LIVRE QUINZIÈME
1811--1812
Sommaire--Situation du théâtre de la guerre.--Erreurs de Napoléon.--Entrée des Français en Espagne.--Envahissement du Portugal.--Insuccès du maréchal Soult.--Prise de Saragosse.--Incapacité de Joseph.--Masséna envoyé en Portugal.--Force des sixième et huitième corps.--Prises d'Astorga, de Rodrigo, d'Almeida.--Bataille de Busaco.--Retraite des Anglais sur Coïmbre.--Leur système de défense.--Épuisement de l'armée française.--Retraite de Masséna.--Combat de Fuentes-de-Oñore.--Le duc de Raguse prend le commandement de l'armée dite du Portugal.--Situation de cette armée.--Parallèle avec l'armée anglaise.--Marche sur Badajoz.--Positions occupées par l'armée du Portugal.--Moulins à bras.--Embarras financiers.--Mauvais vouloir de Joseph.--Ravitaillement de Ciudad-Rodrigo.--Combat d'El-Bodon.--L'armée anglaise repasse la Goa.--Le quartier général à Talavera.--Excursion à Madrid.--Conversation avec Joseph.--Catastrophe arrivée à la division Girard, de l'armée du Midi.--Le duc de Raguse à Valladolid.--Entrée en campagne de l'armée anglaise.--Prise de Rodrigo.--Le général Barrée.--Prise de Valence.--Anecdote.--Ordres de l'Empereur.--Lettre du duc de Raguse.--Singulières paroles de l'Empereur au colonel Jardet.--Mouvement de l'armée sur l'Aguada.--Entrée au Portugal.--Combat de Larda.--Belle charge conduite par le colonel Denis de Damrémont.--Prise de Badajoz par les Anglais.--Opérations offensives des Anglais.--Reddition de Salamanque.--La division Bonnet évacue les Asturies pour se porter sur le Duero.--Refus de secours du général Caffarelli et du roi Joseph.--Nécessités de prendre l'offensive.--Passage du Duero.--Précipitation du général Mancune.--L'armée prend position à Nava del Rey.--Passage de la Guareña.--Position des deux armées le 22.--Le duc de Raguse grièvement blessé.--Bataille de Salamanque.--Retraite sur le Duero.--Secours tardifs.--L'armée de Portugal prend position à Burgos.--Singulière consolation du colonel Loverdo.--Arrivée du duc de Raguse à Bayonne.--Enquête ordonnée par l'Empereur.--Entrevue avec l'Empereur à son retour de Russie.
Avant de commencer le récit des opérations militaires de l'armée de Portugal sous mon commandement, il convient de jeter un coup d'oeil rapide sur la situation du théâtre de la guerre et de faire un exposé succinct des événements qui s'y étaient passés.
L'Espagne, dont l'affranchissement dans le moyen âge fut le résultat de si longs et de si héroïques efforts, avait dû sa grandeur au caractère du peuple qui l'habite, à son amour inné pour l'indépendance et pour la liberté. L'Espagne avait, sous plusieurs de ses princes, joué le premier rôle en Europe, et acquis dans le monde entier la puissance la plus formidable; mais, depuis deux siècles, elle ne faisait plus que décroître. Sous Charles V, les institutions qui réglaient l'exercice de la puissance du monarque disparurent en grande partie, et ce fut à ce prix qu'elle paya l'éclat que ce règne glorieux jeta sur le nom espagnol. Le sombre Philippe II imprima à son règne son caractère propre; mais le pouvoir royal, en acquérant encore une plus grande intensité, fut dépouillé du brillant que la gloire lui avait donné. La puissance du clergé, ses richesses, le pouvoir temporel que lui avait donné l'inquisition, les proscriptions qui en furent la suite, modifièrent le caractère espagnol. Cet esprit d'aventures, qui lui était propre, fit place à une disposition à la crainte, à la gravité, à la tristesse et à l'habitude du silence qu'il n'a jamais perdue depuis. Les mauvais règnes qui suivirent, en faisant disparaître toute espèce d'ordre dans l'administration, engendrèrent partout la misère et l'anarchie. Enfin cette puissante monarchie cessa de jouer un rôle en Europe.
La maison de Bourbon, appelée, par le testament de Charles II et les droits qu'elle tenait de son sang, à recueillir cet héritage, finit par l'obtenir presque tout entier. On sait quels sacrifices la longue guerre qu'il occasionna imposa à la France; mais l'Espagne, traversée, tour à tour et dans tous les sens, par les armées belligérantes, ravagée et appauvrie, devint le théâtre de dévastations dont les traces existent encore aujourd'hui.
Philippe V, paisiblement établi sur son trône, fit disparaître les dernières traces de liberté dans la Péninsule, et l'Aragon, qui, jusqu'alors, avait triomphé des efforts des princes autrichiens, perdit ses franchises. A l'enthousiasme religieux qui, pendant plusieurs siècles, avait été l'âme de l'inquisition, fut substitué un esprit étroit et méticuleux qui isolait l'Espagne du reste de l'Europe et empêchait les lumières et l'esprit d'amélioration d'y pénétrer. Enfin la faiblesse des princes qui se succédèrent sur le trône amena par degrés un empire riche et puissant à un état inconnu de misère et de faiblesse. Un seul règne, celui de Charles III, suspendit momentanément les maux qui pesaient sur l'Espagne, et sembla devoir rendre la vie à ce pays. De sages ministres rétablirent l'ordre dans l'administration et firent exécuter des travaux utiles; mais leur action fut passagère. Le faible Charles IV déposa son pouvoir entre les mains d'un favori ignorant et corrompu, Emmanuel Godoy, et cet événement mit le comble aux maux qui, depuis deux cents ans, avaient accablé l'Espagne.
Godoy, simple garde du corps, fut choisi par la reine pour l'un de ses amants. La passion qu'il lui inspira le porta rapidement aux premiers emplois, et, en cinq ans, il avait parcouru tous les degrés qui mènent aux premières dignités de l'ordre social. Il acquit sur l'esprit de Charles IV un ascendant encore supérieur à celui qu'il exerçait sur celui de la reine. Ainsi, amant de Marie-Louise, favori du roi, il fut le dépositaire du pouvoir le plus absolu. Aucune disposition salutaire ne marqua son administration, et la puissance de l'Espagne retomba promptement au-dessous du point d'où Charles III l'avait tirée.
La guerre éclata en 1793 entre la France et l'Espagne. Charles IV, après avoir employé tous les moyens d'influence en son pouvoir pour sauver la vie du malheureux Louis XVI, crut de son devoir et de sa dignité de venger sa mort. En ce moment, les moyens de la France pour résister à l'Espagne étaient nuls, ceux de l'Espagne pour attaquer étaient faibles; mais le gouvernement fut puissamment secondé par l'énergie et le patriotisme du peuple espagnol, et soixante-treize millions de dons patriotiques furent versés dans les caisses du roi d'Espagne. Godoy ne sut ni remplir la noble mission qu'il recevait du peuple espagnol, ni utiliser les ressources qui lui étaient prodiguées, ni relever l'éclat de la couronne de son maître, ni honorer le nom espagnol, impatient de renaître. Des succès éphémères, suivis de prompts revers, remplirent deux campagnes, terminées par une paix avantageuse pour la France, et qui valut, comme récompense nationale, à Godoy le titre de prince de la Paix. Le même esprit, la même faiblesse, amenèrent une alliance et un grand scandale. Le Pacte de famille, ouvrage immortel de Charles III, fait dans l'intérêt des Bourbons, fut invoqué et rétabli entre les Bourbons d'Espagne et les meurtriers du chef de leur maison.
Cet état de choses dura pendant la République; mais l'alliance devint beaucoup plus lourde pour l'Espagne à l'avènement de Bonaparte au pouvoir; car, dès ce moment, la France ne mit aucune borne à ses exigences.
Napoléon, quoique accoutumé à voir tout céder devant lui, conçut du mépris pour le peuple espagnol, qu'il voyait si soumis. Il confondait la nation avec son gouvernement, et rien ne se ressemblait moins: le gouvernement était arrivé aux limites du possible en fait de corruption et de faiblesse; mais le peuple espagnol, sous le joug le plus avilissant, n'avait rien perdu de sa fierté ni de ses vertus. C'était un souverain détrôné qui, dans le malheur et dans les fers, avait conservé sa grandeur morale et sa dignité.
Napoléon, causant un jour avec M. de Hervas, bon Espagnol, et depuis connu sous le nom de marquis d'Almenara, lui dit: «Avec trente mille hommes, je ferais, si je le voulais, la conquête de l'Espagne.--Vous vous trompez, lui répondit Hervas. S'il est question de soumettre le gouvernement espagnol, les trente mille hommes sont inutiles: une lettre de vous et un courrier suffisent. Si c'est la nation que vous voulez soumettre, trois cent mille hommes ne vous suffiront pas.» L'avenir a prouvé qu'il avait dit vrai.
Cette nation, fière, brave et sensible à la gloire, admirait l'Empereur plus qu'aucune autre. C'est dans ce pays, bien plus qu'en France, qu'il était l'objet d'un enthousiasme universel. Le peuple rongeait son frein et gémissait de la dépendance abjecte dans laquelle il était plongé; mais, comme sa fidélité religieuse envers le souverain, le culte qu'il rendait à ses princes, s'opposaient à toute résistance, il désirait être délivré du prince de la Paix, et il l'attendait de l'influence de Napoléon.
