’est Hannibal qui le lui a donné, et sans ce revers de coutelas qui m’est tombé sur la figure, nous l’enlevions. Mais ils ont réussi à nous l’arracher et à faire leur retraite dans les bois. »

Dans l’émotion où j’étais, j’oubliai le sort du malheureux Hannon, et notre position difficile, et nos lingots d’argent par terre. Je ne pensais plus qu’à mon ennemi, et tout entier au désir de me venger, je dis à Chamaï et à mes hommes :

« Passons tout de suite de l’autre côté du ravin. Il faut nous mettre à la poursuite de Bodmilcar et le retrouver mort ou vif. »

Nous redescendîmes aussitôt pour franchir la coupure. Amilcar, les archers et les deux femmes nous suivirent. Chryséis n’avait pas besoin d’explications pour comprendre la triste vérité. Himilcon lui fit voir l’écritoire tachée de sang. Abigaïl la soutenait en pleurant, mais elle marchait en silence, les mains serrées l’une contre l’autre, et comprimant ses sanglots. Seulement, au mouvement convulsif de ses épaules, on voyait son émotion extraordinaire.

Chamaï, devinant à moitié la cause d’une si grande douleur, dit rapidement à Himilcon :

« Et Hannon ? Et Jonas ? »

Le pilote haussa les épaules et se borna à montrer à Chamaï le bois d’où nous descendions.

Comme j’arrivais auprès d’Hannibal, celui-ci vint à moi l’air joyeux ; mais, à la vue de Chryséis et d’Abigaïl en pleurs, il chercha tout de suite qui manquait dans notre troupe.

« Que veux-tu, dit le brave capitaine en essayant de déguiser son émotion, c’est le sort de la guerre. Dans une heure, ce sera peut-être notre tour. Où marchons-nous à présent ?

— A la poursuite de Bodmilcar, répondis-je tout de suite. C’est notre route pour revenir.

— Ceci, dit Hannibal, est moins facile. Le coquin s’est jeté sur nous suivi d’une troupe de malfaiteurs et de déserteurs phéniciens et accompagné d’une nuée de ces sauvages à javelines et à casse-tête. A la façon dont nous les avons reçus, ils ont compris que le jeu ne tournerait pas à leur avantage. Nous les avons bien frottés, et que le Tyrien soit mort ou vivant, il a de nos marques. A présent, dans ces fourrés épais, s’ils ne veulent pas se laisser rejoindre, il leur sera facile de se tenir hors d’atteinte, car nous ne sommes pas assez nombreux pour essayer de les cerner ; et nous disperser pour courir après eux, c’est nous livrer sottement à leurs embuscades.

— Eh bien, lui dis-je, tu parles prudemment ; mais que faut-il faire ?

— Gagner avant la nuit le sommet des hauteurs. Une fois en plaine, nous sommes à l’abri des surprises et des embuscades. Nous ferons reposer et manger nos hommes qui sont éreintés, et nous interrogerons tout à loisir ces prisonniers que voici.

— C’est bien vu, lui dis-je. Avant de nous remettre en route, qu’on attache une corde au cou de ces sauvages et qu’on me les mette en chapelet. Quarante hommes les accompagneront, sous les ordres d’Himilcon et de Gisgon, prêts à les tuer au moindre geste.

— Tu peux y compter, capitaine, dit le rancunier pilote. Pour un œil qu’ils m’ont crevé jadis, l’autre ne les regardera pas tendrement.

— Vous irez, ajoutai-je, ramasser les charges et les lingots d’argent qu’ont jetés ces traîtres porteurs, et je ne ferai plus la sottise de ne pas enchaîner des porteurs ibères dans un cas pareil. En attendant, ces prisonniers ainsi attachés les remplaceront ; ils en seront quittes pour porter triple charge.

— Et voici pour leur donner du cœur aux jambes, dit Gisgon en brandissant une grosse et forte branche qu’il venait de couper au tronc d’une yeuse.

— En route, bêtes brutes ! cria Himilcon en ibère aux prisonniers qu’on venait d’attacher. Le premier qui bronche, je le tue.

