VIII
La première œuvre de Léonard fut un carton pour une tenture tissée en Flandre, un cadeau des citoyens de Florence au roi de Portugal. Le dessin représentait Adam et Ève.
Le palmier du Paradis était si merveilleux d'exactitude que, d'après un témoin, «la raison était confondue à la pensée qu'un homme pût avoir une patience semblable». Du serpent Satan aux traits efféminés émanait un charme tentateur et il semblait qu'on l'entendit dire:
«Non, vous ne mourrez pas, mais Dieu sait que le jour où vous goûterez au fruit défendu, vos yeux se dessilleront et vous serez des dieux, connaissant le bien et le mal.»
Et la femme tendait la main vers l'arbre de la Science avec ce sourire d'audacieuse curiosité avec lequel saint Thomas, de Verrochio, plongeait ses doigts dans les plaies du Christ.
Une fois, ser Pierro, voulant faire plaisir à un voisin de Vinci qui l'invitait à la pêche et à la chasse, demanda à Léonard de peindre un sujet quelconque sur une rondelle de bois, une «rotella», qu'on employait dans la décoration extérieure des maisons.
L'artiste imagina de représenter un monstre, inspirant pour le moins autant d'horreur que la tête de Méduse.
Dans une chambre où personne ne pénétrait, sauf lui, il amassa des lézards, des serpents, des grillons, des araignées, des cloportes, des phalènes, des scorpions, des chauves-souris et autres animaux monstrueux. Choisissant, réunissant, grossissant différentes parties de leurs corps, il combina un monstre surnaturel, inexistant et réel pourtant, progressivement forma ce qui n'est pas de ce qui est avec la même clarté, qu'Euclide ou Pythagore déduisaient une formule géométrique d'une autre.
On voyait l'animal sortir en rampant d'une fente de rocher, et il semblait qu'on entendît bruire sur la terre son ventre annelé, noir, brillant et gluant. La gueule ouverte crachait une haleine empestée, les yeux des flammes et les naseaux de la fumée. Mais le plus surprenant était que l'horreur de ce monstre captivait et attirait à l'égal de la beauté.
Léonard passa des jours et des nuits dans cette chambre close, où l'atmosphère infectée par la décomposition des reptiles morts, était presque irrespirable. Mais, excessivement délicat d'ordinaire, en ce moment il ne s'en apercevait même pas.
Enfin il annonça à son père que la rondelle était prête et qu'il pouvait la prendre. Lorsque ser Pierro vint, Léonard le pria d'attendre dans une autre pièce et, retournant dans l'atelier, il posa le tableau sur un chevalet, l'entoura d'étoffe noire, poussa les volets de façon qu'un seul rayon tombât sur la «rotella» et appela son père. Celui-ci entra, regarda, poussa un cri et recula. Il lui semblait qu'il voyait devant lui un monstre vivant. Après avoir suivi sur son visage, d'un regard scrutateur, le changement de l'expression de peur en celle d'admiration, l'artiste dit, avec un sourire:
—Le tableau atteint son but, produit l'impression que je désirais. Prenez-le, il est à vous.
En 1481, Léonard reçut des moines de San Donato, à Scopetto, la commande d'un tableau pour le maître-autel: l'Adoration des Mages.
Dans l'esquisse qu'il en fit, il fit preuve d'une connaissance de l'anatomie et de l'expression des sentiments humains dans les mouvements du corps, telles qu'on ne les avait jamais vues chez aucun maître jusqu'à lui.
Il n'acheva pourtant pas ce tableau, comme plus tard il ne devait achever aucune de ses œuvres. A la poursuite de la perfection insaisissable, il se créait des difficultés que le pinceau ne pouvait vaincre. Selon les paroles de Pétrarque, «la trop grande force du désir en empêchait la réalisation».
La seconde femme de ser Pierro, madonna Francesca, mourut toute jeune. Il se maria une troisième fois avec Margareta, fille de ser Francesco di Jacopo di Gullelmo qui lui apporta en dot 365 florins. La belle-mère ne sympathisa pas avec Léonard, surtout après la naissance de ses deux fils, Antonio et Juliano.
Léonard était dépensier. Ser Pierro, bien que chichement, lui venait en aide. Monna Margareta accusa son mari de distraire le bien de ses enfants légitimes pour le donner à un «bâtard élevé par une chèvre de sorcière».
Parmi ses camarades à l'atelier de Verrochio il avait aussi des ennemis. L'un d'eux, se fondant sur la grande amitié existant entre le maître et l'élève, en un rapport anonyme, les accusa de sodomie. La calomnie avait un semblant de vérité en ce que, Léonard étant le plus bel adolescent de Florence, fuyait la société des femmes. «Tout son être reflétait un tel rayonnement de beauté, disait un de ses contemporains, que l'âme la plus triste se réjouissait à sa vue.»