C'est à ce titre que la présence de l'Empereur était désirée en Espagne. Quand la levée de boucliers du prince de la Paix, pendant la campagne de Prusse, motiva l'envoi de troupes sur la frontière, les Espagnols n'en furent point alarmés; et, lorsque plus tard les discussions entre Charles IV et Ferdinand appelèrent l'intervention de l'Empereur, et que celui-ci annonça un voyage à Madrid, il y était attendu avec impatience, et des arcs de triomphe s'élevèrent dans tous les lieux où il devait passer. On voyait en lui un libérateur, le seul homme assez puissant pour renverser le prince de la Pais; mais, lorsque plus tard la révolution d'Aranjuez eut fait tomber le favori, Napoléon n'était plus appelé par l'opinion. Aussi, quand ses troupes se présentèrent sous prétexte de protéger son passage, on se demanda ce qu'il venait faire, et les inquiétudes s'emparèrent des esprits. Murat, à son arrivée à Madrid, ayant pris sous sa protection spéciale l'objet de la haine publique, toute l'horreur se dirigea contre l'Empereur. On conclut que le prince de la Paix était son agent et n'avait agi qu'à son profit. Si Murat, au lieu de protéger le prince de la Paix, l'eût abandonné à la justice du pays, et que ce misérable eût payé de sa tête ses crimes politiques, tout était dit. Son salut fut notre perte. Voilà la première cause de la haine des Espagnols contre nous. Les événements de Bayonne y mirent le comble. Un peuple honnête et brave a horreur de la perfidie et du mépris; et, en cette circonstance, jamais nation ne fut traitée avec une perfidie plus insultante et un pareil mépris.
Si Napoléon avait compris l'Espagne, il pouvait la rendre l'auxiliaire le plus utile à sa puissance, et son influence y eût été durable et sans bornes. La faiblesse du monarque assurait son obéissance, tandis que les sentiments de fidélité de la nation envers son souverain garantissaient son concours empressé à seconder toutes ses entreprises. Le vieux roi, esclave d'un favori, ne pouvait plus régner; mais Ferdinand était l'objet de la confiance publique, et sur sa tête reposaient toutes les espérances de l'avenir. Ce prince sollicitait, comme la plus insigne faveur, d'épouser une nièce de Napoléon. Dès lors, il s'unissait intimement à la nouvelle dynastie, et se consacrait à la servir. Une action plus ou moins directe de Napoléon eût contribué à régulariser l'administration et à rendre à cette monarchie une vie et une puissance qui eussent été employées à son profit. Une idée funeste s'empara de son esprit, et il fit bien plus que de réaliser la fable de la Poule aux oeufs d'or; car ce ne fut pas seulement une source de richesses qu'il tarit, mais un torrent de maux qu'il fit surgir. Les intérêts d'un frère dont il voulait faire un esclave, et qui résista ouvertement à ses volontés, l'incertitude d'un avenir sombre et chargé de tempêtes, l'emportèrent sur un ordre de choses tout fait, dont les fruits étaient assurés et prêts à être récoltés. Il brisa lui-même, de ses propres mains, les liens qui lui attachaient le peuple espagnol et le livraient à sa merci. Enfin, en lui enlevant son souverain, il ouvrit devant lui un vaste champ où ce peuple brave put se livrer à ses inspirations généreuses et patriotiques. Avec une politique habile, une conduite loyale, Napoléon eût eu la possession des trésors des Indes, la disposition de vaisseaux et de nombreux soldats, qui, associés à nos destinées et soumis au mouvement de l'époque, seraient devenus dignes de figurer dans nos rangs. Au lieu de cela, l'Espagne a donné aux peuples l'exemple de la résistance, est devenue le tombeau d'armées innombrables, et la cause principale de notre ruine et des revers qui nous ont accablés. Mais, après avoir, comme à plaisir, créé cette résistance qui devait nous être si funeste, Napoléon n'a rien fait pour la vaincre, et, au contraire, a semblé se livrer aux soins de diminuer les chances d'y parvenir. L'extrême division des commandements, à laquelle il n'a jamais voulu renoncer, les rivalités de toutes espèces qu'il n'a jamais su réprimer, son absence d'un théâtre où seul il pouvait faire le bien, son refus habituel d'accorder les secours et les moyens les plus indispensables, son obstination constante à fermer les yeux à la lumière, et les oreilles à la vérité; enfin, la manie, à laquelle il n'a jamais voulu renoncer, de diriger de Paris les opérations dans un pays qu'il n'a voulu ni étudier ni comprendre, ont complété la masse de maux dont les meilleures armées de l'Europe devaient être enfin les victimes. J'en dévoilerai bientôt le tableau.
L'arrivée de Joseph à Madrid sous des auspices si funestes, avec un petit nombre de troupes, ne pouvait guère imposer. Par une fatalité toute particulière, ces troupes, uniquement composées de corps provisoires formés de conscrits pris dans tous les dépôts avec de vieux officiers, ne correspondaient en aucune manière à l'idée que les Espagnols s'étaient faite de cette armée française victorieuse de l'Europe, et ils eurent bientôt pour celle qu'on leur montrait une sorte de mépris. Un détachement envoyé sur Valence, sous les ordres du maréchal Moncey, et qui fut battu à cette énorme distance de Madrid, fut obligé de revenir précipitamment. Enfin, le désastreux événement de Baylen, où l'incapacité dans la conduite des troupes fut encore surpassée par la lâcheté, le pillage et le brigandage, tout cela produisit une commotion dans les esprits, dont les effets se firent sentir aux extrémités de l'Espagne. Le peuple espagnol, passionné de sa nature, affranchi des langes dans lesquels il avait gémi si longtemps, livré à lui-même, s'abandonna aux élans d'un patriotisme brûlant qui lui donnait, pour ainsi dire, l'occasion de se réhabiliter aux yeux de l'Europe. On connaît sa fierté poussée jusqu'à l'excès et au ridicule; on conçoit l'effet produit sur lui par des succès universels qui faisaient triompher les sentiments les plus nobles et les plus légitimes; dès ce moment, on eut à combattre toute une nation.
Joseph évacua Madrid et se retira sur l'Ebre, où il dut attendre du secours. L'Empereur parut à la tête de la grande armée, la même qui avait donné des lois à l'Europe. Excepté le corps de Davoust, resté en Allemagne, l'armée d'Italie et celle de Dalmatie, c'était toute l'armée française. On eut bientôt battu l'armée espagnole à Burgos et à Tudela; on marcha sur Madrid, on attaqua Saragosse, on couvrit en un moment tout le nord de l'Espagne de troupes, et tout rentra dans la soumission.
Junot avait été dirigé, dès le mois d'octobre 1807, sur le Portugal. Cette opération, faite de concert avec l'Espagne, avait pour objet apparent un partage; on devait faire des Algarves un royaume pour le prince de la Paix. Ce n'était qu'un piège; la suite l'a prouvé. Junot, entré à Lisbonne sans coup férir, le 24 novembre, le jour même où le prince régent en était parti pour se rendre au Brésil, envoya en France une partie de l'armée portugaise, sous le commandement du marquis d'Alorna, le général le plus distingué du pays.
Junot, institué gouverneur du Portugal, y établit, suivant l'ordre de l'Empereur, de fortes contributions. La forme suivie blessa le peuple portugais plus encore que l'énormité de l'impôt. Le décret impérial fixait cent millions pour le rachat des terres; comme si un peuple qui avait reçu l'armée française au nom de l'amitié et de l'alliance pouvait se considérer comme en état d'esclavage et avoir perdu ses propriétés et ses biens. Mais des actes de cette nature procuraient à Napoléon des moyens d'entretenir nos immenses armées, et aussi des satisfactions d'amour-propre, auxquelles il était sensible avant tout.
Lorsque les insurrections éclatèrent en Espagne, le Portugal resta tranquille; mais une armée anglaise, plus forte que l'armée française, vint à son secours et débarqua. Junot lui livra bataille à Vimieiro; il fut battu, et la convention de Cintra ramena l'armée française en France, où elle fut débarquée.
L'armée anglaise, commandée par sir John Moore, après avoir reconquis Lisbonne, déboucha du Portugal et marcha sur Salamanque. L'Empereur, après avoir battu et détruit l'armée espagnole à Tudela et à Sommo-Sierra, était entré à Madrid. Informé pendant une revue du mouvement de l'armée anglaise, il se mit le soir même en marche pour aller la combattre; mais, à son approche, elle se retira, repassa l'Esla, et fit sa retraite sur la Corogne. Ces événements se passèrent dans le courant de janvier 1809. Pendant cette poursuite de l'armée anglaise, l'Empereur reçut de Paris les renseignements les plus positifs sur les préparatifs des Autrichiens et leur prochaine entrée en campagne contre nous. Napoléon se décida à revenir en France immédiatement, afin de tout disposer pour leur résister, et il chargea le maréchal duc de Dalmatie de poursuivre les Anglais à la tête du deuxième corps d'armée, et de les forcer à opérer leur rembarquement.
L'armée anglaise, dont la composition et l'organisation n'ont aucun rapport avec celles de l'armée française, dont les moyens d'administration sont si étendus, que jamais elle n'éprouve la moindre privation, forcée à une marche rapide dans les montagnes pendant l'hiver, lorsque rien n'avait pu être préparé pour satisfaire à ses besoins, aurait été détruite si elle eût été poursuivie avec vigueur. On se contenta de la suivre; on n'osa pas l'attaquer sérieusement en avant de la Corogne, où elle avait pris position, et elle échappa comme par miracle à une destruction presque assurée.
L'armée anglaise, embarquée, fut transportée de nouveau à Lisbonne; elle s'y réorganisa et pourvut à la défense du Portugal, que Soult eut ordre d'envahir par le littoral. C'était une marche difficile; arrivé à Oporto, après avoir battu des milices portugaises, il s'arrêta. Enfin, attaqué par les Anglais sur le Duero, et surpris, ayant perdu sa principale et meilleure communication avec l'Espagne, il évacua précipitamment le Portugal, n'emmenant avec lui que les débris de son armée et abandonnant la totalité de son matériel.
