CHAPITRE VII

LA BONTÉ

Soyez bons dans les profondeurs, et vous verrez que ceux qui vous entourent deviendront bons jusqu’aux mêmes profondeurs.

Maurice Maeterlinck.

Maurice Maeterlinck a écrit dans le Trésor des humbles un chapitre sur la bonté invisible qui est peut-être le plus beau de son livre. La forme symbolique, un peu obscure, dont il enveloppe certaines vérités ésotériques n’empêche pas sa pensée, élevée en hauteur, de se manifester avec une clarté suffisante. La bonté invisible, dit-il, n’est pas de ce monde, et cependant se mêle à la plupart de nos agitations... Elle ne se montre pas... elle se cache comme si elle avait peur d’user de sa puissance... Et l’auteur décrit les rapports mystérieux, doux et forts qui peuvent s’établir d’âme à âme par la puissance sentie, ne fût-ce qu’un instant de cette lumière secrète.

Lorsque Maeterlinck parle de ces régions supérieures où les dieux vivent, de ces contacts imprévus et soudains d’où naissent les «certitudes inouïes», on croit apercevoir un des coins du voile se soulever. Mais ce réveil de l’inexplicable, ce mouvement intime qui pousse certains esprits à se demander chaque soir: «Qu’ai-je fait d’immortel aujourd’hui?» ne peut se produire que chez les âmes préparées par une longue vie intérieure aux révélations spéciales, aux communications secrètes avec les forces supérieures. C’est le domaine des consciences exceptionnelles. Je voudrais parler ici d’une bonté plus visible, plus à portée de tous, qui se renouvelle aux mêmes sources que la bonté invisible, mais dont les manifestations rentrent dans le domaine simple de la vie journalière et des rapports constants entre les êtres que la volonté de Dieu ou le hasard de la destinée a réunis dans un cercle commun d’existence.

Je tiens d’abord à établir que, par bonté, je n’entends point philanthropie, ni même charité. Une personne bonne aura évidemment compassion de toutes les souffrances et essaiera de les diminuer, mais la proposition ne peut être renversée; les œuvres de bienfaisance regorgent d’individualités dures et acrimonieuses qui ne satisfont guère en s’occupant d’autrui qu’un besoin d’autorité, d’agitation, de modernité. Quelques-unes traitent si durement les créatures dans leur dépendance, que les misérables préfèrent souvent se passer de bienfaits aussi maussadement distribués. Au moindre dérangement, à la moindre insistance, ces soi-disant philanthropes s’énervent, s’irritent, entrent même parfois en fureur, humiliant par de méprisantes paroles les pauvres êtres qui les implorent. Les femmes sont les plus irascibles: quand une de leurs protégées est assez hardie pour se présenter devant elles sans y être autorisée, il faut entendre ces anges de la charité! Comme aucune notion de justice n’éclaire leur intelligence, ce qu’elles font pour autrui, leur paraît si immense, si admirable, qu’il est inutile de l’assaisonner d’un peu de bonne grâce. Elles ignorent la compassion; la sympathie n’habite pas leur cœur et la bonté y est étrangère.

D’autres personnalités—et c’est là une seconde catégorie—sentent et pratiquent réellement la charité vis-à-vis des indigents; elles ont pitié des besoigneux et font pour les secourir de vrais sacrifices de temps, d’argent, de santé. Mais leur cœur ne s’ouvre que pour les misérables, il reste dur vis-à-vis de ceux dont la vie est normale, éclairée de quelques lueurs de bonheur. Leur intérêt a besoin pour naître et se développer de l’abaissement du prochain, de son malheur, de sa pauvreté. La déchéance matérielle est le rayon de soleil qui fait germer en ces âmes les sentiments altruistes. Pour leurs égaux elles demeurent froides et implacables; ils ne sont pas des frères à aimer, mais des rivaux à craindre, et il est intelligent de fermer contre eux les portes du cœur. Cette charité unilatérale n’est pas la bonté, ou du moins c’est une bonté partielle; elle est semblable à un arbre dont une branche seule porterait des fruits.

