XXII
Comment le général des Assyriens trouva Bicri trop lourd.
Un mois d’une navigation facile me conduisit à l’embouchure de l’Euphrate, après que j’eus relâché chez les Arabes, et sur la côte des Gédrosiens ichthyophages qui est en face. Chamaï et ses gens, auxquels j’avais annoncé la mort de leur roi, prirent le deuil pendant huit jours, déchirant leurs habits et jeûnant en son honneur, et ne se peignant ni la barbe ni les cheveux. Après quoi ils se lavèrent, firent un festin et se réjouirent en l’honneur du nouveau roi.
J’entrai dans le fleuve, et de bon matin j’arrivai à la petite ville consacrée au dieu Oannès, qu'on rencontre d’abord dans les terres. Cette ville, construite en briques comme toutes celles des bords de l’Euphrate, car la pierre manque absolument dans ce pays, est fortifiée d’une enceinte circulaire faite de briques crues et cuites, séparées par des lits de bitume. Des forêts s’étendent sur sa droite, débris des immenses forêts de Mésopotamie, où l’éléphant vivait encore il y a trois cents ans, à ce que m’ont assuré des gens savants de ce pays. Sur l’autre rive s’étalent, à perte de vue, les champs cultivés et couverts de moissons et de pâturages. En amont, et des deux côtés du fleuve, on voyait des centaines et des centaines de tentes dressées au milieu des moissons ou adossées à la forêt. De longues files de chevaux étaient entravées à des piquets, et la fumée de feux innombrables montait en colonnes bleuâtres vers le ciel. Des barques et deux grands navires de construction phénicienne étaient amarrés à la berge. Des vedettes à cheval, la lance au poing, l’arc et le carquois sur la cuisse, étaient placées sur les rives, et plus loin, les moissons, les prairies et la lisière de la forêt fourmillaient de soldats.
« L’armée des Assyriens ! s’écria Himilcon ; voilà l’armée des Assyriens, là-bas !
— Ah ! dit Hannibal en se frottant les mains, je revois donc enfin une vraie armée, et un vrai camp, et de la cavalerie ! Loué soit Nergal, dieu de la guerre, et le seigneur des armées ! Quel beau spectacle ! L’assiette de ce camp est bien choisie et les tentes heureusement disposées, et les troupes me paraissent habilement réparties. Je veux savoir qui sont les chefs, et visiter leurs divisions, milliers, centaines et dizaines. »
Des cris rauques interrompirent l’effusion d’Hannibal. Des cavaliers galopèrent sur la berge à notre rencontre, posant la flèche sur la corde de l’arc. Ils nous crièrent en chaldéen de nous arrêter et de dire qui nous étions. Je montai sur la proue du navire et je répondis poliment à leur demande.
« C’est bon ! nous cria celui qui paraissait être leur chef. Attendez ici ! Je vais aller consulter le chef de mon millier. »
Il partit à fond de train dans la direction du camp, et revint, un quart d’heure après, précédant une autre troupe de cavaliers à la tête de laquelle trottait un grand gaillard armé de pied en cap d’une cotte de mailles, de grèves de mailles, d’un casque à gorgerin de mailles et la lance au poing.
« Beau cavalier ! dit Hannibal. La cavalerie des Assyriens est magnifique.
— Je le reconnais volontiers, dit Chamaï ; mais en ce qui concerne l’infanterie, je demande la première place pour celle de Juda. »
Pendant qu’Hannibal et Chamaï discouraient, le Chaldéen s’arrêta sur la berge, en face de notre navire.
« Holà ! cria-t-il d’une voix forte ; que vos chefs descendent à terre, et me suivent pour implorer la miséricorde de notre roi et déposer leur demande aux pieds de notre général, Balazou.
— Voilà un général qui a un beau nom, » observa Hannon.
Effectivement, Balazou, en langue chaldéenne, signifie « le Terrible ».
Je pris les lettres de la reine de Saba et je descendis à terre, accompagné d’Himilcon, d’Hannon, d’Hannibal, de Chamaï et de Bicri. Huit matelots derrière moi portaient le présent de la reine.
Le chef chaldéen nous reçut d’un air rogue. C’était un homme de bonne taille, corpulent et lourdement membré, le teint vermeil, la figure large, la mâchoire forte, l’œil gros et à fleur de tête, la barbe épaisse et frisée, comme sont tous ses compatriotes carduques et chaldéens. Il était d’ailleurs, comme eux, insolent, brutal et grossier.
