III
Un soir de décembre, tandis que les flocons de neige qui couvraient les rues de la ville, augmentaient le silence des ténèbres, Ludovic le More était assis dans le petit palais dont il avait fait cadeau à sa nouvelle maîtresse, madonna Lucrezia Crivelli. Un grand feu flambait dans l'âtre, illuminait les ferrures des portes vernies à dessins de mosaïque qui représentaient les perspectives des anciens monuments de Rome; le plafond était à caissons dorés, les murs, tendus de cuir de Cordoue, les hauts fauteuils en ébène, la table ronde recouverte de velours vert, sur laquelle traînaient le roman de Boiardo, des rouleaux de musique, une mandoline en nacre et une coupe en cristal taillé, pleine d'eau Baluca Aponitana, très à la mode chez les dames de la cour. Au mur était pendu le portrait de Lucrezia par Léonard.
Au-dessus de la cheminée, dans un décor de Caradasso, des oiseaux picoraient des grappes de raisin et des enfants nus, ailés—anges chrétiens ou amours païens—dansaient en brandissant les saints instruments du martyre du Seigneur—clous, lance, éponge, et couronne d'épines—et semblaient tout roses par le reflet des flammes.
Le vent hurlait dans l'âtre. Mais, dans le studio élégant tout respirait une douce langueur.
Madonna Lucrezia était assise sur un coussin de velours, aux pieds de Ludovic. Son visage était triste. Le duc la grondait tendrement de ne plus aller voir la duchesse Béatrice.
—Altesse, murmura la jeune fille en baissant les yeux, je vous supplie, ne m'y forcez pas: je ne sais pas mentir...
—Mais, permettez, nous ne mentons pas? s'étonna Ludovic. Nous dissimulons seulement. Jupiter lui-même ne cachait-il pas ses secrets d'amour à sa jalouse déesse? Et Thésée, et Phèdre et Médée—tous les héros, tous les dieux de l'antiquité? Pouvons-nous, faibles mortels, résister à la puissance du dieu d'amour? De plus, le mal caché vaut mieux que le mal visible, car en dissimulant le péché nous épargnons la tentation à nos proches, comme l'exige la miséricorde chrétienne. Et s'il n'y a ni tentation, ni miséricorde, il n'y a pas de mal—ou presque pas.
Il eut son sourire rusé. Mais Lucrezia secoua la tête et le considéra de ses yeux sévères, graves et naïfs, tels des yeux d'enfant.
—Vous savez, mon seigneur, combien je suis heureuse de votre amour. Mais parfois, je préférerais mourir plutôt que de tromper madonna Béatrice qui m'aime comme sienne...
—Assez, enfant, assez! dit le duc et, l'attirant sur ses genoux, il l'enlaça d'une main et de l'autre caressa ses cheveux noirs, coiffés en bandeaux lisses sur les oreilles, avec une ferronnière dont le diamant en larme brillait au milieu du front.
Ses longs cils abaissés,—sans ivresse, sans passion, froide et pure—elle s'abandonnait à ses caresses.
—Oh! si tu savais combien je t'aime, toi ma timide, toi seule! murmurait-il en aspirant avidement le parfum si connu de violette et de musc.
La porte s'ouvrit et avant même que le duc eût pu desserrer son étreinte, la servante effrayée pénétra dans la pièce.
—Madonna! madonna! balbutiait-elle essoufflée, en bas, à la porte... O Seigneur, aie pitié de nous!
—Parle convenablement, repartit le duc. Qui y a-t-il à la porte?
—La duchesse Béatrice!
Ludovic pâlit.
—La clef! La clef de l'autre porte! Je sortirai par la cour de derrière. Eh bien! la clef? Vite!
—Altesse, voici le malheur! les cavaliers de la duchesse sont dans cette cour! Toute la maison est cernée...
—Un piège! murmura le duc en prenant sa tête dans ses mains. Comment a-t-elle su? Qui lui a dit?
—Personne d'autre que monna Sidonia, répondit la servante. Ce n'est pas pour rien que la vieille sorcière traîne continuellement ici pour offrir ses produits. Je vous disais, toujours: Prenez garde...
—Que faire, que faire, mon Dieu? balbutiait le duc, blême.
On entendait frapper à la porte de la rue.
La servante se précipita dans l'escalier.
—Cache-moi, cache-moi, Lucrezia!
—Altesse, répondit la jeune fille, si madonna Béatrice a des soupçons, elle fera fouiller toute la maison. Ne vaudrait-il pas mieux vous montrer franchement à elle?
