LIVRE SIXIÈME

1800-1804

Sommaire.--Masséna commande l'armée d'Italie.--Fête du 14 juillet à Paris.--Brune remplace Masséna.--Reprise des hostilités.--Campagne de 1800 à 1801 en Italie.--Retraite des Autrichiens.--Passage du Mincio (26 décembre).--Davoust et Brune.--L'armée sur l'Adige (31 décembre 1800).--Entrée à Vérone.--Macdonald débouche du Splügen.--Armistice de Trévise.--Visite au général en chef.--Le colonel Sébastiani--Démolition des places fortes.--Fénestrelles.--Mantoue.--Paix de Lunéville.--Davoust.--Retour de Marmont à Paris.--Rétablissement du culte catholique (1802).--Le Code civil.--Institution de la Légion d'honneur.--Marmont inspecteur général d'artillerie.--Message du roi d'Angleterre.--Déclaration de guerre.--Distribution de l'armée sur les côtes.--L'Américain Fulton.--Polémique concernant les bateaux plats.--Stratégie navale.--Villeneuve et Calder.--Confiance de l'Empereur dans le succès de l'expédition en Angleterre.--Entretien d'Augsbourg.--Le général Foy.--Marmont au camp d'Utrecht.

Le général Masséna fut nommé général en chef de la nouvelle armée. Ce commandement lui était dû à tous les titres. Sa défense de Gênes avait été belle; il n'avait cédé qu'à la plus impérieuse nécessité et en faisant une capitulation conforme à l'intérêt public. Les troupes avaient éprouvé une disette véritable. Quoique le premier consul ait voulu rabaisser le mérite de la défense en disant que jamais les distributions n'avaient manqué, il n'est pas moins vrai que les troupes avaient beaucoup souffert. On ne pouvait pas aller plus loin; il était très-avantageux d'obtenir, dans la circonstance, que les troupes ne fussent pas prisonnières de guerre. Le général Masséna, en prenant le commandement de l'armée, conserva son général d'artillerie, le général de division la Martillière, homme très-estimé et très-considéré dans l'arme, mais fort appesanti par l'âge. Cette préférence sur moi était juste, et j'y souscrivis sans regret. Nommé général de division, je retournai en France reprendre ma place au conseil d'État. Toutefois, avant de partir, j'ordonnai à l'arsenal de Turin de grands travaux. Cet établissement, sans doute l'un des plus beaux de l'Europe, offre d'immenses ressources, et, en peu de temps, il suffit aux plus grandes créations. J'avais depuis longtemps la pensée de faire adopter en France d'autres calibres et de substituer les pièces de six aux pièces de huit et de quatre. Ce calibre étant en usage en Piémont, je profitai de la circonstance pour faire un essai, et j'ordonnai de fondre et de couler cent pièces de six dans les dimensions et d'après les tables de l'artillerie piémontaise, et de construire tous les caissons et les voitures nécessaires à cet équipage. Cette prévoyance me fut très-utile. J'en recueillis les fruits; car, revenu plus tard à l'armée, j'eus à ma disposition ce magnifique matériel, qui me servit puissamment dans la campagne suivante.

La bataille de Marengo avait eu lieu le 14 juin: à cette époque encore, et pendant quelques années depuis, on célébrait la fête du 14 juillet. Dès le commencement du Consulat, on avait proscrit toutes ces fêtes infâmes qui rappelaient les crimes et les malheurs de la Révolution, comme le 10 août, le 21 janvier, etc. Mais on regardait le 14 juillet comme le jour où les institutions anciennes, la féodalité, les priviléges, avaient été renversés, et où les idées nouvelles avaient triomphé. Il était raisonnable, dans la nuance politique d'alors, d'en consacrer le souvenir et de regarder ce jour comme un jour de triomphe; aussi Bonaparte s'est-il bien gardé de s'éloigner trop tôt en apparence de cette doctrine. Le 14 juillet, depuis l'établissement du Consulat, fut donc fêté d'une manière solennelle. On se rendit au Champ de Mars en grand cortége, et une circonstance, ménagée avec habileté, rehaussa beaucoup l'éclat de cette fête. Les drapeaux pris sur les Autrichiens à Marengo avaient été confiés à la garde des consuls: la marche de cette garde fut calculée de manière à arriver ce jour-là même. Après avoir couché à deux lieues de Paris, elle entra au Champ de Mars au milieu de la cérémonie, en belle tenue, mais encore couverte de la poussière de la bataille, portant ses trophées déployés, aux acclamations universelles. L'arrivée de cette belle troupe, venant de combattre il y avait si peu de temps, à une si grande distance, présentant l'image d'une députation de l'armée victorieuse, produisit sur les esprits le plus grand effet. J'assistais à cette fête en qualité de conseiller d'État. Une circonstance me montra combien souvent les gens les plus distingués, étrangers aux choses qu'ils n'ont pas apprises, sont ridicules en en parlant. Placé au balcon de l'École militaire, à côté d'un de mes collègues, M. Devaisnes, homme qui a eu une des plus grandes réputations d'esprit de son temps, et qui a été premier commis sous M. Turgot, et un des chefs marquants de la Société des économistes, me fit beaucoup de questions sur la bataille de Marengo, et finit par me demander si la plaine où nous avions combattu était plus grande que le Champ de Mars. Cette ineptie si forte est à peine croyable; mais, sans tomber dans une aussi grande erreur, combien de fois ne m'est-il pas arrivé d'entendre des hommes revêtus du pouvoir, gens de mérite et de capacité, trancher des questions militaires de la manière la plus décidée et la plus absurde; et jamais on n'est parvenu à leur inspirer plus de modestie et de défiance d'eux-mêmes. L'habitude de la parole, qui leur est propre, et dont les gens de guerre sont en général dépourvus, leur fait supposer ceux-ci très-inférieurs en intelligence, tandis que les facultés nécessaires au commandement des armées sont, sans contredit, les plus grandes, les plus sublimes; elles doivent être disponibles dans un temps donné; elles supposent ce mélange d'esprit et de caractère, base de la puissance de l'homme: l'esprit pour voir, la volonté pour agir. Ces fonctions sont si difficiles, que jamais général illustre ne fut exempt de commettre des fautes; les plus célèbres et les meilleurs généraux s'en rendent moins souvent coupables; leurs qualités, au surplus, ne sont complètes que lorsqu'ils réunissent le positif du métier avec une profonde connaissance du coeur humain. Par l'exercice de ces hautes fonctions, les peuples reposent en paix, et leur salut est le prix des sacrifices que font de leur sang et de leur vie les gens de guerre. Le prix de pareils services doit tout à la fois consister dans la considération accordée à l'esprit supérieur, et dans la reconnaissance méritée par le dévouement. Une classe nombreuse, influente, se refuse aujourd'hui à reconnaître ces vérités; mais le sentiment des peuples est plus d'accord avec la justice.

Je passai deux mois à Paris, occupé des travaux du conseil d'État; mais bientôt je fus rappelé à des fonctions qui étaient plus de mon goût: je fus renvoyé à l'armée. Masséna, déplacé pour quelques torts d'administration, fut remplacé par le général Brune, dont le nom, par le plus singulier caprice de la fortune, se rattachait aux victoires remportées sur les Russes et les Anglais dans la Nord-Hollande. C'était un homme médiocre et incapable; j'aurai bientôt l'occasion de le faire connaître. Il ne trouva rien de prêt en arrivant à l'armée, et cependant l'armistice conclu avec les Autrichiens était au moment de finir; l'artillerie n'avait reçu aucune organisation; tout était dans l'état où je l'avais laissé. Le général la Martillière n'ayant plus aucune activité, son remplacement parut indispensable, et le choix de son successeur tomba sur moi: je me rendis sans retard en Italie; l'armistice étant prolongé, je mis à profit le temps qui m'était accordé.

Je me félicitai beaucoup alors de ma prévoyance. Les ordres donnés en partant de Turin ayant été exécutés, j'y trouvai les éléments d'un équipage de cent bouches à feu tout neuf. En redoublant d'activité et de moyens, il fut terminé au bout d'un mois dans son ensemble et dans ses détails: je multipliai les ateliers de réparation, et, deux mois après, l'armée d'Italie avait cent soixante bouches à feu attelées, avec doubles approvisionnements, aussi attelés: un grand parc, des dépôts de munitions en échelons, cinq millions de cartouches, enfin tout ce qui est nécessaire pour livrer plusieurs grandes batailles et fournir aux consommations de la campagne la plus active. J'organisai avec le même soin un équipage de siége de cent vingt bouches à feu, commandé par le général Lacombe-Saint-Michel. Enfin je donnai à cette artillerie un tel développement, qu'après avoir pourvu aux besoins des divisions je formai une réserve de cinquante-quatre bouches à feu, vingt-quatre servies par l'artillerie à pied, et composées par moitié de pièces de douze; et trente autres servies par l'artillerie à cheval. Cette réserve, habituellement sous les ordres du célèbre Laclos, alors général de brigade d'artillerie, formait mon commandement personnel. C'était ma division, la troupe à la tête de laquelle je me réservais de combattre et d'arriver rapidement au milieu d'un engagement général, pour écraser le point contre lequel elle serait dirigée et assurer la victoire. Cette artillerie était la plus nombreuse, la plus belle et la mieux outillée qu'aucune armée française eût eue depuis le commencement de la guerre.

L'armée était organisée en quatre corps et une réserve; chaque corps composé de deux divisions assez faibles. L'artillerie de chaque division était servie par l'artillerie à pied, et la réserve du corps, indépendante de la grande réserve, se composait d'une compagnie d'artillerie à cheval, d'après ce principe que l'artillerie à cheval, pouvant se mouvoir rapidement, peut être chargée de remplir divers objets.

Il y avait deux belles divisions de cavalerie, auxquelles était attachée aussi une nombreuse artillerie. Enfin l'armée, forte, belle, admirablement bien pourvue de toutes choses, composée de soldats aguerris, dont le courage et la confiance étaient soutenus par le souvenir de Gênes et de Marengo, n'avait besoin que d'un chef. Mais ce chef lui manquait.

Brune n'avait jamais servi quand la Révolution éclata. Prote d'imprimerie et membre du club des Jacobins, ensuite du club des Cordeliers, il se lia avec Danton. À l'époque de l'invasion des Prussiens, Paris fournit troupes, chevaux et moyens de toute espèce. Brune fut employé à la réquisition des chevaux. Comme à cette époque les moyens les plus prompts et les plus violents étaient préférés, on le chargea d'arrêter les voitures dans les rues et de les faire dételer. On le nomma adjudant général pour lui donner une sorte d'autorité; et le voilà en fonctions avec sa grande taille et ses grands bras, barrant le boulevard et mettant les chevaux entre les mains des employés des équipages. Tels furent son début et son premier fait d'armes. Sa liaison avec Danton le fit choisir pour commander une armée révolutionnaire; il reçut à cette occasion le grade de général de brigade et fut envoyé à Bordeaux avec trois mille hommes, servant d'escorte aux représentants et au terrible instrument de mort qui les accompagnait. On doit dire ici, par esprit de justice et de vérité, qu'il ne fut nullement sanguinaire dans cette horrible mission; il contribua, au contraire, à diminuer les maux redoutés à son arrivée: les habitants de Bordeaux en ont, longtemps après, conservé le souvenir. De retour à Paris, il fut employé à l'armée de l'intérieur, se trouva au 13 vendémiaire, et de cette époque date sa connaissance avec Bonaparte. Il était l'un des courtisans et des familiers de Barras, il fut envoyé à l'armée d'Italie à la fin de notre immortelle campagne de 1796, et servit, comme général de brigade, à la division Masséna. À l'occasion d'une petite affaire à Saint-Michel, on lui fit une réputation de bravoure dont jamais il ne fut digne. Le général Bonaparte s'en engoua, on ne sait pourquoi: il céda sans doute pour celui-ci, comme pour Gardanne et pour tant d'autres mauvais officiers, à l'effet toujours produit sur lui par une grande taille. Il devint général de division, reçut plus tard le commandement du corps d'armée dirigé contre la Suisse, et prit Berne. De là il eut le commandement de l'armée gallo-batave, et se trouvait dans ce pays lors du débarquement des Anglais et des Russes en 1799. Il battit l'ennemi, ou plutôt ses troupes le battirent par miracle, car il fut étranger à leurs succès (ainsi que je le raconterai quand je parlerai de la Hollande), et passa dans l'Ouest, qu'il pacifia, vint commander la deuxième armée de réserve, à Dijon, devenue plus tard l'armée des Grisons, et enfin arriva en Italie au commencement de septembre 1800, pour remplacer Masséna et commander cette belle armée d'Italie, alors forte de soixante mille hommes d'infanterie, dix mille chevaux et cent soixante bouches à feu attelées.