Cette même année il abandonna l'atelier de Verrochio et s'installa seul, chez lui. Alors déjà on parlait de ses «opinions hérétiques» et de son «impiété». Le séjour à Florence devenait pour Léonard de plus en plus pénible. Ser Pierro procura à son fils une commande avantageuse de Lorenzo Medicis. Mais Léonard ne sut pas lui plaire. De ceux qui l'approchaient, Lorenzo exigeait avant tout une adoration de cour. Il n'aimait pas les gens hardis, originaux et libres. L'ennui de l'inaction s'empara de Léonard. Il entra même en pourparlers secrets par l'intermédiaire de l'ambassadeur d'Égypte, Caït Bey, avec le «diodorio» de Syrie afin d'entrer à son service au titre de principal constructeur, quoique sachant que pour cela, il devait se convertir au mahométisme.
Pour fuir Florence peu lui importait le pays où il devrait vivre. Il sentait qu'en ne la quittant pas, il serait perdu. Le hasard le sauva. Il inventa un luth multicorde en argent qui avait la forme d'une tête de cheval. Le son et l'aspect de cet instrument plurent à Lorenzo le Magnifique. Il proposa à l'inventeur de se rendre à Milan pour en faire don au duc de Lombardie, Ludovic le More.
En 1482, âgé de trente ans, Léonard quitta Florence et se rendit à Milan, non en qualité d'artiste peintre et de savant, mais seulement comme «musicien de cour», senatore di lira. Avant son départ, il écrivait au duc Sforza:
«Ayant, très illustre seigneur, vu et étudié les expériences de tous ceux qui se donnent pour maîtres dans l'art d'inventer des instruments de guerre et ayant trouvé que leurs instruments ne diffèrent aucunement de ceux qui sont en commun usage, je m'efforcerai, sans vouloir faire injure à personne, de faire connaître à Votre Excellence, certains secrets qui me sont propres, brièvement énumérés ci-dessous:
«1. J'ai un procédé pour construire des ponts très légers, très faciles à transporter, grâce auxquels l'ennemi peut être poursuivi et mis en fuite; d'autres encore plus solides, qui résistent au feu et à l'assaut et sont aisés à poser et à enlever. Je connais également le moyen de brûler et de détruire ceux de l'ennemi.
»2. Dans le cas d'investissement d'une place, je sais comment chasser l'eau des fossés et faire diverses échelles d'escalade et autres instruments similaires.
»3. Item. Si par suite de la hauteur ou de la force d'une position, la place ne peut être bombardée, j'ai un moyen de miner toute forteresse dont les fondations ne sont pas en pierres.
»4. Je puis aussi faire une sorte de canon facile à transporter, qui lance des matières inflammables, causant grand dommage à l'ennemi et aussi grande terreur par la fumée.
»5. Item. Au moyen de passages souterrains étroits et tortueux, faits sans bruit, je puis faire une route pour passer sous les fossés ou sous un fleuve.
»6. Item. Je puis construire des voitures couvertes, sûres et indestructibles, portant de l'artillerie qui, entrant dans les rangs ennemis, brisera les troupes les plus solides et que l'infanterie peut suivre sans obstacles.
»7. Je puis construire des canons, mortiers, engins à feu, de forme utile et belle et différents de ceux en usage.
»8. Où l'usage du canon est impraticable je puis le remplacer par des catapultes et engins pour lancer des traits d'admirable efficacité et jusqu'ici inconnus; bref, quel que soit le cas, je puis imaginer des moyens infinis d'attaque.
»9. Et si le combat doit être livré sur mer, j'ai de nombreux engins de la plus grande puissance à la fois pour l'attaque et la défense; vaisseaux qui résistent au feu le plus rude, poudres ou vapeurs.
»10. En temps de paix, je crois que je puis égaler n'importe qui en architecture et en construisant des monuments privés ou publics et en conduisant de l'eau d'un endroit à un autre.
»Je puis exécuter de la sculpture en marbre, bronze, terre cuite; en peinture je puis faire ce que fait un autre, quel qu'il puisse être. En outre, je m'engagerais à exécuter le cheval de bronze en la mémoire éternelle de votre père et de la très illustre maison de Sforza et si quelqu'une des choses ci-dessus mentionnées vous paraissait impossible ou impraticable, je vous offre d'en faire l'essai dans votre parc ou en toute autre place qui plaira à Votre Excellence, à laquelle je me recommande en toute humilité.
LÉONARD DE VINCI.
Lorsque au-dessus de la verte plaine lombarde il aperçut les cimes neigeuses des Alpes, il sentit que pour lui commençait une vie nouvelle et que cette terre étrangère serait pour lui la patrie.