V
Giovanni, après avoir quitté la cellule de Savonarole, se rendit sur la place de la Seigneurie. Sur la Via-Larga, il rencontra l'armée sacrée. Les enfants avaient arrêté deux esclaves portant un palanquin dans lequel était étendue une femme luxueusement vêtue. Un chien blanc dormait à ses pieds. Un perroquet et une guenon étaient juchés sur un perchoir. Derrière le palanquin suivaient des valets et des gardes du corps.
C'était une courtisane, nouvellement arrivée de Venise, Lena Griffa, de la catégorie de celles que les gouverneurs de la République appelaient avec une respectueuse politesse: puttana onesta, meretrix onesta, noble et honnête courtisane, ou bien en moquerie tendre: Mammola, petite âme.
Etendue sur ses coussins, telle Cléopâtre ou la reine de Saba, monna Lena lisait l'épître, accompagnée d'un sonnet, qu'un jeune évêque, amoureux de sa beauté, lui avait dédiée, et qui se terminait par ces vers:
Quand j'écoute tes discours charmeurs,
O divine Lena—je quitte ces lieux,
Mon âme s'envole vers les célestes splendeurs
Des idées platoniciennes et des éternels cieux.
La courtisane méditait un sonnet en réponse. Elle maniait le vers dans la perfection et disait à bon droit, que s'il ne dépendait que d'elle, elle passerait tout son temps nell' Academie degli uomini virtuosi, à l'Académie des hommes vertueux.
L'armée sacrée entoura le palanquin. Le capitaine d'une compagnie, Dolfo, s'avança, éleva au-dessus de sa tête la croix rouge et s'écria solennellement:
—Au nom de Jésus, roi de Florence et de la Vierge Marie, notre reine, nous t'ordonnons d'enlever ces coupables ornements, ces frivolités et ces anathèmes. Si tu ne le fais, tu seras punie de maladie!
Le chien s'éveilla, aboya; la guenon grogna et le perroquet battit des ailes en criant le vers que lui avait appris sa maîtresse:
Amore a nullo amalo amar perdona.
Lena s'apprêtait à faire signe aux gardes du corps pour disperser cette foule, lorsqu'elle aperçut l'enfant. Elle l'appela de la main.
Le gamin approcha, les yeux baissés.
—Enlevez les vêtements! criaient les enfants.
—Comme tu es joli! dit doucement Lena, sans prêter attention aux cris. Écoutez, mon petit Adonis. Je vous donnerais avec joie tous ces chiffons, pour vous faire plaisir, mais le malheur est qu'ils ne sont pas à moi.
Dolfo leva les yeux sur elle. Monna Lena avec un léger sourire, inclina la tête, comme pour confirmer sa pensée secrète et dit d'une tout autre voix, avec l'accent tendre et chantant des Vénitiennes:
—Impasse Botcharo, près de Santa Trinità. Demande la courtisane Lena de Venise. Je t'attendrai...
Dolfo se retourna et vit que ses camarades occupés à lancer des pierres à une bande ennemie de Savonarole, nommée les enragés (arrabiati), ne prêtaient plus aucune attention à la courtisane. Il voulut les appeler, mais subitement se troubla et rougit.
Lena rit en montrant entre ses lèvres rouges ses dents blanches et aiguës. A travers Cléopâtre et la Reine de Saba apparut la «mammola» vénitienne, fillette gamine et aguicheuse.
Les nègres soulevèrent le palanquin et la courtisane continua tranquillement sa promenade. Le chien s'endormit de nouveau sur ses genoux, le perroquet dressa sa huppe et seule la guenon turbulente, en faisant mille grimaces, essayait de s'emparer du style avec lequel la noble courtisane traçait le premier vers de sa réponse au sonnet épiscopal:
Mon amour est pur, tel un soupir de séraphin.
Dolfo, sans aucune ardeur maintenant, montait en tête de sa compagnie les marches du palais Médicis.