Brune était alors âgé de trente-sept ans; il avait beaucoup lu, mais il avait mal digéré ses lectures, et tous ses souvenirs étaient confus: sa tête ressemblait à une bibliothèque dont les volumes sont mal rangés. Sans manquer d'esprit et de finesse, il était obscur et embrouillé dans son langage; tout à fait sans courage et sans caractère, son coeur était sans méchanceté: on pouvait même le dire bon homme. Il aimait l'argent, prenait volontiers, mais donnait de même; souvent prodigue dans ses dons, il n'a presque rien laissé en mourant. La fortune l'a favorisé au delà de toute expression dans le cours de sa carrière; car, sans talents, sans courage, sans aptitude et sans instruction militaire, il a attaché son nom à d'assez grands succès. Les souvenirs et les hommes de la Révolution avaient beaucoup d'attraits pour lui.

Voilà le chef qui nous fut donné. Le général Oudinot était son chef d'état-major; Davoust commandait la cavalerie; Chasseloup, le génie. Il s'établit une parfaite harmonie, entre nous quatre. Dès ce moment, nous résolûmes de conduire l'armée et d'agir toujours dans le même sens, sur l'esprit du général en chef, et, à cet effet, de ne le perdre jamais de vue. Mais, malgré cet accord et nos soins, nous ne pûmes jamais le décider à entreprendre des opérations dont le succès était certain et qui auraient rendu cette campagne très-brillante: il nous échappait tout à coup, et, après avoir tendu le ressort péniblement, la moindre circonstance le remettait au point de faiblesse et d'atonie dont nous l'avions tiré.

L'armistice fut dénoncé, et les troupes sortirent de leurs cantonnements pour entrer en campagne. Le quartier général fut établi à Brescia. Une simple démonstration fit repasser le Mincio à l'armée autrichienne, dont une grande partie s'était établie, pour vivre, en avant de cette rivière, et les deux armées furent placées sur leur terrain naturel pour opérer et pour combattre. L'armée autrichienne, très-belle et très-bonne, dépassait soixante-dix mille hommes. Les souvenirs de la campagne de l'année précédente étaient présents à son esprit: elle avait vaincu devant Vérone, à la Trébia et à Novi, pris Mantoue, et chaque pas avait été marqué par un succès; à la bataille de Marengo, elle avait soutenu sa réputation, quoique le sort des armes lui eût été contraire. Reposée et augmentée par des renforts, elle se présentait au combat avec confiance. Elle était commandée par le général de cavalerie comte de Bellegarde, homme d'un esprit très-distingué et qui avait pour quartier-maître général le même baron de Zach, pris à Marengo, l'un des meilleurs généraux de l'armée autrichienne. Cette formidable armée était appuyée à deux places, Mantoue et Peschiera, ses flancs couverts par le lac de Garda et le Pô, et son front par le Mincio. Elle avait donc à défendre une bonne ligne, fort courte, dont les flancs sont bien appuyés, et qui se prête merveilleusement aux manoeuvres. Ainsi nous avions devant nous des obstacles matériels et une brave armée, bien commandée, à combattre. Eh bien! malgré l'incapacité de notre chef, des succès constants ont couronné toutes nos entreprises, et il n'a tenu à rien que l'armée autrichienne ne fût détruite. Mais le général français fut son sauveur, en se refusant à profiter des occasions favorables offertes par la fortune plusieurs fois pendant cette courte campagne.

Le Mincio, formant la ligne des Autrichiens, sort du lac de Garda, traverse Peschiera, où existe un petit port pour recevoir la marine du lac, et se rend à Mantoue, en faisant diverses sinuosités dans son cours: une des rives est presque constamment plus élevée que l'autre; tantôt la rive droite domine, tantôt la rive gauche. Les longs détours du fleuve forment des coudes très-favorables aux passages de vive force. Ainsi, pour opérer un passage de l'armée française, il y a deux points indiqués: ceux de Monzambano et de Molino, près de la Volta; à tous les deux, la rive droite domine la rive gauche, et un grand rentrant donne le moyen d'établir des batteries, dont le feu embrasse, de l'autre côté, un grand espace que l'ennemi ne peut pas disputer. Le premier point est à trois lieues au-dessous de Peschiera et à une lieue et demie de Valeggio; le second entre Valeggio et Goïto, en descendant le Mincio. De son côté, l'ennemi a un point de passage offrant les mêmes avantages: c'est à Valeggio, situé entre les deux points qui nous sont favorables. Nous nous réunîmes chez le général en chef, et nous discutâmes sur la manière d'opérer; je remis un projet, qu'on approuva, et qui réussit, quoiqu'il ne fût pas exécuté avec précision, ni même complétement dans l'esprit dans lequel il avait été formé. Au lieu de nous servir des deux points de passage favorables, Monzambano et Molino, je proposai de n'en adopter qu'un seul véritable. Mes motifs étaient ceux-ci: en en prenant deux, nous divisions nos forces, compromettions l'ensemble des opérations, d'autant mieux que le point de passage des ennemis, s'ils voulaient manoeuvrer contre nous, leur donnait, par Valeggio, le moyen de nous séparer en deux, et par conséquent de nous combattre partiellement. Restait à savoir s'il fallait choisir Monzambano ou Molino; ce dernier point est d'un accès plus facile, avantage assez grand; l'ennemi pouvait déboucher, mais il était plus éloigné de Peschiera et assez loin de Mantoue. Malgré ces considérations, je conclus pour Monzambano: le passage, une fois opéré sur ce point, menace la retraite de l'ennemi sur l'Adige, dont on est plus près que lui. En menaçant l'ennemi vers la Volta, au moyen d'une fausse attaque pendant le moment de l'opération de Monzambano, on contiendrait toutes les troupes destinées à former la garnison de Mantoue, et on les empêcherait de prendre une part active à la bataille, car les troupes ne s'éloigneraient jamais assez de cette place pour courir le risque de ne pouvoir s'y jeter aussitôt après le passage effectué, et ainsi nous aurions dix mille hommes de moins à combattre.

Nos moyens de passage étaient considérables: nous avions assez de bateaux pour faire plusieurs ponts à la fois. Il fut convenu qu'à Monzambano on en ferait deux pour déboucher, à la Volta un seul pour tromper l'ennemi, et qu'on agirait de la manière suivante: après avoir présenté plusieurs têtes de colonne sur différents points du Mincio, le corps de droite, commandé par le général Dupont, se présenterait devant Goïto, y donnerait l'alarme et ferait mine de vouloir s'en emparer de vive force; pendant la nuit, il viendrait s'établir à Molino, jetterait son pont, ferait passer quelques troupes sous la protection des batteries de la rive droite, tandis que le général Suchet, avec le centre, se placerait devant le débouché de Valeggio pour contenir l'ennemi. Delmas, avec l'avant-garde, se porterait sur Monzambano et passerait, soutenu par la gauche, commandée par Moncey, qui, après avoir masqué Peschiera, viendrait à Monzambano et suivrait Delmas en seconde ligne, au fur et à mesure de la disponibilité des moyens de passage. Suchet viendrait passer après Moncey et serait remplacé par Dupont; celui-ci, pour pouvoir agir avec plus de promptitude, coulerait son pont, viendrait se mettre en bataille devant Valeggio et opérerait enfin son passage après Suchet, sur le pont de Monzambano. Ma réserve d'artillerie devait être placée sur les hauteurs de Monzambano, protéger les troupes dans leurs mouvements et leur assurer la possession de l'espace nécessaire à leur déploiement. Tel fut le projet que je présentai; il fut converti en ordre général pour l'armée. L'opération commença à s'exécuter comme il avait été convenu, mais le caractère du général Brune y apporta des modifications; heureusement elles ne furent pas funestes.

Il arrive presque toujours, à la guerre, mille contre-temps: les chemins naturellement très-difficiles conduisant à Monzambano furent encore gâtés par la pluie, et l'équipage de pont, au lieu d'arriver à cinq heures du matin, le 4 nivôse, n'arriva qu'à neuf heures. Celui qui était destiné à servir à la fausse attaque de Molino avait joint à l'heure indiquée: le général Brune, consterné de ce retard, crut devoir remettre le passage au lendemain, comme si l'inconvénient d'être vu dans ses premiers travaux n'était pas beaucoup moindre que la remise d'une opération sur laquelle l'ennemi aurait le temps et les moyens de connaître nos véritables intentions. En ajournant le passage à Monzambano, il fallait aussi le suspendre à Molino; mais, au lieu d'envoyer en toute hâte un officier de sa confiance au général Dupont, il chargea un officier du général Suchet, retournant près de son général, de transmettre ce contre-ordre. Soit que cet ordre ne parvînt pas, ou que la manière dont il fut envoyé ne parût pas de nature à changer des ordres écrits et des instructions positives et circonstanciées, il ne fut pas exécuté; peut-être aussi, et cela est probable, le général Dupont voulut forcer le général en chef à combattre sur-le-champ: chose semblable arrive souvent dans les armées dont les chefs ne sont ni craints, ni obéis, ni considérés. En conséquence, le général Dupont passa et s'éloigna même de la rivière beaucoup plus qu'il n'aurait dû le faire d'après le plan général: les ennemis accoururent et le forcèrent à se replier, et, dans la poursuite, ils vinrent se faire écraser par le canon placé sur la rive droite. Davoust, commandant la cavalerie, s'y étant rendu, fit passer quelques escadrons et garnit la rive droite de son artillerie: je m'y portai aussi et vis toute la bagarre. Cette échauffourée était sans objet, puisque les trois quarts de l'armée étaient au repos et ne prenaient pas part au combat. L'affaire se composa d'une série de mouvements en avant à la poursuite de l'ennemi, quand le feu de l'artillerie de la rive droite le forçait déjà à se retirer, et de mouvements de retraite quand on avait poussé l'ennemi hors de la portée de notre artillerie. L'ennemi perdit beaucoup de monde, plus que nous, à cause de l'indiscrétion de ses poursuites. Le corps le plus maltraité fut une réserve de onze bataillons de grenadiers, commandée par le général de Bellegarde, frère du général en chef, campée en vue de Villafranca; elle fut la première à accourir. La nuit arriva et mit fin à ce combat.

Le général Brune avait entendu tranquillement cette canonnade qui faisait frémir la terre, et il resta à Monzambano avec une incroyable impassibilité. Cette circonstance donna lieu, le lendemain, à la scène la plus plaisante et la plus ridicule du monde.