Le maréchal Ney, de son côté, à la tête du sixième corps, avait envahi les Asturies; informé de la catastrophe de Soult, il accourut en Galice à son secours pour le recueillir.
Pendant ces événements, la place de Saragosse, assiégée, s'était rendue. Sans vouloir diminuer le mérite de cette défense, elle a cependant été trop vantée. Une immense population fanatique s'y était jetée; abondamment pourvue de tout, elle comptait plus de soixante mille défenseurs, tandis que l'armée assiégeante, sur les deux rives de l'Èbre, ne s'est jamais élevée à trente mille hommes. Cette garnison avait plus d'hommes qu'elle ne pouvait en employer; ainsi les pertes journalières lui importaient peu; et, si on pense aux ressources que donnaient, pour des fortifications improvisées, les vastes couvents d'Espagne, si on réfléchit aux prédications journalières qui soutenaient le fanatisme uni à un patriotisme naturel aux Espagnols, on expliquera facilement cette résistance, dont le terme fut cependant un grand soulagement pour l'armée française.
Les événements dont je viens de faire une revue rapide nous amènent naturellement à l'époque où Wellington marcha sur Talavera. En ce moment, une armée espagnole, commandée par Cuesta, venait de la Manche et menaçait Madrid. L'Empereur, en pleine opération en Allemagne, avait, pour imprimer plus d'ensemble aux opérations en Espagne, donné le commandement de trois corps, les deuxième, cinquième et sixième, qui faisaient la principale force de l'armée, au maréchal Soult. On a vu plus haut le récit du mouvement opéré sur le Tage, en passant par le col de Baños et traversant la Tietar, le danger couru par l'armée anglaise prise à dos, et la facilité qu'avait eue Soult de lui causer un désastre semblable à celui qu'il venait d'éprouver; il pouvait, en passant le Tage, lui enlever tout son matériel, la poursuivre à outrance et la détruire, entrer à Lisbonne et finir la guerre: mais il manqua à sa destinée. La fortune de la France pâlit devant celle de Wellington. Celui-ci échappa comme par miracle au plus imminent péril.
Soult attendait avec une grande anxiété des nouvelles de l'Empereur. Il redoutait tout à la fois et la manière dont il envisagerait son équipée d'Oporto, et le jugement qu'il porterait sur le misérable parti qu'il avait tiré de si grandes forces mises entre ses mains, et dans des circonstances si favorables. Napoléon garda le silence; la clémence lui parut préférable à la sévérité et à l'éclat. Toutefois il donna à Soult les fonctions de major général de Joseph, ce qui annulait son pouvoir. Mais cet arrangement ne faisait pas le compte de Soult; l'intérêt de son avenir lui commandait d'occuper les esprits par de nouvelles entreprises. Dans le courant de janvier 1810, il persuada à Joseph d'envahir le midi de l'Espagne et de passer la Sierra Morena, conseil funeste, entreprise désastreuse en ce moment! Joseph céda à la pensée de voir accroître ses ressources et de lever des contributions. Quant à Soult, il calculait qu'après avoir pris ce grand pays, il serait nécessaire de l'y laisser pour commander. Une considération toute personnelle fit donc entreprendre cette déplorable expédition, comme, dit-on, la fenêtre de Trianon détermina Louvois à faire déclarer la guerre aux Hollandais par Louis XIV.
L'armée française, toute nombreuse qu'elle était, se trouvait à peine suffisante pour combattre l'armée anglaise et conserver en même temps la portion de l'Espagne qu'elle avait d'abord envahie, et dont toute la population était ouvertement hostile. Suchet, successeur de Lannes en Aragon, après la prise de Saragosse, avait à pacifier le pays, à conquérir les places de la Catalogne et du royaume de Valence. Joseph, avec l'armée du Centre, avait battu l'armée espagnole à Ocaña; mais les forces ennemies, dans la Manche, se rétablissaient peu après avoir été dispersées. En occupant le reste de l'Espagne, on étendait l'armée française comme un faible réseau sans force, sur une surface immense, et le moindre choc pouvait le rompre et le détruire. C'était substituer la faiblesse à la force, et ajouter des embarras de toute espèce à des difficultés déjà assez grandes.
Cette opération aurait pu être justifiée si elle eût donné la possession de Cadix, ville importante, foyer de la résistance nationale. Elle était imprenable pour nous, qui n'étions pas les maîtres de la mer, à moins d'une surprise; mais cette opération fut si mal conduite, menée si mollement, avec si peu de prévoyance et d'activité, que le duc d'Albuquerque eut le temps d'aller l'occuper avec les troupes de l'Estramadure, pendant que Joseph recevait des hommages à Séville. Le général espagnol entra à Cadix la veille même du jour où les Français se présentèrent à ses portes. Ensuite, par un faux calcul, on voulut la menacer d'un siége; on accumula dans le voisinage des travaux de fortification et des batteries de gros calibre, qui attachèrent sur la rive, en face de cette ville, un corps d'armée considérable. Dès ce moment, ce corps d'armée ne bougea plus et devint étranger aux opérations et à la guerre proprement dite, jusqu'à ce qu'enfin une série de revers, amenés en partie par cette occupation inopportune, força à évacuer d'abord cette partie de l'Espagne, et, bientôt après, tout le reste.
C'est pendant la campagne de 1809, si célèbre par les batailles de Ratisbonne et de Wagram, et au commencement de 1810, qu'eurent lieu ces derniers événements en Espagne, c'est-à-dire l'évacuation du Portugal, la bataille de Talavera et la conquête de l'Andalousie jusqu'aux portes de Cadix.
L'incapacité de Joseph dans la direction des affaires militaires étant démontrée depuis longtemps, et un centre de direction étant nécessaire, l'Empereur reconnut la nécessité de sa présence pour frapper un grand coup, entrer à Lisbonne et chasser les Anglais de la Péninsule. En conséquence, de grands renforts furent envoyés à tous les corps d'armée; et, au printemps, l'armée de Junot, qui avait évacué le Portugal, après avoir été réorganisée et considérablement augmentée, retourna en Espagne et rentra en ligne sous le nom du huitième corps. En aucun temps et nulle part, la présence de l'Empereur n'avait été aussi urgente. La quantité des troupes appelées à concourir aux opérations; les prétentions de ceux qui les commandaient; la présence de Joseph, qui n'était jamais un appui, mais toujours un obstacle et un embarras toutes les fois qu'il entrait en contact avec les troupes actives; enfin les difficultés qui résultaient de la nature du pays où l'on devait combattre; l'inimitié du peuple; la valeur et les moyens matériels de l'armée anglaise, toutes ces considérations devaient faire passer par-dessus les motifs qui l'éloignaient de l'Espagne, et le décider à venir diriger lui-même cette campagne.
Il en fut cependant tout autrement. Son divorce prononcé donna lieu à un nouveau mariage; et ce mariage, contracté avec une archiduchesse, devint bientôt le précipice, le gouffre où s'engloutit la fortune de Napoléon. D'abord il l'empêcha de commander pendant cette campagne; ensuite il exalta chez lui un orgueil qui, depuis longtemps, dépassait cependant les bornes de la raison. Une folle confiance en fut la suite; et, s'étant mis, en 1812, à la discrétion de l'Autriche, on sait ce qui en résulta.
L'Empereur se décida donc à rester à Paris, et, en retirant tous les pouvoirs militaires à Joseph, il choisit Masséna pour le remplacer. J'ai déjà dit que la première qualité d'un général d'armée est d'inspirer la confiance à ses troupes, et, sous ce rapport, le choix de Masséna était bon pour le début: mais le choix ne doit pas être fait pour un seul jour; car, si le général qui électrise les soldats à son arrivée n'est pas capable de la conduite d'une guerre, si ses opérations ne répondent pas à l'opinion qu'on a de lui, la confiance disparaîtra bientôt. Masséna, véritable général de bataille et sublime le jour de l'action, n'était point un général de manoeuvres, ni un général capable d'administrer, de calculer ou de prévoir. Jamais il n'avait eu ces qualités, et déjà il n'était plus lui-même. Ce choix était donc mauvais. Après les premières opérations, chaque jour en apporta de nouvelles preuves.
Masséna, nommé dans le courant d'avril 1810, se rendit immédiatement à l'armée. L'Empereur mit sous son autorité tout le nord de l'Espagne, les troupes d'occupation chargées de la conservation de ces provinces, et, en outre, l'armée active, composée des deuxième, sixième et huitième corps d'armée, commandés par le général Régnier, le maréchal duc d'Elchingen et le duc d'Abrantès. Le deuxième corps, qui était alors sur la rive gauche du Tage, dut y rester jusqu'à nouvel ordre, et les sixième et huitième corps formèrent, pour le moment, les forces dont il disposait.
Ces deux corps se composaient de soixante-douze bataillons et de quarante-six escadrons, formant cinquante-neuf mille six cent soixante-cinq hommes, dont dix mille cent quatre-vingt-dix-huit de cavalerie. L'artillerie et les équipages avaient cinq mille neuf cent quarante-deux chevaux et mille dix-neuf voitures de toute espèce.
