X
A l'un des derniers tournants du sentier, il sentit que quelqu'un le saisissait par ses vêtements; et se retournant il aperçut son élève Giovanni Beltraffio. Fermant les yeux, baissant la tête, retenant de la main son béret, Giovanni luttait contre le vent. Depuis longtemps il criait et appelait le maître, mais le vent emportait sa voix. Lorsque Léonard se retourna, ses longs cheveux hérissés, sa longue barbe rejetée sur les épaules, avec une expression d'invincible volonté et d'inflexible pensée dans les yeux, les profondes rides de son front et les sourcils sévèrement froncés—son visage parut si étrange et terrible à son élève, que celui-ci le reconnut à peine. Les larges plis de son manteau rouge foncé, tiraillés par le vent, ressemblaient aux ailes d'un énorme oiseau.
—A peine arrivé de Florence, criait Giovanni de toutes ses forces, mais dans la fureur du vent son cri n'était qu'un murmure et on ne distinguait que des mots hachés: «une lettre... importante... ordonné de remettre... immédiatement...»
Léonard comprit que ce devait être la lettre de César Borgia. Giovanni la lui tendit et l'artiste reconnut l'écriture de messer Agapito, le secrétaire du duc.
—Descends, cria-t-il en voyant le visage de Giovanni bleui par le froid. Je viens tout de suite...
Beltraffio se cramponnant aux branches, glissant, buttant, courbé et rétréci, commença à descendre, si petit, si faible, qu'il semblait que la tempête, en le saisissant, l'enlèverait dans la prairie.
Léonard le regardait, et l'aspect piteux de l'élève rappela au maître sa propre faiblesse—la malédiction de l'impuissance pesant sur toute sa vie—l'infinie suite d'insuccès, la stupide perte du Colosse, de la Cène, la chute du mécanicien Astro, le malheur de tous ceux qui l'aimaient, la haine de Cesare, la maladie de Giovanni, la peur superstitieuse dans les regards de la petite Maïa et l'éternelle et terrible solitude.
—Des ailes! pensa-t-il. Est-ce que cela aussi doit périr comme le reste?
Les paroles prononcées par Astro dans son délire revinrent à sa mémoire—la réponse du Christ à celui qui le tentait par la terreur de l'abîme et la joie du vol: «Ne tente pas ton Seigneur Dieu!»
Il leva la tête; serra les lèvres encore plus sévèrement, fronça les sourcils et de nouveau monta, vainqueur du vent et de la montagne.
Le sentier avait disparu. Il marchait maintenant au hasard sur la roche nue, où peut-être personne avant lui n'avait posé le pied.
Encore un effort, encore un pas,—et il s'arrêta au bord du précipice. On ne pouvait aller plus loin, on ne pouvait que voler. Le rocher était tranché, s'arrêtait devant un horizon sans limites.
Le vent transformé en ouragan hurlait et sifflait dans les oreilles, comme si d'invisibles, rapides et méchants oiseaux fuyaient par troupeaux en battant l'air de leurs ailes gigantesques.
Léonard s'inclina, contempla l'abîme et tout à coup de nouveau, avec une force inconnue, le sentiment de la nécessité naturelle, indispensable, du vol humain s'empara de lui.
—Les ailes existeront! murmura-t-il. Sinon par moi, par un autre. Mais l'homme volera. Les hommes ailés seront des dieux!
Et il se figura le roi des airs, vainqueur de toutes les limites et de toutes les pesanteurs, fils de l'homme, dans toute sa gloire et toute sa force, grand cygne aux ailes énormes, blanches, scintillantes comme de la neige dans l'azur du ciel.
Et dans son cœur flamba une joie proche de la terreur.