Revenu le soir au quartier général et trouvant le général en chef à table, Davoust, brutal et grossier, s'écria en entrant: «Comment, général, pendant que la moitié de votre armée est engagée, vous restez ici occupé à manger!» Brune garda le silence à cette insolente apostrophe; mais, le lendemain, voici exactement ce qu'il lui dit: «Quand hier vous m'avez reproché de ne m'être pas rendu au corps de Dupont, je ne vous ai pas dit mes raisons; maintenant je vous ferai connaître ce qui m'y a déterminé. Aussitôt après avoir reçu le rapport du passage de Dupont, et en entendant le canon, mon premier mouvement a été de demander mon cheval; vous le sentez, je suis Français, et il n'en faut pas davantage. Mais je me suis dit: Tu vas aller là-bas, tu verras les soldats marcher en avant et crier: «En avant!» tu ne pourras pas te contenir; tu te mettras à leur tête et tu crieras plus fort qu'eux: «En avant! «en avant!» et tu sortiras de ton grand plan. Alors la réflexion m'a fait rester ici.»

Voilà mot pour mot le beau discours de Brune, le lendemain matin, au général Davoust. Jamais chose plus ridicule et plus ridiculement plaisante n'est sortie de la bouche d'un général en chef: il y a là une lâcheté niaise et une niaiserie de pensée et d'expression sans exemple. J'avais envie d'en faire une caricature où l'on représenterait l'acteur Brunet assis au milieu d'un grand plan, et ne voulant pas en sortir.

Le lendemain, 5 nivôse (26 décembre), notre opération s'exécuta par Monzambano. L'ennemi avait établi sur la rive gauche du Mincio, mais à une certaine distance, des redoutes appuyant sa droite près du village de Salionze. L'ennemi chassé du bord de la rivière et mes deux ponts établis en vingt minutes, l'armée défila. Delmas déboucha à la tête de l'avant-garde, culbuta la ligne opposée et poussa sur Valeggio. Moncey le soutint, prit position à sa gauche, enleva une redoute et masqua les autres. Les divisions de cavalerie passèrent et assurèrent un succès complet. Le général Oudinot, incapable de rester tranquille spectateur auprès de son pacifique général en chef, chargea à la tête des premières troupes qu'il rencontra et prit une pièce de canon. Dupont, apprenant nos succès décisifs, s'avança sur Valeggio et fit sa jonction avec Delmas. L'ennemi évacua la position et le fort de Valeggio. Les Autrichiens jetèrent dans Mantoue et dans Peschiera les troupes destinées à défendre ces deux places et se retirèrent sur l'Adige, où nous les suivîmes sans avoir avec eux de nouvel engagement.

Malgré les fautes commises dans la conduite de cette opération, elle avait réussi. L'ennemi, complétement battu, avait fait de grandes pertes en tués, blessés et prisonniers. Les garnisons l'affaiblissaient, et chaque jour nos avantages relatifs augmentaient. Nous allons voir combien peu nous sûmes en profiter.

Le 31 décembre, nous prîmes position sur l'Adige: la droite de l'armée observait Vérone. Je reconnus et choisis le point de passage le plus avantageux. Au-dessus de Bussolengo, l'Adige fait un coude extrêmement prononcé, sous un grand commandement de la rive droite; un ravin rendait assez facile le transport des bateaux jusqu'au bord de la rivière, et un petit village en face devait, aussitôt après avoir été occupé, nous servir de tête de pont. Ma belle réserve d'artillerie fut établie des deux côtés du passage pour l'assurer, et il s'opéra le 1er janvier, à la pointe du jour. En une demi-heure le pont fut jeté, et, immédiatement après, les troupes débouchèrent. Nous fîmes, moi et ceux qui m'entouraient, une petite plaisanterie qui tenait à notre âge.

Nous avions remarqué, sur la rive gauche de l'Adige, une très-belle et très-grande maison. Une garde d'honneur et deux factionnaires nous indiquaient qu'elle était occupée par un lieutenant général. L'élévation de la rive droite empêchait de voir les mouvements qui s'y opéraient. Nous étions au premier de l'an 1801, et nous pensâmes qu'il était convenable de souhaiter la bonne année au général autrichien en lui envoyant les premières dragées. En conséquence, à la petite pointe du jour, six pièces de douze lancèrent à la fois leurs boulets sur la maison, où tout fut immédiatement dans un grand désordre. Ce spectacle nous amusa beaucoup.

L'ennemi opéra sa retraite, prit position à une lieue en arrière de Vérone, et nous entrâmes dans cette ville. Il avait laissé garnison dans le château Saint-Pierre. Une de ses divisions remonta l'Adige, et Moncey fut chargé de la suivre. Tout le reste de l'armée, excepté ce que l'on avait détaché pour masquer la place de Mantoue et pour assiéger Peschiera et le château de Vérone, fut réuni en avant de Vérone, sur la rive gauche. De ce moment, l'ennemi opéra sa retraite méthodiquement, lentement, et nous réglâmes honteusement nos mouvements sur les siens.

Pendant nos opérations en Italie, Macdonald, à la tête de la deuxième armée de réserve, forte d'environ quinze mille hommes, avait débouché par les Grisons, passé le Splügen, et marchait sur Trente. L'arrivée de Moncey à Trente compromettait puissamment les troupes autrichiennes venant des Grisons qui se dirigeaient sur cette ville, et les troupes qu'il avait devant lui n'étaient pas assez fortes pour l'arrêter. S'il eût agi avec vigueur et rapidité, il eût pu concourir, avec Macdonald, à des résultats importants, au moins retarder leur réunion avec l'armée; mais le général Niepperg, le même qui a épousé depuis secrètement l'archiduchesse Marie-Louise, lui fut envoyé et le berça de la nouvelle d'un armistice. Moncey donna dans le piége, s'arrêta, et les Autrichiens furent libres dans leurs opérations. Tout ce qui avait fait sa retraite devant Macdonald ou qui s'était retiré devant Moncey continua son mouvement rétrograde par la Brenta. En cette circonstance surtout, Brune manqua à sa destinée. Il avait sous la main le succès le plus assuré, le plus complet, s'il eût voulu combattre. Je le persécutai, mes camarades firent les mêmes efforts, et nous croyions l'avoir décidé quand sa faiblesse l'emporta.

Voici quelle était notre position. L'armée autrichienne, après avoir fait son détachement du Tyrol et ses garnisons, n'avait pas en ligne devant nous plus de trente et quelques mille hommes (et nous, nous en avions quarante-cinq mille). Elle était embarrassée de quatre mille chariots d'équipages, de vivres et d'artillerie, et se retirait par une seule route. La lenteur de sa marche et la difficulté de ses mouvements étaient extrêmes; une bataille l'aurait perdue. Si nous eussions été vainqueurs, son désastre eût été complet; et, avec la supériorité de nos forces, la confiance qui régnait dans l'armée, augmentée par les succès récents, on ne pouvait pas mettre en doute la victoire. Les conséquences en auraient été immenses. Il fallait tomber avec vigueur sur l'arrière-garde, faire un mouvement de flanc entre les montagnes et la grande route; et, une fois la bataille gagnée, arriver en deux jours à Bassano et occuper le débouché de la Brenta. Vukassovich, se retirant par cette vallée avec dix-huit mille hommes, et pris en tête et en queue, devait mettre bas les armes. Alors nous n'avions plus personne devant nous, et nous pouvions traverser le Frioul, entrer dans les États héréditaires et marcher sur Vienne. Une seule action, dont, je le répète, le succès était certain, suffisait; et, si, par une fatalité impossible à prévoir, nous eussions été battus, aucune conséquence grave n'en résultait pour nous. Jamais la fortune n'a présenté une chance plus belle à un général d'armée; mais il est vrai que jamais elle ne l'a faite à un homme moins digne d'une semblable faveur. Rien ne put décider Brune. Nous réglâmes, comme je l'ai déjà dit, notre marche sur celle de l'ennemi; nous n'entamâmes pas une seule fois son arrière-garde. Nos fautes, bientôt jugées par le dernier de nos soldats, furent l'objet de la critique de tout le monde. Brune, perdant sa considération, devint un sujet de moquerie; et, comme l'ennemi marchait à pas de tortue, qu'il partait tard, que nous partions plus tard encore, nous marchions toujours une partie de la soirée, les soldats disaient en plaisantant que c'était marcher à la Brune. Vukassovich étant arrivé à Bassano, sa jonction faite avec Bellegarde, l'armée autrichienne se trouva forte de cinquante mille hommes, et ainsi plus nombreuse que la nôtre.

J'étais vivement affligé de voir tourner aussi mal cette campagne. J'avais compté que ma belle artillerie ferait un bruit retentissant en Europe; et, dans mon désespoir de ne rien faire de grand, je cherchais l'occasion de m'en servir, ne fût-ce qu'à de petites choses. Je m'arrangeais toujours pour la faire marcher après l'avant-garde, chose assez ridicule, mais, avec Brune, on était à peu près libre d'agir à son gré, rien n'étant réglé. Au passage de la Brenta, à Fontaniva, j'eus l'occasion de l'employer plutôt à un divertissement qu'à une chose sérieuse. L'ennemi, avait fait une petite flèche pour couvrir le passage de la rivière; six pièces de canon, que soutenaient des troupes d'infanterie et de cavalerie, formaient son arrière-garde. Je marchai de ma personne avec les premières troupes de l'avant-garde; nos éclaireurs occupaient des broussailles voisines de l'ennemi et couvrant un grand espace. J'obtins du général commandant l'avant-garde qu'il s'arrêtât et laissât passer mon artillerie; j'établis vingt-cinq pièces de canon en demi-cercle autour de la malheureuse batterie ennemie, où tout le monde était dans la plus grande confiance et le plus profond repos. Quand mes préparatifs furent achevés, le feu commença. Au premier coup de canon, les canonniers autrichiens coururent à leurs pièces et ripostèrent; mais, quand ils virent à qui ils avaient affaire, ils s'enfuirent si brusquement, qu'ils abandonnèrent quatre de leurs pièces, dont deux étaient déjà démontées. Nous marchâmes sur Cittadella et ensuite sur Castelfranco, où nous entrâmes le 22. Pendant notre marche, l'équipage de siége avait été transporté, partie devant Peschiera, partie devant Vérone: le 16, la tranchée fut ouverte devant le château de Vérone; le feu commença le 22, et le 26 le fort s'était rendu.

On ouvrit la tranchée devant Peschiera le 24, à cent vingt toises de la place; le feu allait commencer quand l'armistice de Trévise ouvrit les portes de cette ville. Il y eut, aux environs de Castelfranco, une affaire à l'avant-garde, où le colonel Mossel, mon chef d'état-major, et deux de mes aides de camp firent un coup de main fort brillant. Remarquant un corps de hussards autrichiens séparé de leurs troupes par des obstacles et des fossés, ils prirent avec eux cinquante chevaux du 15e chasseurs, et, après l'avoir tourné et sommé de se rendre, ils le firent prisonnier. Ce corps se composait de deux cent trente-cinq hommes.