Les instructions données à Masséna furent de menacer le Portugal et de préparer son invasion en s'emparant de Rodrigo, Astorga et Almeida; de tenir en échec l'armée anglaise sur la Coa, et de la suivre dans le cas où elle passerait sur la rive gauche du Tage et irait se joindre à la deuxième division, détachée sous Elvas. Pour remplir la première partie de ces instructions, Masséna fit assiéger Astorga par le huitième corps. Cette place se rendit. Les Espagnols insurgés furent rejetés en Galice, et ce débouché se trouva observé et gardé. Le sixième corps fit le siége de Rodrigo. Cette place capitula le 10 juillet, après vingt-cinq jours de tranchée ouverte et seize jours de feu. L'armée anglaise, qui était en présence, campée sur la Coa, n'osa pas tenter de la secourir. Après avoir réparé Rodrigo et disposé l'équipage d'artillerie pour un nouveau siége, l'armée française se porta sur Almeida. Les Anglais prirent position en arrière, et la tranchée s'ouvrit contre cette place. Après deux jours de feu, l'explosion du magasin à poudre ayant désorganisé sa défense, elle capitula. L'armée française en prit possession le 27 août. L'armée anglaise, qui, pendant le siége, était restée à portée, fit, après la reddition, sa retraite sur Celorico.
Le même jour, 15 septembre, le sixième corps se mettait en mouvement pour se porter également sur Celorico, et, le 16, le huitième corps, suivi de la cavalerie de réserve, passait la Coa pour se porter sur Pinell et suivre le mouvement général. Pendant ce temps, le deuxième corps, fort de quinze mille hommes, s'était réuni à l'armée. L'ennemi, à l'approche de l'armée française, fit sa retraite sans combattre; il se dirigea sur Viseu et Coïmbre. Sur cette route, lorsqu'on a traversé la montagne d'Alcoba, on trouve, à quelques lieues de distance, le chemin barré par la montagne de Busaco, montagne ardue, escarpée par sa droite et d'une grande hauteur, et contre-fort de la montagne d'Alcoba. Le 16 septembre, on y rencontra l'armée anglaise. Cette position menaçante étant mal reconnue, on ignora les circonstances qui en diminuaient la force. Or cet escarpement de la partie méridionale de la montagne au-dessus duquel la droite de l'armée anglaise était postée se continue un certain temps sur son front, puis il diminue et finit par disparaître, la gauche de la montagne se liant par d'autres contre-forts avec l'Alcoba, et le vallon s'élevant insensiblement et aboutissant à un plateau, qui se trouve de niveau avec la montagne même de Busaco, sur laquelle l'armée anglaise était postée. Cette position n'avait donc qu'une force apparente, puisque le plus léger mouvement de flanc, fait à droite, tournait toutes les difficultés et faisait arriver sur l'ennemi sans rencontrer ni escarpement, ni obstacle.
L'Empereur avait ordonné d'attaquer franchement les Anglais, et de profiter de la supériorité numérique de l'armée française pour les détruire; mais il n'avait sans doute pas ordonné de les attaquer dans une position qui, par sa force, rétablissait et au delà l'équilibre entre les deux armées, et donnait même une supériorité évidente à l'ennemi. Ce fut cependant cette position, telle qu'elle se présentait au premier aperçu, que Masséna se décida à attaquer le 27 septembre, sans l'avoir reconnue, sans l'avoir étudiée, et sans s'être informé des moyens d'éviter les grandes difficultés qu'elle présentait.
Le général Régnier fut chargé, avec le deuxième corps d'armée qu'il commandait, de l'attaque de gauche, attaque principale et précisément dans le lieu le plus escarpé et le plus fort. La division Merle, formée en colonnes serrées par division, et précédée d'une nuée de tirailleurs, gravit cette montagne: son point de départ était à droite de la Venta de San Antonio; le 31e léger, faisant partie de la deuxième division, commandée par le général Heudelet, la flanquait à gauche: il était soutenu par une brigade de la deuxième division, commandée par le général Foy. Le sixième corps, placé à droite du deuxième, devait soutenir son attaque, et y concourir aussitôt que le deuxième serait arrivé sur la hauteur, et le huitième corps était en réserve. L'artillerie des deuxième et sixième corps, placée sur le revers des montagnes opposées, battait le flanc de la montagne de Busaco, et devait protéger la retraite des troupes françaises si elles étaient repoussées. Ainsi l'armée française, très-forte en cavalerie, allait combattre sur un champ de bataille où pas un seul cheval ne pouvait se trouver. Elle était très-forte en artillerie, et son artillerie ne pourrait plus servir, quand nos troupes, arrivées sur le plateau, rencontreraient les masses de l'ennemi toutes formées, fraîches, et disposées pour combattre.
Les troupes du deuxième corps s'ébranlèrent, repoussèrent les tirailleurs ennemis qu'elles trouvèrent au milieu de la montagne, et, après une marche dont les difficultés ne peuvent s'exprimer, au milieu des rochers et des arbustes qu'il fallait traverser, et un combat de plus d'une heure au pas de charge, elles arrivèrent sur la sommité. Là, elles trouvèrent l'ennemi tout formé. Un premier effort culbuta sa première ligne. Les troupes sont grandies, à leurs propres yeux, de tous les obstacles qu'elles ont vaincus. Mais il y a des limites qu'on ne peut dépasser, et on les rencontra ici. La deuxième ligne anglaise avança, soutenue de toute l'artillerie, et les troupes françaises furent écrasées; généraux, colonels, chefs de bataillon, capitaines de grenadiers, tous furent tués ou blessés, et, au bout d'un quart d'heure, il fallut rétrograder. Cette montagne, qu'on avait mis une heure à gravir, fut parcourue, en descendant, en moins de dix minutes. Le sixième corps s'étant faiblement engagé, fit des pertes moindres; mais, en somme, l'armée reçut là un rude échec: elle eut huit mille hommes hors de combat; et elle perdit, plus que cela, la confiance aveugle qui jusque-là l'avait animée.
Le lendemain, un malheureux paysan que l'on rencontra, dit, de lui-même, qu'en marchant par la droite, l'on arriverait sur le plateau sans obstacle, et l'on tournerait la position. On suivit son conseil, et l'armée anglaise, sans perdre un moment, fit sa retraite sur Coïmbre. Cette anecdote fut connue, et les soldats appelèrent ce mouvement la manoeuvre du paysan. Cette bataille de Busaco, si légèrement donnée, et livrée d'une manière si extravagante, sera un objet de critique éternel pour Masséna et pour les généraux qui dirigèrent cette opération. On n'est pas digne de commander d'aussi braves soldats quand on en fait un si mauvais usage et quand on les emploie si inconsidérément. On assure même que Masséna fut, pendant cette journée, occupé et pour ainsi dire absorbé par d'autres soins indignes d'un vieux soldat comme lui.
Arrivé devant Coïmbre, on rencontra une arrière-garde qui, après un léger combat, évacua cette ville. L'armée anglaise continua son mouvement pour aller occuper les lignes qu'elle avait fait construire pour couvrir la ville de Lisbonne. L'armée française la suivit, après avoir laissé dans Coïmbre une faible garnison, et ses blessés qui étaient en grand nombre. Mais la route ouverte par l'armée se refermait après son passage. Des corps francs, des milices, avaient pris les armes, et, guidées par des officiers anglais, elles interrompaient déjà nos communications avec l'Espagne; elles enlevaient les détachements et les hommes isolés: aussi arriva-t-il que, à peine l'armée éloignée, les milices reprirent Coïmbre, et firent prisonniers les blessés et les troupes de la garnison. C'était le commencement de tous les maux et de tous les désastres qui attendaient l'armée française.
De tout temps, le système de défense des Portugais a été d'évacuer leurs habitations à l'approche de l'ennemi. Leur organisation militaire, qui exerce son action sur toute la population, est très-favorable à cette mesure. Déjà, dans l'invasion de 1762, ils avaient agi ainsi. En 1810, pas un seul individu ne fut trouvé dans les villes; la désolation et le silence de la mort précédaient partout l'armée française. On arriva enfin devant les lignes de Lisbonne; on s'établit en face à portée de canon, la gauche à Villafranca, le centre à Alenquer, la droite à Atto, et le quartier général à Alenquer. L'effectif ne s'élevait plus qu'à quarante mille hommes d'infanterie et huit mille chevaux.
Pendant ces mouvements, le maréchal duc de Dalmatie, qui n'avait plus d'Anglais devant lui (Wellington avait rappelé le général Hill), reçut ordre de prendre l'offensive avec vivacité et de faire diversion pour empêcher les Espagnols, commandés par général la Romana, de suivre le même mouvement; mais il n'en tint compte pour le moment. Le corps de la Romana se rendit à Lisbonne.
Le général Caffarelli vint à Vitoria prendre le commandement des forces de Navarre et de Biscaye. Le général Drouet, avec le neuvième corps, composé de régiments de marche appartenant à ceux de l'armée de Portugal et du midi de l'Espagne, et fort de dix-huit mille hommes environ, vint s'établir à Salamanque, Rodrigo et Almeida, et plus tard il se plaça en échelons entre la frontière et l'armée, et rouvrit la communication avec l'armée de Portugal, qui était interceptée par dix mille hommes de milice réunis à Coïmbre, et occupant cette ville et les bords du Mondego.
Masséna trouva les lignes de Torres-Vedras terminées, garnies d'une immense artillerie et de troupes très-nombreuses. Toute l'armée portugaise y était réfugiée avec l'armée anglaise, et les forces étaient encore augmentées des milices de Lisbonne.
Masséna crut impossible d'y entrer de vive force. Il se contenta de les observer de très près. Peut-être que, sans l'échauffourée de Busaco, il aurait pu tenter la fortune; mais l'ardeur des troupes était calmée et la confiance détruite, circonstances opposées au succès d'une pareille entreprise.
Dans cette situation, Masséna avait plusieurs partis à prendre:
1° Attaquer les lignes;
2° Se retirer sur la frontière du Portugal et s'établir sur Almeida et Rodrigo;
3° Se porter à Oporto et s'établir sur la rive droite du Duero;
4° Passer le Tage, se porter dans l'Alentejo et occuper l'embouchure du Tage en face de Lisbonne.
