IV
Le lendemain, dans cette même pièce de la maison Berardi, pareille à une cabine de navire, l'artiste démontrait à messer Guido la stupidité des assertions de Christophe Colomb au sujet du Paradis, soi-disant situé sur le mamelon d'une terre en forme de poire.
Tout d'abord, Berardi l'écouta attentivement, répliqua, discuta. Puis subitement il se tut et s'attrista, comme si les vérités de Léonard l'eussent fâché. Il se plaignit de ses douleurs, et se fit transporter dans sa chambre.
—Pourquoi l'ai-je peiné? songea l'artiste. Il ne veut pas de la vérité, comme les élèves de Savonarole, il lui faut le miracle!
Dans l'un de ses cahiers de notes qu'il feuilletait distraitement, il lut ces lignes écrites le jour mémorable où la populace brisait la porte de sa maison en exigeant le Clou sacré:
«O merveilleuse est ta justice, Premier Moteur! Tu as désiré ne priver aucune force de l'ordre et des qualités indispensables: car si elle doit pousser un corps à cent coudées et qu'elle rencontre un obstacle sur son chemin, tu as commandé que la force du coup produisît un nouveau mouvement, recevant en échange du chemin non parcouru différents heurts et diverses secousses. O divine est ta nécessité, Premier Moteur qui obliges, par tes lois, toutes les conséquences à découler par la voie la plus rapide de la cause. Voilà le miracle!»
Et se souvenant de la Sainte-Cène, du visage du Christ, qu'il cherchait toujours et qu'il ne trouvait pas, l'artiste sentit qu'entre ces pensées sur le Premier Moteur, sur la Divinité indispensable, et la parfaite sagesse de Celui qui avait dit: «L'un de vous me trahira», il y avait corrélation.
Le soir, Giovanni vint le voir et lui conta les événements de la journée.
La Seigneurie avait ordonné à Savonarole et à Domenico de quitter la ville. Apprenant qu'ils tardaient à s'exécuter, les «enragés», armés, traînant des canons et suivis d'une foule innombrable, avaient cerné le couvent de San Marco, envahi la chapelle au moment des vêpres. Les moines se défendirent avec des cierges allumés, des candélabres, des crucifix de bois et de bronze. Dans la fumée de la poudre et la lueur de l'incendie ils semblaient risibles comme des pigeons furieux, terribles comme des diables. L'un d'eux avait grimpé sur le toit de l'église et lançait des pierres. L'autre avait sauté sur l'autel et se tenant devant la croix, tirait avec une arquebuse, criant après chaque coup: «Vive Christ!» On prit le monastère d'assaut. Les moines suppliaient Savonarole de fuir. Mais il s'était rendu ainsi que Domenico. On les avait emmenés en prison.
En vain les gardes de la Seigneurie voulaient ou feignaient de vouloir les défendre contre les injures de la populace.
Les uns souffletaient par derrière Savonarole et ricanaient:
—Devine, devine, homme de Dieu, devine qui t'a frappé!
D'autres se traînaient devant lui à quatre pattes, comme s'ils cherchaient quelque chose dans la boue, et grognaient:—La clef, la clef, qui a vu la clef de Girolamo? faisant allusion à «la clef» dont il parlait souvent dans ses prêches, la clef dont il menaçait d'ouvrir le coffret secret des abominations romaines.
Les enfants, anciens soldats de l'armée sacrée, les petits inquisiteurs, lui jetaient des pommes blettes et des œufs pourris. Ceux qui avaient pu s'avancer au premier rang de la foule, criaient à s'enrouer, répétant toujours les mêmes mots dont ils ne pouvaient se rassasier:
—Poltron! Judas, traître! Sodomite! Sorcier! Antechrist!
Giovanni l'avait accompagné jusqu'à la porte de la prison du Palazzo Vecchio. En guise d'adieu, au moment où frère Savonarole franchissait la porte du cachot qu'il ne devait quitter que pour aller à la mort, un mauvais plaisant lui donna alors un coup de genou dans le postérieur en criant:
—Voilà d'où sortaient ses prophéties! Egli ha la profezia nel forame!
Le lendemain matin, Léonard et Giovanni quittèrent Florence.
Dès son arrivée à Milan l'artiste commença le travail qu'il remettait depuis dix-huit ans, le visage du Christ dans la Sainte-Cène.