VII

L'été vint. Dans la ville régnait la fièvre putride des Marais Pontins—«la malaria». Pas un jour ne se passait sans que mourût un des familiers du pape.

Au début d'août, Alexandre VI parut inquiet et triste. Ce n'était pas la crainte de la mort qui le rendait ainsi, mais un ennui ancien qui le rongeait, l'ennui de madonna Lucrezia. Déjà auparavant, il éprouvait des accès semblables de désirs violents, aveugles et sourds, touchant à la folie et dont il avait peur lui-même: il lui semblait que s'il ne les satisfaisait pas sur-le-champ, ils l'étoufferaient.

Il écrivit à Lucrezia, la suppliant de venir, ne fût-ce que pour quelques jours, espérant ensuite la retenir de force. Elle répondit que son mari s'y opposait. Le vieux Borgia n'aurait reculé devant aucune scélératesse pour anéantir ce détesté gendre, comme il l'avait déjà fait pour les autres époux de Lucrezia. Mais on ne pouvait impunément plaisanter avec le duc de Ferrare: il possédait la meilleure artillerie d'Italie.

Le 5 août, le pape se rendit à la villa du cardinal Adrieni. Au souper, en dépit des avertissements des médecins, il mangea ses plats favoris, très épicés, but du lourd vin de Sicile et longuement se promena à la fraîcheur traîtresse des soirs romains.

Le lendemain matin il se sentit indisposé. Plus tard, on raconta que s'étant approché de la croisée ouverte, il avait vu à la fois deux enterrements: celui d'un de ses camériers et celui de messer Guillielmo Raymondo. Les deux morts étaient de forte corpulence.

—Les temps sont dangereux pour nous autres obèses, aurait murmuré le pape.

Et au même instant une tourterelle entra par la fenêtre, se buta contre le mur et tomba étourdie aux pieds de Sa Sainteté.

—Mauvais augure! Mauvais augure! murmura Alexandre pâlissant.

Et tout de suite s'éloignant, il se coucha.

La nuit il fut pris de vomissements.

Les médecins étaient d'avis différents: les uns parlaient de fièvre tertiaire, les autres d'épanchement de bile, les troisièmes de congestion. Dans la ville on disait ouvertement que le pape avait été empoisonné.

D'heure en heure, le pape perdait des forces. Le 16 août, on décida en dernier ressort d'essayer le remède de pierres précieuses pilées. Le malade s'en trouva plus mal. Une nuit, sortant de son assoupissement, il fouilla sous la chemise sur sa poitrine. Depuis de longues années, Alexandre VI portait sur soi un médaillon d'or contenant des parcelles du sang et du corps du Christ. Les astrologues lui avaient prédit qu'il ne mourrait pas tant qu'il porterait ce médaillon. L'avait-il perdu lui-même ou quelqu'un de ses familiers, désirant sa mort, le lui avait-il volé? On ne le sut jamais.

Apprenant qu'on ne retrouvait pas cette précieuse relique, il ferma les yeux avec résignation et dit:

—C'est fini. Cela veut dire que je mourrai.

Le 17 août, sentant sa faiblesse augmenter encore, il ordonna qu'on le laissât seul avec son médecin favori, l'évêque de Vanosa, et lui rappela le remède imaginé par un israélite, médecin d'Innocent VIII—la transfusion du sang de trois enfants, dans les veines du pape moribond.

—Votre Sainteté, répondit l'évêque, sait quel a été le résultat de l'expérience?

—Oui... oui... Mais elle n'a pas réussi peut-être parce que les enfants avaient de sept à huit ans, tandis qu'il faut des enfants à la mamelle...

L'évêque ne répondit pas. Le regard du malade s'éteignait. Il délirait déjà:

—Oui, oui... les plus petits... très blancs... Leur sang est pur et rouge... J'aime les enfants. Ne les tourmentez pas. Sinite parvulos ad me venire. Ne défendez pas aux petits de venir à moi...

L'imperturbable évêque de Vanosa frissonna en entendant ce délire s'échapper des lèvres du représentant du Christ. D'un mouvement uniforme, éperdu, comme un noyé qui se débat, le pape tâtonnait, fouillait, espérant retrouver sur sa poitrine le précieux médaillon. Durant sa maladie, pas une fois il ne parla de ses enfants. Apprenant que César était mourant aussi, il resta indifférent. Lorsqu'on lui demanda s'il désirait exprimer ses dernières volontés à son fils ou à sa fille, il se détourna sans répondre, comme si pour lui déjà n'existaient plus ceux que toute sa vie il avait aimés d'un amour exclusif.

Le vendredi 18 août, il se confessa à l'évêque de Carinola, Piero Gamboa, et communia.

A la tombée du jour on lui lut la prière des agonisants. A plusieurs reprises le moribond voulut dire quelque chose, fit un geste de la main. Le cardinal Illerda se pencha au-dessus de lui et devina plus qu'il n'entendit:

—Plus vite... Plus vite... Une prière à ma Défenderesse!

Bien que ce ne fût pas selon les rites de l'Église de dire cette prière près d'un agonisant, Illerda exécuta la dernière volonté de son ami et récita le Stabat Mater dolorosa.

Un inexprimable sentiment brilla dans les yeux d'Alexandre VI. On eût dit qu'il voyait devant soi sa protectrice. En un dernier effort il tendit les bras, se redressa en murmurant:

—Ne m'abandonne pas, ô Très Sainte Vierge!

Puis il retomba sur ses oreillers. Il était mort.