On a vu que le premier parti ne présentait aucune chance de succès. Par le second, il abandonnait son opération; mais il conservait intacte son armée, couvrait l'Espagne, et attendait, sans fatigues, des circonstances plus favorables pour agir contre les Anglais; la confiance qu'ils auraient prise aurait pu les faire naître. Par le troisième, il conservait une sorte d'offensive, vivait aux dépens de l'ennemi, profitait des ressources que présentait l'importante ville d'Oporto, organisait quelque chose de régulier, tenait ses troupes dans le repos, couvertes par le Duero, et cependant gardait des moyens d'offensive en faisant construire des têtes de pont sur la rive gauche de cette rivière. Mais tout cela n'amenait rien de décisif, attendu que le Portugal entier sans Lisbonne ne vaut pas Lisbonne sans le Portugal. C'est cette ville qui en fait un État de quelque importance. Lisbonne est la tête d'un corps dont le Portugal proprement dit n'est qu'une partie; c'est la tête de la puissance dont les éléments se trouvent à la fois en Europe, en Amérique et en Asie. Ainsi c'était à posséder Lisbonne que tous les efforts devaient tendre. Par le quatrième, il serait entré dans un pays neuf, l'Alentejo, et y aurait trouvé beaucoup de ressources. Manoeuvrant dans un pays facile qui convenait à sa nombreuse cavalerie, il prenait poste en face de Lisbonne, gênait l'entrée du Tage et la navigation au moyen de fortes batteries qu'il aurait établies. Placée derrière lui, l'armée du midi de l'Espagne formait sa réserve, et cette partie de l'Estramadure espagnole, qui est fort riche, lui donnait de grands moyens de subsistance. En faisant faire à son arrivée un détachement sur Abrantès, il s'en serait emparé, et ce point, facilement rendu inexpugnable, assurait le passage du Tage et le retour.
Quand plus tard son armée aurait été renforcée, il serait revenu sur la rive droite, en laissant une partie de ses forces sur la rive gauche pour occuper et défendre les ouvrages construits à l'embouchure du Tage et en face de Lisbonne. Arrivé devant les lignes, il aurait construit un pont en face d'Alenquer; et, pourvu de tout ce qu'il lui fallait pour vivre, enveloppant Lisbonne, l'armée et l'immense population qui s'y était réfugiée, il eût bien fallu que cette ville se rendit; cette grandes question était ainsi décidée.
Au lieu de choisir un de ces quatre partis, Masséna en prit un cinquième qui n'offrait aucune chance de succès, aucun avantage, et qui, en faisant courir chaque jour les risques les plus éminents à son armée, devait amener au bout d'un certain temps sa destruction. Il résolut de ne faire aucun mouvement, et garda sa position.
J'ai dit que toute la population des pays traversés avait fui à l'approche de l'armée française, emmenant ses bestiaux dans les bois et les montagnes, et cachant tout ce qu'elle possédait, vivres, effets, etc. Le pays occupé par l'armée restait donc entièrement désert. Il n'y avait aucun moyen d'administrer régulièrement les ressources qu'il pouvait renfermer. Les habitants n'étant pas là pour obéir à la voix de l'administration et apporter des vivres, les troupes durent aller les chercher, et, comme tout le monde éprouvait les mêmes besoins, chacun de son côté se mit en campagne. Des détachements d'hommes armés et sous armes se formèrent dans chaque régiment, pour explorer le pays et enlever tout ce qu'ils trouveraient. Rencontraient-ils un Portugais, ils le saisissaient et le mettaient à la torture pour obtenir de lui des indications et des révélations sur le lieu où étaient cachées les subsistances. On pendait au rouge, c'était une première menace; on pendait au bleu, et puis la mort arrivait. Un pareil ordre de choses amena des désordres de tous les genres, et des soldats ainsi livrés à eux-mêmes employèrent bientôt les mêmes violences pour se procurer de l'argent. D'abord ces recherches et cette maraude s'exercèrent à peu de distance de l'armée; mais bientôt, les ressources s'épuisant, on fut forcé de s'éloigner. Toute cette partie du Portugal fut livrée journellement à un pillage général et systématique. Les soldats s'éloignaient jusqu'à quinze et vingt lieues. Plus d'un tiers de l'armée se trouvait ainsi constamment dispersé et loin des drapeaux, tandis que le reste semblait être à la discrétion de l'ennemi. J'ai ouï dire au général Clausel qu'il avait vu des bataillons placés en face de l'armée anglaise, à portée de canon, n'avoir pas cent hommes au camp, tandis que les armes étaient aux faisceaux. L'ennemi eût pu, sans courir le plus léger risque, venir s'en emparer. Des hommes isolés étant chaque jour massacrés par les paysans, et des détachements enlevés les pertes devinrent immenses; mais ce qui menaçait davantage encore l'existence de l'armée, c'est que, toute discipline ayant disparu, elle présentait au plus haut degré le spectacle de la confusion et du désordre.
L'armée française, arrivée dans la position de Villafranca le 12 octobre, y resta jusqu'au 14 novembre; une circonspection sans exemple du général anglais pendant tout cet intervalle de temps la sauva de la destruction.
Le 14 novembre, Masséna se décida à faire un mouvement rétrograde pour se rapprocher des provinces qui avaient encore quelques ressources. Il porta une partie de l'armée sur le Zezere, et laissa tout le reste en avant de Santarem. Les Anglais le suivirent, mais respectèrent les nouvelles positions prises. Masséna fit construire des bateaux et tout préparer sur le Zezere pour effectuer le passage du Tage; mais il ne tenta rien, et fit plus tard brûler ses bateaux. Enfin, au commencement de mars, son armée étant réduite de plus d'un tiers, il se décida à rentrer en Espagne en passant par Pombal, Redinha, Miranda, Ponte Marcella, Guarda, Sabugal et Alfaiatès. Cette retraite de vingt-sept jours, embarrassée de quinze ou vingt mille ânes, cette retraite faite avec des troupes arrivées à un degré de désordre, de mécontentement et de découragement dont rien ne peut donner l'idée, fut cependant l'occasion de divers combats glorieux, livrés par le maréchal Ney, qui arrêta avec vigueur plusieurs fois l'ennemi au moment où il pressait trop vivement son arrière-garde.
Il y avait un tel désaccord dans les opérations d'Espagne, que c'était précisément le moment où Masséna était en pleine retraite que le maréchal Soult avait choisi pour entrer en campagne et faire le siége de Badajoz.
Masséna arriva le 31 à Alfaiatès. Son artillerie ne se composait plus que de dix pièces de canon. Les équipages militaires étaient détruits; sa cavalerie démontée, ou composée de chevaux exténués. Il dut repasser la Coa, et venir prendre des cantonnements en Espagne. Pendant cette retraite, Wellington avait détaché le général Hill sur la rive gauche du Tage. Ce qui lui restait de troupes était plus que suffisant pour combattre et vaincre les débris que Masséna avait ramenés. Il passa la Coa, investit Almeida et vint prendre position sur le ruisseau qui coule à Fuentes-de-Oñore. Bessières, commandant dans le nord de l'Espagne, envoya à Masséna des subsistances, et vint à son secours avec de l'artillerie et de la cavalerie de la garde impériale. On attaqua, le 4 et le 5 mai, les Anglais dans leur position de Fuentes-de-Oñore; et, quoique le début de l'attaque eût promis des succès, que la cavalerie eût culbuté la droite des Anglais, comme rien ne fut exécuté d'ensemble, le résultat du combat fut contre nous. Le général Brenier, qui commandait à Almeida, n'espérant plus être secouru, exécuta, par suite des instructions qu'il avait reçues, une des plus vigoureuses résolutions qui furent jamais prises, et un grand bonheur en accompagna l'exécution.
Il fit une large brèche à la place au moyen d'une mine, détruisit en grande partie l'artillerie; et, profitant de l'espace que lui ménageait un investissement mal fait, il traversa l'armée ennemie, et rejoignit l'armée française sur l'Aguada, en passant par San-Felices.
Deux jours après l'affaire de Fuentes-de-Oñore, l'armée étant sous Rodrigo, Masséna me remit le commandement. On vient de voir par combien de vicissitudes, de chances bonnes et mauvaises, on en était arrivé à la plus déplorable situation. Le pays était ruiné et par la guerre et par le pillage exercé par les chefs comme par les soldats. Des griefs privés sans nombre étaient ajoutés aux malheurs des temps et aux torts politiques qu'on avait à nous reprocher. Les Espagnols défendaient leur souverain, leurs lois, leur honneur, leur propriété, et vengeaient leurs injures et leur ruine. La terre, les rochers, l'air, tout nous était hostile. D'un autre côté, l'armée française, accoutumée pendant si longtemps à la victoire, à la gloire, à l'éclat, à l'abondance des moyens, était bien déchue aux yeux du peuple et à ses propres yeux. Ses revers accumulés, ses désastres, n'étaient pas accompagnés de ces circonstances qui relèvent quelquefois le vaincu à la hauteur du vainqueur par l'éclat du courage et l'énergie de la résistance.
Un pays épuisé et dévasté, l'indiscipline dans les troupes, le mépris de l'autorité, un mécontentement universel, et un désir immodéré de rentrer en France de la part des généraux; une artillerie détruite en entier et dénuée de munitions; une cavalerie réduite à peu de chose et en mauvais état; l'infanterie diminuée de près de moitié: tels étaient tout à la fois le pays dans lequel je devais agir, et l'instrument dont il m'était donné de me servir.
L'armée anglaise, pendant son séjour dans les lignes de Torres-Vedras, s'était reposée, recrutée, et son moral avait beaucoup gagné. L'infanterie portugaise, combinée avec elle, organisée avec des cadres anglais, avait acquis la même valeur que l'infanterie anglaise. Cette armée, alors presque le double de celle qui lui était opposée, et dans les circonstances les plus favorables, a toujours eu, pendant tout le temps que j'ai commandé l'armée française, une supériorité numérique, sur celle-ci, de dix mille hommes au moins, et des moyens matériels à discrétion.
