VI

La comtesse Cecilia désigna Léonard et murmura quelques paroles à l'oreille du duc. Celui-ci appela auprès de lui l'artiste et le pria de prendre part à la discussion.

—Messer, insista la comtesse, soyez aimable, faites-le pour moi...

—Tu vois, les dames te prient, fit le duc. Ne joue pas à la modestie. Qu'est-ce que cela te coûte? Raconte-nous quelque chose de plus intéressant d'après tes observations sur la nature. Je sais que ton cerveau est toujours plein des plus superbes chimères...

—Monseigneur, épargnez-moi. Je serais heureux, madonna Cecilia, mais vraiment je ne puis, je ne sais...

Léonard ne se dérobait pas. En effet il n'aimait pas et ne savait pas parler devant un auditoire. Entre sa parole et sa pensée s'élevait toujours un obstacle. Il lui semblait que chaque mot exagérait ou n'exprimait pas, trahissait ou mentait. Inscrivant ses observations dans son journal, il corrigeait, raturait continuellement. Même dans la conversation, il balbutiait, s'embarrassait ne trouvant pas ses mots. Il appelait les orateurs et les littérateurs des «bavards» et des «barbouilleurs», et cependant, secrètement, il les enviait. La jolie tournure d'une phrase, parfois chez les gens les plus infimes, lui inspirait un dépit mêlé de naïve admiration: «Dire que Dieu fait cadeau d'un tel art!» pensait-il.

Mais plus Léonard se récusait, plus les dames insistaient.

—Messer, chantaient-elles en chœur, en l'entourant, s'il vous plaît! Nous vous supplions toutes. Racontez quelque chose... Racontez-nous quelque chose de gentil...

—Comment les hommes voleront, proposa la jeune Fiordeliza.

—Ou sur la magie, appuya Hermelina, la magie noire. C'est si curieux! La nécromancie: comment on fait sortir les morts de leur tombe...

—Madonna, je puis vous assurer que jamais je n'ai fait parler les morts...

—Cela ne fait rien: parlez alors d'autre chose. Seulement que ce soit effrayant et sans mathématique...

Léonard ne savait refuser rien à personne.

—Vraiment, je ne sais, madonna, murmura-t-il intimidé.

—Il consent! il consent! applaudit Hermelina. Messer Léonard va parler. Écoutez!

—Quoi? Qui? Hein? demandait le doyen de la Faculté théologique, dur d'oreille et faible d'esprit par suite de son grand âge.

—Léonard! lui cria son voisin, jeune licencié en médecine.

—On va parler de Leonardo Pisano, le mathématicien?

—Non, c'est Léonard de Vinci qui va parler lui-même.

—De Vinci? Un docteur ou un licencié?

—Ni l'un ni l'autre, pas même un bachelier, simplement l'artiste Léonard qui a peint la Sainte-Cène...

—Un peintre? Alors il traitera de la peinture...

—Non, des sciences naturelles.

—Mais, les artistes sont donc devenus maintenant des savants? Léonard? Je ne connais pas... Quels ouvrages a-t-il écrits?

—Aucun. Il ne publie pas.

—Il ne publie pas?

—Il paraît qu'il écrit de la main gauche, dit un autre voisin, avec des caractères spéciaux, afin qu'on ne puisse pas comprendre.

—Pour qu'on ne puisse comprendre? De la main gauche? Ce doit être vraiment drôle, messer. Probablement pour se distraire de ses travaux et amuser le duc et les belles dames?

—Nous allons voir.

—Il fallait le dire. Naturellement, ils doivent distraire les gens de cour. Et puis les artistes sont si drôles, ils savent amuser. Buffalmaco était, paraît-il, un vrai bouffon... Eh bien! écoutons ce que c'est que ce Léonard.

Il essuya ses lunettes pour mieux voir ce spectacle surprenant.

Léonard adressa un dernier regard suppliant au duc, qui souriait en fronçant les sourcils. La comtesse Cecilia le menaça du doigt.

—Ils se fâcheraient, peut-être, songea l'artiste. J'ai à demander de l'argent pour le bronze de mon Colosse. Eh! tant pis! Je vais leur parler de ce qui me passera par la tête—pourvu qu'ils me laissent tranquille.

