VII
Cette année-là, l'hiver fut dur; le passage des glaçons avait brisé les ponts de la Loire; des gens mouraient gelés sur les routes; les loups venaient rôder jusque sous les fenêtres du château de Cloux: on ne pouvait sortir le soir sans armes; les oiseaux tombaient engourdis par le froid.
Un matin, Francesco trouva sur le perron dans la neige, une hirondelle à demi gelée; il l'apporta au maître qui la ranima de son souffle et lui installa un nid derrière la haute cheminée, pour lui rendre la liberté au printemps.
Il n'essayait plus de travailler et avait caché dans un coin de l'atelier le Saint Jean inachevé, les dessins, les pinceaux et les couleurs. Les journées s'écoulaient vides. Parfois, le notaire, maître Guillaume, venait rendre visite à Léonard, parlait des récoltes, de la cherté du sel, ou expliquait à la cuisinière Mathurine à quoi on distinguait un lapereau d'un vieux lapin. De même venait souvent un moine franciscain, le frère Guillielmo, originaire d'Italie, mais depuis de longues années établi à Amboise—vieillard simple, gai et aimable; il avait le don de conter admirablement les nouvelles florentines les plus lestes. Léonard riait à ces récits d'aussi bon cœur que le narrateur.
Durant les interminables soirées d'hiver, ils jouaient aux échecs, aux cartes et aux jonchets.
Lorsque les hôtes avaient regagné leur logis, Léonard pendant des heures marchait de long en large, jetant de temps à autre un regard sur le mécanicien Zoroastro da Peretola. Maintenant, plus que jamais, cet infirme représentait pour lui le remords vivant, l'ironie de l'effort de toute sa vie: les ailes humaines. Assis dans un coin, les jambes repliées, il rabotait des planchettes ou taillait des toupies; ou encore, les yeux mi-clos, avec un sourire béat, agitait ses bras comme des ailes et marmonnait sa triste chanson.
Enfin, la nuit tombait tout à fait. Un grand silence régnait dans la maison; la tempête hurlait dehors, les hurlements des loups y répondaient. Francesco allumait un grand feu et Léonard s'asseyait devant.
Melzi jouait fort bien du luth et possédait une jolie voix. Pour dissiper les idées sombres du maître, il faisait parfois de la musique. Un jour il chanta la vieille romance de Laurent de Médicis, infiniment heureuse et triste mélodie que Léonard aimait parce qu'elle lui rappelait sa jeunesse:
Quant'è bella giovinezza,
Che se fugge tuttavia,
Chi vuol esser lieto, sia:
Di doman no c'è certezza.
Le maître écoutait, la tête inclinée: il se souvenait de la nuit d'été, des ombres noires, du clair de lune dans la rue déserte, du son des mandolines devant la loggia de marbre, qui accompagnaient cette même romance—et ses méditations au sujet de la Joconde.
Le dernier son se mourait tremblant. Francesco assis aux pieds du maître, leva sur lui les yeux et vit que des larmes roulaient le long des joues ridées de Léonard. Souvent, en relisant son journal, Léonard y notait ses nouvelles pensées sur le sujet qui l'intéressait—la mort.
«Maintenant, tu vois que tes espoirs et tes désirs vont retourner à leur patrie; l'homme attend toujours un nouveau printemps, un nouvel été, croyant que ce qu'il désire arrivera. Mais ce désir n'est autre chose qu'une manifestation de la nature; l'âme des éléments, prisonnière dans l'âme humaine, n'aspire qu'à s'échapper du corps pour retourner à Celui qui l'y a enfermée.
»Dans la nature il n'y a rien d'autre que la force et le mouvement; la force est la volonté du bonheur.
»Une partie souhaite toujours s'unir à l'entier pour échapper à l'imperfection; l'âme désire toujours être dans un corps, parce que sans les organes elle ne peut agir, ni sentir.
»Comme une journée bien employée procure un bon sommeil; une vie bien vécue donne une douce mort.
»Quand je croyais que j'apprenais à vivre—j'apprenais seulement à mourir.»