CHAPITRE IX
LA NÉCESSITÉ DE L’EFFORT
Le suprême bien des fils de la terre est seulement la personnalité.
(Gœthe.)
La nature est un effort continuel; l’effort est la condition essentielle de la vie. Les plantes, les moindres insectes, les animaux supérieurs, l’homme lui-même sont, qu’il s’agisse de croître ou de mourir, dans un état incessant de travail physique. Le phénomène se vérifie-t-il au même degré pour le développement intellectuel et moral? Oui, de façon complète, en ce qui concerne l’œuvre de la nature; très imparfaitement pour la part d’effort qui dépend de la volonté individuelle. Le cerveau et le caractère de l’enfant se transforment en cerveau et en caractère d’homme, et dans les organismes normaux cette évolution s’accomplit toujours. Mais c’est la simple préparation du terrain; il reste à l’ensemencer, à l’arroser, à le cultiver de toutes façons pour qu’il produise froment et plantes; à ce point commence le rôle actif de l’être humain.
Tant que dure la période éducative, le jeune homme subit les règles auxquelles l’assujettissent parents et professeurs; il les seconde avec plus ou moins de zèle et de bonne volonté, quelquefois refusant d’acquérir l’instruction qui lui est offerte, se rebellant contre les principes moraux qu’on essaye de lui inculquer; mais c’est l’exception: en général, jusqu’à l’âge de vingt ans et même plus, il suit la voie battue et soumet sa mentalité aux exercices qu’imposent les lois scolaires de son époque. La force de l’usage est si puissante qu’elle étouffe presque toujours les velléités de révolte. Il ne retrouve le sentiment de son libre arbitre que plus tard, lorsque délivré des contacts qui le tenaient prisonnier, il commence sa vraie vie et prend seul la direction de sa destinée.
C’est le moment où, suivant les conditions de fortune où il se trouve, l’homme est jeté, soit dans la lutte pour l’existence, soit dans la recherche du plaisir. Quelle part ces deux tourbillons qui l’emportent laissent-ils chez lui à l’effort intellectuel et moral, au progrès voulu, poursuivi, désiré de l’esprit et de l’âme?
⁂
Au point de vue scientifique, l’effort cérébral n’a jamais été aussi intense qu’à l’époque actuelle; les merveilleuses découvertes du siècle qui vient de finir en sont l’indéniable preuve. Le cercle des connaissances s’est étendu, l’application de nouvelles forces à tous les rouages de l’existence a rendu indispensable l’élargissement des programmes scolaires, mais cependant la culture générale de l’élite intellectuelle est moins complète, moins fine, moins profonde. La tendance est de limiter strictement études et lectures à ce qui peut servir à la profession ou à la carrière de chacun; le reste est négligé. Ces hommes distingués dans leur partie, célèbres même parfois, sont d’une ignorance enfantine sous d’autres rapports; ils font des découvertes qui transforment le monde et ne suivent pas le mouvement général des idées.
Cette limitation à un sujet unique est peut-être indispensable aux chercheurs des secrets de la vie; la science veut être aimée seule, elle n’admet pas de rivales, elle demande même que les forces de ses fervents soient appliquées à une branche spéciale et non à l’arbre entier. Mais la catégorie des personnalités scientifiques est fort restreinte; la plupart des professions libérales et des carrières de l’état n’exigent point semblable absorption mentale, et une culture plus large ne pourrait que les avantager. Cependant dans cette classe aussi on se limite de plus en plus à l’indispensable, on ne veut pas sortir de l’étroit rayon visuel de l’occupation immédiate et de l’intérêt égoïste. Le désir du progrès intelligent ne tourmente que faiblement la majorité des hommes, même ceux qui ont fait de bonnes études. Sauf exception, ils n’éprouvent aucun désir de savoir pour savoir; ils parcourent quelques journaux, tout au plus quelques revues, et cet exercice suffit amplement à satisfaire les besoins de leur esprit.