Désespéré, mais résolu, il monta à la tribune et examina la savante assistance.

—Je dois prévenir Vos Excellences, commença-t-il balbutiant et rougissant comme un écolier—c'est pour moi tout à fait imprévu... simplement sur l'insistance du duc... Non, je veux dire... il me semble... en un mot... je vais vous entretenir des coquillages.

Il commença à parler des animaux aquatiques pétrifiés, des empreintes de plantes et de coraux, trouvés dans des cavernes, sur des montagnes, loin de la mer—témoins ultra-antiques des transformations subies par la terre—puisque là où se trouvent maintenant les plaines et les montagnes, il y avait deux océans. L'eau, moteur de la nature, son automédon, crée et détruit les montagnes. En s'approchant du milieu des mers, les bords grandissent et les mers intérieures se dessèchent peu à peu, ne formant plus que le lit d'une rivière se jetant dans l'Océan. Ainsi le Pô ayant desséché la Lombardie, en fera de même avec l'Adriatique. Le Nil ayant transformé la Méditerranée en plaines sablonneuses, semblables à celles de l'Egypte et de la Libye, aura son embouchure dans l'Océan en face de Gibraltar.

—Je suis convaincu, conclut Léonard, que l'étude des plantes et des animaux pétrifiés, si dédaignée jusqu'à présent par les savants, peut être le début d'une science nouvelle, concernant le passé et l'avenir de la terre.

Ses idées étaient si claires, si précises, si pleines de confiance dans la science—en dépit de sa modestie—si différentes des utopies pythagoriques de Paccioli et de la scolastique morte des docteurs, que lorsqu'il se tut, les visages exprimèrent la perplexité: Que faire? Le complimenter ou en rire? Était-ce une nouvelle science ou le bégaiement suffisant d'un ignorant?

—Nous souhaiterions vivement, mon cher Léonard, dit le duc avec le sourire indulgent d'une grande personne pour un enfant, nous souhaiterions vivement que ta prophétie s'accomplisse, que la mer Adriatique se dessèche et que les Vénitiens, nos ennemis, restent sur leurs lagunes comme des écrevisses sur un banc de sable!

Tout le monde rit complaisamment à cette boutade. La direction était donnée et les girouettes courtisanesques suivirent le vent. Le recteur de l'Université de Pavie, Gabriele Pirovano, vieillard à cheveux blancs, au visage majestueusement nul dit en reflétant dans son sourire plat la moquerie du duc:

—Les renseignements que vous nous avez communiqués, messer Leonardo, sont fort curieux. Mais je me permettrai de vous faire remarquer: n'est-il pas plus simple d'attribuer la provenance de ces coquillages, au jeu amusant, hasardeux et charmant, mais tout à fait innocent, de la nature sur lequel vous voulez baser une nouvelle science,—n'est-il pas plus simple, dis-je, d'expliquer la présence de ces coquillages par le déluge?

—Oui, oui, le déluge, répliqua Léonard, sans aucune timidité maintenant, avec une désinvolture qui parut à beaucoup extrêmement libre et arrogante même; je sais, tout le monde parle du déluge. Seulement cette explication ne vaut rien. Jugez vous-même: le niveau de l'eau au temps du déluge était de dix coudées plus élevé que les plus hautes montagnes. Conséquemment, les coquillages jetés par les vagues furieuses, devaient descendre, descendre absolument, messer Gabriele, directement du centre, et non pas sur le côté; au pied des montagnes et non pas dans des cavernes souterraines et de plus, en désordre, selon la fantaisie des vagues et non sur le même plan, non par couches successives, comme nous l'observons. Et remarquez—voilà ce qui est curieux!—les animaux qui vivent par bandes, tels les sèches et les huîtres, se retrouvent de même; et ceux qui vivent séparément se retrouvent séparés comme nous pouvons les voir aujourd'hui sur les bords de la mer. Moi-même, personnellement, plusieurs fois j'ai observé les dispositions de ces coquillages pétrifiés en Toscane, en Lombardie, dans le Piémont. Si vous me dites qu'ils ont été apportés non par les vagues du déluge, mais ont monté d'eux-mêmes petit à petit en suivant le flux, il me sera facile également de repousser cette assertion, car le coquillage est un animal aussi lent, si ce n'est davantage, que l'escargot. Il ne nage jamais, mais rampe seulement sur le sable et les pierres à l'aide des valves et le plus long chemin qu'il puisse parcourir ne dépasse pas quatre coudées. Comment voulez-vous, messer Gabriele, qu'en une période de quarante jours—durée du déluge, d'après Moïse—il ait pu franchir les deux cent cinquante milles qui séparent les cimes de Monferato de l'Adriatique? Seul peut l'affirmer celui qui, négligeant l'expérience et l'observation, juge la nature d'après les livres écrits par des bavards et n'a jamais eu la curiosité de contrôler par soi-même ce dont il parle.