Je ne puis me refuser à mettre ici en opposition la situation respective des deux armées, et à faire ressortir les facilités accordées à l'une, et les difficultés qui étaient le partage de l'autre.
L'armée anglaise, ainsi que je l'ai dit, a toujours eu au moins une supériorité de dix mille hommes. En ce moment, elle était de vingt mille. Elle avait six mille chevaux de bonne cavalerie: jamais l'armée de Portugal n'en a eu plus de trois mille. L'armée anglaise avait sa solde à jour; l'armée française ne recevait pas un sol. L'armée anglaise avait des magasins de vivres en abondance, et jamais le soldat anglais n'a eu besoin de s'en procurer lui-même; l'armée française ne vivait que par l'industrie de ceux qui la composaient. Dans les temps ordinaires, chaque cantonnement fournissait d'abord la subsistance journalière, et, de plus, ce qu'il fallait pour former une réserve. Dans d'autres circonstances, les soldats faisaient eux-mêmes la moisson, battaient le blé, allaient au moulin, etc. L'armée anglaise avait six mille mulets de transport pour ses seuls vivres; l'armée française n'avait d'autres moyens de transport que le dos des soldats, et jamais, pendant le temps que j'ai commandé cette armée, elle ne s'est mise en opération qu'auparavant les soldats n'eussent reçu des vivres pour quinze, dix-huit et vingt jours, qu'ils portaient sur eux. La cavalerie anglaise, couverte par les guérillas, n'avait aucun service d'avant-postes à faire; la cavalerie française en était écrasée. Les courriers, les officiers du général anglais, marchaient seuls et librement; il fallait des escortes de cinquante hommes à tous les nôtres, même pour communiquer entre les cantonnements d'un même régiment.
Le général anglais, ayant la faveur du pays et les guérillas à sa disposition, était informé promptement de tout ce qui se passait, tandis que nous ignorions tout; et sans doute il est arrivé plus d'une fois à Wellington de savoir plus tôt que moi ce qui s'était passé à deux lieues de mon quartier général. Enfin les soldats anglais n'avaient autre chose à faire qu'à marcher et à combattre; les soldats français avaient leurs facultés absorbées par d'autres devoirs, et les combats étaient la récompense et le prix de leurs fatigues. Enfin le général anglais, commandant seul sur la frontière, libre de ses mouvements, disposait sans contestations, suivant ses calculs et ses combinaisons, des moyens puissants qui lui étaient confiés par son gouvernement: la régence portugaise, présidée par un de ses compatriotes, était à ses ordres; les ressources en hommes et en argent du Portugal étaient à sa disposition. Les armées espagnoles, quelque misérables qu'elles fussent, entraient dans son système d'opérations et concouraient au but qu'il se proposait d'atteindre.
Le général français, au contraire, ne commandait qu'une partie des troupes destinées à combattre l'armée anglaise. Obligé de concerter ses mouvements avec ses voisins, dont les sentiments étaient plutôt hostiles que bienveillants, il se trouvait dépendre de leurs caprices et de leur inimitié. Le roi, qui dormait tranquillement à Madrid, à l'ombre de nos baïonnettes, était en guerre ouverte avec les armées françaises. Loin de faciliter leurs opérations, il les contrariait sans cesse; il mettait obstacle à leurs mouvements; il leur enlevait les vivres dont elles avaient besoin, et faisait argent des ressources qui leur étaient destinées.
J'estime l'armée anglaise ce qu'elle vaut, et surtout l'infanterie; c'est, de toute infanterie de l'Europe, celle dont le feu est le plus meurtrier. L'armée anglaise, si chère et si bien outillée, si redoutable quand rien ne lui manque, est une machine bien faite. Tant qu'elle est en bon état, quand rien n'est dérangé, elle remplit bien son objet, peut-être mieux qu'une autre, et elle vaut plus que le nombre de ses soldats ne l'indique. Mais, que l'ordre soit détruit, elle se désorganise d'elle-même. Je suis convaincu que, si, pendant un mois, les soldats anglais avaient dû faire le métier que les soldats français ont fait pendant quatre ans, avant la fin du second mois et sans combats, l'armée anglaise eût cessé d'exister.
Honneur donc à ces soldats héroïques qui ont su résister à de si grandes difficultés, et qui n'exigeaient que deux conditions pour être toujours victorieux et l'objet de l'admiration du monde: avoir des chefs dignes de leur confiance, et ne pas être mis en présence d'obstacles supérieurs aux forces humaines!
C'est dans les circonstances dont je viens de faire le tableau que je pris le commandement et que je commençai la campagne dont je vais raconter la conduite et les détails.
Je rentrai à Salamanque le 13 mai avec la plus grande partie de mes troupes, que j'établis dans un rayon de douze lieues. Je les étendis assez pour qu'elles pussent vivre convenablement. J'annonçai que je prendrais les dispositions nécessaires pour pourvoir à leurs besoins. Je défendis, sous les peines les plus sévères, la moindre exaction: et, comme le langage le plus éloquent a toujours été l'exemple, j'exagérai pour moi-même la réserve de ma conduite, et au delà même des usages consacrés par la guerre. Ordinairement, en pays conquis, on est nourri pour rien, et personne, en Allemagne, par exempte, n'a jamais imaginé d'agir autrement. Je déclarai que je payerais rigoureusement tout ce qui me serait fourni. Cette déclaration parut si extraordinaire, que les Espagnols n'y crurent pas. Je tins cependant ma parole, et je ne me suis jamais écarté de cette résolution pendant tout mon séjour en Espagne; mais je tolérai que les généraux en agissent autrement. Mon but, par cette sévérité personnelle, était de faire bien comprendre que je ne souffrirais pas de désordres proprement dits, et la levée illicite de contributions. J'eus l'occasion de montrer ma volonté en faisant des actes de grande sévérité envers des officiers que, cependant, j'aimais beaucoup.
Je détruisis l'organisation des troupes en corps d'armée. Cette organisation, indispensable pour mouvoir de grandes armées, est funeste pour les moyennes, attendu qu'elle met trop de distance entre le général en chef et les troupes, ralentit l'exécution des ordres généraux par la superfétation des grades et des emplois qu'elle consacre; elle amène en outre beaucoup de consommations inutiles. Je fis cesser en un moment le dégoût universel, la passion du retour en France, en annonçant que tout officier, général ou supérieur, qui voudrait quitter l'armée, était libre de le faire, et que j'avais pouvoir de lui donner l'autorisation nécessaire. Un petit nombre de généraux profita de cette autorisation; les autres se piquèrent d'honneur, et leur caractère se trouva ainsi retrempé.
Je formai tous mes bataillons à un complet de sept cents hommes, et je renvoyai tous les cadres qui par suite de cette mesure se trouvaient sans soldats. Je divisai les chevaux de toute la cavalerie et de l'artillerie en deux classes: ce qui était disponible, et ce qui pourrait se refaire. La première partie me donna un escadron par régiment, c'est-à-dire, en tout, de quatorze à quinze cents chevaux. On eut un soin tout particulier des chevaux à refaire; et, en quinze jours, au moyen de quelques secours en chevaux d'artillerie, j'eus deux mille cinq cents chevaux de cavalerie, et trente-six bouches à feu attelées. On vieux couvent de Salamanque, mis à l'abri d'un coup de main, devint un fort où furent placés en dépôt tous les embarras de l'armée, et des vivres de réserve. On répara et on arma de même les forts de Zamora et de Toro.
J'organisai l'armée en six divisions. Elles s'élevaient, après la réorganisation, au bout de quinze jours de commandement, à vingt-huit mille hommes. Je gardai avec moi le général Régnier, comme mon lieutenant, afin de lui donner, en cas de séparation, le commandement de la portion de l'armée avec laquelle je ne serais pas.
Le rôle qui m'était imposé était défensif. Je devais empêcher l'armée anglaise de pénétrer en Espagne, soit par l'Estramadure, soit par la Castille. Je n'avais pas les forces nécessaires pour combattre seul; mais je les obtiendrais en combinant mes mouvements, soit avec l'armée du nord de l'Espagne, soit avec celle du midi. Ma place naturelle d'attente, d'après cette donnée, devait être dans la vallée du Tage.
Au moment de la retraite de Masséna, Wellington avait détaché la division Hill au secours de Badajoz, que Soult assiégeait; mais, quand il arriva, Badajoz avait capitulé. Les Anglais résolurent alors de l'assiéger sans retard, et de profiter de l'état de désorganisation ou était l'armée française de Portugal pour reprendre cette place. En conséquence, après l'affaire de Fuentes-de-Oñore, l'évacuation d'Almeida, et notre retour sur la Tormès, Wellington partit avec deux divisions pour se porter sur la rive gauche, laissant le reste de son armée sur la Coa.
Soult, pris au dépourvu, rassembla à la hâte tout ce qu'il put, et, avec dix-sept à dix-huit mille hommes, il marcha au secours de Badajoz. Lord Beresford, qui commandait toutes les troupes opposées, prit position sur l'Albuhera pour couvrir le siége. Soult l'attaqua dans cette position. Ses troupes, formées en colonnes, firent plier la première ligne et occupèrent la sommité; mais, arrivées là, exposées à un feu vif, il fallait répondre à ce feu par du feu et se mettre en bataille. Soult, qui, cette fois, comme toujours, était de sa personne à plus d'une portée de canon de l'ennemi, quand ses troupes soutenaient une vive fusillade, ne put leur ordonner de se déployer. Les généraux qui les commandaient n'eurent pas l'intelligence de le leur prescrire, et, après avoir éprouvé d'assez grandes pertes, les troupes plièrent, et la bataille fut perdue, quand évidemment, sous tout autre général, elle eût été gagnée. Soult m'écrivit pour me faire part de sa détresse et me demander du secours.