— Et le premier qui n’est pas content, je l’assomme, » ajouta Gisgon en moulinant son gourdin.

Les deux pilotes revinrent bientôt, ayant recueilli toutes les charges abandonnées, sans avoir rencontré aucun ennemi. Toute notre troupe réunie reprit aussitôt l’ascension des hauteurs, les prisonniers et les porteurs au milieu de nous et chacun marchant attentif et prêt à la défense. En chemin, je questionnai Bicri.

« Voilà, me dit l’archer. Quand nous sommes entrés dans le bois, nous n’avons d’abord vu personne. Nous avons fait environ cinq cents pas bien tranquillement, quand tout à coup les sauvages se sont levés dans le fourré devant et derrière nous, et les lances et les pierres ont commencé à tomber de tous côtés. J’ai rapidement couru avec nos gens jusqu’à un rocher inaccessible devant lequel le terrain était un peu plus découvert ; nous nous sommes adossés à cette muraille, et à coups de flèches nous avons tenu les Ibères à distance. Mais voici qu’une troupe débouche en bon ordre, gens bien armés, et marche droit à nous. C’était Bodmilcar et ses déserteurs. Nous allions être enlevés ou massacrés, quand Hannibal et tout de suite après Chamaï ont paru et se sont jetés sur eux. Dans la bagarre, j’ai vu tomber Bodmilcar. Nous nous sommes battus autour de son corps, mais Chamaï a été étourdi d’un coup de coutelas ; les autres étaient nombreux et ont réussi à emporter leur chef et à s’échapper sous bois pendant que les sauvages nous harcelaient et couvraient leur retraite.

— Et cet Hazaël, et cette femme, et cet enfant ? demandai-je.

— En poursuivant les autres, répondit Bicri, nous sommes arrivés à un endroit où nous avons trouvé cet enfant lié près d’une pile de bois. Ils voulaient sans doute le sacrifier à Moloch. Hazaël, tenant un couteau à la main, s’apprêtait à l’égorger, et une quinzaine d’autres en armes l’entouraient ; la femme couvrait l’enfant de son corps, et deux d’entre eux l’avaient saisie et allaient l’arracher de là, quand Aminoclès, qui était en tête à côté de moi, les a vus le premier. Aussitôt il est devenu comme fou et s’est précipité vers eux en criant : « Mon fils, mon fils ! » Nous avons suivi en courant. L’eunuque a porté un coup de couteau à l’enfant et s’est dépêché de se sauver. Mais j’ai de bonnes jambes et je l’ai bien vite rattrapé. Les autres sont tombés sous les coups d’Aminoclès et de ses Phokiens et sous nos flèches. On a délié l’enfant qui était évanoui. Mais la blessure qu’il a n’est rien : une simple égratignure ; le bras du Syrien a trompé sa méchanceté. Voilà comment Aminoclès a retrouvé son fils, l’un de ses Phokiens sa femme, et moi ce misérable Syrien qui nous a déjà fait tant de mal. Et maintenant, le pauvre Hannon et cette brute épaisse de Jonas....

— Ont péri, hélas ! dis-je à Bicri.

— Pauvre Hannon ! s’écria l’archer. Je l’aimais plus fort que je ne puis le dire. Et ce bœuf de Jonas, je l’aimais aussi. Et Guébal ?

— Guébal était sans doute cramponné à la chevelure de Jonas, répondis-je. On ne l’a plus revu. »

L’archer soupira profondément.

« Pauvre Hannon ! Malheureux Jonas ! Infortuné Guébal ! » murmura-t-il en allongeant le pas.

Évidemment, dans le jeune cœur de ce brave garçon Guébal tenait une place aussi importante que les autres.

La femme couvrait l’enfant de son corps.

Le plateau où nous arrivions était une grande plaine triste et nue, parsemée çà et là de quelques rares bouquets d’arbres et de quelques touffes de chardon. J’estimais que le cours du Bétis était encore à au moins douze stades. Comme nous avions peu d’eau, nous soupâmes légèrement, de crainte d’indigestion. Après souper, je fis éteindre les feux et Hannibal distribua les postes et les sentinelles. En suite de quoi je fis planter deux torches en terre et j’ordonnai qu’on amenât devant moi le Syrien.

