XIII
Le séjour de Madame Norand à Maison-Vieille, habituellement prolongé jusqu'au début de l'hiver, fut très écourté cette année-là. Dès le commencement d'octobre, elle était de retour à Paris… Sans doute pensait-elle ainsi couper court plus facilement au souvenir qu'elle devinait toujours vivace chez Isabelle et qu'entretenait naturellement le vue quotidienne de ces lieux où elle avait connu Gabriel Arlys. La jeune fille se trouvait du même coup séparée de ses amies, au moins pour un peu de temps, car les Brennier demeuraient à la Verderaye jusqu'à la fin de l'automne, époque du mariage de Danielle.
Isabelle s'éloigna donc de ce petit coin de Corrèze où s'était transformée sa vie. Elle le quitta, triste et résignée… mais une espérance flottait en elle, et elle emportait dans son esprit l'image de cet horizon de bruyères, du torrent grondeur, de la chère maison grise, de la chapelle gothique, témoin de ses fiançailles.
L'existence d'Isabelle subit d'importantes modifications. Les vieux serviteurs furent remplacés par d'autres plus ingambes, et la jeune fille, dont la santé demeurait délicate, n'eut plus qu'une surveillance à exercer. Elle employa ses nombreux loisirs à compléter son instruction, aidée des conseils de M. Marnel. Madame Norand semblait avoir complètement renoncé à son système d'éducation et la laissait libre d'agir à sa guise. Elle persistait néanmoins à la tenir complètement éloignée du monde… de ce monde fascinant et impitoyable qui avait tué Lucienne.
Tout en s'initiant aux sciences profanes, Isabelle ne négligeait en rien son instruction religieuse. Mais sur ce terrain elle devait marcher prudemment pour ne pas éveiller l'hostilité de sa grand'mère. Régine, de retour à Paris, la guidait, la conseillait discrètement, éclairait les points un peu obscurs… Cependant, pour ne pas mécontenter Madame Norand qui tolérait avec peine leurs relations, les amies se voyaient peu, et Isabelle demeurait fréquemment isolée dans le grand appartement silencieux. Mademoiselle Bernardine était retournée dans son castel du Berry, et sa personnalité, très effacée, mais sympathique néanmoins, manquait à la jeune fille. Madame Norand se livrait au travail avec une ardeur autrefois inconnue de sa nature froide et pondérée. Si une telle supposition avait été admissible se rapportant à cette personne orgueilleuse, on aurait pu penser qu'elle éprouvait le besoin de chasser une souffrance, une préoccupation ou un remords.
… Et un matin, cette femme vigoureuse et agissante fut trouvée sans mouvement. La paralysie avait arrêté ces jambes infatigables… elles ne reprirent leur exercice qu'après de longs jours et demeurèrent faibles et vite lasses.
Mais une main habile et douce se trouva là pour soigner la malade, un gracieux visage compatissant, essayant un timide sourire, se pencha fréquemment vers elle, et un bras très ferme malgré sa maigreur la soutint le jour où elle tenta quelques pas… La voix pure d'Isabelle prêtait un charme particulier aux lectures qu'elle faisait; la jeune fille savait merveilleusement tourner un court billet de remerciement en réponse aux nombreuses demandes de nouvelles qui parvenaient chez Madame Norand; elle possédait le don très rare de causer judicieusement, au moment où elle s'apercevait que la malade en éprouverait quelque plaisir, et ses moindres paroles étaient toujours élevées, ses réflexions étonnamment profondes.
Toutes ces constatations furent faites intérieurement par Madame Norand, et, un soir, elle en fit part à M. Marnel qui venait la voir au retour d'un voyage en Russie.
—En même temps, elle est ménagère accomplie et dirige supérieurement les domestiques. Je ne puis supporter les plats compliqués de la cuisinière, et Isabelle a reçu de ses amies Brennier une foule de petites recettes pour les estomacs capricieux; elle les réussit merveilleusement… Vous voyez, Marnel, que mon système avait du bon! dit-elle avec un petit accent de triomphe.
—Mais certainement, sur certains points… Faites de votre petite-fille une ménagère, une bonne maîtresse de maison, rien de mieux… mais ne refoulez pas indistinctement tout élan, bon ou mauvais, de son jeune coeur, toute curiosité, tout désir de son esprit si élevé. Vous pouvez constater aujourd'hui l'harmonie parfaite produite par ces divers éléments: coeur tendre et dévoué, parfaite éducation ménagère, intelligence ouverte et développée.
—Oui, je ne puis le nier, je me suis trompée…
Ces mots sortirent avec difficulté de cette bouche hautaine. L'orgueil avait pu égarer et aveugler l'aïeule durant de longues années, mais quelques-unes de ses erreurs se dévoilaient si clairement que sa loyauté ne pouvait en refuser l'aveu.
