IX

Pendant que se déroulaient ces événements, Léonard, loin de tous, travaillait insoucieusement au tableau que lui avaient commandé les moines de Santa Maria del Annunciata, à Florence, et qu'il exécutait avec sa lenteur habituelle. Ce tableau représentait Sainte Anne et la Vierge Marie. Sainte Anne ressemblait à une jeune sibylle. Le sourire de ses yeux baissés, de ses lèvres fines et sinueuses, insaisissablement fuyant, plein de mystère et de tentation comme une onde profonde et transparente, rappelait à Giovanni le sourire de Léonard. A côté, le pur visage de Marie respirait la naïveté de la colombe. Marie était l'amour parfait, Anne la parfaite science. Marie sait parce qu'elle aime, Anne aime parce qu'elle sait. Et il semblait à Giovanni qu'en regardant ce tableau, il comprenait pour la première fois les paroles du maître: «le parfait amour est fils de la science parfaite.»

En même temps Léonard exécutait les dessins de diverses machines, grues gigantesques, pompes élévatoires, scies pour les marbres les plus durs, métiers de tissage, fours pour poteries.

Et Giovanni s'étonnait de voir le maître unir des travaux si différents. Ce n'était point là une rencontre fortuite.

«J'affirme, écrivait Léonard dans la préface de son livre sur la Mécanique, que la Force est inspirée par l'âme, et invisible; inspirée par l'âme parce que sa vie est immatérielle, invisible parce que le corps dans lequel naît la force, ne change ni de poids ni d'aspect.»

La destinée de Léonard se décidait en même temps que celle de César.

En dépit de son calme et de sa bravoure qu'il conservait énergiquement, le duc sentait la chance le fuir.

Apprenant et la maladie et la mort du pape, ses ennemis s'unirent pour s'emparer des terres de la Campagne de Rome.

Prospero Colonna était aux portes de la ville; Vitelli s'avançait sur Citta di Castello; Jean Paolo Ballioni sur Peruggio; Urbino se révoltait; Camerino, Calli, Piombino reprenaient leur indépendance; le conclave, réuni pour l'élection du nouveau pape, exigeait le départ du duc de Rome. Tout changeait, tout le trahissait.

Ceux qui jadis tremblaient devant lui, maintenant le raillaient, acclamaient sa chute, donnaient des coups de pieds d'âne au lion agonisant. Les poètes composaient des épigrammes:

Ou César ou rien! Peut-être l'un et l'autre?

César, tu l'as déjà été; rien, tu le seras bientôt.

Une fois, au Vatican, tout en causant avec l'ambassadeur vénitien Antonio Giustiniani, celui-là même qui, aux jours de gloire du duc, lui prédisait qu'il «brûlerait tel un feu de paille», Léonard amena la conversation sur messer Nicolo Machiavelli.

—Vous a-t-il parlé de son livre sur la science de gouverner?

—Certes, plus d'une fois. Messer Nicolo veut plaisanter. Jamais il ne publiera cet ouvrage. Est-ce qu'on écrit sur de pareils sujets? Donner des conseils aux gouvernants, dévoiler devant le peuple les secrets du pouvoir, prouver que tout gouvernement n'est qu'un abus de force caché sous le masque de la justice, mais cela équivaut à apprendre aux foules les ruses du renard, mettre aux agneaux des dents de loup; que Dieu nous préserve d'une pareille politique!

—Vous supposez, dit l'artiste, que messer Nicolo s'égare et changera d'opinion?

—Pas le moins du monde. Je suis de son avis. Il faut faire ce qu'il dit, mais ne pas le dire. Cependant, s'il publie son ouvrage, il sera seul à en souffrir. Les poules et les agneaux seront aussi confiants qu'ils l'ont été jusqu'à présent dans les lois des gouvernants, renards et loups, qui accuseront, eux, Nicolas de ruse et de fourberie. Et tout restera invariable... au moins durant notre siècle, et pour le mieux dans le meilleur des mondes.