« Allons, vous autres gens de mer, dit-il, marchons et allongez le pas. Je n’aime pas retenir la bride à mon cheval. »
Nous suivîmes le cavalier chaldéen, escortés par la troupe de ses soldats. Bientôt nous passâmes au milieu d’un parc de chariots de guerre, puis devant un camp d’Assyriens de Mésopotamie, gens de pied armés de longues lances et de masses d’armes, et pour le visage, semblables aux gens de Juda. Plus loin, nous vîmes la troupe farouche des Mèdes récemment soumis à l’empire de Ninive et de Babylone ; ces Mèdes, dont les pères conquirent autrefois Ninive et lui donnèrent des rois, nous regardaient passer en faisant de grossières plaisanteries dans leur langue. Ce sont des hommes à la structure trapue, à la tête ronde, à la barbe clair-semée et à l’œil oblique. Armés d’épées suspendues à un baudrier et d’arcs courts, mais très-forts, leur troupe est redoutable. A côté des Mèdes s’agitaient des Arabes, venus avec leurs chameaux. Ces Arabes, demi-nus et criards, font aussi partie du contingent des rois d’Assyrie. Au milieu d’eux, je reconnus des marchands d’esclaves madianites et plusieurs Phéniciens qui suivent partout les armées comme fournisseurs, et aussi pour acheter aux soldats le butin de guerre et les esclaves.
Nous nous arrêtâmes au milieu d’un camp de cavaliers chaldéens, devant une grande tente ronde couverte de belles étoffes. Des Carduques à pied la gardaient, la masse d’armes ou l’épée au poing. Ils étaient armés de demi-cuirasses, de jambières, de casques empanachés et de boucliers ronds. C’était la tente du « Terrible ».
« Entrez, nous dit le chef de milliers d’un air goguenard ; entrez, gens marins, et tâchez que le Terrible vous reçoive bien. Peut-être, en votre honneur, sortira-t-il de ses humeurs. »
Là-dessus, le Chaldéen éclata bêtement de rire, fit caracoler son cheval, et partit au galop, suivi de ses hommes.
« Holà ! cria derrière lui Chamaï furieux ; holà ! grossier brutal, est-ce ainsi qu’on parle à des capitaines ? Les quitte-t-on sans les saluer ? sommes-nous moins que toi ? »
Mais le Chaldéen ne l’entendit pas. Il était déjà loin.
Les soldats carduques nous considéraient attentivement, échangeant entre eux des réflexions à voix basse. Les riches vêtements d’Hannon, présent de la reine de Saba, attiraient surtout leurs regards.
« C’est toi qui es le chef ? dit l’un d’eux à Hannon.
— Non, le voici, » répondit Hannon en me désignant.
Or j’étais vêtu de mes vieux habits de bord, usés et fripés par la mer.
Les Carduques me regardèrent avec surprise, et pensèrent tout de suite à quelque déguisement, car, chez eux, l’autorité ne va pas sans le luxe des armes et des habits.
« Et vous venez voir le Balazou ? reprit le soldat.
— Nous venons le voir, » répondis-je.
Le soldat pénétra sous la tente en courbant le dos et ressortit un instant après.
« Entrez, » dit-il.
J’entrai hardiment, suivi des miens.
Au fond de cette tente très-vaste, et où se trouvaient déjà de nombreux chefs et esclaves, un homme magnifiquement vêtu, mais sans armure, était assis ou plutôt vautré sur un lit de repos. Des gardes armés se tenaient à ses côtés, et devant lui deux échansons présentaient des coupes de vin dont il ne paraissait guère avoir besoin, car il était parfaitement ivre. C’était le Balazou.
Nous nous inclinâmes profondément devant lui, à l’exception du seul Bicri. J’avais déjà maintes fois remarqué que le jeune archer avait ses idées à lui et n’en faisait guère qu’à sa tête.