Un silence gênant pesa sur l'assemblée. Tout le monde sentait la faiblesse de la réplique du recteur.

Enfin, l'astrologue de la cour, le favori du duc, messer Ambrogio da Rosati, comte Corticelli, proposa en s'appuyant sur Pline le Naturaliste, une autre explication: les objets pétrifiés, qui n'avaient «que l'aspect» d'animaux aquatiques, s'étaient formés dans les différentes couches de terre, sous l'action magique des étoiles.

Au mot «magique» un sourire soumis et ennuyé erra sur les lèvres de Léonard.

—Comment expliquerez-vous, messer Ambrogio, répliqua-t-il, que l'influence des mêmes étoiles, au même endroit, ait pu créer des animaux non seulement de diverses espèces, mais de différents âges, vu que j'ai découvert que, d'après la grandeur des coquilles, comme d'après les cornes des bœufs et des moutons, d'après le cœur des arbres, on pouvait exactement formuler en années et même en mois, la durée de leur existence? Comment expliquerez-vous que les unes soient entières, les autres brisées, les troisièmes emplies de sable, de limon, avec des pinces de crabes, des os et des dents de poissons, des éclats de pierre, arrondis par les vagues? Et les empreintes délicates des feuilles sur les rocs des montagnes les plus élevés? D'où tout cela vient-il? De l'influence des étoiles? Mais s'il faut raisonner ainsi, messer, je suppose que dans toute la nature il ne se trouvera pas une manifestation qui ne puisse s'expliquer par l'influence des étoiles et alors, hormis l'astrologie, toutes les sciences sont inutiles...

Le vieux docteur ès scolastique demanda la parole et lorsqu'on la lui eut accordée il observa que la discussion n'était pas régulière, car des deux l'un: ou la question des animaux déterrés appartenait à la science inférieure «mécanique» étrangère à la métaphysique et alors il est inutile d'en parler puisqu'on ne les avait pas réunis dans cette intention; ou bien la question se rapportait à la réelle, grande connaissance, la dialectique, et dans ce cas, il est nécessaire de discuter d'après les règles de la dialectique, en élevant les pensées à la hauteur de pure intellectualité.

—Je sais, dit Léonard avec une expression encore plus soumise et ennuyée, je sais à quoi vous faites allusion, messer. J'y ai beaucoup songé aussi. Seulement tout cela, ce n'est pas cela...

—Pas cela? sourit le vieillard fielleux. Alors, messer, éclairez-nous, soyez bon, apprenez-nous ce qui n'est pas cela à votre avis?

—Mais non... je n'ai pas visé... je vous assure... autre chose que les coquillages. Je pense que... en un mot, il n'y a pas de science inférieure et supérieure, il n'y en a qu'une seule, celle qui se base sur l'expérience.

—Sur l'expérience! Vraiment! Permettez-moi de vous demander, dans ce cas, la métaphysique d'Aristote, de Platon, de Plotin, de tous les antiques philosophes qui ont parlé de Dieu, de l'âme, de la substance, tout cela alors serait?...

