XII

Le 30 décembre, à l'aube, le gros de l'armée de Valentino, environ dix mille hommes d'infanterie, deux mille cavaliers, sortit de Fano et disposa son camp sur la route de Sinigaglia au bord de la petite rivière Metaura, en attendant le duc qui ne devait se mettre en campagne que le lendemain, 31 décembre, jour fixé par l'astrologue Valguglio.

Ayant signé la paix avec César, les princes conspirateurs devaient entreprendre avec lui le siège de Sinigaglia.

La ville se rendit, mais le héraut de la place déclara qu'il n'ouvrirait les portes qu'au duc lui-même. Ses anciens ennemis, maintenant ses alliés, à la dernière minute, présageant quelque chose de louche, se dérobaient à l'entrevue; mais César les trompa une fois encore et les calma en les comblant d'amitiés: «Telle une sirène captivant sa victime par son chant langoureux», comme s'exprima plus tard Machiavel.

Possédé de curiosité, Nicolas ne voulut pas attendre Léonard et suivit le duc. Quelques heures après, l'artiste partit seul.

La route s'étendait vers le sud, et de Pesaro, longeait le bord de la mer. A droite s'élevaient des montagnes qui laissaient à peine la largeur nécessaire au chemin. La journée était grise et calme. La mer également grise était unie comme le ciel. Les croassements des corbeaux annonçaient le dégel.

Bientôt apparurent les tours de brique rouge foncé de Sinigaglia.

La ville, encaissée entre la mer et les montagnes, se trouvait à un mille de la mer. Après avoir atteint la petite rivière Miza, la route tournait brusquement à gauche. Là s'élevait un pont et les portes de la ville lui faisaient face. Devant ces portes, une petite place avec des maisons basses, presque toutes des dépôts de marchands vénitiens.

A cette époque, Sinigaglia était un important marché à demi asiatique, où les commerçants italiens échangeaient leurs marchandises avec les Turcs, les Arméniens, les Grecs, les Perses et les Slaves de la mer Noire. Mais maintenant, les rues si animées d'ordinaire étaient désertes. Léonard n'y rencontra que des soldats. Les vitres brisées, les portes défoncées, attestaient partout le pillage. Une odeur de brûlé planait sur la ville. Des maisons achevaient de se consumer, aux anneaux d'attache se balançaient des pendus.

Le crépuscule tombait lorsque, sur la place principale, entre le palais ducal et la sombre «Rocca» de Sinigaglia, au milieu de ses troupes, à la lueur des torches, Léonard aperçut César.

Il faisait exécuter les soldats coupables de pillage. Messer Agapito lisait les condamnations. Sur un signe de César, on emmena les coupables vers la potence.

Au moment où Léonard cherchait un visage ami parmi les seigneurs de la cour afin de se renseigner sur ce qui s'était passé, il vit le secrétaire de Florence.

—Vous savez?... On vous a dit?... lui demanda Nicolas.

—Non, je ne sais rien et je suis content de vous voir. Racontez-moi.

Machiavel l'emmena dans une ruelle, puis dans un endroit désert près de la mer où dans une masure, chez la veuve d'un matelot, après de longues recherches il avait pu enfin trouver deux chambres, une pour lui, l'autre pour Léonard.

Silencieusement et vite Nicolas alluma une chandelle, sortit une bouteille de vin de l'armoire, ranima le feu dans l'âtre et s'assit devant son interlocuteur en fixant sur lui un regard fiévreux:

—Ainsi vous ne savez pas encore? dit-il triomphalement. Écoutez. Le fait est extraordinaire et mémorable! César s'est vengé de ses ennemis. Les conspirateurs sont arrêtés. Oliverotto, Orsini et Vitelli attendent leur arrêt de mort.

Il se renversa contre le dossier du siège et regarda Léonard, jouissant de sa surprise. Puis, faisant un effort pour paraître calme, impartial, comme un historien exposant des événements antiques, comme un savant décrivant les manifestations de la nature—il commença le récit du «piège de Sinigaglia».