Le Balazou, repoussant un des échansons debout devant lui, nous considéra attentivement. C’était un homme de haute taille, la barbe abondante et bien frisée, les cheveux reluisants d’essences, la mâchoire lourde et les lèvres épaisses. Il était vêtu d’une robe rouge à ramages et à broderie et d’une tunique frangée. Sa masse d’armes, terminée par une tête de bœuf, était déposée sur le lit à côté de lui. Il nous regardait en clignant des yeux, en hochant la tête et en faisant toutes sortes de mines. Voyant cela, ses gens ricanaient et l’imitaient pour lui faire leur cour. Nous gardions le silence, attendant qu’il parlât.
A la fin, il se décida.
« Holà ! cria-t-il d’une voix avinée, qu’on me saisisse ces deux grands-là et le jeune homme armé d’un arc, qu’on leur donne vingt-cinq coups de fouet et qu’on les enrôle ensuite parmi mes archers : ils sont bien faits et de bonne mine ! »
Je restai si stupéfait que je ne sus que répondre. Hannibal fit un pas en avant, les poings serrés et regardant le Balazou avec des yeux enflammés. Mais le Balazou ne s’en aperçut pas.
« Quant à celui qui a un baudrier d’or, continua-t-il, qu’on le dépouille nu comme un ver et qu’on le mette avec mes esclaves. Et quant au vieux borgne et à l’autre rabougri, qu’on me les pende ou qu’on leur coupe la tête ; cela m’est égal !
— Hein ? s’écria le premier Himilcon ; c’est moi, pilote Sidonien, que tu appelles vieux borgne ? Et c’est le fameux amiral Magon que tu appelles vieux rabougri ? »
Le Terrible partit d’un éclat de rire.
« Allez, dit-il, et empoignez-moi ces gens-là. Faites comme j’ai dit ! »
Plusieurs hommes s’avancèrent sur nous. Le Balazou prit la coupe des mains d’un de ses échansons, la vida d’un trait et la lui jeta à la face.
Un Chaldéen leva la main sur moi : je le repoussai rudement. En même temps, je vis Himilcon dégainer son coutelas. Hannibal se jeta sur l’homme qui venait pour le saisir, et le frappant des deux poings, à la manière des Kymris de Preudayn, au visage et dans les yeux, il le terrassa sur place. Chamaï, imitant les Celtes d’Armor, fondit sur un autre la tête baissée, et d’un furieux coup de tête dans le creux de l’estomac l’envoya rouler contre la paroi de la tente, où il resta étendu comme un homme mort. Mais Bicri, l’agile Bicri, plus leste et plus réfléchi que les autres, bondit comme chat, retomba sur le lit de repos du Balazou étendu, lui mit le genou sur la poitrine, et d’une main le saisissant par la barbe, de l’autre il tira son couteau et lui porta la pointe à la gorge.
« Bravo, Bicri ! s’écria Hannibal en mettant l’épée à la main. Bien joué, Bicri !
— Vive le roi ! cria Chamaï en se redressant l’épée haute. Tiens ferme, Bicri ! »
Hannon et moi dégainâmes aussi. Himilcon, saisissant un Chaldéen par le cou, le terrassa d’un de ces tours de main de matelot qui surprennent toujours les gens de terre.
Mes huit marins, voyant de quoi il retournait, posèrent leurs caisses à terre et dégainèrent tranquillement leurs coutelas.
« Faut-il le saigner ? me dit Bicri avec son flegme ordinaire.
— Attends un peu, répondis-je. Toi, Balazou, si tu cries, mon jeune homme te coupera la gorge ; et vous, gens de guerre, si vous appelez à l’aide, ou si vous faites un mouvement contre nous, votre chef est un homme mort.
— Restez calmes, restez calmes, restez calmes, ô guerriers ! » dit par trois fois le Terrible d’une voix moins avinée. Le couteau de Bicri le dégrisait quelque peu.
Les Chaldéens, soldats et esclaves, se rangèrent, d’un air effaré, contre les parois de la tente. Bicri se mit à siffler la chanson de Benjamin et posa l’autre genou à côté du premier, sur la poitrine du Balazou.
« Tu m'étouffes, jeune homme, dit le Balazou d’une voix étranglée. Laisse-moi ; ce que je disais n’était qu’en plaisantant.
— Oh ! je t’étouffe, dit Bicri, ce n’est pas vrai. Je ne suis pas lourd.
— Par Nitsroc ! râla le Terrible, laisse-moi. Tu auras une splendide récompense. Je te ferai riche pour la vie.