L’excuse de cette indifférence et de cette paresse mentale réside en partie dans les lancinantes préoccupations économiques qui attristent la plupart des vies; toutes les énergies sont absorbées par la lutte pour le pain quotidien sous toutes ses formes. Mais l’explication ne sert point à la classe nombreuse des personnes nées dans l’aisance, ni à celle des oisifs riches, dans lesquelles devrait se recruter l’élite intellectuelle du monde, non celle qui produit mais celle qui absorbe, goûte et juge.
Quand on n’a pas à penser avec angoisse au lendemain, quand l’avenir de ceux dont on est responsable semble à peu près assuré, l’esprit reste plus libre, plus clair, plus apte à recevoir le bon grain, à le faire germer et fleurir. Ne rien semer, ne rien planter dans ces conditions-là est inexplicable et même légèrement honteux. Engourdis par le bien-être, ceux qu’on appelle les heureux de ce monde ne sentent que faiblement la vie intellectuelle. Ce qui flatte le toucher et le regard: train de maison, mobilier, toilettes personnelles, tout doit être recherché, parfait, exquis; des découvertes récentes se rapportant au confort et à l’élégance, aucune n’est ignorée! On les applique avec promptitude, car il serait humiliant de ne pas être au courant de ce qui a été inventé pour le teint, les cheveux, le service de table, la décoration des appartements... Mais nulle curiosité, nul amour-propre ne poussent la généralité des individus à s’approprier les manifestations de l’esprit. Le désir de progrès et de perfectionnement qui les agite pour leur vie matérielle ne s’étend pas au développement de leur intelligence.
A cet égard, l’indifférence est étonnante; non seulement, la plupart des gens ne sentent pas la honte de l’ignorance, mais leur jardin intérieur ne les occupe nullement. Aussi, lorsque l’âge des passions est passé, s’étiolent-ils dans un ennui morne, dont ils finissent par mourir. Pour la distraction et le relèvement de leur esprit, des trésors de connaissances s’étendent en vain devant eux; ils sont impuissants à les saisir, à les absorber, à s’en enrichir l’intelligence et l’âme. Le fonds de culture leur manque, l’habitude du travail cérébral leur fait défaut; ils ne peuvent plus assimiler ni méditer; ils ne savent même plus jouir, car comme dit Schopenhauer: «Toute splendeur, toutes jouissances sont pauvres reflétées dans la conscience d’un benêt.»
L’immense catégorie des femmes dont la richesse ou le travail d’un mari assure l’aisance et les loisirs, se refuse, elle aussi, davantage encore que les hommes, à l’effort intellectuel. Leurs études terminées, elles jettent leurs livres par la fenêtre et s’empressent d’en oublier le contenu. Chez quelques peuples, la lecture tient une assez grande place dans les habitudes féminines; il en est d’autres où elle paraît superflue, sinon pire. Examinez en ces pays-là le budget d’une femme, vous ne verrez figurer le compte du libraire dans aucune de ses colonnes! L’idée du progrès intellectuel, considéré comme un devoir, n’a pas pénétré encore les cerveaux féminins de certaines races; c’est une inconnue, et une inconnue à laquelle l’entrée de la maison est fermée de parti pris.
Essayez de démontrer à la plupart des femmes riches et aisées l’utilité du développement intellectuel, elles vous riront au nez! Essayez d’en faire un cas de conscience, elles hausseront les épaules! En général, pas la moindre curiosité ne les possède pour ce qui forme la nature et le but de la carrière ou de la profession de leurs maris et de leurs fils. Aucune honte d’être ignorantes ne courbe leurs fronts; elles se croient des êtres complets et seraient embarrassées, sauf exception, de subir un examen d’école élémentaire! Tant qu’elles ont vingt-cinq ans, la lacune ne se fait pas trop sentir, mais, lorsque la jeunesse est passée, que les enfants ont grandi, que le rôle de poupée devient ridicule, que trouvent-elles dans leur cerveau pour intéresser leur vie, remplir leur temps, donner de salutaires conseils à leurs fils et filles devenus des hommes et des femmes? Rien, absolument rien! Et elles en sont réduites au morne ennui, ou à la médiocre ressource des plats commérages ou, ce qui est pire encore, au piteux et immoral dérivatif des caprices, des agitations, des exigences par lesquelles elles se donnent l’illusion de la vie et de la puissance en tourmentant famille, entourage, dépendants...