J’étais entouré des capitaines et des pilotes. Je fis venir aussi Bicri, Aminoclès et son fils, ainsi que le Phokien qui avait retrouvé sa femme, et la femme délivrée.

Hazaël parut devant moi, pâle et tremblant. Ses beaux habits brodés étaient déchirés et souillés de sang et de poussière. On lui avait ramené les bras en arrière et lié les coudes derrière le dos.

« Me reconnais-tu, Hazaël ? lui dis-je.

— Oui, seigneur, répondit-il d’une voix chevrotante et les yeux baissés.

— Qui t’a porté à te joindre à Bodmilcar et à nous faire ces trahisons méchantes, en Égypte d’abord, puis Utique et ici à Tarsis ? »

L’eunuque garda le silence.

« Pourquoi, lui dis-je encore, voulais-tu égorger cet enfant ?

— Bodmilcar m’avait ordonné de le sacrifier au Moloch pour que ce dieu fût favorable au succès de nos armes, et je n’osais pas désobéir à Bodmilcar. C’est lui qui m’a entraîné dès notre arrivée à Jaffa ; c’est lui qui est la cause de tout.

— Peu importe qui est la cause, répondis-je. Veux-tu maintenant sauver ta vie ? »

L’eunuque se prosterna devant moi la face contre terre.

Le misérable se prosterna devant moi.

« Mets ton pied sur ma tête, gémit-il. Je suis ton esclave et ta chose. Épargne ma vie, et quoi que tu me demandes, je le ferai. »

Chamaï, qui se tenait près de moi le front bandé, détourna la tête avec mépris.

« Je devrais bien, lui dis-je, te sacrifier aux ombres de ceux des nôtres qui ont péri par tes artifices et ceux de ton maître. Mais si tu fais bien fidèlement ce que je vais te demander, non-seulement je t’épargnerai, mais à notre retour à Gadès je te rendrai la liberté, et tu pourras te rapatrier.

— Jure-le-moi, répondit le misérable, toujours prosterné le front dans la poussière.

— Par Astarté, dame des cieux et de la mer, m’écriai-je, je te le jure. »

Il se redressa tout aussitôt, seul et sans aide.

« Commande, dit-il vivement, j’obéirai.

— Combien d’hommes nous ont attaqués ? demandai-je.

— Bodmilcar avait avec lui cent soixante Phéniciens, auxquels il avait réuni cinq ou six cents Ibères.

— Eh bien, repris-je, Bodmilcar a dû vous fixer un rendez-vous, dans le cas où l’attaque échouerait. Où est ce rendez-vous ?

— S’il le dit, s’écria le bouillant Chamaï, il mérite d’être pendu vingt fois. »

La généreuse sottise de Chamaï me fit lever les épaules.

« Et s’il ne le dit pas, répliquai-je, il sera pendu une seule fois, mais cela suffira. Himilcon ! une corde !

— Voilà, voilà, s’écria le pilote en sortant une corde de dessous son kitonet, car il en portait toujours une enroulée autour de sa ceinture ; voilà, capitaine, un bon bout de grelin, filé à trois brins, et en chanvre de Byblos encore. Où faut-il amarrer ce Syrien par le cou ? »

Hazaël fit un soubresaut.

« Je vais le dire, s’écria-t-il d’une voix étranglée. C’est à la butte du Loup.

— Très-bien, répondis-je. Et où est cette butte du Loup ?

— A deux stades à droite derrière nous, dans le bois.

— Bon ; tu vas nous y conduire.

— Je suis ton esclave, dit simplement l’eunuque. J’irai. »

J’étais brisé de fatigue ; mais l’espoir de saisir Bodmilcar me soutenait.

« Cinquante hommes de bonne volonté pour me suivre, m’écriai-je.

— Moi, moi ! cria tout le monde à la fois.

— Qu’Hannibal choisisse les meilleurs alors. Les autres resteront ici à la garde du camp, des femmes, des porteurs et du bagage. »

Aminoclès et un de ses hommes vinrent à moi.