— C’est l’affaire de l’amiral Magon, répondit Bicri. Ici comme à son bord, c’est lui qui est maître après Dieu.
— Allons, laisse-le un peu respirer, » dis-je à Bicri.
L’archer remit les pieds par terre, mais sans lâcher la barbe du Balazou et sans bouger son couteau. Le Terrible souffla bruyamment. Sa figure était pâle et moite de sueur. Il était tout à fait dégrisé.
« Chef de ces gens, dit-il d’une voix dolente, où es-tu ?
— Me voici, répondis-je.
— Oui, voici le rabougri, ricana Himilcon ; et moi, le vieux borgne, je suis son pilote. Et nous revenons du pays des Souomi, où on boit de l’huile de poisson, et nous avons fait le tour de la Libye tout exprès pour te couper la gorge. Cela t’apprendra à te griser sans rien offrir aux autres, entends-tu, homme de rien ! »
Disant ces mots, Himilcon arracha des mains d’un échanson la coupe pleine qu’il tenait, la vida d’un trait et la jeta au nez du Balazou.
J’arrêtai le bras d’Himilcon.
« Silence, pilote ! lui dis-je. Le seigneur Balazou a fait quelque méprise et ignore qui nous sommes. Ne venons-nous pas apporter des présents à son roi ? Ne sommes-nous pas ses serviteurs ? »
Le Terrible fit un furieux soubresaut. Le couteau de Bicri lui égratigna quelque peu la gorge.
« Mon roi est illustre, cria-t-il à plein gosier ; mon roi est Binlikhous, deuxième du nom !
— Pas si haut, pas si haut, dis-je vivement.
— Et quand ton Binlikhous, deuxième du nom, serait troisième ou quatrième, dit Bicri en lui serrant le cou pour le maintenir, je te saignerai ici, si tu recommences à te trémousser et à crier si fort.
— Est-ce ainsi qu’on traite l’illustre amiral Magon, ajouta Hannibal, et des guerriers comme Chamaï et moi ?
— J’ai voulu rire, j’ai voulu plaisanter, dit le Terrible. Fais lâcher prise à ton jeune homme. Je te jure, par mes dieux, que je ne vous ferai pas de mal. N’as-tu pas confiance en moi ?
— Pas tout à fait, répondis-je en souriant. Il y aurait un moyen plus simple de nous entendre.
— Et lequel ? dit le Balazou. Parle, grand capitaine ! Parle, homme vaillant !
— As-tu jamais vu de vrais vaisseaux phéniciens, incomparable Balazou, serviteur du roi Binlikhous deuxième ? lui demandai-je ; des vrais vaisseaux phéniciens faisant le voyage de Tarsis ?
— Où veux-tu en venir, homme marin ? me dit le Terrible.
— C’est facile à comprendre, lui répondis-je. Tu vas venir visiter mes vaisseaux !
— Bien volontiers, s’écria le Chaldéen. Tout de suite, tout de suite.
— Doucement, lui répondis-je. En y allant, tu marcheras entre Hannibal et Chamaï, qui seront à tes côtés, l’épée nue pour te faire honneur. Et ton jeune ami Bicri marchera derrière toi, toujours pour te faire honneur. Et quand tu seras à mon bord, tu auras la complaisance d’y rester, jusqu’à ce que je me sois acquitté envers ton roi. Et souviens-toi de ce que te disait tantôt le jeune homme : que sur un navire phénicien, le capitaine est maître après les dieux.
— Je comprends, dit le Balazou en soufflant. Je comprends. Si j’appelle à l’aide jusqu’à tes navires, tu me feras poignarder, et quand j’y serai, tu me garderas en otage.
— Tout juste, mon cher ami, lui répondis-je. Tu as parfaitement compris.
— Tu es un habile homme et tes gens sont hardis ! soupira le Balazou.
— On a vu des petits rabougris et des vieux borgnes comme cela, dit l’incorrigible Himilcon. Dis donc, Balazou, ordonne donc à tes brutes de me donner encore une coupe de vin. »
Le Balazou ne répondit pas. Il ferma les yeux comme un homme qui réfléchit profondément.
« Oh ! ne te presse pas, dit Bicri en s’asseyant sur lui, prends toutes tes aises ; je ne suis pas fatigué.