Si la Providence les a douées d’un grand discernement, d’instincts délicats, d’intuitions très fines, les femmes, dont il est question ici, peuvent suppléer par ces qualités naturelles aux lacunes dépendant de leur culture insignifiante, de leur éducation illogique, de leur paresse mentale. Mais plus elles ont reçu de dons, plus elles sont coupables de les avoir négligés; au lieu de faire fructifier le talent qui leur avait été confié, elles l’ont enfoui sous terre, et, ne pouvant le rendre doublé ou triplé au Créateur des choses, rentrent dans la catégorie des mauvais serviteurs. Elles auraient pu donner une floraison superbe et restent à l’état de maigres bourgeons! Le manque d’effort intellectuel, effet d’atavisme, ou absence de volonté, les condamne à une pauvreté d’esprit dont elles souffrent, sans peut-être s’en rendre compte elles-mêmes. Se contentant d’horizons restreints, se figurant qu’on ne peut en reculer les bornes, elles emploient leurs énergies cérébrales, non à essayer de comprendre le mouvement de la vie universelle,—ce qui est le premier devoir de tout être pensant,—mais à tenter de primer sur les autres femmes en de vaniteuses poursuites.
A ce tableau légèrement chargé, on peut opposer de nombreuses exceptions, mais même dans les pays les plus avancés à cet égard, la paresse intellectuelle reste la principale ennemie de la femme, comme elle est l’ennemie de l’homme oisif, qui, justement parce qu’il échappe à l’acharnante poursuite du pain quotidien, devrait sentir l’obligation d’augmenter par la méditation et la lecture le fonds commun de la richesse intellectuelle.
Les femmes, capables de suppléer par la finesse de leurs instincts aux connaissances qui leur manquent, sont d’ailleurs une rareté. En général, la nature est avare de ce don spécial; beaucoup de femmes, même intelligentes, ne sont pas intuitives; elles se trouvent désemparées et impuissantes devant une situation difficile, et ne savent ni comment la juger, ni comment en sortir. Quels conseils pourront sortir de leurs lèvres si leurs enfants les interrogent, si leur mari les consulte, quand elles n’ont pour les inspirer qu’un esprit faible et frivole? Leur violence d’appréciation, leur absence d’équilibre naissent de leur ignorance. Les qualités de douceur, de tolérance, de patience que l’homme, mari ou fils, désire rencontrer chez sa compagne ou sa mère ne pourront se développer et se maintenir que par l’élargissement de la mentalité féminine. Tant que la femme n’aura pas appris à être objective, qu’elle jugera toujours à travers elle-même, qu’elle comprendra imparfaitement ce qu’elle entend et de quoi elle parle, comment pourra-t-elle être logique et équitable dans ses jugements? Au lieu d’entraver ce développement, l’homme, dans son propre intérêt, devrait y contribuer de tout son pouvoir, l’exiger de celle qu’il épouse au lieu d’y mettre obstacle et de railler les rares efforts qu’elle fait en ce sens.
De nos jours, on parle beaucoup et avec raison des carrières qu’il faut ouvrir aux femmes pauvres des classes instruites pour les mettre en mesure de pouvoir gagner honnêtement leur vie, sans faire marché de leur corps, qu’elles soient célibataires, veuves ou privées de soutien par l’abandon d’un mari. Et l’opinion publique commence à admettre, même en pays latin, que pour cette catégorie de femmes, l’instruction intégrale devient nécessaire, mais la tendance serait d’exclure de ce mouvement toutes celles que leur situation de fortune semble destiner au mariage, dont le pain quotidien est préparé et qui n’auront qu’à en distribuer les tranches. Or, il ne saurait y avoir de plus fâcheuse erreur. L’effort intellectuel est encore plus indispensable aux épouses et aux mères qu’aux femmes isolées. Jusqu’ici on n’a pas suffisamment réfléchi à leur responsabilité écrasante. En effet, tout dépend d’elles, l’organisation de la famille, l’éducation des enfants, le niveau du ménage... Que de maisons où ce niveau est excessivement bas et vulgaire, à cause de l’ignorance de la femme, de sa paresse mentale, de ses points de vue puérils. Son cerveau atrophié par la paresse est devenu impuissant; avec la meilleure volonté du monde, elle ne peut plus saisir, comprendre, s’assimiler les forces qui donneraient l’équilibre à son esprit. Que de jeunes filles intelligentes, studieuses même, se transforment en femmes médiocres, parce qu’à peine sortie des écoles elles renoncent à l’effort intellectuel! Leur mère, en général, est la première à les en détourner, d’abord par son propre exemple, ensuite par son manque d’intérêt pour ce qui est instruction et lecture, sans compter les préoccupations vaniteuses et mondaines qu’elle s’empresse de communiquer à son enfant. J’ai vu des mères s’affliger, gémir, pleurer, parce que leurs filles n’aimaient pas suffisamment le bal...