« Amiral, me dit le Phokien, ma vie est à toi. Par toi j’ai retrouvé mon enfant ; mais il est blessé. Permets-moi donc de rester cette fois avec le bagage, afin de soigner mon fils Dionysos ; et permets aussi à Démarétès de rester avec sa femme nouvellement retrouvée. Nous frapperons double à la prochaine occasion.

— Restez, restez, dis-je à ce brave homme. Et nous, marchons. Peut-être retrouverons-nous chez ces scélérats les corps de Jonas et d’Hannon, et pourrons-nous leur rendre les derniers devoirs. »

A ces mots, Chryséis se leva, droite et pâle, et vint se placer devant la colonne en armes.

« Où vas-tu, jeune fille ? lui demandai-je.

— Chercher le corps de mon fiancé et l’ensevelir si les dieux me le rendent, répondit Chryséis d’une voix ferme et le front fièrement levé.

— Viens alors, lui dis-je ému ; viens avec nous, et qu’Astarté nous protége tous.

— En route, » dit Hannibal à ses hommes.

L’infatigable Bicri courut se placer en fête, tenant Hazaël par la corde qui lui liait les bras. Gisgon se plaça à côté de lui, la hache sur l’épaule, et Himilcon par derrière, l’épée au poing. Nous partîmes aussitôt, et prenant par un fond de terrain plus sombre, où la lune ne donnait pas, notre troupe s’avança en silence vers le bois. Bientôt nous vîmes sa masse noire se détacher sur le sol blanchi par les rayons de la lune, et nous entrâmes sous la futaie en faisant le moins de bruit possible. A la crête de la côte que nous avions escaladée le matin, le plateau se relevait brusquement et formait une butte boisée d’une soixantaine de coudées de haut. C’est sur cette butte que se cachait la bande de Bodmilcar. Nous nous arrêtâmes au pied avec toutes sortes de précautions. A travers les arbres, on ne voyait la lueur d’aucun feu ; tout était morne, noir et silencieux.

« Il faudrait voir ce qu’ils font là-haut, avant de prendre nos dispositions et de donner le signal, dit Hannibal à voix basse.

— Déliez-moi ! dit l’eunuque. J’irai voir, et je vous rapporterai ensuite ce que j’aurai vu.

— Merci, répondit Himilcon. Tu es trop bon. Nous craindrions de te fatiguer. »

L’eunuque ne répliqua rien, après ce grotesque essai d’évasion.

« Écoute, dit Bicri, il y a un moyen. Que l’eunuque me montre le chemin, et qu’il me conduise à un endroit d’où on peut voir leur camp. Nous irons sans bruit, et s’il essaye de crier ou de faire un mouvement, je lui plante mon couteau dans le ventre.

— C’est bien vu, » dit Hannibal.

Bicri tira son couteau de la main droite et saisit les coudes de l’eunuque de la main gauche.

« Marche ! » dit-il en le poussant devant lui.

Tous deux disparurent dans le fourré.

Au bout d’une demi-heure, les branches craquèrent et je les vis ressortir.

« Eh bien ? dit tout le monde haletant.

— Personne ! s’écria Bicri. J’ai été jusqu’à l’autre revers, personne ! Il faut que ce maudit eunuque nous trompe.

— Ho ! fit l’eunuque en pleurant, ho ! comment exposerais-je ma vie pour vous tromper ? Je jure par Nitsroc, mon dieu, et par le Moloch, et par Melkarth, que Bodmilcar nous avait bien dit la butte du Loup. Que ma langue pourrisse si je mens !

— Assez de serments, dis-je impatienté. Je t’ai donné la vie sauve. Je te tiendrai parole. Tu nous serviras en quelque autre occasion.

— Les coquins qui rôdent dans les bois, observa Hannibal auront eu vent de notre approche et auront décampé sans se vanter. Retournons. Aussi bien ai-je les jambes rompues.

— Et moi aussi, dit Himilcon.

— Et moi aussi, dit Amilcar.

— Allons, retournons, dis-je à mon tour. Ce sera pour une autre fois. »