VII
Dans les derniers jours de mars, des nouvelles inquiétantes parvinrent à la villa Melzi. L'armée de Louis XII, sous le commandement du sire de La Trémoïlle, avait de nouveau traversé les Alpes. Ludovic le More, qui craignait une trahison chez ses soldats, refusait la bataille, et, poursuivi par de sombres pressentiments, devenait plus peureux qu'une femme. Ces rumeurs de guerre et de politique parvenaient comme un faible écho à la villa de Vaprio.
Sans songer ni au roi de France, ni au duc, Léonard et Francesco rôdaient dans les bois; parfois même ils escaladaient les montagnes escarpées. Là, Léonard louait des ouvriers et faisait faire des fouilles pour rechercher les coquillages, les poissons et les plantes fossiles.
Une fois qu'ils revenaient de leur promenade, ils s'assirent sous un vieux tilleul, au-dessus d'un précipice. Dans les derniers rayons du soleil couchant, ressortaient pimpantes les maisons blanches de Bergamo. Les cimes des Alpes étincelaient. Tout était clair. Seulement dans le lointain, entre Trevilio et Briniano, montait un petit nuage de fumée.
—Qu'est-ce? demanda Francesco.
—Je ne sais pas, dit Léonard. Peut-être une bataille. Tiens, vois-tu les feux? On dirait un tir de canons. Peut-être est-ce un combat entre les Français et les nôtres?
Les derniers temps ces escarmouches se répétaient fréquemment dans la plaine lombarde.
Durant quelques minutes, silencieusement, ils contemplèrent le nuage. Puis ils se prirent à examiner le résultat des dernières fouilles. Le maître prit dans ses mains un os très long, tranchant et effilé comme une aiguille, probablement une arête de poisson antédiluvien.
—Combien de peuples, murmura Léonard pensif avec un doux sourire, combien de rois ont disparu depuis que ce poisson s'est endormi sous ces roches! Que de milliers d'années ont passé sur le monde, quelles transformations s'y sont opérées, tandis qu'il restait dans sa cachette, peu à peu effrité par le temps!
Il étendit la main vers la plaine.
—Tout ce que tu vois ici, Francesco, était jadis le fond d'un océan qui couvrait une partie de l'Europe, de l'Afrique et de l'Asie. Les cimes des Apennins étaient des îles et là où planent maintenant les oiseaux, nageaient des poissons.
Ils regardèrent le nuage lointain criblé de petits feux, si minuscule, si rose sous le soleil couchant, qu'il était difficile de croire qu'un combat avait lieu, que des hommes s'entretuaient.
Une bande d'oiseaux zébra le ciel. Tout en les suivant du regard, Francesco cherchait à s'imaginer les poissons nageant jadis dans l'immense océan, aussi profond, aussi étranger aux gens, que le ciel.
Ils se taisaient. Mais à cet instant tous deux ressentaient la même chose: «N'était-il pas indifférent qui vaincrait, les Français les Lombards, ou les Lombards les Français, le roi ou le duc? La patrie, la politique, la gloire, la guerre, la chute des empires, les révoltes des peuples, tout ce qui paraît aux hommes grandiose et terrible, ne ressemblait donc pas à ce petit nuage de fumée perdu dans la lumière douce du crépuscule, parmi l'éternelle clarté de la nature?»