L’exercice régulier est tout aussi nécessaire à l’esprit qu’au corps. La gymnastique intellectuelle est indispensable. Comment ceux qui croient à une vie éternelle ne le comprennent-ils pas? Cette part d’eux-mêmes qu’ils supposent immortelle, ils la laissent en friche, ils ne s’occupent pas de la cultiver, de l’améliorer, de la rendre un peu moins indigne de l’existence supérieure qui forme leur espérance. Aucune conscience chrétienne, aucune âme croyant à l’au-delà ne devrait se dérober à ce devoir, du moins comme intention, car que peut-on exiger d’individus ballotés comme l’être humain par tant de forces contraires, sinon des intentions sérieuses suivies d’efforts sincères.
Les matérialistes eux-mêmes, ceux pour lesquels tout finit avec la mort et qui n’ont que cette existence pour apprendre et connaître, devraient sentir, par des mobiles différents peut-être, mais puissants aussi, cette soif de savoir qui rend l’homme, le «roseau pensant», supérieur à l’univers!
Ce siècle a marqué un grand progrès dans l’instruction générale, mais le sentiment du devoir de l’effort intellectuel pour chaque individu n’a pas encore suffisamment éclairé les consciences. Sans scrupule, les êtres les plus honnêtes et les plus droits laissent leur cerveau inculte, ne pensent nullement,—ce qui est plus important encore que l’instruction—à en développer les facultés compréhensives. L’opinion publique, cette royne et imperiere du monde, comme l’appelait Montaigne, devrait se mêler de la question et traiter en quantité négligeable tous les individus des classes aisées, intellectuellement bien doués et appartenant à la jeune génération, qui croupissent volontairement dans l’ignorance. On ne peut les déposséder de leur intelligence comme la loi en certains pays dépossède les propriétaires de terres non cultivées, puisque ce bien-là est intangible, mais l’estime devrait se retirer d’eux, car ils manquent, non seulement à leur devoir vis-à-vis d’eux-mêmes qui est de se préparer une personnalité digne d’une vie supérieure, mais au devoir social, chaque être étant obligé de contribuer au progrès de l’humanité par le développement de ses facultés personnelles.
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Au point de vue moral la nécessité de l’effort est plus indispensable encore, «car si nous ne sommes pas les maîtres, dit justement Lubbock, nous sommes presque les créateurs de nos âmes». Mais la paresse qui recule devant cet effort est autrement enracinée que la paresse intellectuelle. L’âme est plus engourdie que l’esprit. L’homme laisse constamment son âme mourir en lui, et sans l’aide de l’âme toute tentative de perfectionnement, suggérée par la raison ou les influences extérieures, reste stérile. L’homme ne peut parvenir à la victoire que par elle; seule, elle le met en communication avec Dieu, avec les forces supérieures, avec les bonnes, justes et grandes pensées qui forment l’atmosphère morale dont le monde vit, bien qu’il se plaise à nier les éléments qui la composent.