L'ennemi, après avoir réuni ses forces, nous les montra et eut l'air de vouloir livrer bataille. Ce n'était certes pas notre affaire, avec un chef tel que le nôtre, dans une pareille circonstance, après avoir laissé échapper comme à plaisir toutes les occasions qui s'étaient présentées de détruire l'ennemi sans risque. En ce moment, où les forces étaient au moins égales le succès était incertain; et puis à quoi menait un succès (s'il eût pu être obtenu), la guerre étant suspendue en Allemagne, et tout s'acheminant vers la paix? Après ces démonstrations, le général Brune écrivit au général Bellegarde pour lui proposer un armistice, motivant sa proposition sur celui qui venait d'être conclu en Allemagne. Le général autrichien, en réponse, envoya au quartier général son quartier-maître général le baron de Zach. Le général Brune l'accueillit avec empressement, causa sur les conditions, consentit à suspendre sa marche et les hostilités si on lui remettait la place de Peschiera, les châteaux de Vérone et de Ferrare, et si l'ennemi se retirait derrière la Piave, qui servirait de délimitation entre les deux armées. Il renvoya, pour le surplus des conditions, aux conférences qui auraient lieu entre les plénipotentiaires nommés de part et d'autre. On convint de se réunir à Trévise, où nous allions entrer. Les plénipotentiaires furent moi et le colonel Sébastiani; ceux des Autrichiens, le baron de Zach et le prince de Hohenzollern, commandant de l'arrière-garde pendant la retraite. Le général Brune me fit part des conditions qu'il avait accordées. Je lui fis observer qu'elles étaient beaucoup trop favorables à l'ennemi; je lui demandai la permission de les changer, afin de les rendre plus avantageuses. Il me le permit, comme on l'imagine bien, mais sans avoir grande foi dans le succès de mes efforts. Nous n'avions pas eu sur l'ennemi des avantages assez signalés pour lui imposer de trop rudes conditions. L'opinion gagnée par le passage des deux fleuves, nous l'avions perdue par la lenteur de notre marche, la faiblesse de notre poursuite. L'ennemi avait fait une belle retraite, il n'avait pas abandonné une roue de voiture: ainsi il s'était grandi à ses yeux et aux nôtres. C'était bien notre ouvrage, mais le fait n'en existait pas moins. Son armée, après la réunion des troupes du Tyrol, était au moins aussi nombreuse que la nôtre; on ne pouvait donc pas lui faire la loi, on pouvait seulement profiter des circonstances favorables résultant de la position avancée de l'armée d'Allemagne, qui occupait la Haute-Styrie, et se trouvait, pour ainsi dire, aux portes de Vienne.

Excepté Mantoue, dont la cession consacrait l'abandon de l'Italie, on pouvait tout obtenir, et c'est avec cette idée que j'entamai cette affaire. J'annonçai aux généraux autrichiens que les conditions consenties par le général Brune ne pouvaient pas être admises comme bases du traité, par suite des nouvelles dispositions arrêtées par le gouvernement; que des ordres venaient de parvenir au général en chef et lui prescrivaient la marche à suivre. Les généraux autrichiens furent fort mécontents; cependant ils avaient jugé, comme moi, les premières conditions trop avantageuses, car le prince de Hohenzollern dit sur-le-champ: «Je m'attendais à cette déclaration.» Ce mot, indiscrètement prononcé, me donna grande confiance dans le succès de mes demandes. Je convins des droits de l'armée autrichienne à conserver Mantoue; mais, tout en reconnaissant que nous ne pouvions pas exiger cette place, j'établis que nous ne pouvions pas renoncer à l'idée de nous créer une bonne ligne de défense par les conditions de l'armistice, attendu que la guerre pouvait recommencer. Mantoue et Porto-Legnago étant entre les mains des Autrichiens, il n'y avait pour nous ni ligne de l'Adige ni ligne du Mincio, et ainsi, pour avoir la première de ces deux lignes, il fallait nous céder Porto-Legnago; qu'au surplus la cession du château de Vérone n'était rien, il était au moment de se rendre; et celle de Peschiera peu de chose, puisque le siége de cette place était déjà commencé. Les intérêts de l'armée d'Orient, dis-je ensuite, sont trop chers au premier consul pour qu'il ne cherche pas à avoir en sa puissance les points favorables à la communication avec l'Égypte, et Ancône est merveilleusement placé pour remplir cet objet. Enfin il fallait que l'armistice nous donnât du terrain et une ligne de démarcation bien tracée: l'armée autrichienne passerait sur la rive gauche du Tagliamento, et établirait sa communication par mer avec Venise, ou au moyen d'une ligne de postes suivant les lagunes en partant de l'embouchure du Tagliamento. Ces conditions, après vingt-quatre heures de discussion consécutives, furent acceptées, rédigées et signées; j'envoyai, immédiatement après, le colonel Sébastiani en informer le général Brune. Il était cinq heures du matin; il eut des transports de joie, sauta au cou de Sébastiani, reconnut ce service signalé, dont il ne perdrait, disait-il, jamais le souvenir, et qu'il ferait valoir comme je le méritais: il me confirma toutes ces belles paroles lorsque quelques heures après j'allai le voir. L'exécution suivit immédiatement: les Autrichiens repassèrent le Tagliamento, et nos troupes reçurent des ordres de cantonnement dans le pays conquis, de manière à y bien vivre et à s'y reposer.

J'avais fait une course devant Venise, et, arrivé à Padoue, j'allai voir le général en chef. Depuis mon départ de Trévise, il avait reçu un courrier du premier consul qui lui défendait de faire un armistice sans obtenir Mantoue, et je venais d'en être informé: je trouvai sa conversation embarrassée et plus embrouillée encore qu'à l'ordinaire. Il parla de l'armistice d'une manière équivoque, dit qu'il n'était pas bien sûr de le tenir, etc. Je lui répondis que ce n'était pas le moment de parler ainsi: il avait dû réfléchir avant de l'accepter, et ce n'était pas au moment où les Autrichiens tenaient leurs engagements qu'il fallait penser à ne pas remplir les nôtres. «Au reste, dit-il tout à coup, cet armistice n'a pas été réglé conformément à mes instructions.

--Comment! repris-je avec la chaleur de l'indignation, vos instructions n'ont pas été suivies?... Vous avez raison, vous m'aviez donné pour règle d'obtenir des avantages que j'ai doublés. Vous aviez promis l'armistice pour trois places, j'en ai obtenu cinq; vous laissiez l'armée autrichienne sur la Piave, et je l'ai fait repasser derrière le Tagliamento. Rappelez-vous votre étonnement et les expressions de votre reconnaissance quand tout a été terminé: elles ont été publiques, elles sont connues de toute l'armée, et c'est en m'accusant ainsi que vous me récompensez! Le premier consul demande une chose impossible à obtenir: s'il avait fait connaître plus tôt ses intentions, nous nous y serions conformés, et il n'y aurait pas eu d'armistice; mais il les a fait connaître trop tard, c'est un mal sans remède, et c'est tant pis pour lui; quant à nous, nous avons fait ce qu'il était possible de faire. Les transactions conclues loyalement et de bonne foi doivent être respectées; c'était quand on tirait le canon qu'il fallait faire le brave, et ne pas attendre le moment où l'on est dans des voies pacifiques. Au surplus, faites vos affaires vous-même, et, après ce que vous venez de dire, je déclare renoncer à tous rapports personnels avec vous.»

Là-dessus je me retirai. Il courut après moi, me fit mille protestations, mille réparations; mais j'y fus sourd, et je rentrai chez moi. Je m'abstins de mettre les pieds chez lui, et mes relations devinrent purement officielles, par écrit, et se bornèrent aux affaires de l'artillerie. Il renouvela ses démarches, m'envoya plusieurs personnes, et vint lui-même: je rétablis alors avec lui des rapports moins hostiles; mais je jurai de ne jamais oublier ce qui s'était passé, et mes manières restèrent constamment froides avec lui.

Quant à Sébastiani, en bon Corse, il conserva des rapports meilleurs avec le général en chef, quoiqu'il eût bien juré sa perte: il servit d'intermédiaire entre nous. Il soutint au général Brune qu'on pouvait démontrer au premier consul l'impossibilité où nous avions été d'obtenir des conditions plus avantageuses, et s'offrit de se rendre à Paris pour le convaincre. Cette proposition avait pour but de trouver l'occasion d'informer avec détail le premier consul des sottises sans nombre du général Brune pendant la campagne, de son incapacité, de sa déconsidération et de l'abjection dans laquelle il était tombé aux yeux de tous. Brune donna dans le piége, ordonna le départ de Sébastiani, et fournit les frais de poste à cet officier, sur l'appui duquel il croyait pouvoir compter, et qui cependant n'allait à Paris que pour le perdre; je munis notre envoyé d'un long rapport dont il fit valoir toutes les parties et toutes les expressions. Peu après, Brune fut rappelé et remplacé par le général Moncey, homme âgé et d'un caractère honorable, mais d'une capacité peu étendue. Les circonstances n'en demandaient pas une supérieure; il fallait seulement un esprit d'ordre, de la probité et un caractère modéré, qualités dont il était pourvu. Le premier consul, voulant Mantoue à toute force, se fit céder cette place; mais il avait, pour l'obtenir, des moyens dont nous ne pouvions pas disposer: il fit dénoncer l'armistice à Lunéville, où se tenaient les conférences pour la paix, non pour la seule armée d'Italie, mais pour toutes les autres en même temps. C'était le renouvellement de la guerre, au moment où l'armée d'Allemagne occupait Bruck, en Styrie, et était à six marches de Vienne, quand l'armée opposée avait été anéantie. Le résultat était infaillible, et Mantoue nous fut remis.

De retour à Milan, je m'occupai de presser les démolitions des places désignées précédemment, de compléter l'armement de celles qui devaient être conservées, et de les mettre dans un ordre satisfaisant. Ce travail me donna lieu de réfléchir sur la valeur et l'objet de toutes ces places, et je crus utile la conservation de Fenestrelle, comprise dans le nombre de celles qui devaient être détruites. On connaît l'axiome fort ancien, que l'Italie est le tombeau des Français; je ne trouve d'explication raisonnable qu'en l'appliquant aux difficultés que rencontre, pour sortir intacte de l'Italie, une armée française battue. S'il était question de l'influence du climat, pourquoi les effets n'en seraient-ils pas les mêmes sur les Allemands, qui, par leur organisation, sont bien plus éloignés des Italiens que les Français? Une armée française battue en Italie, et forcée d'évacuer le pays, était anéantie en repassant les Alpes, parce qu'elle était obligée de détruire son matériel, impossible à emmener. Dès lors les difficultés pour l'offensive devenaient immenses, car le matériel manquait, et, si on en fournissait un nouveau, on ne savait comment lui faire franchir les montagnes. Quand les Autrichiens, au contraire, étaient battus, ils se retiraient dans le Tyrol par une belle route; leur armée conservait son matériel, son organisation; les Alpes Noriques ou les Alpes Juliennes leur servaient de forteresses; ils se réorganisaient et recevaient des renforts. Quand les renforts leur étaient parvenus, ils rentraient en campagne, comme ils le feraient partout, et ils combattaient à armes égales, et avec beaucoup de chances de succès. Il fallait donc, pour mettre les Français dans la condition des Autrichiens, percer les Alpes de routes sur plusieurs points, et c'est ce que Napoléon a senti et fait exécuter. Mais, en attendant l'exécution de cet immense travail de routes, n'y avait-il pas quelque chose de transitoire à adopter? Si, toujours dans cette hypothèse et en se reportant à l'époque dont je parle, on trouve au pied des Alpes, en Piémont, une place dont la force soit telle, que le temps de la résistance soit plus long que celui que l'on mettrait à l'assiéger, n'est-il pas utile aux intérêts de l'armée française de la conserver, de l'améliorer, d'y mettre des approvisionnements immenses, et de la consacrer à recevoir et garder tout le matériel d'une armée battue qui repasse les Alpes? Si le temps nécessaire à la prendre est plus long que le temps où la saison permet d'en faire le siége, on peut la regarder comme imprenable. Dès lors le matériel qu'elle renferme est en sûreté. Quand l'armée, couverte par les hautes montagnes et la mauvaise saison, s'est refaite, elle débouche au printemps, reprend son matériel, et, en quatre jours, elle est convenablement outillée pour faire la guerre en plaine. Une place semblable joue le rôle d'une tête de pont en avant d'un grand fleuve, celui d'une place sur la côte, à la disposition d'une puissance maritime; enfin c'est une place de dépôt, un point de réunion et de départ.