Dans cette nomenclature des bienfaiteurs humanitaires, auxquels la bonté lumineuse et chaude est inconnue, il ne faut pas oublier les justiciers, ceux que domine l’orgueil spirituel, et qui, se posant en redresseurs des consciences, distribuent généreusement conseils et censures. Ils s’intéressent à leur prochain, oui, certes, mais en grands prêtres chargés de rechercher et de châtier le pécheur. Leur esprit un peu étroit ne voit que la surface des choses, ils mettent des étiquettes, classent, catégorisent. Je pense toujours que ces gens-là auront de grandes surprises quand ils entendront Dieu prononcer ses jugements dans les demeures célestes. Ils estiment le moule plus que la substance, travestissent l’histoire, ne comprennent pas la vertu féconde qui se dégage des paroles sincères et des tableaux vrais. Ils crient à l’immoralité, jettent l’anathème, condamnent et exécuteraient volontiers ce prochain, au bien duquel ils prétendent consacrer leurs énergies et leurs sentiments.

Philanthropes à l’âme dure et vous bienfaiteurs des pauvres, dont le cœur est fermé à vos égaux, et vous aussi contempteurs orgueilleux des faiblesses humaines, vous ignorez le culte de la bonté, son rayonnement ne vous a point pénétrés, l’amour de cette perle cachée, rare, unique, exquise vous est inconnu... Les faits seuls vous frappent; vous comptez l’argent qui se donne, voyez les secours qui se distribuent, écoutez les sentences qui se prononcent, mais vous êtes aveugles à la fascination profonde qu’a le regard, le sourire, le geste des êtres bons.

Surtout vous ne voulez point voir que la bonté est une chose en soi comme la beauté. Vous vous obstinez à la chercher uniquement—si tant est que vous la cherchiez jamais—chez les personnalités très vertueuses, comme si la bonté était l’éthique. Il ne peut y avoir de véritable éthique sans bonté, mais la bonté est avant tout un sentiment, un sentiment qui peut germer dans n’importe quel terrain. J’ai connu de terribles pécheurs qui la pratiquaient avec une infinie délicatesse, j’ai vu des pécheresses qui en avaient le cœur rempli, et hélas! j’ai constaté souvent chez des gens très corrects l’absence complète de cet élément divin. La bonté, on ne saurait assez le répéter, est donc une chose en soi comme la beauté, seulement sa force est toujours bienfaisante; elle ne suggestionne pas les passions, ne dérègle pas la pensée et étant d’essence immortelle ne subit pas les détériorations du temps.

Il est évident que les fruits d’une bonté étayée de morale et de sagesse ont des saveurs et des aromes supérieurs à ceux des plantes dont les racines tirent leur suc d’un sol ravagé par les tempêtes et où le feu du ciel est tombé. La bonté donc, tout en pouvant croître dans les marais ou sur les rochers brûlés, ne donne sa floraison complète que dans certaines conditions de climat et de terrain. Largement cultivée, réchauffée au soleil bienfaisant de la sympathie humaine, elle pourrait donner des fruits d’essence miraculeuse, aptes à apaiser la faim et la soif des êtres qui périssent mentalement, faute du morceau de pain ou de la goutte d’eau capables de leur donner la force de vivre. Car, si le nombre des affamés de nourriture matérielle est incalculable, celui des malheureux affamés d’aliments spirituels est plus considérable encore. Tous ne sont pas conscients de ce besoin, quoique tous plus ou moins en souffrent.

Mais pour être efficaces les meilleurs baumes ont besoin d’inspirer confiance; celui qui l’ordonne ou l’applique doit être revêtu de prestige. Or quelle est la position faite à la bonté dans le monde des honnêtes gens, de ceux qui croient en Dieu ou qui du moins admettent une loi morale? Hélas, si la philanthropie est en honneur, la bonté est en discrédit. Vanter la bonté de cœur d’un individu ne l’avantage nullement dans l’opinion publique. On y voit un signe de faiblesse, un symptôme d’impuissance, un indice de non-combativité. Être bon, c’est-à-dire exercer une parcelle d’action divine, équivaut aux yeux de la masse à une preuve de naïveté qui fait se plisser dédaigneusement les lèvres. A ces méprisants sourires, les anges du ciel doivent grincer des dents pour peu qu’ils soient intolérants de la sottise humaine.

