V
La nuit était claire et la lune brillait. Au-dessus des toits des maisons se projetaient les lueurs pourpres des incendies. Plus on avançait vers le centre de la ville, la place Broletto, plus la foule devenait compacte. Tantôt éclairés par la lumière bleue de la lune, tantôt par le reflet rouge des torches, ressortaient les visages convulsés, les étendards blancs à croix rouge de la commune de Milan, les arquebuses, les mousquetons, les lances, les faux, les fourches. Telles des fourmis, les gens s'agitaient, aidant des bœufs à traîner une vieille bombarde. Le tocsin sonnait. Les canons tonnaient. Les mercenaires français enfermés dans le fort mitraillaient les rues de Milan. Ils se vantaient, avant de se rendre, de détruire la ville entière. Et à tous ces bruits se mêlait le cri féroce de la populace:
«A mort les Français! A bas le roi! Vive le More!».
Tout ce que voyait Léonard ressemblait à un rêve stupide et effrayant.
Sur la place du Marché aux Poissons, on pendait un tambour picard, un gamin de seize ans. Il se tenait sur l'échelle appuyée contre le mur. Le gai brodeur Mascarello remplissait l'emploi de bourreau. Il lui avait passé la corde au cou, et lui administra une chiquenaude sur la tête et avec une solennité bouffonne:
Je te sacre chevalier du collier de chanvre. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit!
—Amen! répondit la foule.
Le tambour comprenait mal de quoi il s'agissait, il clignait des yeux comme les enfants prêts à pleurer, se tortillait et remuant le cou, tâchait d'arranger la corde. Un étrange sourire ne quittait pas ses lèvres. Subitement, au dernier moment, comme s'il s'éveillait de sa torpeur, il tourna vers la foule son gentil visage étonné et blême, essaya de demander quelque chose. Mais la foule hurla. Le gamin eut un geste résigné, sortit de dessous sa veste une croix d'argent, l'embrassa et se signa rapidement.
Mascarello le poussa en criant gaiement:
—Eh bien! chevalier du collier de chanvre, montre-nous comment les Français dansent la gaillarde!
Au rire général, le corps de l'adolescent se balança secoué par les derniers frissons.
Quelques pas plus loin, Léonard aperçut une vieille vêtue de haillons qui, se tenant devant une masure détruite par les bombes, tendait les bras et suppliait:
—Oh! oh! oh! Aidez-moi, aidez-moi!
—Qu'as-tu? demanda le cordonnier Corbolo. Pourquoi pleures-tu?
—Le petit... le petit est écrasé... Il était dans son lit... le parquet s'est effondré... Peut-être vit-il encore... Aidez-moi!
Une bombe déchira l'air en sifflant et tomba sur le toit de la maisonnette. Les poutres craquèrent. Un nuage de poussière monta. La masure s'abattit et la femme se tut.
Léonard se dirigea vers l'hôtel de ville. Face à la loggia Osii, un étudiant de l'Université de Pavie, monté sur un banc, déclamait sur la grandeur du peuple, l'égalité des pauvres et des riches, la chute des tyrans. La foule l'écoutait, méfiante.
—Citoyens! criait l'orateur en brandissant un couteau, citoyens, mourons pour la liberté! Trempons le glaive de Némésis dans le sang des tyrans! Vive la république!
—Qu'est-ce qu'il invente? lui répondirent des voix. Nous savons quelle liberté vous courtisez, traîtres, espions des Français! Au diable la république! Vive le duc! A mort le traître!
Lorsque l'orateur voulut expliquer sa pensée en citant des exemples classiques de Cicéron, Tacite et Tite-Live, on l'arracha de son banc, on le piétina:
—Voilà pour ta liberté, voilà pour ta république! Allons, frappez-le! Tu ne nous tromperas pas. Tu te souviendras de ce qu'il en coûte d'ameuter le peuple contre le duc légitime!
Sur la place d'Arengo, Léonard vit les flèches et les tourelles de la cathédrale, pareilles à des stalactites dans le double reflet bleu de la lune et rouge des incendies.
Devant le palais archiépiscopal, de la foule, qui ressemblait à un tas de corps amoncelés, s'élevaient des plaintes.
—Qu'est-ce? demanda l'artiste à un vieil ouvrier à visage effrayé, bon et triste.
—Qui sait? Ils ne le savent pas eux-mêmes. On dit que c'est un espion des Français, le vicaire Giacomo Crotto. On prétend qu'il a donné au peuple des aliments empoisonnés. Peut-être n'est-ce pas lui. Le premier qui tombe sous leurs mains, ils le battent. C'est terrible vraiment. Oh! Seigneur Jésus, aie pitié de nous!
De l'attroupement sortit le verrier Gorgolio qui agitait comme un trophée une tête ensanglantée piquée sur une longue perche.
Le gamin Farfaniccio courait derrière lui, sautait et hurlait en désignant la tête:
—Mort aux traîtres!
Le vieil ouvrier se signa et murmura:
—A furore populi libera nos, Domine! De la fureur du peuple, délivre-nous, Seigneur!
Du côté du palais retentirent les trompes, les roulements de tambour, le crépitement des arquebuses et les cris des soldats allant à l'assaut. Au même instant, des bastions du fort, un coup semblable au tonnerre secoua la ville. C'était la monstrueuse bombarde des français, «Margot la Folle», qui crachait ses boulets.
L'engin s'abattit sur une maison en feu. La flamme s'élança vers le ciel. La place s'illumina d'une lumière rouge qui ternit le clair de lune.
Les gens, comme des ombres, traînaient, couraient, s'agitaient, pénétrés d'effroi.
Léonard regardait ces fantômes humains.
Chaque fois qu'il se souvenait de sa découverte, dans la pourpre du feu, dans les cris de la foule, dans l'écho du tocsin, dans le crépitement des canons, il s'imaginait les calmes ondes des sons et de la lumière qui, se balançant majestueusement comme les rides de l'eau formées par la tombée d'une pierre, se dispersaient dans l'air, s'entrecroisaient sans se mêler, et gardaient pour point de repère leur point de départ. Et une grande joie emplissait son cœur à l'idée que les hommes ne pouvaient d'aucune façon rompre cette harmonie des infinies et invisibles ondes, qui planaient au-dessus de tout, telle la volonté unique du Créateur, la loi mécanique, la loi de la justesse—l'angle d'incidence égal à l'angle de la réflexion. Les paroles qu'il avait inscrites dans son journal et que si souvent il avait répétées, sonnaient à nouveau à ses oreilles: «O mirabile giustizia di te, Primo Motore! O miraculeuse est ta justice, Premier Moteur! Tu ne prives aucune force de l'ordre et de ses qualités. O divine nécessité, tu forces toutes les conséquences à découler par la voie la plus rapide de leur cause.»
Au milieu de la foule démente du peuple, dans le cœur de l'artiste régnait l'éternel calme de la contemplation, pareil au rayon immuable de la lune, dominant les lueurs d'incendie.
Le 4 février 1500, au matin, Ludovic le More entra dans Milan par la Porta Nuova.
La veille Léonard était parti à la villa Melzi à Vaprio.