Arrivé de bonne heure au camp, César envoya comme avant-garde deux cents cavaliers, fit avancer l'infanterie et la suivit immédiatement avec le reste de la cavalerie. Il savait que les alliés viendraient au-devant de lui et que leurs troupes étaient dispersées dans les forts avoisinants afin de laisser la place aux nouveaux régiments. En approchant des portes de Sinigaglia, là où la route tournait à gauche en longeant les berges de la Miza, il ordonna à la cavalerie de s'arrêter et la disposa sur deux rangées: l'une, dos à la rivière, l'autre, dos au champ, laissant entre elles un passage pour l'infanterie qui, sans arrêt, traversa le pont et pénétra dans Sinigaglia.

Les alliés, Oliverotto, Vitelli, Gravina et Paolo Orsini, vinrent à la rencontre de César montés sur des mules et accompagnés de nombreux cavaliers.

Comme s'il pressentait sa perte, Vitelli était si triste que tous ceux qui connaissaient sa chance et sa bravoure s'en étonnaient. Plus tard on sut même qu'avant de partir pour Sinigaglia, il avait fait ses adieux à tous ses parents et à ses intimes, comme s'il avait prévu qu'il allait à la mort.

Les alliés mirent pied à terre, enlevèrent leurs bérets et présentèrent leurs hommages au duc. Celui-ci descendit également de son cheval, et tendit d'abord la main à chacun d'eux, puis il les embrassa en les nommant «chers frères».

A ce moment les chefs d'armée de César, comme il en avait été convenu à l'avance, entourèrent Orsini et Vitelli, de façon telle que chacun d'eux se trouva entre deux familiers du duc. Celui-ci, remarquant l'absence d'Oliverotto, fit un signe à son capitaine, don Miguel Corello, qui partit à sa recherche et le trouva à Borgo.

Oliverotto se joignit au cortège et tous ensemble, discutant amicalement de questions militaires, se dirigèrent vers le palais qui faisait face à la citadelle.

Dans le vestibule, les alliés voulurent prendre congé, mais le duc, toujours avec son amabilité séduisante, les retint et les invita à pénétrer avec lui.

A peine eurent-ils franchi le seuil de la salle, que la porte se referma, huit hommes armés se précipitèrent sur les quatre conjurés, les désarmèrent et les ligotèrent. La consternation des malheureux fut telle qu'ils n'opposèrent même pas de résistance.

Le bruit courait que le duc avait l'intention de se débarrasser de ses ennemis la nuit même, en les faisant égorger dans les oubliettes du château.

—O messer Leonardo, conclut Machiavel, si vous aviez vu comme il les embrassait. Un regard, un geste, pouvaient le trahir. Mais il avait sur son visage et dans sa voix une telle sincérité que, croirez-vous? jusqu'à la dernière minute je ne soupçonnai rien, j'aurais donné ma main à couper que ce n'était pas une feinte. Je considère que de toutes les trahisons qui se sont accomplies depuis que la politique existe, celle-là est la plus belle!

Léonard sourit.

—Certes, dit-il, on ne peut refuser au duc la bravoure et la ruse, mais j'avoue tout de même, Nicolas, je suis si peu versé dans la politique, que je ne comprends pas ce qui spécialement provoque votre admiration dans ce guet-apens?

—Guet-apens? l'arrêta Machiavel. Quand il s'agit, messer, de sauver la patrie, il ne peut être question de guet-apens, ni de fidélité, de bien et de mal, de charité et de cruauté, tous les moyens sont bons, pourvu que le but soit atteint.

—Où voyez-vous qu'il s'agît de sauver la patrie, Nicolas? Il me semble que le duc pensait uniquement à ses propres intérêts...