Le premier effort de tout individu devrait être, par conséquent, de garder son âme vivante; de ne jamais la perdre de vue pas plus qu’il ne perd de vue la sécurité de sa personne. C’est le bien précieux par excellence, la seule chose qui ne puisse lui être enlevée, puisqu’il la croît d’essence éternelle. Les stoïciens eux-mêmes, tout en n’admettant pas l’immortalité et surtout l’immortalité individuelle, mettaient un prix infini à l’âme. Écoutez Épictète et Marc-Aurèle. D’ailleurs, que ce soit en perspective de l’au-delà ou pour cette vie seulement, rien de moralement bon ne s’accomplit sans son concours. Il faut la faire entrer dans toutes les résolutions, car elle est semblable à l’étincelle qui communique la flamme, et la flamme c’est la vie. Tout progrès demande un effort; tout effort pour être efficace doit être soutenu par la volonté, mais si la chaleur de l’âme ne pénètre pas la volonté, celle-ci reste impuissante.
L’homme qui pense et dont la conscience comprend la nécessité de l’effort, appelle la volonté à son aide et leur premier acte est de réveiller l’âme, sans le concours de laquelle rien ne vit spirituellement. Mais la difficulté est justement de faire comprendre à l’homme cette nécessité. La plupart des gens honnêtes ont la conscience parfaitement tranquille s’ils ne frisent pas le code pénal, s’ils sont corrects dans leur conduite extérieure, s’ils remplissent à peu près les devoirs imposés par les lois humaines. Ils ne pensent que rarement à laver leurs cœurs comme ils lavent leurs visages, à rechercher la vraie propreté morale, à raffiner leur vie intérieure, à y élever un temple à la beauté... Ils ne sentent pas avec Keats que: A thing of beauty is a joy for ever[14].
Le plus grand nombre de ceux qui se disent chrétiens,—parmi lesquels d’admirables exceptions se dressent,—ne semblent guère saisir mieux que la généralité des personnes irréligieuses le devoir de l’effort incessant vers la perfection, seul capable de remplir ce sentiment de vide dont tant d’existences souffrent. Les grands péchés traditionnels les préoccupent uniquement: les éviter, c’est le salut, et pourvu qu’ils n’y tombent pas leur âme peut être hargneuse, mesquine, égoïste, ces justes n’en éprouvent aucun scrupule, ne se sentent pas le moins du monde responsables des courants hostiles, médiocres, décourageants qu’ils répandent dans le monde, ne s’effrayent nullement de la contribution qu’ils apportent aux forces mauvaises contre lesquelles les forces bienfaisantes ont à soutenir chaque jour un si acharné combat.
Or, le développement de ces forces bienfaisantes devrait être considéré au contraire, par les êtres pensants comme le premier des devoirs: devoir spirituel et devoir social. Augmenter le patrimoine de richesse morale, c’est enlever aux puissances malfaisantes une partie de leur empire, c’est diminuer les périls de tout genre qui entourent l’existence des bons et des justes, c’est communiquer à ceux-ci un accroissement d’énergie, c’est leur faciliter, par conséquent, la voie du travail et du succès. L’amour de lui-même suffirait à enseigner cette leçon à l’homme[15] si de plus hauts mobiles ne devaient la lui imposer, en la transformant pour toute conscience droite en ordre imprescriptible.
Les esprits chez lesquels le formalisme religieux n’a pas tari les sources de la vie, et ceux auxquels l’habitude de la mauvaise foi n’a pas enlevé la vue nette des choses ne peuvent fermer les yeux à cette vérité: le devoir individuel du progrès moral. A une époque où tout évolue en progressant, l’âme seule devrait-elle rester stationnaire? Certains le pensent, le souhaitent, voudraient même qu’elle reculât, tellement son immixtion dans l’existence humaine leur paraît inutile, gênante, dangereuse.