—… Je me suis trompée, et j'ai fait souffrir cette enfant. Je me suis privée moi-même d'une grande douceur: l'affection de cette créature charmante… J'avais tout fait pour l'éviter et j'y avais réussi jusqu'à sa maladie. En m'occupant journellement d'elle, en la voyant si douce, si patiente et si faible, j'en suis arrivée à l'aimer, chaque jour davantage… Et aujourd'hui, Marnel, après l'avoir trouvée toujours dévouée et attentive à mon chevet, sans un murmure ou un geste d'impatience, je sens que je ne pourrais vivre sans elle… que, malgré mes désillusions d'autrefois, je l'aime comme j'ai aimé ma Lucienne.
—A la bonne heure, Sylvie! s'écria joyeusement l'écrivain en serrant avec force les mains de Madame Norand. Cette chère petite Isabelle est enfin appréciée comme elle le mérite. Elle pourra désormais être heureuse… car vous ne tarderez pas à l'unir à M. Arlys, Sylvie?
—Jamais! dit une voix sèche.
Sur la physionomie de Madame Norand, la fugitive émotion de tout à l'heure avait fait place à une inexorable dureté, et une lueur de colère brillait dans ces yeux un peu attendris un instant auparavant.
—Jamais?… Vous voulez donc son malheur, Sylvie?
—Rêves de jeune fille!… Elle s'en consolera vite, et peut-être même n'y pense-t-elle plus. Je ne veux pas la marier encore, je veux un peu jouir d'elle… et, en tout cas, je ne la donnerai pas à ce personnage qui a su très habilement profiter de son découragement pour la circonvenir, et dont les idées sociales et religieuses, ridiculement exaltées, me déplaisent absolument. De ces idées, il a déjà, avec l'aide de ses cousines, fait pénétrer un bon nombre dans le cerveau d'Isabelle, et j'en ai connu hier les conséquences. Ayant appris par hasard qu'une grande partie de la petite pension que je lui fais depuis quelque temps passait entre les mains de deux famille pauvres du voisinage, je lui ai adressé des reproches sur cette charité exagérée. J'ai dû alors entendre cette enfant développer de transcendantes théories de charité, de sacrifice… bref, elle en est arrivée à m'avouer qu'elle étudiait la religion catholique, "dans laquelle elle est née," et me priait de l'autoriser à en suivre toutes les pratiques.
—Et vous avez dit oui?
—J'ai refusé… Je ne puis donner mon consentement à cette bizarre idée qui transformerait Isabelle, jusqu'ici pratique et sensée, en une créature exaltée et mystique. Je la connais, elle en arriverait là…
—Mais, ma pauvre Sylvie, votre parti pris contre la religion vous égare absolument! C'est par elle—seulement par elle, retenez-le bien, Sylvie—que votre petite-fille trouve le courage de supporter la souffrance imposée par votre obstination, c'est-à-dire la séparation d'avec son fiancé… C'est par cette religion encore qu'elle a su oublier vos torts et se montrer la plus dévouée des filles.
… Un matin de février, Isabelle fit sa première communion à la chapelle des Petites Soeurs des Pauvres dont une cousine de M. Brennier était supérieure. La cérémonie fut brève, mais particulièrement touchante. Comme spectateurs, tous les vieux, curieux et pleins d'admiration devant cette fête inusitée, les Petites Soeurs, modestes et recueillies… puis les Brennier, qui accompagnèrent tous la jeune fille à la Table sainte. Le frère de la défunte Madame Brennier, religieux barnabite, prononça une courte et émouvante allocution.
Dans un angle de la chapelle, un homme se dissimulait… un homme au visage transfiguré par un surnaturel bonheur et dont les yeux ne quittaient la jeune chrétienne prosternée devant l'autel que pour se diriger vers le tabernacle avec une expression d'indicible reconnaissance. Mais il ne bougea pas de son refuge et s'y enfonça même plus profondément lorsque Isabelle, recueillie et pâle d'une sainte émotion, sortit de la chapelle… Gabriel Arlys, le fervent chrétien, jugeait qu'en cet instant aucune joie terrestre, si permise fût-elle, ne devait venir se mêler aux célestes félicités de cette âme qui possédait son Dieu pour la première fois.
L'inoubliable et mystérieux bonheur de cette matinée devait avoir laissé un rayonnement sur le beau visage d'Isabelle, car Madame Norand, en la voyant entrer une heure plus tard dans son cabinet de travail, la considéra avec une surprise un peu inquiète. Toute la journée, la jeune fille sentit peser sur elle ce regard soupçonneux… Mais aujourd'hui, rien ne pouvait troubler sa sérénité, personne ne lui enlèverait Celui qu'elle possédait.