Pour réveiller les âmes endormies qui refusent de s’agenouiller devant la bonté,—laissée par Dieu sur la terre pour adoucir à l’homme les duretés, les aridités, les cruautés de la route,—un premier travail s’impose, travail de réaction et de défense. Avant d’établir le culte de la bonté, il est indispensable d’apprendre à haïr son contraire, à se mettre en garde contre les manifestations de cette hostilité malveillante que tant de consciences, soi-disant honnêtes, osent se permettre impunément.

La législation des pays civilisés contient des mesures répressives contre tous les genres de délits, attentant d’une façon quelconque à la propriété, à l’homme, à la vie des individus. Si les malfaiteurs échappent au châtiment, c’est la faute des magistrats appelés à les juger ou celle de leurs victimes qui n’ont pas su les poursuivre: la loi existe et ne demande qu’à être appliquée. Mais rien ne protège l’homme contre le danger souvent mortel des langues venimeuses. En certains cas particuliers, la triste ressource du duel existe; celle des procès en dommages-intérêts pour calomnie a, en Angleterre et en Amérique, des effets pratiques. Ils sont, par contre, hérissés de difficultés en pays latins et donnent de minces résultats; il faut, d’ailleurs, pour y recourir une diffamation publique, un article de journal, une injure devant témoins... Contre les paroles hostiles, les médisances hypocrites, les calomnies extravagantes, les insinuations mensongères qui courent le monde, insectes destructeurs de l’âme et de la chair, l’homme est désarmé, la loi ne lui prête aucune assistance et ne lui en prêtera jamais, car sur les dénonciations anonymes aucun contrôle légal ne saurait s’exercer.

Mais là où la loi est impuissante, un courant d’opinion publique pourrait se manifester et imposer ses verdicts. Que de choses, non défendues par le code, et personne n’ose faire parce que l’opinion publique s’y oppose! C’est à elle qu’il incomberait de vouer à l’abandon les êtres méchants. Il faudrait s’en écarter comme de bêtes malfaisantes et leur enlever par l’isolement, les moyens et la force de nuire. En avoir peur, les ménager est un calcul aussi honteux que faux. L’ostracisme est le seul système à suivre pour leur couper les griffes; il est appliqué souvent à des péchés ou à des peccadilles, nuisibles seulement à ceux qui les commettent, et on laisse à l’honneur du monde des créatures envieuses, haineuses dont les paroles empoisonnées détruisent les bonheurs et les réputations... Que d’existences flétries, que d’affections perdues par ces coups de langue impunis!

Il est impossible de se représenter une société d’où la médisance, le dénigrement, la moquerie seraient complètement bannis. Elles sont irréductibles; l’humour veut se satisfaire, la vanité aussi, et elle trouve plus de plaisir à l’abaissement qu’à l’élévation du prochain. Mais le mal qui résulte de ces hostilités à fleur de lèvres est sans grande importance. Une bonne, cordiale ou généreuse parole peut cicatriser la blessure et dissiper l’impression. Ce qu’il faut stigmatiser c’est la méchanceté voulue, pensée, pratiquée avec persévérance et intelligence, qui s’irrite de toute grandeur, s’offusque de tout succès, stérilise toute initiative. Chacun de nous a connu, connaît où connaîtra de ces natures malfaisantes et infécondes elles-mêmes, qui, tantôt sous des formes de douceur hypocrite, tantôt sous des apparences de brusque franchise s’emparent des réputations, les étouffent, les souillent, les menacent, flétrissant et détruisant les existences, faisant plus de mal que les bandits et les voleurs, et cela sans remords, presque inconsciemment.

La société, qui a pris ses précautions contre la série des dangers visibles, aurait le droit et le devoir de s’armer contre le péril grandissant de la calomnie pour intangible et subtil qu’il soit. Il a pris, dans ces dernières années, des proportions effrayantes. La langue humaine a cessé de reculer devant les accusations les plus extravagantes et les plus formidables. Avec une incroyable légèreté les adjectifs injurieux s’accolent au nom du prochain connu ou inconnu. La première mesure à prendre pour redonner quelque sécurité aux chemins de la vie, serait de rendre les médisants conscients du mal qu’ils accomplissent. Les prédicateurs, les conférenciers, les littérateurs devraient entreprendre une croisade contre ces corsaires d’un nouveau genre qui ne combattent pas à visage découvert, mais à armes empoisonnées, et sont les véritables fauteurs de l’anarchie qui nous épouvante. Plusieurs s’amenderaient n’ayant péché que par légèreté; d’autres deviendraient prudents, se sentant surveillés par l’opinion publique; les impénitents verraient se tracer autour d’eux un rigoureux cordon sanitaire, qui circonscrirait leur action pernicieuse et servirait d’avertissement à de possibles imitateurs.