— Jeune homme, s’écria le Balazou, qui décidément avait une profonde admiration pour les façons d’agir de Bicri, jeune homme, entre à mon service et je ferai ta fortune ! Tu es vaillant et tu me plais. Mais auparavant, ôte ton corps de dessus le mien, car tu es beaucoup plus lourd que tu ne crois »
Pour toute réponse, Bicri se mit à siffler une chanson des Kymris.
« Je m’amuse énormément, » dit Himilcon.
Après quoi, il arracha une outre de vin des mains d’un échanson et lui donna deux grands soufflets en échange.
« Voyons, dis-je, nous ne pouvons pas rester éternellement ici. D’un moment à l’autre quelqu’un peut entrer. Il faut te décider, Balazou. »
Le chef fit un mouvement. Bicri fronça le sourcil et appuya son couteau.
« Allons, dit brusquement le Terrible. Allons, vous êtes de braves gens. Après tout, c’est moi qui ai eu tort. Marchons ! »
Mes matelots ramassèrent leurs caisses. Hannibal et Chamaï se placèrent des deux côtés du Balazou, en lui dormant toutes les marques du respect le plus profond. Bicri le suivit en sifflotant, et nous accompagnâmes le cortége. Sur notre route les soldats se prosternaient devant leur général, ce qui me donnait intérieurement une forte envie de rire. Une demi-heure après, le grand Balazou mettait le pied sur le pont de l’Astarté, au milieu de mes matelots qui me saluaient cordialement, à la manière des marins phéniciens. Il n’avait pas prononcé une parole en chemin.
Sur notre route les soldats se prosternaient.
« Tout le monde à son poste, mes enfants ! m’écriai-je gaiement. Le seigneur ici présent, général de l’armée du roi d’Assyrie, nous fait l’honneur de visiter nos navires.
— Et il distribue double ration de vin à l’équipage pour payer sa bienvenue, ajouta Himilcon.
— Vivent le roi d’Assyrie et son général ! » crièrent nos matelots.
Le Terrible se mit à rire, quoiqu’il fût un peu pâle.
« Tu as là de braves gens sous tes ordres, capitaine, me dit-il. Et vous autres, vous aurez votre double ration, et des moutons, et des bœufs, et un présent en plus ! »
Les matelots acclamèrent encore une fois notre hôte forcé. Hannibal le salua poliment, Chamaï haussa les épaules et Bicri dit, sans se gêner, à son petit ami Dionysos :
« Cet homme que tu vois ici est un ivrogne, un brutal, un couard et un fou. Il commande à cinquante mille autres, qu’il conduit à coups de fouet.
— Ce ne sont pas des Hellènes alors, répondit Dionysos, car les Hellènes sont des hommes libres, qui ne se laissent pas donner de coups de fouet, ni commander par des hommes pareils. »
Le Balazou se mordit les lèvres.
« Vous êtes des gens étranges, et comme on en voit peu ici, dit-il. Les Phéniciens se mêlent d’ordinaire de leur commerce et non de juger les empires.
— Nous revenons de très-loin, dit Hannibal. Cela nous a changé le caractère.
— Si Adonibal, suffète amiral d’Utique et de Cartage, était ici, dit Himilcon, il t’apprendrait que les Phéniciens peuvent juger les empires. Mais tu ne connais pas Utique et tu ne sais pas où est Carthage. »
En ce moment, nous eûmes le spectacle d’une partie de l’armée assyrienne passant de la rive droite sur la rive gauche. Le fleuve était couvert de radeaux et de barques, sur lesquels on embarquait les chariots ; les chevaux suivaient à la nage, tenus par des hommes placés à l’arrière de ces embarcations. Les fantassins traversèrent sur des outres gonflées d’air. Tout cela se fit au milieu des cris et de la plus grande confusion. Quelques-uns se noyèrent. Sur une rive, les officiers, le fouet à la main, frappaient leurs hommes à coups de lanière pour les faire hâter. Sur l’autre, je vis des prisonniers qu’on ramenait devant un chef. Celui-ci était assis sur une espèce de trône, entre des gardes et des officiers. On porta d’abord devant lui les dieux et le butin de la ville capturée. Puis vinrent les prisonniers demi-nus, hommes, femmes, enfants, entourés de soldats qui les frappaient et les maltraitaient. Quelques-uns des hommes avaient des entraves, des chaînes et des carcans de bronze. La plupart avaient les coudes liés derrière le dos. On fit prosterner les principaux d’entre eux devant le chef, qui leur mettait le pied sur la nuque. Il faisait grâce à quelques-uns, et faisait couper, devant lui, la tête aux autres. Quatre furent accrochés par la poitrine sur des pieux aigus qu’on planta sur un tertre, à quelques pas de là.