Entrez dans un endroit public, examinez les physionomies, scrutez les regards, et dites où vous discernez d’entre eux le rayonnement d’une âme vivante? Tendez les oreilles, écoutez les paroles, qu’entendez-vous? les mots prononcés que révèlent-ils? Les visages sont moroses pour la plupart; l’ambition de paraître, l’avidité de l’argent, d’écrasantes préoccupations matérielles ou de puériles pensées se reflètent sur les masques humains. Ils sont bien rares ceux où se devinent les battements d’une vie plus haute. Quelle tristesse dans cette constatation! On se sent comme entouré de condamnés à mort qui n’ont même plus la force d’essayer de se défendre. Parmi eux, il y a, sans doute, des êtres bons, honnêtes, droits, mais qui n’ont jamais compris la nécessité de l’effort, senti le devoir de tendre avec toutes leurs énergies vers le perfectionnement intérieur; ils ont des âmes engourdies qui n’envoient plus de lumière à leurs visages.
La prétention de l’homme de vouloir tout améliorer, tout agrandir, tout embellir, sauf lui-même est un phénomène dont la singularité devrait frapper les esprits logiques. Que penserait-on d’un individu qui emploierait ses richesses à l’ornementation extérieure de son palais et laisserait les appartements qu’il habite dans un état de nudité, de misère, de malpropreté? On le traiterait d’idiot ou de fou, et c’est cependant l’histoire de la plupart des hommes. Dans sa maison on ne veut recevoir que des visiteurs de choix, tandis que l’on ouvre les portes de son cœur aux hôtes les plus mesquins, les plus bas, les plus abominables même. Et l’on n’en rougit pas, on s’habitue à cette mauvaise compagnie, on se dit: C’est la nature humaine! et l’on ne se croit pas obligé à réagir.
La nature humaine? Évidemment elle est faible, elle subit des passions et des entraînements auxquels elle ne peut toujours résister; chaque être a eu et aura des heures de défaillance; mais ce n’est pas cela qui importe, ce qui importe, c’est de comprendre ce qu’il faut devenir et d’y aspirer de toutes ses forces. Quand l’homme aura compris cette vérité, il pourra tomber et retomber encore, il se relèvera toujours; tant qu’il ne l’aura pas comprise, la respectabilité extérieure de son existence sera impuissante à lui donner de la joie et à créer autour de lui une atmosphère vivifiante pour les autres âmes.
Car ce devoir qui incombe à l’homme de l’effort continuel est éminemment altruiste, on ne saurait assez le répéter. En travaillant au développement de sa vie intérieure, il travaillera au développement des autres vies. La beauté morale renferme un irrésistible magnétisme; il se fait sentir non seulement dans l’entourage direct de chaque individu, mais, augmentant la somme des forces bienfaisantes répandues sur la terre, il vient en aide à tous les êtres et combat efficacement les courants pernicieux que dégagent les âmes méchantes.
La société européenne actuelle est arrivée à une sécurité matérielle relative: sous la protection des lois, la vie, la fortune des individus sont à peu près à l’abri d’audacieux coups de main. La sécurité morale ne s’établira-t-elle pas aussi quelque jour? Le code pénal est impuissant à l’assurer, mais l’opinion publique, je le répète, pourrait accomplir beaucoup en ce sens puisque, selon Pascal, elle «dispose de tout, fait la beauté, la justice[16]...» Et plus encore que l’opinion publique, si troublée aujourd’hui, la communion silencieuse des âmes vivantes. Cette communion, une fois établie, produirait des vibrations puissantes qui, galvanisant les âmes, les soulèveraient au-dessus des marais où elles sommeillent tristement.
Aimer les choses en soi, les aimer pour ce qu’elles sont et non pour ce qu’elles rapportent. Vouloir être grand, généreux, loyal pour l’amour de ces forces[17] et non pour les porter en écriteau sur la poitrine, quelle sagesse et quelle habilité! Ce serait non seulement vivre dans la vérité, mais travailler efficacement à s’assurer pouvoir et succès. Car, quoique prétendent les esprits chagrins, le réel finit toujours par triompher de l’apparent, il y a une justice immanente et des lois inéluctables; mais l’intérêt ne doit pas être le but de l’effort: on ne triche pas avec les forces divines!