Les deux parties de l’humanité doivent faire un sérieux mea culpa, les femmes en particulier, car ce sont elles surtout les grandes prêtresses de la médisance et de la calomnie. Pour qu’un homme fasse de la parole l’usage léger ou haineux que sait en faire une femme, il faut qu’il soit tombé très bas déjà dans l’estime publique; il appartient à la catégorie des êtres sans valeur ou des canailles avérées. Chez les femmes, au contraire, on en voit d’intelligentes et de respectables répandre insouciamment les plus venimeuses insinuations et articuler sans scrupules les plus odieuses calomnies. Les trois principales causes de ce débordement de langage sont chez elles: la vanité qui, à l’envers de celle de l’homme, a énormément augmenté avec la civilisation; le manque de responsabilité sociale et morale, et l’absence totale du sentiment de la justice. «Il existe dans l’esprit de la femme, dit Herbert Spencer, un manque visible de la plus abstraite des émotions qui est ce sentiment de justice qui règle la conduite, indépendamment des affections ou des antipathies qu’inspirent les individus.» La plupart des femmes jugent avec leurs nerfs, avec leur imagination, quelquefois avec leur cœur, presque jamais avec leur intelligence et leur conscience.

Par ce vent de revendications qui tire de tous les côtés aujourd’hui, on rend les hommes responsables des maux qui pèsent sur l’existence de la femme moderne et de toutes les difficultés qui en entravent l’essor. Sans diminuer nullement la part de faute d’Adam dans les malheurs d’Ève, je crois que, si l’on procédait à une enquête sincère, on verrait que, dans la plupart des cas, la pire ennemie de la femme est la femme elle-même. Et je ne fais point allusion ici aux rivalités de l’amour, aux représailles de la jalousie, compréhensibles toujours, parfois excusables et qui rentrent dans le droit de légitime défense, je parle simplement du mal pour le mal qu’elles se font si volontiers les unes aux autres. Dans les mariages manqués, presque toujours une action féminine entre en jeu, celle d’une mère, d’une tante, d’une sœur, d’une amie... Ce sont les ennemies indirectes, bien plus nuisibles que les rivales d’amour. Et quand il s’agit d’entraver une carrière de femme, qui apporte les plus grosses pierres pour le lapidement? Si une réhabilitation est tentée, si une malheureuse cherche à remonter la pente descendue, qui la repousse avec le plus de rigueur? Ses sœurs, toujours ses sœurs! Lorsqu’une femme, par son intelligence, son activité, sa bonne volonté, a réussi à se créer une place à part dans l’opinion publique, qui essaye de ternir l’image que les hommes s’en font dans le sanctuaire de leur cœur? La femme, toujours la femme! Et pour décapiter ce pavot dont la hauteur les gêne, elles se servent du mensonge «comme le bœuf se sert de ses cornes» avec une dextérité merveilleuse.

Aujourd’hui encore, dans les luttes qui se combattent pour leur indépendance et leur dignité, ce sont les femmes qui se montrent les pires adversaires du progrès et du mouvement généreux tenté en leur faveur. Elles essayent de l’écraser sous le ridicule, en haine des champions de leur sexe. Et même chez ces champions est-il bien certain qu’un véritable sentiment de solidarité existe? En tout cas, il n’est pas général. Or, ce sentiment de solidarité est la pierre angulaire de tout renouvellement. Tant que la main de la femme, dans les heures de joie ou de douleur, ne se tendra pas instinctivement vers celles des autres femmes, tant que le succès d’une compagne ne la remplira pas de joie, tant que la fraternité ne sera pas née dans son cœur, sa situation morale et sociale ne s’améliorera point. Elle n’aura rien gagné et rien appris.