Je fis part de ces réflexions au général Chasseloup, dont c'était plus particulièrement l'affaire. Il écrivit au premier consul pour lui proposer la conservation de Fenestrelle: il présenta sans doute mal la question, car, pour réponse, on lui donna l'ordre de commencer les démolitions par cette place. Je ne me décourageai pas: je fis un mémoire d'une douzaine de pages, basé sur les principes que j'ai exposés plus haut, et le premier consul fut si frappé de mes raisonnements, que, craignant l'exécution trop prompte de ses ordres, il m'envoya, par un courrier extraordinaire, la réponse telle que je l'avais sollicitée. Je reçus l'ordre en même temps de réarmer avec le plus grand soin, et de la manière la plus complète, cette place, à laquelle on attacha, dès ce moment, un très-grand prix, d'y placer des approvisionnements, des dépôts, etc., etc. Fenestrelle fut conservé; ce succès d'amour-propre me fit grand plaisir. Voilà tout le secret des circonstances qui ont fait échapper cette place seule à la destruction générale de toutes celles que le roi de Sardaigne avait fait construire en un si grand nombre d'années, au prix de si fortes dépenses. Elles avaient fait jouer à ce souverain un rôle important à l'occasion de toutes les guerres d'Italie, et lui avaient valu le surnom de portier des Alpes. Les places démolies furent: le fort de la Brunette, près de Suze, Démont, dans la vallée de la Stura, Coni et Tortone, Turin, dont on ne garda que la citadelle, enfin le château de Milan: il ne resta pas trace de toutes ces fortifications. D'un autre côté, de nouvelles places furent entreprises et d'anciennes furent réparées et améliorées. La citadelle d'Alexandrie, déjà forte à cette époque, fut destinée à être le réduit d'un grand système: on entreprit de rendre la place capable d'une longue résistance, au moyen d'une bonne enceinte et d'un système de grandes contre-gardes ou de grandes lunettes jetées fort en avant, et donnant ainsi un vaste développement et une grande étendue à l'espace occupé. On fit aussi un superbe pont écluse sur le Tanaro, dont la destruction ne pouvait avoir lieu, et qui, en étendant autour de la citadelle des inondations qu'on ne pouvait pas saigner, lui assurait une résistance de quatre mois au moins de tranchée ouverte. Cette citadelle, placée dans des conditions aussi favorables et avec des magasins casemates, devait renfermer tous les approvisionnements et tous les dépôts.

Cette place pouvait contenir trente mille hommes à l'aise, et être défendue convenablement par six à sept mille. Sa création avait résolu un grand problème de fortification, et nous aurait assuré la conservation de l'Italie après de grands revers, si le cataclysme de 1814 n'avait pas tout fait crouler et remis en question, jusqu'à l'existence même de la France.

On s'occupa de mettre Gênes en bon état de défense, sans y rien faire de nouveau. La force de cette place est principalement dans les difficultés du pays qui l'environne. On s'occupa de Pizzighettone, bonne place de manoeuvres sur l'Adda; on couvrit Peschiera par des ouvrages avancés, afin de la rendre capable de soutenir un long siége; mais les moyens principaux furent consacrés à rendre Mantoue presque imprenable, en profitant des avantages offerts par les localités et en l'assainissant.

On construisit un grand fort à Pietole pour couvrir le barrage destiné à élever les eaux du lac inférieur au niveau de celles du lac supérieur; et ce fort devint ainsi la clef de Mantoue. Sa force s'augmenta d'abord de toute la résistance dont est capable ce fort de Pietole; car ce n'est qu'en baissant les eaux que l'on peut approcher de la place, et on ne peut opérer cette baisse des eaux qu'après avoir pris le fort qui coupe la digue; elle s'augmenta ensuite de tout le temps nécessaire à l'écoulement des eaux et au desséchement des terres qu'elles ont couvertes.

La salubrité se trouva améliorée par ces travaux; elle serait même complétement améliorée si les eaux restaient toujours à la même hauteur dans toutes les saisons. La baisse des eaux, laissant à découvert des matières animales et végétales que la grande chaleur et l'humidité livrent à la fermentation et à la décomposition, cause les maladies de l'été et de l'automne. Quand on est garanti contre cette variation de la hauteur des eaux, il n'y a plus de cause particulière de méphitisme, et les travaux admirables commencés par le général Chasseloup, s'ils étaient achevés, atteindraient infailliblement cet objet. Il faudrait seulement faire, entre Saint-Georges et Mantoue, un barrage pour soutenir les eaux de ce côté comme de l'autre, et achever la digue à moitié faite dans ce but. On mit également en bon état la citadelle de Ferrare et la place d'Ancône. On s'occupa de même du château de Vérone et de la ville de Legnago. Enfin on conçut le projet, bientôt abandonné, de grossir le Mincio au moyen d'écluses et de forts pour les protéger.

La paix survint, et nous enleva Véronette, le fort Saint-Pierre et la moitié de Porto-Legnago, dont on détruisit le mieux possible les fortifications. Je parcourus toutes les places pour les visiter avec soin; je donnai, pour le service dont j'étais chargé, les ordres nécessaires, et j'en assurai l'exécution. Je m'occupai aussi d'un grand établissement d'artillerie pour la République cisalpine, et je le fixai à Pavie. Le château offre des localités favorables; il pouvait être mis à l'abri d'un coup de main, et sa proximité de Milan était avantageuse, sans avoir les inconvénients d'un établissement à Milan même. Le voisinagne du Pô et du Tessin donne la faculté d'y faire arriver et d'en faire partir les approvisionnements et le matériel construit. Pavie fut donc choisi, et devint, avec l'approbation du premier consul, l'arsenal de construction de la République cisalpine. Enfin, comme les armes portatives ne pouvaient être construites que là où la population se livre à cette industrie, une manufacture d'armes fut établie à Brescia et dans le val Sabbia. Ainsi tous les besoins réclamés par le présent et l'avenir furent l'objet de ma sollicitude et de mes soins pendant le temps que je séjournai encore en Italie.

Cette campagne m'avait été favorable: j'avais rendu des services que chacun voulait bien reconnaître; mais elle m'avait donné bien des sollicitudes et des tourments. On me supposait avec raison investi de la confiance du premier consul; ma qualité de conseiller d'État me donnait d'autant plus de relief, que le général en chef et moi nous en étions seuls revêtus à cette armée. L'importance de mon commandement, la brillante organisation de l'artillerie, la manière dont elle avait servi, le parti qu'on aurait pu en tirer si on se fût battu, enfin ma position journalière auprès du général en chef, en raison de mes fonctions, tout cela avait fixé sur moi les yeux de l'armée. Ma grande activité et mon zèle m'avaient fait attribuer à tort une très grande influence, et des fautes vivement senties par moi, que j'avais tout fait pour éviter, me furent quelquefois attribuées; en un mot, je passais pour le conseiller du général en chef. J'ai vu par expérience le rôle détestable que ce métier vous fait jouer à l'armée; c'est le métier le plus ingrat possible. On ne conseille pas un général en chef; il peut chercher des lumières sur des questions spéciales, mais il doit s'en rapporter à ses inspirations. Si les opérations vont bien, c'est au général en chef qu'en appartient la gloire; si elles vont mal, on les reproche à son conseil. La guerre, où tout est du moment, ne peut se conduire par des discussions continuelles; ce qui est bon, utile, sublime aujourd'hui, peut être funeste demain, et, si l'on a pris, pour convaincre, le temps où il aurait fallu agir, tout est perdu. La guerre, dans son positif, se réduit toujours à un calcul de temps et de distance; mais, dans sa partie morale, dans celle qui fait les grands généraux, dans celle qui dérive de la connaissance du coeur humain, elle tient à des inspirations, à un je ne sais quoi donné par la nature, qu'elle accorde rarement, mais que personne ne saurait enseigner. L'expérience de cette campagne, cependant sans aucun résultat fâcheux, m'a fait renoncer pour toujours à jouer ce rôle mixte et bâtard, amené alors par la force des choses; il faut s'en tenir à obéir ou à commander, suivant sa position, et, autant que je l'ai pu, j'ai réduit mes fonctions à cette alternative; quand j'ai été forcé de m'en écarter, comme on le verra par la suite, je m'en suis toujours mal trouvé.

Davoust commandait la cavalerie de l'armée; ma position lui avait imposé, et, comme il était très-ambitieux, il s'occupa d'une manière soutenue à me plaire pendant cette campagne; c'était le courtisan le plus assidu et le plus bas flatteur. Il venait deux fois par jour chez moi, ne pouvant vivre sans moi; lorsque depuis il a volé de ses propres ailes, quand sa position lui a paru assurée, il a payé mon amitié d'alors par beaucoup d'ingratitude et par autant de morgue que nos positions respectives et mon propre caractère pouvaient le comporter.

Le rôle joué depuis par Davoust m'engage à le faire connaître, et je vais le peindre tel qu'il a été pendant sa faveur et à l'apogée de son existence politique. On a dit trop de mal et trop de bien de lui; je tâcherai d'être juste à son égard.

Davoust était bien né; sa famille, fort ancienne et appartenant à la province de Bourgogne, est établie dans mon voisinage; élève du roi à l'école militaire de Brienne, il entra comme sous-lieutenant dans le régiment de Royal-Champagne cavalerie, fut révolutionnaire ardent et se mit à la tête des insurrections qui chassèrent les officiers de son régiment. On ne sait pas pourquoi, étant un très-bon et très-ancien gentilhomme, il a eu toute sa vie le plus grand éloignement pour les individus de sa caste. Nommé chef d'un bataillon de volontaires du département de l'Yonne, il servit en cette qualité dans l'armée de Dumouriez; ce bataillon tira sur Dumouriez au moment où il fut obligé de se réfugier chez l'ennemi.

Davoust servit à l'armée du Rhin d'une manière honorable, mais obscure; plus tard il fit partie de l'armée d'Égypte, et, à cette époque, il était sans aucune réputation. Après avoir servi dans la Haute-Égypte avec le général Desaix, et commandé sa cavalerie, il rejoignit le général Bonaparte à son retour de Syrie, quand celui-ci marcha sur Aboukir; la manière dont il fut employé lui déplut: laissé en arrière avec un détachement, il ne fut pas appelé à la bataille; il se plaignit avec aigreur au général Bonaparte, lui montra du mécontentement, de l'humeur, et, à cette occasion, fut traité de la manière la plus humiliante; il n'avait jamais été encore en rapport direct avec lui, et ce début n'annonçait pas ce qui devait arriver. De ce moment date cependant son dévouement sans bornes, et souvent porté jusqu'à la bassesse. Bonaparte parti pour retourner en France, l'armée d'Égypte se divisa en deux factions: la première eut à sa tête le général en chef Kléber, accusant le général Bonaparte et prenant à tâche de flétrir sa gloire; l'autre, ayant le général Menou pour chef, et dont faisaient partie plus particulièrement les officiers venant d'Italie, lui fut fidèle et le défendait contre toutes les accusations dont il était l'objet.

Les uns étaient favorables à l'évacuation de l'Égypte, les autres à sa conservation.

Davoust fut un des plus ardents parmi les amis de Bonaparte, quoique les injures reçues fussent encore toutes récentes. De retour en France avec Desaix, le premier consul le traita bien et sembla vouloir le dédommager de ce qu'il avait souffert; bientôt il le combla, et, après l'avoir fait général de division, il lui donna le commandement de la superbe cavalerie de l'armée d'Italie. Il lui fit épouser la soeur du général Leclerc, son beau-frère, l'admettant ainsi dans une espèce d'alliance, et l'attacha à sa garde en lui donnant le commandement des grenadiers à pied. Plus tard, au début de la guerre avec l'Angleterre, il eut le commandement du troisième corps de la grande armée, et toujours, depuis, de grands commandements, et des commandements de choix, lui ont été confiés; espèce de proconsul en Allemagne pendant l'intervalle qui s'écoula entre la paix de Tilsitt et la guerre de 1812, il servit les passions de l'Empereur avec ardeur, exagéra tout ce qui était relatif au système du blocus continental, système devenu promptement la cause et le prétexte de toutes les infamies qui rendirent le nom français odieux en Allemagne à cette époque.