—Non, non, Dieu me préserve, que dis-tu là, Lucrezia? Me montrer! Tu ne sais pas quelle femme elle est!... O Seigneur! il est effrayant de songer aux conséquences... Tu sais qu'elle est enceinte... Mais, cache-moi, cache-moi donc!
—Vraiment, je ne sais...
—N'importe où, mais plus vite!
Le duc tremblait et, en cet instant, ressemblait plus à un voleur pris en flagrant délit, qu'au descendant du fabuleux héros Anténor le Troyen, compagnon d'Enée.
Lucrezia le conduisit à travers sa chambre dans sa salle d'atours et le cacha dans une des grandes armoires murales, qui servaient de garde robe chez les dames de haut rang.
Ludovic le More se tapit dans un coin, parmi les robes.
«Que c'est bête! songeait-il. Mon Dieu, que c'est bête!... Absolument comme dans les contes de Saquetti ou de Boccace.»
Mais il n'avait nulle envie de rire. Il sortit de son vêtement une amulette qui contenait des cendres de saint Christophle et une autre pareille qui renfermait le talisman à la mode—un morceau de momie égyptienne. Ces amulettes étaient tellement semblables que dans l'obscurité et dans sa hâte, il ne savait discerner l'une de l'autre et à tout hasard se prit à les baiser ensemble en récitant une prière.
Tout à coup, il entendit la voix de sa femme et celle de sa maîtresse qui entrait dans la salle d'atours et il fut glacé d'effroi.
Elles causaient amicalement. Il devina que Lucrezia faisait les honneurs de sa nouvelle maison, sur les instances de la duchesse. Béatrice ne devait pas posséder de preuves et ne voulait pas laisser percer ses soupçons.
Ce fut un duel de ruse féminine.
—Ici, ce sont encore des robes? demanda Béatrice en s'approchant de l'armoire dans laquelle se tenait son mari, plus mort que vif.
—De vieilles robes de maison. Votre Altesse veut-elle les voir? répondit Lucrezia, calme.
Et elle entre-bâilla la porte.
—Écoutez, ma chérie, continua la duchesse, où est donc celle qui me plaisait tant? Vous l'aviez au bal d'été de Pallavincini. Des vermisseaux d'or sur un fond bleu vert...
—Je ne me souviens pas, répliqua tranquillement Lucrezia. Ah! si, si!... Ici; probablement dans cette armoire!
Et sans refermer la porte du placard dans lequel se trouvait Ludovic, elle s'approcha de l'armoire voisine.
«Et elle disait qu'elle ne savait pas mentir! pensa le duc avec admiration. Quelle présence d'esprit! Les femmes!... voilà auprès de qui, nous autres empereurs, nous devrions apprendre la politique!»
Béatrice et Lucrezia s'éloignèrent.
Ludovic respira librement, mais il continua toujours à tenir dans ses mains l'amulette-relique et l'amulette-momie.
—Deux cents ducats impériaux au couvent Maria della Grazie, pour l'encens et les cierges à la Très Pure Sainte Défenderesse, si tout se passe sans incidents! murmura-t-il avec ferveur.
La servante accourut, ouvrit le placard et avec un sourire malin, quoique respectueux, désemprisonna le duc en lui annonçant que la sérénissime duchesse venait de partir après avoir échangé de bienveillants adieux avec madonna Lucrezia.
Il se signa dévotement, retourna au studio, but un verre d'eau Aponitana, regarda Lucrezia, assise comme tout à l'heure près de la cheminée, la tête inclinée, le visage caché dans ses mains. Il sourit. Puis, à pas lents, il s'approcha d'elle doucement, par derrière, s'inclina et l'embrassa. La jeune fille frissonna.
—Laissez-moi, je vous prie, partez! Oh! comment pouvez-vous, après ce qui vient de se passer!...
Mais le duc sans écouter, silencieux, couvrait son visage, son cou, ses cheveux, de baisers affolés. Jamais encore elle ne lui avait paru aussi ravissante; il lui semblait que le mensonge féminin qu'il venait de découvrir en elle lui donnait une beauté nouvelle.
Elle luttait, mais faiblissait déjà et enfin, fermant les yeux avec un sourire d'impuissance, lentement lui donna ses lèvres.
La tempête de décembre hurlait dans l'âtre, cependant que dans le reflet rose les enfants nus riaient et dansaient sous les grappes de raisins, en brandissant les saints instruments du martyre du Seigneur.