La solidarité des hommes entre eux n’est pas merveilleuse; elle manque de chaleur et de loyauté et se manifeste surtout pour la défense de leurs droits au vice; cependant sa puissance est grande. Pourquoi les femmes n’arriveraient-elles pas elles aussi à se syndiquer moralement, oh! pas contre l’homme, mais entre elles, pour leur défense mutuelle? Des sociétés se forment aujourd’hui, un peu partout en ce sens, et, il y a trois ans, lady Aberdeen ouvrait à Londres le grand Congrès international des femmes par ces mots qui résument tout un programme: «Fais aux autres ce que tu voudrais qu’on te fasse à toi-même.» Mais ce mouvement ne donnera des fruits précieux que si l’œuvre devient intérieure, si elle pénètre le cœur et la conscience, si les femmes ne continuent pas à détester et envier sans remords les femmes de leur entourage. Telle excellente fille, épouse, mère se montrera dure et implacable pour les autres personnes de son sexe, essayera de leur nuire de toute la puissance de sa langue et de son esprit.

Dans les questions de mariage, on entend les propos les plus cyniques sortir de bouches honnêtes. Un homme dans une belle position remarque une jeune fille à ses débuts dans le monde. Il s’occupe d’elle; on le constate et un émoi désagréable agite immédiatement toutes les autres femmes, même celles qui ne sont pas épousables et qui n’ont pas de fille à marier: «Feu de paille! s’écrie l’une d’elles, cela ne durera pas! Laissez-moi faire; à la prochaine occasion je la déflorerai à ses yeux de façon à ce qu’il n’y pense plus.» Tout cela dit le plus naturellement du monde et écouté de même. Personne n’avait conscience de l’énormité formulée et entendue; le vol moral qu’on s’apprêtait à commettre n’éveillait pas le plus léger scrupule. La personne qui avait parlé était irréprochable, aucun écart de conduite dans sa vie! Elle n’aurait pas dérobé à son prochain une aiguillée de soie, mais elle allait étouffer sans remords, par simple hostilité de sexe, le germe d’un bonheur... Et les autres femmes trouvaient l’intention naturelle, personne ne pensait à s’indigner, à se révolter, à protester...

Parmi les anecdotes historiques, il en est une sur Élisabeth de Russie qui résume tous les raffinements que peut atteindre la méchanceté féminine. «Trahie par son amant, la czarine se vengea, raconte la chronique, en l’obligeant à épouser une naine difforme et à passer la première nuit de ses noces dans un palais de glace avec des meubles en glace. Le lendemain, l’impératrice vint avec toute sa cour offrir un bouquet aux mariés bleuis sur leur lit par le froid. La fille de Pierre le Grand envoya ensuite sa rivale en Sibérie, à pied, après lui avoir fait couper le nez et les oreilles.» Ces fantaisies barbares d’une autocrate femelle ne seraient plus possibles aujourd’hui en pays européen, mais, si le fait ne peut se renouveler, l’atroce cruauté qui le dicta a-t-elle entièrement disparu des cœurs modernes? N’y a-t-il pas telles de nos contemporaines qui répandent autour d’elles une atmosphère angoissante, lourde de volontés perverses, de désirs malfaisants, de méchancetés calculées. Les narines délicates perçoivent à leur approche une vague odeur de soufre; au moyen âge, on aurait conclu à la possession diabolique, et l’exorcisme se serait imposé.

Mais on n’en use plus de notre temps; il est passé de mode comme les procès de sorcellerie; les maisons de santé pour névrosés ont remplacé les chambres ardentes et rien ne s’oppose à la violence des torrents de fiel que répandent les bouches haineuses. La société qui ne prend aucune mesure efficace pour se défendre recourt lâchement aux offrandes propitiatoires. C’est le culte de Moloch renouvelé, mais le calcul est aussi erroné que vil, la divinité malfaisante ne s’apaise point.

Cette complaisance honteuse vis-à-vis des médisants et des calomniateurs est non seulement inutile dans ses effets et déplorable en elle même, elle représente une injure vis-à-vis de la bonté, car le reniement n’est-il pas la pire des injures. Or c’est renier tacitement une force que de ne pas haïr son contraire. On ne saurait en même temps adorer le courage et s’incliner devant la lâcheté. La formule évangélique sur l’impossibilité de servir deux maîtres s’impose en ce cas comme vérité irrécusable. Pour les âmes capables de sentir la bonté, la méchanceté devrait être traitée en reptile devant lequel on recule. L’amour des animaux, poussé à ses limites les plus exagérées, n’a jamais inspiré la philovipérie. Par quelle aberration de notre mentalité la vipère humaine est-elle supportée, flattée, caressée même?