Davoust s'était institué de lui-même l'espion de l'Empereur, et chaque jour il lui faisait des rapports. La police d'affection selon lui, étant la seule véritable, il travestissait les conversations les plus innocentes. Plus d'un homme frappé dans sa carrière et son avenir n'a connu que fort tard la cause de sa perte. Davoust avait de la probité; mais l'Empereur dépassait tellement par ses dons les limites de ses besoins possibles, qu'il eût été plus qu'un autre coupable de s'enrichir par des moyens illicites. Ses revenus, en dotation, se sont montés jusqu'à un million cinq cent mille francs. Homme d'ordre, maintenant la discipline dans ses troupes, pourvoyant à leurs besoins avec sollicitude, il était juste, mais dur envers les officiers, et n'en était pas aimé. Il ne manquait pas de bravoure, avait une intelligence médiocre, peu d'esprit, peu d'instruction et de talent, mais une grande persévérance, un grand zèle, une grande surveillance, et ne craignait ni les peines ni les fatigues. D'un caractère féroce, sous le plus léger prétexte et sans la moindre forme, il faisait pendre les habitants des pays conquis. J'ai vu, aux environs de Vienne et de Presbourg, les chemins et les arbres garnis de ses victimes.

En résumé, son commerce était peu sûr. Tout à fait insensible à l'amitié, il n'avait aucune délicatesse sociale; tous les chemins lui étaient bons pour aller à la faveur, et rien ne lui répugnait pour la conquérir. C'était un mameluk dans toute la force du terme, vantant sans cesse son dévouement. Il reçut une fois une bonne réponse de Junot, qui, jaloux des biens sans nombre dont l'Empereur le comblait, lui dit: «Mais dites donc, au contraire, que c'est l'Empereur qui vous est dévoué.» Ce dévouement, dont il faisait toujours parade, il le portait dans ses expressions jusqu'à l'abjection. Nous étions à Vienne, en 1809; l'on causait dans un moment perdu, comme il y en a tant à l'armée, et le dévouement était le texte de la conversation. Davoust, suivant son usage, parlait du sien et le mettait au-dessus de tous les autres. «Certainement, dit-il, on croit, avec raison, que Maret est dévoué à l'Empereur; eh bien, il ne l'est pas au même degré que moi. Si l'Empereur nous disait à tous les deux: «Il importe aux intérêts de ma politique de détruire Paris sans que personne n'en sorte et ne s'en échappe,» Maret garderait le secret, j'en suis sûr; mais il ne pourrait pas s'empêcher de le compromettre cependant en faisant sortir sa famille; eh bien, moi, de peur de le laisser deviner, j'y laisserais ma femme et mes enfants.» Voilà quel était Davoust.

Je retournai à Paris dans le courant de floréal (mai) pour siéger au conseil d'État, où je rentrai en service ordinaire.

Je fis en route une épouvantable chute, mais elle n'eut aucune suite fâcheuse. Je voyageais, la nuit, entre Turin et Suze, dans une grande berline, avec ma femme et deux aides de camp. Le Piémont étant infesté de brigands, la voiture était remplie d'armes. À deux lieues de Suze, passant sur un pont établi sur le lit d'un torrent, la roue droite s'enfonça jusqu'au moyeu; le poids de la caisse fit rompre la roue; la voiture tomba sur l'impériale, à sept pieds de profondeur, et dans tout ce fracas un pistolet partit de lui-même et perça la voiture. Personne n'eut la plus légère blessure.

Arrivé à Paris, je fus bien traité par le premier consul. Il me témoigna sa satisfaction de ce que j'avais fait en Italie. Les occupations de l'artillerie, auxquelles je venais de me livrer, m'avaient rendu du goût pour cette arme. Elle avait grand besoin, à cette époque, de perfectionnements. Après avoir beaucoup réfléchi aux changements dont elle était susceptible, j'en entretins le premier consul, qui fut frappé de mes observations. Il me chargea de mettre mes idées par écrit et de les lui soumettre. Je fis un mémoire fort développé, qui eut un succès complet auprès de lui.

J'établis le principe que la meilleure artillerie est la plus simple. En appliquant ce principe au choix et à la détermination des calibres, il fallait d'abord reconnaître quels sont les différents effets de l'artillerie à la guerre, car les différents calibres n'ont d'autre objet que de produire des effets divers. S'il y a deux calibres employés au même usage, il est évident qu'il y en a un de trop, et dès lors, non-seulement il est inutile, mais encore il est nuisible, puisqu'il apporte une complication fâcheuse. Or l'artillerie de campagne a deux objets à remplir: suivre les troupes partout, et ensuite armer des positions déterminées, des redoutes, ou les combattre. Il faut de la légèreté dans le premier cas, avec un calibre suffisant; il faut, dans l'autre, un calibre plus fort, afin d'avoir plus de portée et de plus grands effets. Dans l'artillerie de place ou de siége, il faut deux choses: des pièces de canon pour détruire les affûts et tuer les hommes, etc., etc., et des bouches à feu qui ouvrent les remparts. Celles-ci doivent avoir assez de puissance pour faire tomber les murailles et faciliter la construction d'un chemin pour pénétrer dans l'intérieur de la place. Dans l'artillerie de campagne, des pièces de quatre, de huit, de douze, et des obusiers de six pouces; dans l'artillerie de siége, des pièces de douze, de seize, de vingt-quatre, et des obusiers de huit pouces, étaient en usage. Je proposai de substituer au huit et au quatre le six, qui produit presque l'effet du huit, et est très-supérieur au quatre; de prendre des obusiers de cinq pouces cinq lignes, calibre de vingt-quatre, de manière à n'avoir plus de projectiles que de trois calibres pour tous les services de six, douze et vingt-quatre, au lieu d'en avoir de sept, comme je viens de l'indiquer. Le choix du calibre de six avait aussi un autre objet: le calibre de six est celui des étrangers. La France, par sa puissance, sa prépondérance et ses alliances, est appelée à faire la guerre presque toujours hors de chez elle, et quelquefois à de très-grandes distances. Dans ce cas, il est important de pouvoir remplacer ses munitions par celles prises à l'ennemi, ou par celles qu'on peut faire faire dans les établissements dont on s'est emparé. J'avais fixé le calibre au six un peu fort pour empêcher la réciprocité, afin de pouvoir nous servir des munitions de l'ennemi, sans que l'ennemi se servît des nôtres.

Les mêmes idées de simplification se portèrent sur la construction des voitures, et je parvins à réduire à huit modèles différents les vingt-deux espèces de roues que l'artillerie de Gribeauval avait consacrées. Ne faisant pas ici un traité d'artillerie, je ne donnerai pas d'autres détails; mais ceux-ci suffiront pour indiquer l'esprit qui présidait aux changements proposés.

Le premier consul, après avoir lu, discuté et modifié mon mémoire, le renvoya à l'examen d'un comité d'artillerie, composé de la réunion de tous les généraux qui avaient commandé l'artillerie aux armées; je fus le rapporteur, et chacune de mes propositions y fut discutée à fond: une discussion remarquable démontra avec évidence les avantages de mes principales propositions; mais, comme des choses de cette importance, touchant de si près à la sûreté du pays, ne doivent pas être faites légèrement, on ordonna une série d'expériences dont je dressai le programme: elles eurent lieu simultanément à la Fère, à Douai, à Metz et à Strasbourg: les résultats comparés, toutes les questions furent résolues ou éclaircies, et on put conclure avec certitude et connaissance de cause: on rédigea une ordonnance établissant les principes consacrés, et appuyée de tables de construction; elle devint la nouvelle loi de l'artillerie.

À cette époque, le premier consul s'occupa du rétablissement du culte; il vit mieux et de plus haut que tout le monde, car son succès fut complet, et cependant il fut presque seul de son avis; tout ce qui avait marqué dans la Révolution, et les militaires en particulier, reçurent fort mal le projet; mais rien n'en arrêta l'exécution. Le premier consul avait jugé le culte public dans le goût et les besoins de la nation: quoique je n'aie jamais été porté à l'irréligion, que j'aie souvent même envié le bonheur de ceux dont la croyance est profonde, à cause des consolations qu'ils en tirent, j'avais été frappé de l'irritation de quelques-uns de mes camarades et je partageais leur prévention. L'établissement d'un clergé comme corps, avec sa puissance, sa hiérarchie et ses distinctions, était si éloigné de tout ce qui avait précédé et paraissait une chose si nouvelle, que j'en parlai au premier consul et lui exprimai mes doutes. Il eut avec moi une conversation fort longue sous les grands arbres de la Malmaison; il me démontra que la France était religieuse et catholique, que la seule manière d'être maître du clergé et de diriger son influence était de le rétablir, de l'organiser, de l'honorer et de pourvoir à ses besoins; il ajouta: «Quand cela sera fait, mon pouvoir sera doublé en France, et j'aurai pris racine dans le coeur du peuple.»

Je me rabattis dans la discussion sur l'inconvénient grave résultant pour les pays catholiques du grand nombre de fêtes, autant de jours enlevés au travail et à l'industrie. Le premier consul, s'étant peu occupé d'économie politique, ne crut pas à cet inconvénient; j'ajoutai, je ne sais plus d'après quelle autorité, que le temps perdu par les fêtes expliquait la différence de prospérité des pays catholiques et des pays protestants; et on le comprend quand on réfléchit qu'il y a dans ceux-là jusqu'à soixante-dix jours, c'est-à-dire le cinquième de l'année employé à consommer sans produire. La réflexion le convainquit, car le concordat supprima toutes les fêtes, excepté les quatre pour lesquelles l'Église a une dévotion particulière. Ce que m'avait annoncé le premier consul se vérifia, les murmures d'un petit nombre de mécontents passèrent, et les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de la nation furent satisfaits d'avoir la possibilité et la liberté de remplir les devoirs de leur religion; ils bénirent le premier consul. La cérémonie qui eut lieu à Notre-Dame fut grave, auguste et solennelle, et le cardinal de Boisgelin prononça un beau discours en cette circonstance.

Tout prenait un caractère d'utilité sous une direction éclairée, tout s'exécutait avec rapidité par la main puissante qui tenait le pouvoir. Cette époque est remarquable par les établissements utiles qui furent créés; l'administration acquit en peu de temps une régularité, une économie inconnues jusqu'alors, et l'on sentait d'autant plus vivement le bien dont on jouissait, qu'on était parti de plus loin pour l'acquérir. Temps d'espérances, elles semblaient devoir être sans bornes, car les progrès du bien étaient rapides, et la plus haute sagesse marquait chaque pas de l'autorité.

Alors on conçut l'idée de mettre de l'uniformité dans notre législation civile: on commença la rédaction de ce Code immortel destiné à être, dans les siècles les plus reculés, une des gloires de cette époque.

