V
Ayant appris par hasard que messer Giocondo devait rentrer de Calabre dans les premiers jours d'octobre, Léonard décida de n'arriver à Florence que dix jours après, afin d'y rencontrer sûrement monna Lisa.
Il comptait les jours, maintenant. A l'idée que la séparation pouvait se prolonger, une telle crainte superstitieuse et un tel ennui lui serraient le cœur qu'il tâchait de n'y pas penser, de n'en parler avec personne, de ne rien demander, pour ne pas apprendre une nouvelle fâcheuse.
Il était arrivé le matin de bonne heure à Florence. La ville en sa vision d'automne, terne et humide, lui semblait ravissante, elle lui rappelait Gioconda. La lumière était «sa» lumière faite d'ombres claires et tendres.
Il ne se demandait pas comment ils se rencontreraient, ce qu'il lui dirait, ce qu'il ferait, pour ne jamais plus se séparer d'elle, pour que la femme de messer Giocondo restât sa seule, son unique amie. Il savait que tout s'arrangerait, que le difficile deviendrait facile et possible l'impossible: il suffirait pour cela de se voir.
—«Le principal est de ne pas penser, alors tout vient bien», pensait-il en se remémorant le mot de Raphaël. Je lui demanderai, et elle me dira, car elle n'a pas eu le temps de me le dire, ce qu'il faut en plus de la curiosité pour pénétrer les plus merveilleux mystères de la caverne?
Et une telle joie emplissait son âme qu'il semblait avoir non pas cinquante-quatre ans, mais seize ans et tout l'avenir devant lui. Seulement tout au fond de son cœur où ne pénétrait aucun rayon, sous cette joie, s'éveillait un terrible pressentiment.
Il passa chez Machiavel pour lui remettre des papiers d'affaires, comptant rendre visite le lendemain à messer Giocondo. Mais il ne put patienter et décida de demander le soir même des nouvelles au portier du Lungano delle Grazie.
Léonard descendait la rue Tornabuoni vers le pont Santa Trinita. Le temps—comme cela arrive souvent en automne à Florence—avait brusquement changé. Du Munione soufflait un vent du nord, pénétrant, et les cimes du Mugello blanchirent d'un seul coup. Une pluie fine tombait. Tout à coup, déchirant l'épais rideau de nuages, le soleil éclaboussa les rues sales et humides, les toits des maisons et les visages des gens, de sa lumière jaune, métallique et froide. La pluie devint pareille à une poussière de cuivre. Et de loin en loin, des vitres se teintèrent de pourpre. En face de l'église Santa Trinita, près du pont, s'élevait le Palazzo Spini. Sous son porche se tenaient plusieurs hommes, les uns assis, les autres debout et causant avec une animation telle, qu'ils ne sentaient pas les morsures du vent du nord.
—Messer, messer Leonardo! l'appela-t-on. Venez, je vous prie, juger notre discussion.
Il s'arrêta.
Il s'agissait de quelques vers ambigus du chapitre trente-quatre de l'Enfer de la Divine Comédie, dans lequel le poète parle du géant Dite, enfoncé dans la glace à mi-corps, tout au fond du puits maudit.
Tandis que le vieux et riche lainier expliquait à l'artiste le sujet de la dispute, Léonard, clignant des yeux, regardait au loin dans la direction du quai Accialloli d'où s'avançait d'un pas lourd et gauche un homme négligemment et pauvrement vêtu, voûté, osseux, avec une tête énorme couverte de durs cheveux noirs bouclés, une barbiche de bouc, des oreilles écartées, un visage plat à large mâchoires. C'était Michel-Ange Buonarrotti.
Ce qui accentuait sa laideur presque repoussante, c'était son nez, cassé et aplati par un coup de poing reçu dans sa jeunesse au cours d'une bataille avec un sculpteur rival, que les méchantes plaisanteries de Michel-Ange avaient exaspéré. Les prunelles jaunes de ses yeux avaient d'étranges reflets pourpres. Les paupières étaient enflammées, presque dépourvues de chair, et rouges par suite du travail de nuit durant lequel Buonarrotti attachait une lanterne ronde à son front—ce qui le faisait ressembler à un cyclope.
—Eh bien! messer, quel est votre avis? demanda-t-on à Léonard.
Léonard espérait toujours que sa brouille avec Buonarrotti se terminerait par la paix. Il n'avait plus pensé à celui-ci durant son absence de Florence et l'avait presque oublié.
Un tel calme et une telle clarté régnaient dans son cœur en cet instant, il était prêt à adresser de si conciliantes paroles à son rival, qu'il lui semblait impossible que Michel-Ange ne les comprît pas.
—J'ai entendu dire que messer Buonarrotti était un grand connaisseur de Dante, répondit Léonard avec un sourire tranquille et poli, en désignant Michel-Ange. Il vous expliquera mieux que moi ce passage.
Michel-Ange, selon son habitude, marchait la tête baissée, sans regarder ni à droite ni à gauche et ne s'aperçut de la réunion qu'en y arrivant tout proche. Entendant son nom prononcé par Léonard, il s'arrêta et leva les yeux.