L’homme a été créé pour la vie heureuse, une mystérieuse tragédie le lui en a fait perdre la possibilité; il doit la retrouver par ses propres efforts. Sur cette terre, ce bonheur sera évidemment relatif, puisque la mort existe et que les yeux mortels ne savent discerner nettement l’avenir immortel, mais quelle radieuse existence l’être humain pourrait vivre encore s’il comprenait enfin qu’il doit tendre de toutes ses énergies vers la bonté et la vérité. Que de forces inconnues il découvrirait en lui, que de puissants moyens d’action dont il n’a pu se servir encore! Les ressources du monde psychique égalent ou dépassent même, sans doute, celles du monde physique. Ce terrain est presque vierge encore, l’âme humaine étant restée stationnaire depuis environ deux mille ans. On dirait qu’on a eu peur d’y toucher, et pourtant la nouvelle religion n’en limitait pas l’essor: le Christ avait été large de promesses, investissant ses disciples d’une puissance illimitée pouvant aller jusqu’à la prophétie et au miracle.
Mais très vite l’idéal s’est abaissé. La perfection divine à laquelle elle avait été conviée a épouvanté l’âme humaine; effrayée de ce qu’on lui demandait, elle s’est réfugiée dans le formalisme, et celui-ci l’a étouffée. Les doctrines matérialistes et positivistes de ce siècle ne l’ont pas délivrée de l’esclavage; au contraire, elles ont contribué à épaissir la chape de plomb qui l’écrasait et à provoquer une longue période d’engourdissement semblable à la mort.
Aujourd’hui la cloche du réveil s’entend de tous côtés, et, bien que les sons en soient faibles encore, les manifestations d’une vie morale renaissante se succèdent un peu partout sous des formes diverses. Quelques-unes proclament des théories contestables, dangereuses même peut-être,—l’erreur entrant toujours pour une part dans toutes les choses humaines,—mais qu’importe! Ce qui importe, c’est le réveil, car l’effort le suivra. Ceux qui en comprennent la nécessité doivent le crier à tous les bouts de la terre, afin que ceux qui ne dorment plus se lèvent, marchent et donnent toute leur mesure.
Si, depuis que le monde existe, chaque être humain avait fourni son maximum d’efforts, que serait aujourd’hui la terre? Dans l’ordre scientifique, les progrès atteints le seraient depuis longtemps et auraient été dépassés; on se trouverait en avance de plusieurs siècles. Dans l’ordre moral, la justice aurait commencé son règne et une série de souffrances inutiles seraient éliminées des cœurs. Bien entendu, l’effort doit être accompli avec discernement et tendre vers ce qui est digne d’être poursuivi. Donner aux choses leur vraie valeur est une des premières leçons à apprendre pour guider sa vie et user efficacement de ses forces.
L’intelligence, lestée de discernement et de logique, la conscience alerte, la pensée haute, l’âme vivante, l’homme pourrait connaître au moral la satisfaction que lui donne au physique le large déploiement de ses forces. Par son aspiration constante vers la beauté, il se sentirait devenir une parcelle de Dieu. Plus d’âge mûr aride, plus de vieillesse désenchantée! Tout ce qui semble souvent insupportable dans les obligations journalières se trouverait allégé. L’individu, que l’affaiblissement de ses forces physiques retire de la lutte, pourrait continuer à agir sur l’âme du monde par l’effort de sa pensée. Les vieillards deviendraient ainsi les grands prêtres de la pensée humaine, des grands-prêtres muets presque toujours, sans formules, sans rites, sans habits sacerdotaux.
Les chrétiens n’ont qu’à relire l’Évangile, et ils verront qu’il leur promet une puissance presque sans limites. Si les philosophes réfléchissent aux merveilleuses découvertes de la science, comment nieraient-ils que le champ inexploré de l’âme peut renfermer également des possibilités inouïes? Les humanitaires, sous peine de se renier, sont forcés de croire à la possibilité d’un progrès social incessant. La petite cohorte est donc assez nombreuse pour se mettre en marche et livrer bataille aux courants pernicieux qui dessèchent ou décomposent. Mais elle doit se souvenir que, dans l’ordre moral comme dans l’ordre physique, l’appât médiocre provoque des efforts médiocres, et que, pour appeler efficacement les âmes à la rescousse, il faut leur montrer un prix très haut: la possibilité d’atteindre, dès cette terre, une parcelle du divin.