II
Le lendemain matin la bourrasque redoubla. Le guide se refusa à sortir, assurant que par un temps pareil, un honnête homme ne mettrait pas un chien dehors. Léonard dut attendre un jour encore. Ne sachant à quoi s'occuper, il se mit à installer dans l'âtre une broche de son invention, qui tournait automatiquement sous l'influence de l'air surchauffé.
—Avec ce système, expliquait Léonard, le cuisinier n'a pas à craindre que son rôti soit brûlé, puisque le degré de chaleur reste égal; lorsque celle-ci augmente, la broche tourne plus vite, lorsqu'elle diminue, la broche tourne plus lentement.
L'artiste installait cette broche perfectionnée, avec le même amour que sa machine volante.
Dans la même pièce, messer Nicolo expliquait à de jeunes sergents d'artillerie, joueurs effrénés, une martingale trouvée par lui, qui permettait de gagner à coup sûr aux osselets, car elle corrigeait les caprices de la «courtisane fortune». Très sagement et éloquemment il expliquait cette règle, mais chaque fois qu'il essayait de la mettre en pratique, il perdait régulièrement, à son très grand étonnement et à la grande joie des auditeurs. Il se consolait pourtant en disant qu'il avait dû commettre une erreur dans une règle certaine. La partie se termina par une explication inattendue et désagréable pour messer Nicolo: il n'avait pas un sol vaillant et jouait à crédit.
Dans la soirée, arriva, accompagnée d'une quantité incalculable de ballots et de caisses et d'un nombreux personnel de pages, palefreniers, bouffons et animaux divertissants, la célèbre courtisane vénitienne, «la merveilleuse pécheresse» Lena Griffa, celle-là même qui jadis à Florence avait failli devenir la victime de l'«Armée Sainte» de Savonarole. Deux ans auparavant, suivant l'exemple de beaucoup de ses compagnes—monna Lena s'était transformée en Madeleine repentie et s'était même fait admettre novice dans un couvent—ce qui lui permit ensuite d'augmenter ses prix dans le célèbre Tarif des courtisanes ou Réflexions pour un étranger de haut rang.
De la robe sombre de la nonne s'échappa une éblouissante libellule. Lena Griffa prospéra vite. Selon la coutume des courtisanes de haute volée, elle se composa un pompeux arbre généalogique par lequel elle prouvait, ni plus ni moins, qu'elle était la fille naturelle du frère du duc de Milan, le cardinal Ascanio Sforza. En même temps elle devenait la maîtresse d'un vieillard gâteux, incalculablement riche et cardinal. C'est auprès de lui qu'elle se rendait à Fano où le monsignor l'attendait à la cour de César Borgia.
L'aubergiste était perplexe: il n'osait refuser le logement à une personne aussi renommée que «Son Excellence Sérénissime», et pourtant il ne possédait pas de chambres disponibles. Enfin, il put s'entendre avec des marchands d'Ancône qui pour une réduction consentirent à céder une pièce assez grande pour la suite de la courtisane. Pour la courtisane elle-même, il exigea la chambre de messer Nicolo et de ses compagnons les chevaliers français Iva d'Allegra, leur proposant de coucher avec les marchands dans la forge.
Nicolas se fâcha, demandant à l'hôtelier s'il possédait encore son bon sens, s'il comprenait à qui il avait affaire en se permettant des impertinences vis-à-vis de gens honorables, à cause de la première traînée venue.
Mais l'hôtelière, femme batailleuse, se mêla à la discussion et fit observer à messer Nicolo qu'avant d'injurier et de se révolter il fallait payer ses dettes, sa chambre, celle du valet et la nourriture de trois chevaux, de plus rendre à son mari les quatre ducats empruntés la semaine précédente. Et comme à part soi, mais assez fort pour que l'on puisse l'entendre, elle souhaita mauvaise Pâque aux traînards sans le sou, qui courent les grand'routes en se faisant passer pour des seigneurs, vivent à crédit et de plus se dressent sur leurs ergots devant les honnêtes gens.
Il devait y avoir une part de vérité dans les paroles de l'hôtesse, car Nicolas se tut, baissa les yeux sous son regard accusateur et semblait combiner une retraite convenable.
Les domestiques sortaient déjà ses affaires de sa chambre et la hideuse guenon favorite de madona Lena, à moitié gelée pendant le voyage, grimaçait piteusement, assise sur la table encombrée de papiers et des livres de messer Nicolo, entre autres les Décades de Tite-Live et la Vie des hommes illustres de Plutarque.
—Messer, lui dit Léonard avec un aimable sourire en retirant son béret, s'il vous était agréable de partager ma chambre, je considérerais comme un honneur pour moi, de rendre ce petit service à Votre Excellence.
Nicolas, surpris, se retourna, puis remercia dignement.
Ils passèrent dans la chambre de Léonard où l'artiste offrit la meilleure place à son colocataire.
Plus il l'observait et plus cet homme lui paraissait attirant et curieux.