Timide et craintif jusqu'à la sauvagerie, les regards des gens le troublaient, parce qu'il n'oubliait pas sa laideur et en souffrait beaucoup, croyant être la risée de tout le monde.
Pris au dépourvu, il se décontenança au premier instant, clignant de ses yeux effarés, grimaçant douloureusement sous les rayons du soleil et le regard des hommes. Mais lorsqu'il vit le clair sourire de son rival qui, involontairement, le toisait de haut en bas (Léonard étant beaucoup plus grand que Michel-Ange), sa timidité, comme cela lui arrivait souvent, se transforma en rage. Il ne put tout d'abord prononcer une seule parole. Son visage tantôt s'empourprait et tantôt blêmissait. Enfin, avec effort, il balbutia d'une voix étranglée:
—Explique toi-même! L'honneur t'en revient, à toi le plus intelligent des hommes, vendu aux Lombards castrats, toi qui durant seize ans as couvé ton Colosse, n'as pas su le couler en bronze, et as dû renoncer à tout, à ta courte honte.
Il sentait qu'il disait ce qu'il ne devait pas dire, qu'il cherchait et ne trouvait pas de mots assez blessants pour humilier son rival.
Tous les regards étaient fixés sur eux.
Léonard se taisait. Et durant quelques instants, silencieux tous deux, ils se dévisagèrent, l'un avec son sourire bienveillant teinté de tristesse, l'autre avec un rictus railleur qui rendait plus laide encore sa figure ingrate. Devant la vigueur rageuse de Buonarrotti, le charme presque féminin de Léonard semblait de la faiblesse.
Vinci se souvint des paroles de monna Lisa disant que jamais son rival ne lui pardonnerait son «calme plus fort que la tempête».
Michel-Ange ne trouvant plus quoi dire, dépité, eut un geste navré de la main et, se détournant vivement, s'éloigna de son pas lourd en marmonnant d'incompréhensibles paroles, la tête baissée et le dos voûté comme s'il portait sur ses épaules un énorme fardeau. Bientôt il disparut, pour ainsi dire fondu dans la poussière de la pluie rougie par le soleil.
Léonard continua son chemin.
Sur le pont, il fut rejoint par l'un des spectateurs de la scène, un petit homme vilain et remuant. L'artiste ne se souvenait ni de son nom, ni de son état, mais il le savait être malveillant.
Le vent sur le pont avait redoublé, sifflait dans les oreilles et piquait, glacial, le visage. Léonard suivait l'étroit passage sec, sans prêter attention à ce compagnon improvisé qui marchait près de lui dans la boue, ou frétillait comme un chien devant lui en lui parlant de Michel-Ange. Il était évident qu'il désirait saisir un mot de Léonard pour pouvoir le redire à son rival ou le colporter par la ville. Mais Léonard se taisait.
—Dites-moi, messer, insistait l'insupportable personnage, vous n'avez pas encore terminé le portrait de la Gioconda?
—Non, pas encore, répondit l'artiste fronçant les sourcils. Cela vous intéresse?
—Non... seulement... quand on songe que depuis trois ans vous travaillez à ce tableau et que vous ne l'avez pas achevé... A nous autres profanes il nous semble déjà si parfait que nous ne pouvons nous figurer une œuvre plus finie!
Il sourit servilement.
Léonard le contempla avec dégoût. Cet homme malingre lui devint subitement tellement antipathique que s'il n'avait obéi qu'à son impulsion, il l'aurait saisi au collet et précipité dans la rivière.
—Que va-t-il advenir de ce portrait? continuait l'agaçant personnage. Car, peut-être, ne savez-vous pas encore messer Leonardo?
Visiblement, il cherchait à traîner la conversation en longueur.
Et tout à coup l'artiste sentit, à travers son dégoût, s'infiltrer en soi une crainte terrible. L'autre également flaira quelque chose, car il devint encore plus souple, plus fuyant: ses mains tremblèrent, ses yeux se prirent à clignoter.
—Ah! Seigneur Dieu! En effet, vous n'êtes de retour à Florence que de ce matin. Figurez-vous quel malheur! Pauvre messer Giocondo!... Il est veuf pour la troisième fois. Voici bientôt un mois que monna Lisa, de par la volonté de Dieu, a comparu...
Un voile noir glissa devant les yeux de Léonard. Un instant il crut qu'il allait tomber. Le petit homme le dévorait du regard.
Mais l'artiste fit sur lui-même un effort surhumain; son visage à peine pâli resta impénétrable pour son interlocuteur qui, désillusionné et englué dans la boue, dut s'arrêter à la place Frescobaldi.
La première pensée de Léonard lorsqu'il reprit ses esprits fut que son compagnon l'avait trompé, qu'il avait exprès inventé cette nouvelle pour se rendre compte de l'impression et raconter par toute la ville, ensuite, des détails sensationnels, sur la liaison amoureuse de Léonard et de la Gioconda.
La réalité de la mort, comme cela se produit toujours à la première minute, lui paraissait invraisemblable.
Mais le soir même il apprit tout. Revenant de Calabre où messer Francesco avait très avantageusement traité ses affaires, dans la petite ville de Lagonero, monna Lisa était morte de la fièvre putride, disaient les uns, d'une contagieuse maladie de la gorge, disaient les autres.