SOUS LES EAUX TUMULTUEUSES

[TABLE DES MATIERES]


DORA MELEGARI

SOUS LES EAUX
TUMULTUEUSES

PARIS
LIBRAIRIE FISCHBACHER
33, RUE DE SEINE, 33
1923
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays
Copyright by Librairie Fischbacher 1923


Je dédie ce livre à ceux qui, comme moi, ont fermement espéré et espèrent encore qu’après la guerre et avec l’établissement de la paix, s’ouvrira pour l’homme une destinée meilleure que celle qu’il a connue jusqu’ici.

PRÉFACE

Je ne fais pas un livre, il se fait.
Il mûrit et croît dans ma tête, comme un fruit.
Alfred de Vigny.

Ces eaux qui, jadis, couvraient le monde sont aujourd’hui étrangement bourbeuses et agitées. La surface des choses apparaît partout inquiétante. Qu’y a-t-il sous cette surface? L’angoissante question se pose à tous les cœurs qui sentent et à tous les cerveaux qui réfléchissent!

Du temps où le respect de soi-même, l’intérêt bien entendu et la savante hypocrisie imposaient aux hommes intelligents, ou du moins cultivés, une attitude correcte, les mots sous la surface des choses avaient une signification bien différente de celle que je leur attribue aujourd’hui.

Auparavant, ils auraient indiqué ce que les individus cachaient de médiocre, de brutal, et même de cruel sous des dehors corrects et conventionnels. Aujourd’hui que la plupart des êtres n’essayent même plus de masquer leurs légèretés, leurs petitesses et leurs convoitises, il n’y a guère, sous leurs actes et leurs allures, de motifs secrets à découvrir.

Toutes les laideurs sont devenues apparentes et visibles. Nous vivons à une époque de terrible sincérité; on ne le relève pas suffisamment.

Stendhal a dit quelque part que, pour les femmes, dire la vérité équivalait à enlever leur fichu; mais, aujourd’hui, elles ne portent plus de fichu, et les disgraciées elles-mêmes exposent avec courage les défectuosités physiques que jadis les filles d’Ève essayaient soigneusement de dissimuler aux regards. Quant aux hommes, combien d’entre eux ne tentent même plus de se défendre si l’on attaque leur caractère ou leur probité!

Ceux qui en manquent n’en éprouvent plus de honte; ceux qui les possèdent, s’ils y mettent encore du prix dans le fond de leur âme, sont devenus indifférents à l’opinion publique. Ce mépris de l’opinion publique est un signe caractéristique de notre temps.

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Ce qu’il faut discerner sous la surface des eaux tumultueuses, ce ne sont donc pas les laideurs secrètes, puisqu’avec tant de complaisances on les étale, mais bien plutôt les aspirations d’ardente générosité et de pure beauté qui se cachent parfois sous les apparences déconcertantes de la psyché moderne, tels des symptômes annonciateurs d’une aube nouvelle!

Cependant, malgré ces fugitives lueurs, le désarroi des pauvres âmes est resté lamentable. Après l’ébranlement cérébral de la guerre et les déceptions de la paix, on a pu croire qu’elles étaient devenues muettes pour toujours! Ce phénomène d’anéantissement paraît d’autant plus redoutable qu’il est universel et se manifeste aussi bien chez les vainqueurs que chez les vaincus! Le monde est devenu semblable à une mer en tempête, sillonnée de barques sans pilotes, et la marée ne cesse de monter...

Le spectacle, vraiment effarant, abat les plus fermes courages. Une mystérieuse intuition avertit cependant ceux qui ont l’habitude de regarder et d’observer que des feux s’allument encore sur les montagnes, et que de ce chaos effrayant, de ce déchaînement de convoitises violentes, naîtra un monde meilleur, précurseur du règne de l’esprit. Ces ouragans qui soufflent de toutes parts, c’est l’âme d’une humanité renouvelée qui s’élabore dans un douloureux enfantement.

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Ce livre était destiné à paraître au commencement de l’an dernier: les espoirs qu’il contient et proclame auraient alors, peut-être, semblé chimériques aux esprits positifs. La plupart de ceux qui se complaisent dans la triste grisaille des instincts et des forces matérielles, ne voyaient en ce moment aucune lumière à l’horizon, et ne discernaient pas la bordure d’argent des nuages noirs.

Les événements extraordinaires qui se sont vérifiés récemment dans l’un des pays de l’Europe, ont prouvé à ces intelligences trop unilatérales que le réveil de l’esprit n’était point un simple mirage, mais bien une réalité puissante. L’importance de la révolution politique qui vient de sauver un peuple, s’étend moralement bien au delà de la limite de ses frontières, car elle a proclamé une vérité universelle: L’homme doit avoir pour mot d’ordre la défense de la patrie et de Dieu! C’est un règne nouveau qui apparaît à l’horizon du monde, celui de l’esprit! On entend l’air trembler au son des cloches invisibles qui en annoncent l’avènement.

Dora Melegari.

Paris, 1923.