L'armée de Portugal n'avait pas encore achevé sa réorganisation, et l'Empereur, redoutant l'excès de mon zèle, m'avait donné l'ordre de ne faire aucun mouvement, à moins de pouvoir emmener soixante pièces de canon attelées et approvisionnées. Cependant rien ne m'annonçait que je dusse les avoir bientôt. Bessières, peu touché des lamentations de Soult, ne me donnait aucun secours. En agissant avec une extrême vitesse, et couvrant bien mon mouvement par une démonstration sur la Beira, je pensai pouvoir faire ma jonction avec Soult sans que l'ennemi put s'y opposer, et sauver ainsi Badajoz.
Certes, il y avait de la générosité à moi; car je connaissais assez le caractère de Soult et les passions qui l'animaient pour être bien convaincu qu'en circonstance pareille il ne viendrait pas à mon secours. Étant mon ancien, la réunion des deux armées me mettrait nécessairement sous ses ordres; mais il y allait, pour moi, du devoir, et de la gloire des armes françaises. Mes intérêts d'amour-propre n'étant rien, comparés à d'aussi grandes considérations, je me décidai à exécuter mon mouvement.
Depuis douze jours, prévoyant cette opération, j'avais écrit au général Belliard, commandant à Madrid en l'absence de Joseph, en ce moment à Paris, pour lui demander d'envoyer à Talavera, à ma disposition, un équipage de pont qui lui était inutile, six cent mille rations de biscuit, et des munitions de guerre.
Le 5 juin, je me mis en marche à la tête de ma première division et de ma cavalerie légère. Je me portai sur Rodrigo. Sous la protection de cette marche, je fis arriver dans la place un convoi de vivres. J'arrivai le 5, et je débouchai le 6.
La division légère du général Crawfort, cantonnée à peu de distance, se retira pendant la nuit. Je trouvai seulement de la cavalerie, que je fis poursuivre sur Alfaiatès. On s'empara de deux magasins de subsistances.
Pendant ce mouvement, destiné à tromper l'ennemi et à couvrir la marche de l'armée, toutes les autres divisions se portaient sur le Tage, en passant par le col de Baños et Placencia. Le général Regnier, commandant mon avant-garde, composée de deux divisions et de mille chevaux, avait l'ordre de faire construire un pont à Almaroz, au moyen des bateaux attendus de Madrid, et de prendre position en avant du Tage, sur la hauteur de Miravete. Il devait y arriver le 10, l'armée y être le 12, et mon arrière-garde le 13. Après avoir ainsi tout réuni, je pouvais marcher sur la Guadiana. Mon mouvement devant être rapide, les troupes anglaises restées dans la Beira, en supposant qu'elles fissent un mouvement parallèle aussitôt qu'elles seraient informées du mien, ne pouvaient pas arriver à temps pour mette obstacle à ma jonction avec l'armée du Midi. Les bateaux, vivres et munitions attendus de Madrid n'arrivèrent qu'en partie et peu exactement, ce qui retarda notre passage d'un jour. Cependant, le 17, la jonction était faite. Mon avant-garde arrivait à Merida, et, le 18, j'y entrais de ma personne avec toute mon armée.
Là, je trouvai Soult, qui, peu accoutumé à cette conduite de bon camarade, malheureusement si rare en Espagne, était dans l'ivresse de la joie et de la reconnaissance. On verra plus tard comment, peu de jours après, il tenta de me la prouver. Nous nous concertâmes pour attaquer l'ennemi s'il restait devant Badajoz; mais, ayant trop peu de monde pour oser tenter de résister, il leva le siége, et nous fîmes notre entrée dans cette place le 20 juin. Les moments pressaient; trois brèches étant praticables, le général Philippon, son gouverneur, n'avait plus que peu de jours à se défendre. Cette armée de Portugal, un mois auparavant si désorganisée, si découragée, si peu capable d'agir, avait retrouvé déjà sa vigueur, son élan et sa confiance. Si elle eût eu à combattre, je ne doute pas qu'elle n'eût fait des prodiges.
Cette levée du siége de Badajoz, obtenue dans des circonstances difficiles, et lorsque l'Empereur était si loin de croire à la possibilité, pour l'armée de Portugal, de se mouvoir et d'agir, fut un grand service rendu. La rapidité extrême avec laquelle ce mouvement fut opéré en fit disparaître tout le danger. Le maréchal Soult et moi, nous convînmes de faire l'un et l'autre, avec notre cavalerie, des reconnaissances sur l'armée anglaise. Il se porta sur Elvas, et moi sur Campo-Maior. Nous ramenâmes quelques prisonniers. L'infanterie se retira à notre approche. Trois divisions anglaises seules étaient en présence; mais j'acquis la certitude que toute la partie de l'armée restée dans la Beira, sous le commandement de lord Spencer, arrivait en toute hâte pour passer sur la rive gauche, et se réunir aux troupes qui s'y trouvaient déjà.
Cette disposition de l'ennemi me décida à rester sur la Guadiana tout le temps nécessaire pour assurer l'approvisionnement de Badajoz, et en réparer les brèches. Mes troupes furent réparties sur les deux côtés de la rivière, et mon quartier général établi à Merida. J'imposai à chacun des régiments de mon armée l'obligation de récolter et de transporter à Badajoz une quantité de blé déterminée, ce qui, réuni aux autres moyens employés par l'administration, compléta dans un temps assez court l'approvisionnement de cette place.
J'avais, sur le caractère du maréchal Soult, la conviction commune et conforme à sa réputation; ainsi j'avais peu de confiance dans sa loyauté. Junot, avec lequel j'ai toujours été très-lié depuis ma première jeunesse, et qui avait un véritable et profond attachement pour moi, m'avait dit, au moment où nous nous séparions en Castille: «Tu vas avoir de fréquents rapports avec Soult. Vos points de contact seront multipliés. Défie-toi de lui; agis avec prudence; prends tes précautions; car, je t'en donne l'assurance, s'il peut, à quelque prix que ce soit, appeler sur toi de grands malheurs, il n'y manquera pas! C'est parce que j'ai eu l'occasion de le bien connaître que je t'en avertis.»
Nous étions à Badajoz depuis quatre jours lors que Soult vint un matin chez moi. Il m'annonça qu'il venait de recevoir des lettres d'Andalousie qui lui donnaient de vives inquiétudes; des partisans, sortis des montagnes de Ronda, avaient menacé Séville; il allait partir pour y retourner, et ne pouvait se dispenser d'emmener ses troupes, comptant sur moi pour veiller sur Badajoz et pourvoir aux besoins de cette place. Cette nouvelle inopinée, que rien n'avait fait pressentir, cette crainte de guérillas si ridicule, le ton dont ce récit me fut fait, tout me frappa, et à l'instant même l'avis de Junot revint à mon esprit, et je me dis: «Voilà un homme qui, pour prix du service que je lui ai rendu, veut me mettre dans la position la plus critique, me réduire à me faire battre par l'armée anglaise, et à voir tomber Badajoz sous mes yeux.» Je lui répondis:
«Monsieur le maréchal, je partage vos sollicitudes pour l'Andalousie; mais les événements qui vous y appellent me paraissent moins pressants que ce qui se passe devant nous. Allez, si vous le croyez utile, à Séville; mais laissez vos troupes ici. Vous le savez, l'armée anglaise tout entière se rassemble, et l'armée que je commande n'a pas une force suffisante pour la combattre seule. La réunion de nos moyens est indispensable. Il faut que le cinquième corps et la cavalerie de l'armée du Midi soient réunis à l'armée de Portugal pour établir la balance. Laissez donc à mes ordres ces deux corps, et je resterai avec l'armée de Portugal sur la Guadiana jusqu'au moment où Badajoz sera réparé, approvisionné et complètement en état de se défendre; mais, si vous emmenez ces troupes, et je vais envoyer des officiers résider dans leurs cantonnements pour être informé de ce qui se passera, si elles partent, à l'instant même je repasse le Tage: comptez sur la vérité de ma déclaration et sur ma résolution invariable.»
Le calcul odieux de Soult fut ainsi déjoué. Par arrangement, il emmena seulement une brigade de cavalerie légère.
Je remplis les engagements que j'avais pris; je pourvus avec le plus grand soin aux besoins de Badajoz; et, cette tâche remplie, j'allai prendre, dans les premiers jours de juillet, une position centrale, pour être à même de défendre à la fois les provinces du midi et celles du nord de l'Espagne.
J'établis mon quartier général à Navalmoral, mauvais petit village de la vallée du Tage, à l'embranchement des routes qui de Placentia et de Truxillo vont à Madrid.
Je fis fortifier par une double tête de pont le passage du Tage à Almaraz. La tête de pont de la rive gauche, plus grande que l'autre, embrassait une assez grande hauteur, sur laquelle était un réduit. Tout fut revêtu en maçonnerie, fraisé et palissadé. On entrait dans le réduit seulement par un pont-levis. Comme le plateau de l'Estramadure, à ce point, est très-élevé, et qu'il faut gravir au milieu des rochers pendant fort longtemps pour y parvenir, je fis faire deux ouvrages en maçonnerie pour défendre le col de Miravete, par où il faut déboucher. Un premier; très-voisin du col, battait par son artillerie le seul passage praticable pour les voitures; un autre, composé seulement d'une tour placée sur un pic, couvrait contre l'action des hauteurs voisines les batteries inférieures. Ces deux postes fermés, approvisionnés de vivres et d'eau, pouvaient être conservés, quoique enveloppés par l'ennemi. Leur objet principal était de servir de poste avancé à la tête de pont et de l'empêcher d'être attaquée à l'improviste avec du canon.