Le premier consul choisit trois jurisconsultes célèbres: Tronchet, défenseur de Louis XVI; Portalis et Malleville, pour en faire le projet. Le travail imprimé, distribué aux tribunaux, on provoqua les observations de tout le monde. Ces observations de même imprimées et distribuées au conseil d'État, on ouvrit une discussion solennelle. J'y ai assisté régulièrement, et, quoique étranger à la matière, j'écoutai avec l'intérêt le plus vif les maîtres en législation développant avec clarté les besoins de la société et les moyens d'y pourvoir. Le premier consul était toujours présent à la discussion et y prit souvent la plus grande part. Il gardait d'abord le silence, et attendait ordinairement que les Cambacérès, les Portalis, Tronchet, etc., eussent établi leurs doctrines et développé leur opinion; ensuite il prenait la parole, présentait souvent la question sous un nouveau jour, et montrait une sagacité, une profondeur prodigieuses; il portait la conviction dans les esprits, et faisait souvent modifier les projets de la manière la plus sage. Bonaparte n'avait pas d'éloquence, mais une élocution facile, une dialectique puissante, une grande force de raisonnement. Sa tête était abondante, fertile, productive; il y avait dans ses paroles une richesse d'expressions, dans ses pensées une profondeur que je n'ai vues chez personne: son esprit prodigieux a brillé du plus vif éclat dans cette discussion, où tant de questions lui avaient été toujours étrangères. M. Locré, secrétaire général du conseil d'État, tenait le procès-verbal de ces discussions: c'est un modèle de clarté et d'exactitude. Ce procès-verbal démontre toute la vérité de mes assertions.

Le Code, adopté maintenant par une grande partie de l'Europe, a été l'objet de quelques critiques fondées, et ne les aurait pas méritées s'il avait été fait plus tard. Mais Bonaparte, naturellement pressé de faire, y a consacré le premier moment de repos dont il a pu disposer. Le Code pèche par quelques désaccords entre les dispositions qu'il présente et le principe de notre ordre politique; on l'a fait sous une république, et il devait servir à une monarchie: si on l'eût fait trois ans plus tard, il serait parfait. Tel qu'il est, c'est encore un des plus beaux ouvrages sortis de la main des hommes.

La paix avait été signée à Lunéville avec l'Autriche, et les meilleurs rapports étaient établis avec toutes les puissances continentales. Un seul ennemi restait, l'Angleterre: la paix avec cette puissance fut enfin signée à Amiens le 1er octobre. Dans toute la France on éprouva une grande joie, et le premier consul, en particulier, une plus grande encore. J'étais à un conseil chez lui, aux Tuileries, à l'instant où le courrier, porteur du traité signé, arriva. Le conseil interrompu, M. de Talleyrand nous en fit la lecture à l'instant même. Ce ne devait être qu'une courte trêve: il était dans l'intérêt comme dans les désirs du premier consul de la faire durer plus longtemps, et ce n'est certes pas lui qui l'a rompue. Il avait à satisfaire, avant tout, aux besoins intérieurs de la France, et c'est à ces travaux qu'il voulait consacrer cette époque de sa carrière. Peu après, il créa la Légion d'honneur. Il devança encore alors l'opinion dans cette circonstance: les hommes supérieurs reconnaissent, avant les autres, le véritable état de la société, ce qu'il exige, et savent hâter, par leurs efforts, l'arrivée du moment où chacun le voit également. Cette institution, devenue la cause d'une si vive émulation, destinée à inspirer de si généreux sentiments, à faire faire de si belles actions; cette institution, devenue si populaire, fut alors mal accueillie par l'opinion, et, pendant assez longtemps, un objet de critique et de censure. Une loi l'établit, et le Corps législatif, malgré sa composition et son habitude d'obéissance, ne la vota qu'à une faible majorité. Je fus un des orateurs du gouvernement chargés de présenter et de soutenir le projet de loi, et je prononçai un discours au Corps législatif à cette occasion. Quelque temps après, je fus chargé d'aller présider le collége électoral du département de la Côte-d'Or, circonstance favorable pour voir mon père et ma mère, et je pris mes arrangements en conséquence. Je partis avec une suite assez nombreuse. Arrivé tard à Troyes, les mauvais chemins qui toujours, dans l'arrière-saison, existent entre cette ville et Châtillon devant m'empêcher d'arriver avec ma voiture avant le lendemain matin, et craignant que mes parents ne passassent la nuit à attendre et ne fussent inquiets, je partis avec mon premier aide de camp à franc étrier, et j'arrivai à dix heures du soir, couvert d'une croûte de boue, ramassée dans une chute faite avec mon cheval. Mon père fut transporté de joie de me voir dans cet état, touché de mon attention, mais surtout satisfait de voir que les grandeurs ne m'avaient pas amolli.

Je reçus à Dijon l'accueil le plus flatteur et le plus aimable. Mes compatriotes me montrèrent un intérêt et une affection dont le souvenir ne s'est pas effacé de ma mémoire.

Mon travail sur l'artillerie, après avoir été discuté et modifié par le comité, et adopté par le gouvernement, devait être exécuté. Il était naturel d'en charger son auteur. Le premier consul mit au sénat M. le général d'Aboville, premier inspecteur de l'artillerie, et me nomma à sa place. Il était sans exemple d'occuper, à vingt-huit ans, le premier poste d'un corps aussi recommandable, aussi distingué, aussi savant que celui de l'artillerie; de remplir la place où, à la fin de leur carrière, MM. de Vallière et Gribeauval étaient arrivés. Le corps m'y vit cependant avec plaisir: j'étais actif, entreprenant, désireux de laisser des souvenirs du bien que j'aurais fait; j'avais l'oreille du premier consul, et j'étais sûr de trouver appui et facilité près de lui. Je me chargeai de ces fonctions avec une grande joie; ce sont les plus belles et les plus intéressantes que l'on puisse exercer pendant la paix.

Il faut en convenir, la fortune est bien capricieuse, et, tandis qu'elle accable les uns de ses rigueurs, elle comble les autres de ses faveurs: je vais citer un exemple de ces disparates.

J'avais été fort lié, à l'École des élèves, avec un jeune homme appelé Tardy de Montravel. Ce jeune officier avait émigré avec son père, officier supérieur du corps, et servi à l'armée de Condé jusqu'à sa dissolution: rentré alors, il demanda du service dans l'artillerie; ayant quitté ce corps comme élève sous-lieutenant, il ne pouvait y rentrer qu'en la même qualité, et je le fis admettre: il devint ainsi le dernier officier de ce corps nombreux, lorsque moi, son camarade et son condisciple, je me trouvais en être le premier.

Je m'occupai avec soin de la construction du nouveau matériel; mais, comme il importait de procéder avec ordre, il fut décidé que l'artillerie de campagne ancienne serait conservée, réparée et mise en dépôt jusqu'au moment où la nouvelle serait faite et complète, ensuite elle serait consacrée à l'armement de la frontière des Pyrénées. Une guerre de ce côté était alors peu probable; mais, dans tous les cas, elle se trouvait bien placée, puisque les Espagnols ont le même calibre et des constructions semblables; si jamais on devait entrer en Espagne, on y trouverait donc des approvisionnements et des rechanges d'une nature conforme à nos besoins. Je m'occupai de fondre les nouveaux canons avec du bronze nouveau ou avec des pièces hors de service et des pièces étrangères; ce travail fut conduit avec diligence. Deux fois par semaine je rendais compte au premier consul des dispositions prises, et je recevais ses ordres.

Je m'occupai de l'instruction du personnel et du soin de lui donner un bon esprit; j'aurais voulu pouvoir réunir l'artillerie entière dans la même garnison: j'y aurais établi ma résidence; mais les établissements anciens avaient donné comme des droits aux différentes villes qui les possédaient, et l'on céda ainsi à de petites considérations. De grandes garnisons sont nécessaires à l'artillerie pour faire participer plus de troupes à la fois aux soins et aux frais qu'exige l'instruction, et rendre celle-ci uniforme. Ne pouvant détruire ce qui existait, j'y suppléai en partie en établissant une utile rivalité et une grande émulation entre tous les corps; à cet effet, des détachements composés d'hommes choisis se rendirent de leurs garnisons respectives à la Fère, où était la grande école, le grand concours, et où je tenais pour ainsi dire les états de l'artillerie. Des travaux, des écoles, furent faits concurremment, et les soldats les plus instruits et les plus adroits eurent des récompenses. Plusieurs officiers généraux s'y étaient rendus, et ajoutaient, par leur présence, à la solennité de cette circonstance. Il serait à désirer que cette excellente institution fût rétablie; c'est le meilleur moyen de rendre les divers corps de l'artillerie également instruits et homogènes.

J'étais occupé à tous ces détails quand le roi d'Angleterre fit un message au Parlement où il jetait l'alarme, accusait d'intentions hostiles le premier consul, et demandait des subsides. Cette véritable querelle d'Allemand fut reçue avec hauteur, et on se disposa à la guerre. À cette époque, Bonaparte ne voulait pas la rupture de la paix. Rien n'était prêt pour entrer en campagne, les régiments étaient loin d'être au complet, la cavalerie manquait de chevaux, et on vient de voir que l'artillerie n'était pas dans un état satisfaisant; vu les changements arrêtés, rien n'était plus convenable qu'un délai d'un ou de deux ans. Ainsi le duc de Rovigo, dans la rapsodie qui porte le nom de ses Mémoires, a raison d'établir que le premier consul fut surpris et contrarié; mais je ne sais où il a inventé l'histoire d'un désarmement complet, par l'envoi de nos canons aux fonderies, de la colère du premier consul, de son étonnement quand il l'apprit, de notre embarras et de la confusion où nous fûmes, Berthier et moi. On a vu quelles étaient les dispositions arrêtées et leur exécution: rien n'avait été détruit; tout, au contraire, s'améliorait. En vérité, le premier consul était bien homme à laisser ainsi un de ses généraux et son ministre de la guerre changer, modifier, détruire et refaire les équipages d'artillerie sans son ordre et sans son approbation! Il connaissait journellement la marche de mes travaux, et ne put être surpris; au surplus, la déclaration de guerre ne changea rien à la marche adoptée: on continua de construire sur le nouveau modèle, et c'est avec ce matériel que la campagne fut ouverte en 1803, et qu'eut lieu la mémorable campagne de 1805.