Dans ce phénomène morbide la femme a une large part de responsabilité directe et indirecte. Créée pour la bonté plus que l’homme, elle a davantage que lui manqué à sa mission par ses aversions violentes, sa langue acerbe, ses calculs mesquins. Elle se refuse plus encore que son compagnon à l’adoration de la bonté; la pratiquant souvent, elle ne l’admire pas et méprise cette force où elle s’obstine à voir une faiblesse. L’homme parfois s’attendrit devant un acte de bonté, la femme rarement, surtout s’il est accompli par l’une de ses pareilles. Cette hostilité contre son propre sexe la rapetisse, la stérilise et ferme son cœur. Si elle veut devenir ce qu’elle aspire à être dans la société, elle doit commencer par abjurer cette hostilité qui rendrait infécondes ses initiatives. Le retour à sa mission naturelle est aujourd’hui d’accord avec ses intérêts. A elle incombe le devoir de préparer le travail de réaction contre les médisants et les calomniateurs, et, ce travail accompli, d’élever un temple à la Bonté, cette plus haute forme de la psyché humaine, qui sert de rachat à toutes les fautes et représente le seul lien entre la terre et le ciel.

Par son tempérament plus paisible, son caractère plus doux, l’éloignement où elle était maintenue des violences et des luttes, la femme, dans le plan divin, avait été évidemment destinée à être le centre et le foyer des vertus bienfaisantes. D’elle devaient émaner les indulgences, les patiences, les encouragements, les consolations, preuve en soit le rayonnement répandu par certaines bontés féminines. Lorsqu’une femme aime réellement son prochain, elle atteint des hauteurs, arrive à des dévouements, pratique des délicatesses que les hommes ne sauraient même imaginer et qui les entraveraient, du reste, dans l’accomplissement des devoirs plus rudes qui sont leur lot dans la distribution des tâches. Si ces radieux exemples sont rares, ce n’est point incapacité de nature, mais parce que le cœur d’Ève est fermé à ses sœurs; la stérilité d’une branche finit par s’étendre à l’arbre entier. Le jour doit venir où, en écoutant raconter un acte de bonté accompli par une femme, les autres femmes verseront des larmes de joie, capables d’effacer toutes les rancunes qui les ont divisées.

J’avais une amie—dans le sens courant du mot—qui s’est détachée de moi pour des raisons ignorées; même elle a cherché à me nuire par des paroles injustes et malfaisantes. Je lui en voulais un peu et sa présence m’était devenue plus pénible qu’agréable. Récemment, par hasard, une histoire m’a été racontée, révélant de la part de cette femme de grands traits de bonté; j’en ai éprouvé une joie subite, inexplicable, l’ombre de rancune qui obscurcissait mon esprit s’est dissipée. Aucune explication n’aura lieu entre nous, et probablement nous resterons séparées, mais quand je la rencontrerai ce sera avec plaisir, car je saurai qu’il y a dans son cœur, malgré ses torts vis-à-vis de moi, une belle place saine.

Si l’on entrait dans cet ordre de sentiments que de magnifiques joies on y trouverait! On m’objectera qu’elles seraient dépassées par les douleurs et les déceptions. Mais n’en avons-nous pas déjà? Il n’est pas besoin d’aimer les autres, il suffit de s’aimer soi-même pour sentir cruellement les torts qui nous sont faits, pour souffrir des moindres désillusions. Le développement de la sensibilité altruiste n’augmente pas les souffrances et les tempère, au contraire, en opposant la lumière à l’ombre.

En cultivant la bonté comme un attribut qui lui est propre, en la mettant au sommet de ses admirations, en haïssant la malveillance comme une laideur, la femme rentrerait dans le plan divin. La colère, l’indignation peut parfois ennoblir la physionomie de l’homme, tandis que tout sentiment de violence, de haine, de rancune enlaidit la femme et la rend facilement grotesque. Sa force réside dans la douceur, et la douceur sans bonté est une venimeuse peau de serpent dont il faut se défier plus que d’un fusil chargé. La bonté réelle est un fard merveilleux, elle imprègne de charme celles qui la sentent et la pratiquent. Rien ne retient le cœur des hommes comme la bonté, les plus sceptiques n’y résistent point, lors-qu’ils la sentent chaleureuse et vraie. Des femmes laides ont été passionnément aimées parce qu’elles étaient bonnes; des pécheresses ont été honorées dans leur vieillesse parce qu’elles étaient bonnes; de grandes coupables sont pardonnées parce qu’elles étaient bonnes.