Ce spectacle de désolation était vraiment affreux. Hannibal et Chamaï, habitués à voir de pareilles scènes dans leurs guerres, y prêtaient une médiocre attention. Mais Aminoclès et les Phokiens regardaient avec une véritable colère.
« Par Dzeuss ! s’écria le brave homme, si jamais une armée pareille fondait sur l’Hellade, tous les peuples hellènes se feraient tuer jusqu’au dernier homme, plutôt que de se laisser enlever leurs dieux et de souffrir qu’on les réduise eux-mêmes en esclavage. Heureusement l’Hellade est loin ! »
Ces Hellènes sont un peuple très-courageux, et qui tient, par-dessus tout, à sa liberté.
Pendant que le Balazou était à notre bord, il vint un messager du roi me demander qui nous étions. Je le lui expliquai convenablement. Il revint une heure après et m’ordonna de l’accompagner devant le grand Binlikhous.
Cette fois, je n’emmenai que le seul Hannon avec mes huit matelots. Hannon marchait à côté de moi, pensif et méditant dans sa tête quelque beau compliment pour le roi d’Assyrie. Mais il ne nous fut donné de voir la splendeur de ce fier souverain que de loin. A cent pas de lui, on nous fit arrêter et prosterner. Il était assis sous un bouquet d’arbres, tellement entouré de gardes, de porteurs d’éventails, de porteurs de parasols, d’échansons, de chasse-mouches et de toute sa pompe, que je ne distinguai d’abord que sa tiare étincelante de dorures, ses pieds nus chargés de pierreries et sa robe brodée et frangée. Dans ce rayonnement, je finis par voir sa tête, fort majestueuse, avec de longs cheveux bouclés et une grande barbe frisée.
On nous fit arrêter et prosterner.
Une double haie de soldats formait une avenue depuis nous jusqu’à lui. Des officiers vinrent chercher nos lettres et nos présents, et les portèrent au roi. On nous emmena ensuite, après nous avoir fait prosterner encore une fois, et on nous reconduisit à nos vaisseaux. J’y gardai toujours le Balazou, malgré ses impatiences.
« Pourquoi ne me relâches-tu pas, à présent ? me disait-il.
— Parce que je ne suis pas prêt à appareiller, lui répondis-je. Et tu tiens assez à ta vie pour comprendre que je tienne un peu à la mienne. »
Une heure après, on m’apporta dans une cassette en or les lettres du roi pour la reine de Saba. Quelques esclaves et soldats portaient aussi, pour moi et mes gens, un assez maigre présent en vivres et en étoffes. Mes préparatifs étaient terminés : je n’avais plus rien à faire en ce lieu désagréable et dangereux.
« Allons, Balazou, dis-je à mon hôte involontaire, le moment est venu de nous séparer. J’espère que nous nous quitterons en bons amis. »
« J’espère que nous nous quitterons bons amis. »
Le Terrible respira, comme un homme qui sort d’une eau où il a failli se noyer.
« Je vois que tu es un homme de parole, dit-il.
— Est-ce que tu t’imaginais que je voulais te garder ? lui répondis-je en riant. Qu’est-ce que j’aurais fait de toi ?
— Oh ! dit le Terrible, un homme est un homme, et chacun aime se venger. Je t’avais fait bien peur, et j’avais été très-injuste envers toi. Tu me tenais, tu me lâches. C’est bien.
— Tu ne me lâcherais pas, toi, si tu me tenais, » repris-je à mon tour.
Le Balazou sourit.
« Il faut baiser la main qu’on ne peut couper, » dit-il.
Je fis ostensiblement, devant lui, garnir nos machines de traits et de pierres, puis je le mis à terre avec toutes sortes de respects. Avant de s’en aller, il demanda encore à Bicri s’il voulait entrer à son service. Décidément le Balazou était entêté. L’archer refusa tranquillement.