Celui-ci lui déclina son nom et ses fonctions: Nicolas Machiavel, secrétaire du Conseil des Dix de la République Florentine. Trois mois auparavant, la rusée et prudente Seigneurie avait dépêché Machiavel pour traiter avec César Borgia qu'elle espérait tromper en répondant à toutes ses propositions d'alliance défensive contre les ennemis communs Oliverotto, Orsini et Vitelli, par de platoniques assurances de dévoûment à double sens. En réalité, la république craignait le duc et ne désirait ni l'avoir pour ami, ni pour ennemi. A messer Nicolo Machiavelli, dépourvu de lettres de créance, avait été confiée la mission d'obtenir pour les marchands florentins un sauf-conduit qui les autorisait à traverser les possessions du duc sur les côtes de l'Adriatique, affaire très importante pour le commerce «cette nourrice de la république», comme s'exprimait la charte de la Seigneurie. Léonard se nomma également et expliqua sa situation à la cour de Valentino. Ils causèrent avec la désinvolture et la confiance spéciales aux gens opposés, solitaires et observateurs.
—Messer, avoua de suite sincèrement Nicolas, je sais que vous êtes un grand maître. Mais je dois vous prévenir que je ne comprends rien à la peinture et même que je ne l'aime pas, quoique cet art pourrait me répondre ce que Dante a dit à un railleur qui, dans la rue, lui montra une figue: «Je ne te donnerai pas une des miennes pour cent des tiennes». Mais j'ai entendu dire que le duc de Valentino vous considère comme un connaisseur profond de la science militaire et voilà de quoi j'aimerais causer avec Votre Excellence. Ce sujet m'a toujours paru d'autant plus sérieux et digne d'attention que la grandeur des nations est toujours basée sur la force militaire, la quantité et la qualité de son armée régulière, comme je le prouverai à Votre Excellence dans mon livre sur les monarchies et les républiques, où les lois naturelles et dirigeantes de la vie, de la croissance, de la chute et de la mort d'un empire seront déterminées avec une exactitude de mathématicien. Car je dois vous dire, jusqu'à présent, tous ceux qui ont écrit sur ce sujet...
Il s'interrompit avec un bon sourire.
—Excusez-moi, messer. Je crois que j'abuse de votre complaisance: vous vous intéressez peut-être aussi peu à la politique que moi à la peinture.
—Non, non, répliqua l'artiste, ou plutôt, je serai aussi sincère que vous, messer Nicolo. En effet, je n'aime pas les discussions habituelles des gens sur la guerre et les affaires d'État parce qu'elles sont menteuses et vides. Mais vos opinions sont si différentes de celles de la généralité, si nouvelles et peu ordinaires, que je vous écoute, croyez-moi, avec grand plaisir.
—Prenez garde, messer Leonardo, dit Nicolo, vous pourriez vous en repentir; vous ne me connaissez pas encore; c'est mon grand cheval de bataille, si je l'enfourche, je n'en descendrai que lorsque vous m'ordonnerez de me taire. Je préfère au morceau de pain une conversation sur la politique avec un homme intelligent! Le malheur est qu'on n'en trouve guère ou fort peu. Nos superbes seigneurs ne veulent parler que des hausses ou des baisses sur la laine et la soie, et moi je suis né, d'après la volonté du destin, incapable de discuter sur les pertes et les bénéfices, sur la laine et la soie, et je dois choisir: ou me taire ou parler des affaires d'État.
L'artiste le rassura et, pour reprendre l'entretien qui lui semblait devoir être intéressant, demanda:
—Vous venez de dire, messer, que la politique devait être une science exacte, comme les sciences naturelles basées sur la mathématique, et qui puiserait ses certitudes dans l'expérience et l'observation de la nature. Vous ai-je bien compris?
—Parfaitement! répondit Machiavel, en fronçant les sourcils, clignant des yeux, regardant par-dessus la tête de Léonard, tout aux aguets et pareil à un oiseau.
—Peut-être ne saurai-je pas faire cela, continua le politicien, mais je voudrais dire aux gens ce que personne n'a encore dit des humanités. Platon dans sa République, Aristote dans sa Politique, saint Augustin dans La Cité de Dieu, tous ceux qui ont parlé de la souveraineté, n'ont pas vu le principal,—les lois naturelles, dirigeant l'existence de chaque peuple et se trouvant en dehors de la volonté humaine, du bien et du mal. Tout le monde a parlé de ce qui paraissait bon et mauvais, noble ou bas, imaginant des gouvernements tels qu'ils devraient être, mais qui n'existent pas et ne peuvent réellement exister. Moi, je ne veux pas de ce qui doit être ni ce qui pourrait être, mais seulement ce qui est. Je veux étudier la nature des grands corps appelés monarchies et républiques, sans amour et sans haine, sans flatteries et sans blâme, comme un mathématicien étudie ses chiffres, un anatomiste la structure du corps. Je sais que c'est difficile et dangereux, car dans la politique plus qu'en toute autre chose, les gens craignent la vérité et s'en vengent, mais je la dirai quand même, devraient-ils ensuite me brûler sur le bûcher, comme Savonarole!
Avec un involontaire sourire, Léonard suivait l'expression prophétique et en même temps étourdie, pareille à celle d'un écolier impertinent, qui se voyait sur le visage de Machiavel, dans ses yeux brillants d'un feu étrange, presque dément:
—Messer Nicolo, murmura l'artiste, si vous exécutez votre dessein, vos découvertes auront une aussi grande importance que la géométrie d'Euclide ou les principes d'Archimède.
Léonard, en effet, était étonné de la nouveauté des idées de messer Nicolo. Il se souvint comme, treize ans auparavant, ayant achevé un livre avec des dessins qui représentaient les organes internes du corps humain, il avait écrit en marge: Avril 2, 1489.
«Que le Seigneur Tout Puissant m'aide à étudier la nature des hommes, leurs mœurs et leurs coutumes, comme j'étudie la structure interne de leurs corps.»