—Oui, tout cela n'est pas la science, répliqua tranquillement Léonard. Je reconnais la grandeur des antiques, mais pas en cela. Pour la science ils ont suivi un chemin trompeur. Ils ont voulu connaître une science inaccessible et ils ont dédaigné l'autre. Ils se sont embrouillés eux-mêmes et ils ont embrouillé les autres pour plusieurs siècles. Car discutant de choses qu'ils ne pouvaient prouver, ils ne pouvaient tomber d'accord. Là où il n'y a pas d'arguments logiques—on les remplace par des cris. Celui qui sait n'a pas besoin de crier. La parole de la vérité est unique et quand elle a été prononcée, tout le monde doit se taire; si les cris continuent, c'est que la vérité n'existe pas. Est-ce qu'en mathématique on discute si trois et trois font six ou cinq? Si le total des angles dans le triangle est égal aux deux angles droits ou non? Est-ce qu'ici toute contradiction ne disparaît pas devant la vérité, de telle façon que ses servants peuvent en jouir en paix, ce qui n'arrive jamais dans les sciences prétendues sophistiques...

Il voulut ajouter quelque chose, mais après avoir regardé son adversaire, il se tut.

—Eh! mais! nous finirons par nous comprendre, messer Leonardo! dit le docteur ès scolastique en souriant encore plus venimeusement. Je le savais d'avance. Je ne saisis pas une seule chose, excusez le vieillard. Comment? Est-ce que toutes nos connaissances sur l'âme, sur Dieu, sur la vie d'outre-tombe, qui n'appartiennent pas à l'expérience, et qui ne peuvent être «prouvées», comme vous avez daigné le dire vous-même, mais affirmées par l'immuable témoignage de l'Écriture Sainte...

—Je ne dis pas cela, l'interrompit Léonard, en fronçant les sourcils, je laisse en dehors de la discussion les livres inspirés par Dieu, car ils sont la substance de la plus haute vérité...

On ne le laissa pas achever. L'agitation s'empara de l'assemblée. Les uns criaient, les autres riaient, les troisièmes se levant tournaient vers lui des visages furieux, les quatrièmes, enfin, haussaient dédaigneusement les épaules.

—Assez! assez!...—Permettez-moi de répondre, messer,...—Qu'y a-t-il à répliquer à cela!... C'est une ineptie!...—Je demande la parole...—Platon et Aristote!... Tout cela ne vaut pas un œuf pourri... Comment permet-on?...—Les vérités de notre très sainte mère l'Église... C'est une hérésie!... Une impiété!...

Léonard se taisait. Son visage était calme et triste. Il voyait sa solitude parmi tous ces gens qui se croyaient les serviteurs de la science, il voyait le précipice infranchissable qui le séparait d'eux et sentait croître son dépit, non pas contre ses adversaires, mais contre soi-même, de n'avoir pas su éviter la discussion, de s'être laissé tenter encore une fois, en dépit de ses nombreuses épreuves, par le naïf espoir qu'il suffirait de montrer aux gens la vérité pour qu'ils l'admettent.

Le duc, les seigneurs et les dames, qui depuis longtemps ne comprenaient rien, suivaient néanmoins la discussion avec un vif plaisir.

—Bravo! se réjouissait Ludovic le More, en se frottant les mains. C'est un véritable combat! Regardez, madonna Cecilia, ils vont se battre de suite! Tenez, le petit vieux ne tient plus dans sa peau, il tremble, il serre des poings, il enlève son bonnet! Et le petit brun, derrière lui... il écume! Et pourquoi? Pour des coquillages pétrifiés. Quels gens étonnants que ces savants! Et notre Léonard, hein? lui qui jouait la timidité...

Et tous se prirent à rire, admirant le duel des savants, comme un combat de coqs.

—Allons, je vais sauver mon Léonard, dit le duc, sans cela les bonnets rouges l'assommeront...

Il pénétra dans les rangs des adversaires furieux, et ils se turent aussitôt, s'écartèrent devant lui, comme des vagues qui s'apaisent sous l'action de l'huile. Il suffisait d'un sourire du duc pour réconcilier la métaphysique et les sciences naturelles.

Invitant ses hôtes à souper, il ajouta aimablement:

—Eh bien signori! vous avez discuté, vous vous êtes échauffés, c'est suffisant! Il faut réparer vos forces. Je vous prie. Je suppose que mes animaux cuits de l'Adriatique—heureusement pas encore desséchée!—exciteront moins de discussions que les animaux pétrifiés de messer Leonardo.