II

Zoroastro da Peretola ne mourut pas, mais ne se guérit pas non plus des suites de sa chute survenue lorsqu'il essayait ses ailes. Pour toute son existence il resta infirme. Il avait désappris de parler, marmonnait des mots bizarres que seul le maître savait comprendre. Ou bien il rôdait par la maison, balancé sur ses béquilles, énorme, difforme, hérissé, pareil à un oiseau malade. Il écoutait les conversations, cherchant à deviner; ou bien, assis dans un coin, ne prêtant attention à personne, il enroulait du fil sur des bobines, rabotait des planches ou encore, durant des heures entières, avec un sourire béat, agitant ses bras ainsi que des ailes, il ronronnait une chanson—toujours la même; puis contemplant le maître, se prenait à pleurer. A ces moments, il semblait si pitoyable que Léonard se détournait et sortait. Mais il n'avait pas le courage de se séparer d'Astro. Jamais il ne l'abandonnait, s'inquiétait de lui, lui envoyait de l'argent et, à peine installé quelque part, le prenait dans sa maison.

Les années se suivaient et cet infirme était comme le vivant reproche, l'éternelle raillerie des efforts de Léonard pour doter d'ailes l'humanité.

Il ne plaignait pas moins un autre de ses élèves, celui peut-être qui était le plus proche de son cœur, Cesare da Sesto.

Ne se contentant pas d'imiter, Cesare voulait être lui-même. Mais le maître l'anéantissait, l'absorbait. Pas assez faible pour se soumettre, pas assez fort pour triompher, Cesare se tourmentait, s'envenimait et ne parvenait jusqu'à la fin ni à se sauver, ni à se perdre. Ainsi que Giovanni et Astro, il était infirme, ni vivant, ni mort, simplement un de ceux que Léonard avait gâtés en leur «jetant un sort».

Andrea Salaino prévint Léonard de la correspondance secrète de Cesare avec les élèves de Raphaël Sanzio qui travaillait aux fresques du Vatican, auprès du pape Jules II. Parfois il semblait au Vinci que Cesare préparait une trahison.

Mais plus dangereuse que les trahisons était la fidélité zélée de ses amis.

Sous le nom de «Accademia de Leonardo», il se fonda à Milan une école de jeunes peintres lombards, en partie élèves du Vinci, s'imaginant qu'ils suivaient les traces du grand maître. De temps à autre il observait l'éclosion de ces multiples disciples et parfois un sentiment de dégoût s'élevait en lui en voyant tout ce qui était sacré pour lui devenir la proie de la foule: le visage du Christ de la Sainte Cène trahi, le sourire de la Gioconda impudiquement dévoilé.

Une nuit d'hiver, assis dans sa chambre, il écoutait les sifflements et les râles du vent, tout comme le jour où il avait appris la fin de Gioconda. Il pensait à la mort.

Tout à coup on frappa à la porte. Il se leva et ouvrit. Devant lui apparut un jeune homme de dix-huit ans, aux yeux bons et gais, les joues rosies par le froid, des étoiles de neige fondant dans ses cheveux roux.

—Messer Leonardo! s'écria l'adolescent. Me reconnaissez-vous?

Léonard le contempla et subitement se souvint de son petit ami de Vaprio: Francesco Melzi.

Il l'embrassa paternellement.

Francesco lui conta qu'il venait de Bologne où son père s'était réfugié lors de l'invasion française de 1500. Malade depuis de longues années, il s'était éteint dernièrement, et Francesco était parti à la recherche de Léonard, se souvenant de sa promesse.

—Quelle promesse?

—Comment? Vous avez oublié? Et moi pauvre qui espérais le contraire. Remémorez-vous, maître: c'était à la veille de notre séparation, au village de Mandello, près du lac Locco, au pied du mont Campione. Nous descendions dans une mine abandonnée.

—Oui, oui! je me souviens! s'écria joyeusement Léonard.

—Je sais, messer Leonardo, que je ne vous suis pas utile. Mais je ne vous gênerai pas. Ne me chassez pas. Au fond qu'importe! je ne partirai pas. Faites de moi ce que vous voudrez—je ne vous quitterai jamais.

—Mon enfant chéri! murmura Léonard.

Et sa voix trembla.

De nouveau il l'embrassa, et Francesco se blottit contre sa poitrine avec la même tendre confiance que lorsque Léonard le portait sur ses bras, tout petit garçon, en descendant l'escalier rapide de la mine abandonnée.