L’impératrice Théodora, la femme de Justinien, à laquelle la tradition prête un passé de débauches et un règne de crimes, avait, paraît-il, un redeeming point. Le merveilleux manteau dont les mosaïques de Ravenne conservent le fastueux dessin, cachait un cœur rempli de pitié pour les autres femmes. Toujours elle les défendit, toujours elle leur tendit une main secourable, toujours elle se mit entre elles et les dangers, les châtiments et les douleurs. Et certes, Théodora n’était pas une faible; elle aimait la domination et l’exerçait; elle aimait sa beauté et n’aurait pas souffert de rivales. Son esprit était viril; elle avait un cerveau d’homme d’état et pour assurer sa puissance ne reculait pas devant le crime. Mais, malgré sa supériorité intellectuelle incontestable et sa nature impérieuse, elle sentait sa fraternité avec les autres femmes. Elle les aimait, les plaignait, les protégeait. Ce que l’impératrice byzantine savait éprouver, la femme actuelle finira-t-elle par le connaître et l’apprendre?

Cette bonté de femme à femme la vie moderne la permet et même l’impose. Jadis la compagne de l’homme vivait presque exclusivement enfermée dans le cercle de la famille, n’ayant guère que des contacts mondains avec son prochain du même sexe. Aujourd’hui ces contacts se multiplient. L’heure de la fraternité a sonné. La bonté rayonnante et tendre doit devenir l’aspiration des âmes. Cette bonté semblera à beaucoup de femmes contraire à la position de combat qu’elles ont prise. Elles croient que pour être moderne il faut tenir perpétuellement la lance au poing. Or c’est juste le contraire; la modernité est la fraternité, et il n’est point de fraternité féconde sans bonté. Il est des pays comme l’Angleterre où la force tend à devenir le seul idéal et où la dangereuse théorie du superhomme semble prendre pied même dans les écoles primaires. La sensibilité y est raillée et l’égoïsme et l’ingratitude y sont érigés en divinités. Mais ce sont là des végétations superficielles, nées d’un excès d’orgueil; étant contraires à la vérité et à l’humanité, elles ne pourront pousser de fortes racines.

Il ne faut pas que la théorie philosophique de «persévérer en son être» qui est la plus fausse des doctrines et la plus contraire au progrès vienne entraver ce mouvement de fraternité. Il ne s’agit pas pour l’homme de persévérer en son être, mais de le développer jusqu’à son plus haut degré d’épanouissement. Parmi les forces morales il en est de belles, de grandes, d’utiles. Quelques êtres privilégiés ont pu les exercer avec puissance et la postérité leur en rend honneur. Mais ce qui nous émeut en lisant la vie de ces créatures exceptionnelles, ce n’est pas le souvenir des batailles qu’elles ont gagnées, des traités qu’elles ont conclus; si nous nous attendrissons, c’est au récit d’un acte de bonté, d’une preuve de sensibilité, d’un élan de fraternité. L’impératrice Marie-Thérèse a laissé sur la terre une forte empreinte, mais parmi les gloires de la descendante de Habsbourg, une des plus rayonnantes est contenue dans le petit fait suivant que l’histoire n’a même pas enregistré. L’impératrice éprouvait pour le prince lorrain, dont elle avait fait un empereur, un attachement très vif, et leur ménage pouvait être cité comme un modèle parmi les ménages souverains d’Europe. L’on racontait cependant que l’empereur François regardait avec trop de bienveillance l’une des dames de la cour impériale. L’impératrice, fort jalouse, n’osait réagir, mais elle ne cachait ni son mécontentement de cette amitié trop tendre, ni son hostilité contre sa rivale.

