XVI
En dépit de l'heure tardive, après être sorti de chez le duc, Léonard se rendit au couvent de San Francesco où se trouvait malade son élève Giovanni Beltraffio. Quatre mois après sa conversation avec Cesare au sujet des deux Christ, il avait été atteint de fièvre cérébrale.
C'était vers le 20 décembre 1498. Un jour qu'il rendait visite à son maître fra Benedetto, Giovanni rencontra chez lui un ami de Florence, le moine dominicain fra Paolo qui, sur ses instances, raconta la mort de Savonarole.
L'exécution avait été fixée au 23 mai 1498, à neuf heures du matin, sur la place de la Seigneurie, devant le Palazzo Vecchio, à l'endroit même où avaient eu lieu «le bûcher des vanités» et le «duel du feu».
Un grand bûcher avait été dressé, et au-dessus une potence, un large tronc d'arbre planté en terre avec une planche transversale supportant trois cordes et des chaînes. En dépit des efforts des charpentiers, qui raccourcissaient ou rallongeaient la transversale, la potence avait l'aspect d'une croix.
Une foule aussi compacte que le jour du duel du feu avait envahi la place, les fenêtres, les loggia et les toits des maisons. Du palais sortirent les accusés: Girolamo Savonarole, Domenico Buonvincini et Silvestro Maruffi.
Lorsqu'ils eurent fait quelques pas, ils s'arrêtèrent devant la tribune de l'ambassadeur du pape Alexandre VI. L'évêque se leva, prit le frère Savonarole par la main et récita les paroles d'excommunication d'une voix mal assurée, sans lever les yeux sur le moine qui le fixait. Il intervertit la dernière phrase:
—Separo te ab Ecclesia militante atque triumphante. Je te sépare de l'Eglise combattante et triomphante.
—Militante, non triumphante—hoc enim tuum non est. Combattante mais non triomphante, cela n'est pas en ton pouvoir, rectifia Savonarole.
On arracha les vêtements des accusés, leur laissant seulement la chemise, et ils continuèrent leur chemin. Ils s'arrêtèrent par deux fois encore, d'abord devant la tribune des commissaires apostoliques pour entendre la lecture de l'arrêt, enfin devant la tribune des Huit Notables de la république Florentine, qui déclarèrent la peine de mort au nom du peuple.
Durant ce trajet, fra Silvestre, buttant, faillit tomber. Domenico et Savonarole également. On découvrit par la suite que les gamins, anciens soldats de l'armée sacrée, cachés sous le plancher, avaient introduit des pointes de lance dans les interstices pour blesser les condamnés.
Fra Silvestro Maruffi devait monter le premier à la potence. Il conservait son expression indifférente, comme s'il ne s'en rendait pas compte, et grimpa les marches. Mais lorsque le bourreau lui passa la corde au cou, il s'accrocha à l'échelle, leva les yeux au ciel et cria:
—Entre tes mains, Seigneur, je remets mon âme!
Puis, seul, sans le secours de personne, d'un mouvement raisonné, sans peur aucune, il se lança dans le vide.
Fra Domenico attendait son tour impatiemment et lorsqu'on lui fit signe, il se précipita vers la potence avec le sourire qu'il aurait eu s'il s'était dirigé vers le ciel.
Le cadavre de Silvestro pendait à une extrémité, celui de Domenico à l'autre. La place centrale était destinée à Savonarole.
Il monta les marches, s'arrêta, abaissa les yeux, regarda la foule.
Un grand silence régnait, comme jadis à la cathédrale de Maria del Fiore avant le sermon. Mais quand il glissa la tête dans le nœud coulant quelqu'un cria:
—Fais un miracle! Fais un miracle, prophète!
Personne ne sut si c'était une ironie ou le cri d'un fervent.
Le bourreau poussa Savonarole.
Un vieil ouvrier, au visage humble et dévot, auquel on avait confié la garde du bûcher, dès que Savonarole fut pendu, se signa rapidement et glissa sa torche allumée sous les bois, en prononçant les mêmes paroles que Savonarole, lorsqu'il avait allumé le «bûcher des vanités»:
—Au nom du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint!
La flamme monta. Mais le vent la rabattit de côté. La foule houla. Les gens s'écrasant, fuyaient, terrifiés, criant:
—Le miracle! le miracle! Ils ne brûlent pas!
Le vent s'apaisa. La flamme de nouveau monta et enveloppa les corps. La corde qui reliait les mains de Savonarole se brisa. Ses bras qui pendaient le long de son cadavre, s'agitèrent dans le feu et semblaient pour la dernière fois bénir le peuple.
Lorsque le bûcher fut éteint et qu'il ne resta plus que des os calcinés et des lambeaux de chair, les disciples de Savonarole se frayèrent un passage jusqu'à la potence, pour ramasser les restes des martyrs. Les gardes les écartèrent et chargeant les cendres sur une charrette, se dirigèrent vers Ponte Vecchio, afin de précipiter le triste butin dans la rivière. Mais en route, les élèves purent voler quelques pincées de cendres et quelques parcelles du cœur non consumé de Savonarole.
Son récit achevé, fra Paolo montra à ses auditeurs une amulette qui contenait les cendres. Fra Benedetto longuement l'embrassa et l'arrosa de ses larmes.
Puis les deux moines se rendirent aux vêpres, laissant Giovanni seul.
En rentrant, ils le trouvèrent étendu par terre, sans connaissance, devant le crucifix. Entre ses doigts raidis il serrait l'amulette.
Pendant trois mois, Giovanni resta entre la vie et la mort. Fra Benedetto ne le quittait pas d'un instant.
Souvent, dans le silence de la nuit, assis au chevet du malade, il écoutait son délire et s'effrayait.
Giovanni rêvait de Léonard de Vinci et de la Sainte-Vierge qui, tout en dessinant sur le sable des figures géométriques, apprenait au Christ les lois de l'éternelle nécessité.
—Pourquoi pries-tu? répétait le malade avec un infini ennui. Ne sais-tu pas que le miracle ne peut exister, que tu ne peux éviter cette coupe, comme la ligne droite ne peut ne pas être la distance la plus courte entre deux points?
Une autre vision le tourmentait aussi—deux visages de Christ opposés et semblables, comme des sosies: l'un plein de faiblesse et de souffrance humaines; l'autre terrible, étrange, tout puissant et omniscient, le Verbe devenu corps, le Premier Moteur. Ils étaient tournés l'un vers l'autre comme deux adversaires éternels. Et à mesure que Giovanni les examinait, le visage du faible s'assombrissait, se convulsait, se transformait en démon pareil à celui que Léonard jadis avait crayonné dans la caricature de Savonarole, et accusant son sosie, l'appelait Antechrist ...............
Fra Benedetto sauva la vie à Beltraffio. Au début de juin 1498, lorsqu'il fut assez fort pour marcher seul, en dépit des supplications du moine, Giovanni revint chez Léonard. A la fin de juillet de la même année, l'armée du roi de France, Louis XII, sous le commandement des seigneurs d'Aubigny, Louis de Luxembourg et Jean-Jacques Trivulce, traversa les Alpes et envahit la Lombardie.