—Comment? Et vous, vous ne comprenez pas? Mais c'est clair comme le jour! César est le futur unificateur et empereur de l'Italie. Ne le voyez-vous pas? Il a fallu que l'Italie subisse toutes les misères que peut seulement endurer un peuple, pour que surgisse un nouveau héros, sauveur de la patrie. Et quoique parfois elle eût eu des lueurs d'espoir par des gens qui semblaient les élus de Dieu, chaque fois la destinée la trompait au moment décisif. Et à demi morte, presque sans souffle, elle attend celui qui pansera ses plaies, supprimera les violences en Lombardie, les pillages et les abus en Toscane et à Naples, guérira ces blessures gangrenées par le temps. Et jour et nuit, l'Italie supplie Dieu de lui envoyer le libérateur...

Sa voix se haussa comme une corde trop tendue et se brisa. Il était pâle, tremblant; ses yeux brûlaient. Mais en même temps, dans cet élan inattendu se sentait quelque chose de convulsif, d'impuissant, semblable à un accès.

Léonard se souvint comme, quelques jours auparavant, sous l'impression de la mort de Marie, il avait traité César de «monstre». Il ne lui signala pas cette contradiction, sachant qu'en ce moment il renierait sa pitié pour Marie, comme une faiblesse honteuse.

—Qui vivra verra, Nicolas, répondit Léonard. Mais voilà ce que je voulais vous demander: pourquoi précisément aujourd'hui, vous êtes-vous convaincu que César était l'élu de Dieu? Le piège de Sinigaglia vous a-t-il, plus clairement que toutes ses autres actions, convaincu qu'il était un héros?

—Oui, répliqua Nicolas, maître de lui-même et feignant l'impartialité. La perfection de cette tromperie, plus que tous les autres actes du duc, démontre qu'il possède, à un rare degré, les qualités les plus grandes et les plus opposées.

»Remarquez que je ne loue, ni ne blâme; j'étudie simplement. Et voilà mon opinion: pour atteindre n'importe quel but, il existe deux façons: l'une légale, l'autre de violence. La première, humaine; la seconde, bestiale. Celui qui veut gouverner doit posséder les deux façons: savoir selon les circonstances être un homme ou une brute. C'est le sens caché de la légende d'Achille et autres héros, nourris par le centaure Chiron, demi-dieu, demi-bête. Les rois, pupilles du centaure, comme lui réunissent les deux natures. Les hommes ordinaires ne supportent pas la liberté, ils la craignent plus que la mort et lorsqu'ils ont commis un crime, plient sous le poids du remords. Un héros, choisi par la destinée, a seul la force de supporter la liberté, piétinant les lois sans crainte, sans remords, restant innocent dans le mal, comme les fauves et les dieux. Aujourd'hui, pour la première fois, j'ai vu chez César cet état d'esprit—le sceau des élus!

—Oui. Je vous comprends maintenant, Nicolas, murmura Léonard profondément pensif. Seulement, il me semble que n'est pas libre celui qui, à l'instar de César, ose tout parce qu'il ne sait rien et n'aime rien, mais celui qui ose tout parce qu'il sait tout et aime tout. Par cette liberté seule, les hommes vaincront le mal et le bien, la terre et le ciel, tous les obstacles et tous les fardeaux, et ils deviendront semblables à des dieux et s'envoleront...

—Voleront? s'écria Machiavel étonné.

—Lorsqu'ils posséderont la science parfaite, expliqua Léonard, ils créeront les ailes, une machine qui leur permettra de voler. J'ai beaucoup pensé à cela. Peut-être n'en résultera-t-il rien—qu'importe, si ce n'est par moi, ce sera par un autre, mais les ailes seront.

—Mes compliments! rit Nicolas. Nous voilà arrivés aux hommes ailés. Il sera joli le roi, demi-dieu, demi-bête, avec des ailes d'oiseau. Une vraie Chimère!

Mais entendant sonner l'heure à la tour voisine, il se leva, pressé. Il devait se rendre au palais pour tâcher d'apprendre la décision prise au sujet du supplice des conspirateurs alliés.