II

Léonard ne s'aperçut pas que les étoiles s'éteignaient. Un jour rose éclaira les tuiles et les charpentes des maisons. De la rue monta le bruit des pas et des voix.

On frappa à la porte. Il ouvrit. Giovanni entra et rappela au maître que ce même jour—le samedi des Rameaux—devait avoir lieu le «duel du feu».

—Quel duel? demanda Léonard.

—Fra Domenico pour fra Savonarole et fra Juliano Rondinelli pour ses ennemis, entreront dans le brasier. Celui qui restera intact prouvera son droit devant Dieu, expliqua Beltraffio.

—Eh bien! va, Giovanni. Je te souhaite un curieux spectacle.

—Ne viendrez-vous pas?

—Non, tu vois, je suis occupé.

L'élève, faisant un effort sur lui-même, reprit:

—En venant ici, j'ai rencontré messer Paolo Somenzi. Il m'a promis de venir nous chercher et de nous conduire à la meilleure place d'où l'on verra tout. C'est dommage que vous n'ayez pas le temps... Je pensais que... peut-être... Savez-vous, maître... le duel est fixé à midi. Si vous aviez fini votre travail à ce moment, nous arriverions encore...

Léonard sourit.

—Et tu meurs d'envie que moi aussi je voie le miracle?

Giovanni baissa les yeux.

—Allons, soit, j'irai. Que le Seigneur soit avec toi!

A l'heure indiquée, Beltraffio revint avec Paolo Somenzi, homme vif et mobile comme s'il avait du mercure au lieu de sang dans les veines, le principal espion florentin du duc Ludovic le More, le plus terrible ennemi de Savonarole.

—Comment, messer Leonardo? Est-il vrai que vous ne voulez pas nous accompagner? dit Paolo d'une voix criarde, avec des grimaces bouffonnes. Ce n'est pas possible! Un amateur de sciences naturelles, tel que vous, qui n'assisterait pas à cette expérience de physique!

—Les autorisera-t-on vraiment à entrer dans le brasier? murmura Léonard.

—Comment vous dire? Si l'affaire arrive à ce point, certainement fra Domenico ne reculera pas devant le feu, et beaucoup d'autres avec lui. Deux mille cinq cents citoyens, riches et pauvres, instruits et ignorants, femmes et enfants, ont déclaré hier dans le couvent de San Marco, qu'ils désiraient prendre part à l'épreuve. C'est une telle ineptie que la tête en tourne aux gens raisonnables. Nos philosophes, nos libres penseurs eux-mêmes tremblent: voyez-vous que l'un des moines ne brûle pas! Et voyez-vous les visages des dévots, si tous les deux brûlaient!

—Il est impossible que Savonarole ajoute foi à cela! dit Léonard pensif et comme à lui-même.

—Lui, peut-être non, répliqua Paolo, ou tout au moins pas fermement. Il serait heureux de reculer, mais il est trop tard. Il a déchaîné l'appétit de la populace contre lui-même. Maintenant, ils en bavent tous: «Donne-nous le miracle!» Car ici, messer, il y a aussi de la mathématique, non moins curieuse que la vôtre: s'il y a un Dieu, pourquoi ne ferait-il pas un miracle, de façon que deux et deux fassent non pas quatre, mais cinq, d'après la prière des fidèles et à la très grande honte d'impies libres penseurs tels que vous et moi?

—Eh bien! allons! dit Léonard en jetant un regard méprisant à Paolo.

Ils partirent. Les rues étaient pleines de monde. Les visages avaient des expressions ravies et curieuses, pareilles à celle que Léonard avait déjà remarquée chez Giovanni. Dans la rue des Merciers, devant Or-San-Miquele, là où se trouvait la statue de bronze d'Andrea Verocchio, représentant l'apôtre Thomas plongeant ses doigts dans les plaies du Christ, on se bousculait. Les uns épelaient, les autres écoutaient et discutaient les huit thèses imprimées en grandes lettres rouges que devait résoudre le duel du feu:

I.—L'Eglise de Dieu se renouvellera.

II.—Dieu la châtiera.

III.—Dieu la transformera.

IV.—Après le châtiment, Florence se renouvellera également et dominera tous les peuples.

V.—Les infidèles se convertiront.

VI.—Tout cela est imminent.

VII.—L'excommunication de Savonarole par le pape Alexandre VI est sans effet.

VIII.—Ceux qui n'acceptent pas cette excommunication ne pèchent pas.

Serrés par la foule, Léonard, Giovanni et Paolo s'arrêtèrent et écoutèrent les conversations.

—Tout cela est vrai, mais j'ai peur quand même d'un malheur, disait un vieil ouvrier.

—Quel malheur veux-tu qu'il arrive, Filippo, répondit un jeune contremaître, il n'y a à cela aucun péché...

—La tentation, mon ami, insistait Filippo. Nous demandons un miracle, mais en sommes-nous dignes? Il est dit: «Ne tente pas le Seigneur Dieu...»

—Tais-toi, vieillard. Pourquoi croasses-tu? Celui qui a un grain de Foi et commanderait à une montagne de tourner, serait obéi. Dieu ne peut pas ne pas faire de miracle, puisque nous croyons.

—Non, il ne peut pas, il ne peut pas! reprirent diverses voix.

—Qui entrera le premier dans le brasier, fra Domenico ou fra Girolamo?

—Ensemble...

—Non, fra Girolamo priera seulement, mais il ne subira pas l'épreuve.

—Comment, ne subira pas l'épreuve? Qui donc si ce n'est lui! D'abord Domenico, puis Girolamo et ensuite nous tous qui nous sommes inscrits au couvent de San Marco.

—Est-il vrai que le Père Girolamo ressuscitera un mort?

—Oui. D'abord le miracle du feu, ensuite la résurrection d'un mort. J'ai lu moi-même sa lettre au pape, lui demandant de désigner l'adversaire: «Nous nous approcherons tous deux de la tombe et chacun à notre tour dirons: «Lève-toi!» Celui d'après l'ordre duquel le mort se lèvera, sera le prophète, et l'autre, l'imposteur.»

—Attendez, mes frères, vous en verrez bien d'autres. Si vous avez la Foi, le Christ en chair et en os vous apparaîtra marchant sur des nuages. Nous aurons des miracles, comme on n'en a pas vu même dans l'antiquité.

Amen! Amen! murmurait la foule.

Et les visages pâlissaient, une étincelle démente s'allumait dans les yeux.

La foule, en un mouvement en avant, les entraîna. Une dernière fois Giovanni regarda la statue de Verrocchio. Et il lui sembla, dans le sourire tendre, malin et impartialement curieux de Thomas l'Incrédule, reconnaître le sourire de Léonard.