L’empereur mourut, et toute la cour s’attendit à une exécution. A la cérémonie des funérailles, lorsque pour la première fois la malheureuse femme que François de Lorraine avait aimée, se retrouva en présence de Marie-Thérèse, tous les courtisans tendirent la tête avec une curiosité avide. Mais l’impératrice, allant au devant de celle que jusqu’alors elle avait haïe, l’attira dans ses bras. «Nous avons beaucoup perdu, Madame», dit-elle en l’embrassant.

Le souvenir du couronnement de Pesth et des guerres de Silésie sera depuis longtemps tombé dans l’oubli que ces paroles de victorieuse bonté résonneront encore dans les régions mystérieuses où se conservent les rares actes divins accomplis par l’homme sur la terre.

L’âme de la femme subit une crise dangereuse. D’un côté, il est vrai, un cri de rescousse a traversé le monde, le mot de solidarité féminine a été prononcé, mais ne risque-t-il pas de se changer en cri de guerre lorsque les femmes ayant réussi à étendre leurs droits, les limites de leurs ambitions s’élargiront? Implacables les unes envers les autres tant qu’il ne s’agissait que de la conquête du mâle, quelles proportions prendra cette hostilité, quand elles auront d’autres victoires à remporter? Comment supporteront-elles la concurrence qui, dans l’implacable lutte pour la vie, est l’occasion pour les hommes de tant de discordes et de cruautés? Au lieu d’édifier à la bonté un temple magnifique, au lieu de mettre son culte en honneur, les verra-t-on renverser les dernières pierres du pauvre autel qui lui restait encore et laisser libre passage à la horde malfaisante des dénigreurs, des détracteurs, des calomniateurs? Ces anarchistes anonymes qui sapent tous les respects, détruisent toutes les confiances et infiltrent dans les âmes le doute universel sont les réels démolisseurs de la société. Ils ne tuent pas eux-mêmes, mais ils ont préparé les armes dont les ennemis se servent.

La responsabilité des femmes est effrayante en ce moment. Si le mouvement féministe tourne à la haine, au lieu de tourner à la bonté, toute la joie sera bannie de la terre. Les yeux doivent s’ouvrir enfin. Il ne s’agit ni de religion, ni même de morale, c’est une question de vie ou de mort. Les plus incrédules devraient le comprendre. Il n’y a de bonheur que dans la bonté; la bonté seule le donne. Une femme dont la maternité s’étend à tous, il faudrait s’agenouiller devant elle à chaque minute parce qu’elle reflète le divin. Ce qu’une créature semblable fait de bien, qui pourra jamais le mesurer, même si elle ne sort pas du cercle restreint de la famille et des amis? Une grande lumière émane d’elle, une lumière de vie et de joie qui provoque chez tous ceux qui l’approchent un épanouissement de l’âme. Elle est l’amie, le repos, la consolation. Comparez son influence à celle des femmes dont les paroles sèches, les critiques acerbes, les insinuations perfides découragent toutes les manifestations nobles ou tendres. Leur sourire sceptique abattrait le zèle d’un apôtre. Même en n’employant que la méthode empirique le doute n’est pas permis. D’un côté le jour chaud et radieux, de l’autre la nuit froide, sombre, sans étoiles...

Des deux courants qui triomphera? Le triomphe complet est impossible, il y a dans l’humanité des instincts qui ne s’anéantissent jamais complètement, mais l’un des courants peut réduire l’autre. De grandes et magnifiques forces finiront par dominer le monde, mais à quoi servirait à l’homme d’élever des autels à la vérité et à la justice, si la bonté restait sans tabernacle. Elle est semblable à cette charité dont parle saint Paul, sans laquelle toutes les sciences et toutes les vertus résonnent et retentissent vainement comme l’airain et la cymbale.

La bonté n’a pas de sexe. Elle est aussi nécessaire à une portion de l’humanité qu’à l’autre, car elle seule pourra sauver le monde de l’anarchie morale dont il est menacé comme il y a dix-neuf siècles. Cette fois le salut peut venir de la femme. Un proverbe lombard dit: «La femme a sept âmes et une petite âme.» C’est peut-être dans cette petite âme oubliée qu’elle doit regarder aujourd’hui pour y trouver la vision de ce que l’humanité attend d’elle. Y puisera-t-elle la force d’arracher de son cœur la plante venimeuse qui la détériore? Saura-t-elle comprendre et pratiquer la mission de maternité élargie qui doit être la revanche de son sexe?