La maladie de Madame Norand devait avoir pour Isabelle une conséquence inattendue… Quelques-unes des connaissances les plus intimes de la célèbre femme de lettres étant venues la voir parfois, s'étaient nécessairement rencontrées avec Isabelle. Frappées de sa beauté et de sa distinction, ces dames témoignèrent de leur surprise de la voir ainsi cachée à tous les yeux. Madame Norand fit d'abord la sourde oreille à leurs discrètes insinuations… mais un jour, elle se dit qu'elles avaient peut-être raison. La beauté d'Isabelle, et, plus encore, sa remarquable intelligence, lui assureraient une place prépondérante dans le monde… non le monde frivole où se plaisait uniquement Lucienne, mais celui des lettrés et de érudits. Le sérieux, la parfaite réserve de la jeune fille devaient d'ailleurs la préserver de tout entraînement trop vif vers les plaisirs mondains tels que les entendent la plupart des femmes, et elle n'y trouverait qu'une passagère distraction, suffisante pour chasser de son esprit les velléités religieuses qui le troublaient.
En conséquence de ces réflexions, les invités aux dîners hebdomadaires de Madame Norand trouvèrent un soir près d'elle une jeune fille délicieusement jolie, un peu grave peut-être, mais fort gracieuse, en qui ils reconnurent de suite Isabelle d'Effranges, d'après le portrait que leur en avaient fait les amies de leur hôtesse. Désormais, ils la virent chaque jeudi… Ces savants, ces tristes lettrés, ces écrivains célèbres comprirent vite la valeur de cette jeune personne réservée et silencieuse et prirent plaisir à la faire causer pour entendre ses appréciations justes et concises, ses jugements empreints d'une douce charité, ses raisonnements si profonds qu'ils en demeuraient parfois stupéfaits.
Parmi ces hommes et ces femmes de talent, bien peu étaient chrétiens, sinon de nom, au moins de fait, et ceux-là même qui le demeuraient avaient laissé beaucoup d'ivraie envahir le bon grain dans leur coeur. Il y avait là des êtres qui professaient une philosophie toute païenne, d'autres qui, ayant depuis longtemps fait litière de leurs croyances, attaquaient audacieusement celles d'autrui et s'efforçaient de flétrir la religion dans leurs oeuvres écrites en un style magique qui excusait, aux yeux de beaucoup, le fond profondément pervertisseur.
C'était en ce milieu dangereux pour sa foi qu'Isabelle était introduite… Mais, comme autrefois les bêtes féroces se couchaient aux pieds des jeunes martyres dans les arènes romaines, ainsi on put voir ces païens du XIXe siècle, discutant religion avec une jeune fille, convertie de la veille, se trouver maintes fois sans parole devant ses argumentations nettes et irréfutables, présentées avec une charmante modestie sous laquelle se devinait l'inébranlable fermeté de l'âme croyante. Devant ces yeux bleus lumineux et si purs, ces célébrités littéraires durent se demander parfois si leur fortune et leur renom valaient la perte de la foi et de la tranquillité de leur âme.
Bientôt Isabelle fut connue dans tout le Paris littéraire. Madame Norand, très flattée du succès de sa petite-fille près de ses amis, la conduisit dans divers salons où se réunissaient les personnalités les plus en vue du monde des arts et des lettres. Isabelle la suivait docilement, jouissant des satisfactions d'esprit qu'elle trouvait dans ces réunions, mais se refermant instinctivement, comme certaines fleurs à l'approche de la nuit, devant ce qui blessait sa délicatesse et ses croyances… D'ailleurs sa souffrance cachée, mais toujours vive, la rendait peu soucieuse de plaisirs, et elle n'éprouvait jamais de plus vives consolations que durant les courts instants passés au pied de l'autel, à une messe matinale, quand elle pouvait le faire sans attirer les soupçons de Madame Norand qui ignorait encore que sa conversation fût un fait accompli. Elle se sentait alors en complète union avec Gabriel et pouvait librement parler de lui au Dieu pleine de bonté qui avait seul le pouvoir de les réunir.
Les relations avec sa grand'mère s'étaient sensiblement modifiées. Elle sentait qu'une véritable affection existait maintenant pour elle dans ce coeur altier, malgré l'apparence de froideur dont ne se départait pas Madame Norand. Elle-même avait plus d'abandon et de simplicité envers cette aïeule par qui elle avait tant souffert… Néanmoins, elle n'osa jamais lui parler de Gabriel. Un instinct lui disait qu'une aversion irraisonnée, mais jusqu'ici invincible, existait chez Madame Norand à l'égard du jeune avocat chrétien… et aussi—chose ignorée de la jeune fille—une véritable jalousie contre celui qu'Isabelle aimait plus… bien plus qu'elle n'aimerait jamais sa grand'mère.