La guerre avec l'Angleterre déclarée, Bonaparte mit son armée sur pied, forma des divisions, des corps d'armée, et les établit sur la côte, en face de l'Angleterre. Il me donna des ordres très-étendus pour créer un immense matériel destiné à l'armement des côtes, ainsi qu'à celui de la flottille; la construction des bateaux plats fut ordonnée dans tous les ports de Hollande et de la Manche, et sur tous les fleuves affluents. Jamais les arsenaux ne reçurent une pareille impulsion, n'eurent une semblable activité. Mon âge, mon zèle ardent, servaient merveilleusement les intentions du premier consul. La côte, depuis la Zélande jusqu'à l'embouchure de la Seine, devint une côte de fer et de bronze. Entre Calais et Boulogne, au cap Grisnez, où la navigation présentait le plus de dangers, les batteries se touchaient. Des mortiers à grande portée, d'un modèle de mon invention, qui portent mon nom, furent placés à profusion devant les anses et les ports faits et à faire; des excavations immenses, creusées, formèrent des ports à Étaples, à Boulogne, à Ambleteuse, pour donner refuge à nos bateaux. Cinquante mille ouvriers étaient chaque jour occupés à ces travaux, exécutés comme par enchantement. On construisit des écluses de chasse pour entretenir les ports et empêcher les sables de les combler. Le premier consul venait fréquemment diriger, encourager et visiter ces travaux, et animait tout par sa présence et par sa volonté. Les troupes rassemblées d'abord furent cinquante mille hommes à Boulogne, commandés par le général Soult; trente mille à Étaples, commandés par le général Ney, et trente mille à Ostende, commandés par le général Davoust. Des réserves de toute espèce furent réunies à Arras, Amiens, Saint-Omer, etc., en attendant d'autres combinaisons pour les troupes placées en Hollande, en Hanovre et en Bretagne. Enfin les préparatifs d'un débarquement en Angleterre furent exécutés de la manière la plus vaste, les projets annoncés de la manière la plus solennelle; et, de son côté, l'Angleterre, menacée, courut aux armes et se transforma en un camp immense. En ce moment, Fulton, Américain, avait eu la pensée (après plusieurs personnes, qui, depuis cinquante ans, l'avaient imaginé sans y donner suite) et vint proposer d'appliquer à la navigation la machine à vapeur comme puissance motrice. La machine à vapeur, invention sublime qui donne la vie à la matière, et dont la puissance équivaut à l'existence de millions d'hommes, a déjà beaucoup changé l'état de la société et modifiera encore puissamment tous ses rapports; mais, appliquée à la navigation, ses conséquences étaient incalculables. Bonaparte, que ses préjugés rendaient opposé aux innovations, rejeta les propositions de Fulton. Cette répugnance pour les choses nouvelles, il la devait à son éducation de l'artillerie. Dans un corps semblable, un esprit conservateur doit garantir des changements non motivés; sans cela, tant de faiseurs de projets extravagants feraient bientôt tomber dans la confusion. Mais une sage réserve n'est pas le dédain des améliorations et des perfectionnements. Toutefois j'ai vu Fulton solliciter des expériences, demander de prouver les effets de ce qu'il appelait son invention. Le premier consul traita Fulton de charlatan et ne voulut entendre à rien. J'intervins deux fois sans pouvoir faire pénétrer le doute dans l'esprit de Bonaparte. Il est impossible de calculer ce qui serait arrivé s'il eût consenti à se laisser éclairer, et si, avec les moyens immenses à sa disposition, une flottille à vapeur eût fait partie des éléments de la descente projetée. C'était le bon génie de la France qui nous envoyait Fulton. Le premier consul, sourd à sa voix, manqua ainsi à sa fortune. On établit une polémique sur la possibilité de combattre des vaisseaux de guerre avec des bateaux plats, armés de pièces de vingt-quatre et de trente-six, avec des prames, etc., et sur la question de savoir si, avec une flottille de plusieurs milliers de bâtiments, on pouvait attaquer une escadre. La controverse fut universelle. On chercha à établir l'opinion d'un succès possible, et quelques officiers de marine, sans être convaincus, consentirent à l'accréditer; mais, malgré l'assurance avec laquelle Bonaparte la soutint, il ne l'a pas partagée un seul instant.

On a souvent discuté pour savoir si Bonaparte a jamais eu l'intention sérieuse de faire l'expédition d'Angleterre; je répondrai avec certitude, avec assurance: Oui, cette expédition a été le désir le plus ardent de sa vie, et sa plus chère espérance pendant longtemps. Mais, certes, il ne voulait pas la faire d'une manière hasardeuse; il ne voulait l'entreprendre qu'avec des moyens convenables, c'est-à-dire étant maître de la mer et sous la protection d'une bonne escadre, et il a démontré que, malgré l'infériorité numérique de sa marine, il pouvait l'exécuter. La prétention manifestée de se servir de la flottille pour combattre était un moyen de distraire l'ennemi et de lui faire perdre de vue le véritable projet; jamais il n'a vu dans sa flottille autre chose que le moyen de transporter l'armée. C'était le pont destiné à servir au passage; l'embarquement pouvait se faire en peu d'heures, le débarquement de même, le trajet étant court: le seul temps un peu considérable était celui qu'exige la sortie du port (il fallait deux marées). Rien n'était plus facile que de se servir de cette flottille pour cet objet; et, comme chacun de ces bateaux devait porter avec lui une organisation complète en troupes, vivres, munitions, artillerie de terre, etc., l'armée avait les moyens de combattre aussitôt qu'elle aurait touché le sol britannique. Avec une marine inférieure en nombre de vaisseaux, les combinaisons avaient été faites de manière à nous rendre très-supérieurs dans la Manche pendant un temps donné, et les faits en ont démontré la possibilité. Quand tous les préparatifs furent avancés, l'amiral Villeneuve reçut l'ordre de partir de Toulon avec quinze vaisseaux. Les équipages furent renforcés par des détachements de l'armée de terre, aux ordres du général Lauriston. Cette escadre eut pour destination les îles du Vent; son objet était d'abord de donner de l'inquiétude aux Anglais, de faire autant de mal que possible à leur commerce, de ravitailler nos colonies; et, après avoir rallié l'escadre de Rochefort, forte de cinq vaisseaux, à bord desquels étaient aussi des troupes de terre et le général Lagrange, de revenir en Europe en se dirigeant sur Cadix. Par un malentendu, l'escadre de Rochefort ne rencontra pas l'escadre de l'amiral Villeneuve, mais elle rentra heureusement à Rochefort, d'où elle était partie.

L'amiral Villeneuve arriva devant Cadix sans accident. Il y rallia une grosse escadre espagnole et le vaisseau français l'Aigle, qui l'y attendaient. De là il se porta aux Antilles. Après s'y être arrêté quelque temps, il y fut rejoint par l'amiral Magon, qui venait de Rochefort et lui apportait d'itératives et pressantes instructions. Villeneuve traversa de nouveau l'Océan, et se porta sur le Ferrol, où l'attendait une autre escadre espagnole prête à mettre à la voile. Notre flotte approchait de cette première destination lorsqu'elle rencontra, au cap Ortegal, l'amiral Calder avec vingt et une voiles, dont dix-sept vaisseaux. La flotte française venait de faire une longue navigation; ses équipages étaient nombreux, bien exercés et pleins de confiance. Si l'amiral eût voulu se battre, nul doute que l'escadre anglaise, si inférieure en nombre, eût été détruite. Au lieu de cela, Villeneuve se borna à manoeuvrer. Tout l'engagement se réduisit à une canonnade insignifiante. Deux vaisseaux espagnols étant tombés sous le vent, on ne fit rien pour les couvrir ni pour les dégager; on les abandonna, et ils furent pris par l'ennemi à la vue même de notre flotte. Le lendemain, Villeneuve toucha au Ferrol; mais, en quittant ce port, au lieu de se diriger sur les côtes de France, comme il lui était ordonné par ses instructions, il hésita, et enfin il remonta au sud et retourna à Cadix. Une conduite semblable était hors de tous les calculs humains. Si cette escadre eût fait son devoir, après avoir dispersé, détruit ou mis en fuite Calder, elle ralliait trois vaisseaux au Ferrol, cinq à Rochefort, prêts à sortir; ainsi forte de trente-cinq vaisseaux, elle arrivait devant Brest et faisait lever le blocus: rejointe par vingt-quatre vaisseaux qui s'y trouvaient, ainsi que par deux ou trois vaisseaux de Lorient, elle avait soixante-trois vaisseaux; enfin, les neuf vaisseaux hollandais arrivés dans la mer du Nord, stationnés dans la Meuse et au Texel, s'y réunissaient encore, et l'escadre française dans la Manche se composait alors de soixante-douze vaisseaux de ligne, tandis que, par la dispersion de leur flotte, les Anglais n'auraient pu, pendant un certain temps, lui opposer que l'escadre des Dunes, augmentée des débris de Calder, en tout environ quarante et quelques vaisseaux. Nous aurions donc été forcément maîtres de la Manche jusqu'à l'arrivée de l'amiral Nelson, et à la sortie des escadres nouvellement formées. La Manche nous aurait appartenu sans discussion pendant plus d'un mois, et la flottille chargée de l'armée de terre l'aurait transportée sur la côte d'Angleterre sans péril, et tout organisée pour combattre. Voilà quels ont été les calculs de Bonaparte, voilà quels étaient son projet et ses espérances; la faiblesse de Villeneuve, son irrésolution, ont tout fait manquer. Ce que je dis est le résultat de ma profonde conviction: la possibilité de l'expédition se trouve démontrée, et les détails dans lesquels je viens d'entrer, Bonaparte les a plusieurs fois développés devant moi: il voulait écraser de feu le château de Douvres, et le forcer à se rendre en un moment.

La manière dont toute cette affaire a été conçue et conduite, l'ardeur dont Bonaparte était animé pour son exécution, ardeur qui ne s'est jamais ralentie, sa profonde douleur et son accès de fureur quand il apprit le combat d'Ortegal, prouvent et de reste qu'il agissait sérieusement. Lorsque plus tard ses projets ont été abandonnés, et qu'il a porté la guerre en Allemagne, causant avec lui à Augsbourg, où je l'avais rejoint avec mon corps d'armée, je lui dis que, à tout prendre, il était heureux que l'expédition n'eût pas été entreprise au moment où les Autrichiens entraient en campagne contre nous avec des forces aussi considérables; que notre frontière, dégarnie de troupes, n'aurait pu les arrêter; il me répondit ces propres paroles: «Si nous eussions débarqué en Angleterre et que nous fussions entrés à Londres, comme cela aurait incontestablement eu lieu, les femmes de Strasbourg auraient suffi pour défendre la frontière.» Ainsi la guerre continentale, recommençant avec promptitude et vigueur, sans que nous y fussions préparés, n'était point pour lui un motif de crainte et d'inquiétude, et ne lui paraissait pas un obstacle à l'exécution de ses projets contre l'Angleterre. Que l'on juge, d'après cela, s'il voulait sérieusement l'expédition. Quand l'Europe paraissait tranquille, il n'a jamais rien tant désiré au monde.

J'ai dû faire cette digression pour éclairer une question importante, objet de beaucoup de débats, mais jamais pour moi l'objet du plus léger doute. Maintenant je reviens en arrière, et je retourne à l'époque où j'étais encore à la tête de l'artillerie.

Un soir, étant allé travailler aux Tuileries avec le premier consul, il me dit brusquement: «Que fait à Paris le colonel Foy?» Je lui répondis: «Mon général, il est en congé, et s'occupe, je crois, de ses plaisirs.» Il me dit: «Non, il intrigue avec Moreau, et je viens de donner l'ordre de l'arrêter; il le sera cette nuit même.»

J'avais une véritable amitié pour Foy; je connaissais son mécontentement, mais je savais qu'il ne pouvait lui inspirer rien de criminel. J'avais l'expérience de sa légèreté, de l'indiscrétion de ses propos; mais ceux qui se plaignent tout haut ne sont pas ceux qui conspirent. Une fois arrêté, sa carrière était perdue, et je résolus de le sauver. En sortant de chez le premier consul, j'allai le trouver: je lui annonçai ce dont il était menacé; je le fis cacher pendant quelques jours pour avoir le temps d'arranger son affaire; je me rendis garant de sa conduite à l'avenir, et, huit jours après, j'avais obtenu qu'il m'accompagnerait à l'armée.

Je n'avais pas renoncé à l'espérance de commander des troupes à la guerre; et, quelle que fût pour moi la séduction du service de l'artillerie, de la direction de ces grands travaux, pour laquelle j'ai un si vif attrait, la gloire du champ de bataille avait toujours, à mes yeux, la préférence, et on ne l'obtient qu'en commandant des soldats. Le service de l'artillerie, si important, mais toujours secondaire, est, pour les chefs, terne et sans éclat. Et cependant que de soucis, de tourments, d'angoisses, l'accompagnent, à cause des difficultés de son administration! Le premier consul connaissait mes voeux, me savait dévoré de ce feu sacré sans lequel on ne fait rien de grand; il crut reconnaître en moi les qualités nécessaires aux grands commandements, et il me proposa celui de l'armée de Hollande, destinée à prendre rang parmi les corps qui concourraient à l'expédition.

J'aurais bien désiré conserver cette place de premier inspecteur général, dont j'aurais repris les fonctions en temps de paix; mais il me dit qu'il fallait opter. Cette place me donnait une existence toute faite, un avenir élevé et assuré, à l'abri de tout accident... Je n'hésitai pas un moment, et j'acceptai le commandement qui m'était offert. C'était au mois de mars 1804: je fus nommé général en chef du camp d'Utrecht, et je n'avais pas encore trente ans.