II
Léonard s'occupait d'anatomie à l'hôpital de San Spirito, Beltraffio l'aidait.
Comme il remarquait la continuelle tristesse de Giovanni et désirait le distraire, Léonard lui proposa de l'accompagner au palais du pape.
A ce moment, les Espagnols et les Portugais s'étaient adressés à Alexandre VI et sollicitaient son arbitrage pour trancher la question de possession des nouvelles terres découvertes par Christophe Colomb. Le pape devait définitivement bénir le méridien qui divisait le globe terrestre et qu'il avait tracé dix ans auparavant. Léonard était invité avec tous les autres savants dont le pape désirait connaître l'avis.
Giovanni tout d'abord refusa, mais la curiosité l'emporta: il voulut voir celui dont il entendait tant parler.
Le lendemain matin ils se rendirent au Vatican et ayant traversé la grande salle des Prélats, celle où Alexandre VI avait remis la Rose d'Or à son fils César, ils pénétrèrent dans les appartements privés: la salle de réception, dite salle du Christ et de la Vierge, puis dans le cabinet de travail du pape. La voûte et l'hémicycle, les rinceaux entre les arcs étaient décorés de fresques de Pinturicchio, scènes du Nouveau Testament et de la vie des Saints.
A côté, sur la même voûte, l'artiste avait représenté les mystères païens. Le fils de Jupiter—Osiris, dieu du soleil, descendait du ciel pour se fiancer avec la déesse de la terre, Isis, et apprendre aux hommes l'agriculture et l'horticulture. Les hommes le tuent; il ressuscite et sortant de terre, réapparaît sous la forme du taureau blanc Apis.
C'était une chose étrange de contempler, dans les appartements du pape, ce voisinage de tableaux saints et du taureau des Borgia, cette pénétrante joie de vivre qui réconciliait les deux mystères, le fils de Jéhovah et le fils de Jupiter. A côté de sainte Élisabeth embrassant la Vierge Marie en lui disant: «Le fruit de tes entrailles est béni», un petit page dressait un chien à se tenir debout; et, dans les Fiançailles d'Osiris et d'Isis, un gamin chevauchait, nu, un jars sacré; la même joie émanait de tout; dans tous les décors des salles, entre les guirlandes de fleurs, les anges, les faunes dansants, apparaissait le mystérieux Taureau, le fauve pourpre; et il semblait que de lui, comme d'un soleil, découlait l'immense joie de vivre.
—Qu'est-ce? songeait Giovanni. Un sacrilège ou une foi naïve? N'est-ce pas le même attendrissement saint sur le visage d'Élisabeth et sur celui d'Isis, pleurant devant le corps lapidé d'Osiris? N'est-ce-pas le même pieux enthousiasme sur le visage d'Alexandre VI agenouillé devant le Seigneur ressuscitant, et des sacrificateurs égyptiens recevant le dieu du soleil tué par les hommes et ressuscité sous les traits d'Apis?
Et ce dieu devant lequel les hommes courbaient la tête, chantaient des louanges, brûlaient l'encens sur les autels, le taureau héraldique des Borgia, le veau d'or transformé, n'était autre que le premier prélat romain, déifié par les poètes:
Cæsare magna fuit, nunc Roma est maxima: Sextus
Regnat Alexander, ille vir, iste deus.
Rome était grande sous César, aujourd'hui elle est la plus grande: Alexandre Six y règne—le premier était un homme—celui-ci est un dieu.
Et cette insouciante conciliation de Dieu et du Fauve semblait à Giovanni plus terrible que toutes les contradictions.
Examinant les peintures, il écoutait les conversations des seigneurs et des prélats qui attendaient le pape.
—D'où venez-vous, Belltrando? demandait, à l'ambassadeur de Ferrare, le cardinal Arborea.
—De la cathédrale, monsignore.
—Eh bien! comment va Sa Sainteté? Ne s'est-elle pas fatiguée?
—Aucunement. Elle a chanté la messe on ne peut mieux. Grandeur, sainteté, beauté angélique! Il me semblait que je n'étais plus sur cette terre, mais au ciel, parmi les élus de Dieu. Et je n'ai pu retenir mes larmes, et je n'étais pas seul, lorsque le pape a élevé le Saint-Ciboire...
—De quoi donc est mort le cardinal Michiele? demanda le nouvel ambassadeur de France.
—D'avoir bu ou mangé des choses contraires à son estomac, répondit à mi-voix don Juan Lopes, Espagnol de naissance comme la plupart des familiers d'Alexandre VI.
—On assure, murmura Belltrando, que vendredi, le lendemain de la mort de Michiele, Sa Sainteté a refusé de recevoir l'ambassadeur d'Espagne qu'il attendait avec une vive impatience, donnant pour prétexte la peine que lui avait causé la mort du cardinal.
Les assistants échangèrent un rapide coup d'œil.
Dans cette conversation se cachait un sens secret: ainsi, la peine causée au pape par la mort du cardinal Michiele signifiait qu'il n'avait pu recevoir l'ambassadeur, étant trop occupé durant toute la journée à compter l'argent du défunt; la nourriture contraire à l'estomac de Son Excellence, n'était autre que le célèbre poison des Borgia, poudre blanche et sucrée, qui tuait lentement et à terme fixé d'avance, ou encore une décoction de cantharides finement pilées. Le pape avait inventé ce rapide et facile moyen de se procurer de l'argent. Il suivait avec attention les revenus des cardinaux et, en cas d'urgence, il se débarrassait du premier qui lui paraissait suffisamment enrichi et se déclarait son héritier. On disait qu'il les engraissait comme des porcs destinés à l'abattoir. L'Allemand Johann Burghardt, le maître de cérémonies, marquait constamment sur son cahier de notes, parmi les descriptions des services pompeux, la mort subite de l'un ou de l'autre prélat avec un laconisme imperturbable:
«Il a bu la coupe. Biberat calicem.»
—Est-il vrai, monsignori, demanda le chambellan Pedro Caranja, est-il vrai que le cardinal Monreale soit malade depuis cette nuit?
—Vraiment? s'écria Arborea terrifié. Qu'a-t-il?
—On ne sait exactement. Des vomissements...
—Oh! Seigneur, Seigneur! soupira Arborea en comptant sur les doigts: Orsini, Ferrari, Michiele, Monreale...
—L'atmosphère ou les eaux du Tibre sont peut-être néfastes aux santés de Vos Excellences? insinua malignement Belltrando.
—L'un après l'autre! l'un après l'autre! murmurait Arborea en pâlissant. Aujourd'hui vivant, et demain...
Un silence plana.
Une foule de seigneurs, de chevaliers, de gardes du corps sous le commandement du neveu du pape, Radriguès Borgia, des membres de la Curie, des chambellans, envahit la salle.
Un murmure respectueux s'éleva:
—Le Saint-Père! Le Saint-Père!
La foule s'agita, s'écarta, les portes s'ouvrirent et le pape Alexandre VI Borgia entra.