J'établis ma première division à Truxillo, avec ma cavalerie légère. Ce poste voyait tout ce qui se passait dans l'Estramadure. L'ennemi se présentant en force, elle devait se rapprocher, et au besoin dépasser le Tage.
J'occupai la vallée du Tage et la Verra de Placencia avec trois divisions. La deuxième division occupait la province d'Avila; la sixième, Placencia, et le pied des montagnes jusques et y compris l'entrée de la Sierra de Gata et le col de Baños. Ainsi, par ma droite, j'observais ce qui se passait dans la Vieille-Castille et sur la Tormès, et mon front était couvert par l'Alagon, et une avant-garde placée à Gallisteo. Les cantonnements des troupes étaient assez étendus pour qu'elles pussent bien vivre.
J'observais un front immense, et, cependant, en peu de marches, toute mon armée pouvait être rassemblée pour combattre, soit devant le débouché de Coria, soit en Vieille-Castille, soit en Estramadure. Enfin une bonne tête de pont, construite sur le Tietar, devait m'assurer les moyens de passer cette rivière et de manoeuvrer sur l'une et l'autre de ses rives.
Pendant mon séjour sur les bords de la Guadiana, j'eus la première pensée des moulins portatifs, que, plus tard, je fis donner à l'armée. Nous avions du grain en abondance; les moissons étaient sur pied; des magasins, trouvés à Almendralejo, se trouvaient encore remplis, et cependant l'armée souffrait de la disette par l'insuffisance des moyens de monture. Je fus obligé de régler moi-même la manière dont les moulins seraient répartis et le temps pendant lequel chacun pourrait en disposer. L'idée des moulins portatifs me vint à l'esprit; et, aidé d'un excellent ouvrier, fort habile mécanicien, appelé Gindre, armurier du 50e régiment, je fis faire une série d'expériences en prenant pour point de départ les moulins à café. Le problème à résoudre était celui-ci:
1° Faire des moulins à bras assez légers pour qu'au besoin un soldat puisse les porter;
2° Le moulin devait pouvoir être tourné par un seul homme;
3° Il devait donner de la belle farine et suffire, par un travail de quatre heures, aux besoins d'une compagnie.
Après beaucoup d'essais et de tâtonnements, on finit par obtenir une solution satisfaisante. Toutes les conditions imposées furent remplies. Les moulins, du poids de trente livres, donnaient trente livres de farine par heure. Un seul homme pouvait les manoeuvrer. J'en fis construire à raison d'un par compagnie. Dans le cas où les moyens de transport des régiments auraient manqué, on devait consacrer un homme par compagnie à les transporter en le faisant sortir des rangs. Le jour où l'armée a eu les moulins, elle a vécu avec beaucoup moins de difficultés; mais on n'était pas parvenu à donner aux meules la dureté nécessaire, et elles s'usaient promptement. Depuis, ces moulins ont été perfectionnés; les meules sont à l'épreuve d'un long usage et peuvent être facilement remplacées. Le modèle en existe au Conservatoire des arts et métiers.
Je veux entrer ici dans quelques détails sur l'importance qu'il y aurait à adopter l'usage des moulins portatifs pour toute l'armée, en temps de paix comme en temps de guerre, et des immenses bienfaits qui en résulteraient pour l'art de la guerre.
Quand la main-d'oeuvre est rare et chère, il y a de l'avantage à se servir de machines puissantes dans les manufactures et à centraliser les travaux. Quand la main-d'oeuvre est surabondante et ne coûte rien, il vaut mieux suivre un système absolument opposé. En reportant les travaux du centre à la circonférence, on les rend plus faciles, et, en chargeant chacun du travail dont le résultat lui est applicable, on est sûr de son exactitude et de son zèle à l'exécuter.
Cela posé, il est évident que l'on peut disposer de la main-d'oeuvre des soldats sans inconvénient, et qu'il y a avantage pour eux en leur donnant, en indemnité, le prix qu'il en coûte aujourd'hui pour faire le travail dont ils seraient chargés. Pourquoi, en campagne, les soldats ne manquent-ils jamais de soupe quand ils ont à leur disposition du pain, de la viande et des marmites? C'est qu'ils la font eux-mêmes. Si un intendant avait imaginé de s'en charger par économie et pour toute une division; si même un colonel avait eu la même idée pour tout son régiment, jamais, dans les mouvements, les soldats ne pourraient en manger. Je veux appliquer au pain le principe de la soupe, et le soldat n'en manquera jamais. A une objection que, les ordonnances ayant prescrit une extraction du son, cette opération complique la fabrication, je réponds que les expériences faites m'ont prouvé l'inutilité de l'extraction du son, avec du blé même de médiocre qualité. Pourvu que celui-ci soit pur et propre, le pain est toujours bon. Quand l'administration donne du mauvais pain, le soldat doit nécessairement l'accepter et le manger, sous peine de mourir de faim, parce que le moment de la consommation est immédiat. Quand on lui donne du blé rempli de poussière et mêlé avec toute autre chose, on peut le nettoyer avant de s'en servir, et le soldat mangera alors toujours de bon pain. Ainsi, sous ce rapport, sa condition sera améliorée. Elle le sera encore par l'indemnité de travail qu'il recevra, soit en argent, soit en augmentation des rations; mais voyez quel sera le sort de l'administration: la simplification, et, en temps de guerre même, la facilité de son service.
Un général en chef aujourd'hui fait plus d'efforts d'esprit pour assurer la subsistance de ses troupes que pour toute autre chose, et sans cesse ses combinaisons sont contrariées et détruites, faute de distribution de pain faites à temps. Dans une guerre défensive, une administration habile peut, jusqu'à un certain point, pourvoir à un service régulier; mais, dans une guerre d'invasion, dans une guerre offensive, cela est impossible, et remarquez comme tout devient aisé dans mon système. On ne fait généralement pas la guerre dans un désert, et, quand cela a lieu, on prend des dispositions extraordinaires; mais, dans les circonstances ordinaires, c'est dans un pays habité. Eh bien, là où il y a des habitants, il y a des greniers, et, si les soldats portent avec eux les moyens de mouture, ils ont constamment, par leurs soins seuls, leur subsistance assurée dans tous leurs mouvements, car on vit avec de la farine; mais ce n'est pas tout: on a trouvé le moyen de faire, en quatre heures, dans toute espèce de terre, des fours qui, deux heures après, peuvent servir à cuire du pain, et voilà la fabrication du pain assurée. Ainsi, dans chaque bivac, on peut faire de la farine en quantité suffisante pour la consommation journalière, et, dans chaque repos et séjour, on peut faire des fours et cuire du pain.
Dès ce moment, la nourriture d'une armée a lieu d'elle-même, et n'occupe pas plus l'administration dans ses détails que chaque homme n'est occupé d'assurer la circulation de son sang. C'est la conséquence d'un principe. En temps de paix, le gouvernement aurait ses magasins de blé qu'il distribuerait aux troupes. Dans une guerre défensive, il en serait de même. Dans une guerre d'invasion, chaque régiment recevrait journellement de l'administration du pays qu'il parcourt, ou prendrait dans les greniers des habitants, le blé qui lui serait nécessaire.
Mais il faut que ce soit une habitude contractée et suivie pendant la paix; car, en principe, les usages de la paix doivent se rapprocher, autant que possible, de ceux de la guerre, et cette vérité est surtout incontestable quand il est question de l'introduction d'un nouvel usage.
L'armée, établie comme je l'ai dit plus haut, ne recevait aucun argent pour faire face au besoin de son administration, et les revenus du pays qu'elle occupait ne lui étaient pas dévolus. Chose vraiment bizarre que cette contradiction continuelle dans laquelle l'Empereur tombait déjà constamment, de vouloir la fin sans calculer et fournir les moyens! Après mille réclamations sans cesse renouvelées, on me donna, pour faire vivre, pourvoir à tous les besoins (sauf la solde) d'une armée de près de quarante mille hommes, la province de la Talavera de la Reyna, celle d'Avila, de Placencia, et l'entrée de cet horrible désert que présente l'Estramadure jusques et au delà de Truxillo, c'est-à-dire ce qui aurait été insuffisant pour une armée de quinze mille hommes; mais c'était une déception qui, pendant tout mon séjour en Espagne, ne s'est pas démentie un seul jour.
Au moment où j'exécutai le mouvement sur la rive gauche du Tage, qui sauva Badajoz, l'armée comptait un grand nombre de malades, de convalescents et d'hommes faibles ou malingres. Ma marche devant être sans embarras et rapide pour être sans danger, je laissai en Castille tout ce qui n'était pas en état de suivre, et je fis former un petit dépôt par chaque régiment pour réunir tout ce qui lui appartenait. Ces dépôts, organisés en divisions, furent mis sous l'autorité d'un officier supérieur. Cette mesure de conservation rallia beaucoup de soldats; mais le profit n'en fut pas pour nous.
Je réclamai l'envoi de ces détachements pendant longtemps sans les obtenir. Le duc d'Istrie me les refusa. Plus tard, le général Dorsenne, qui lui succéda, me les refusa de même, et en abusait de toutes les manières, pour les charger de toutes les corvées pénibles.
En général, l'esprit régnant en Espagne était destructeur des armées, et voici ce qui se passait constamment. Un détachement formé, ainsi que je viens de le dire, ou bien un régiment de marche, composé de soldats appartenant au corps de l'armée de Portugal, et destiné à la rejoindre, arrivait dans le nord de l'Espagne. Le général qui y commandait, sous le prétexte de besoins urgents, retenait le régiment. Puis, parce que ce régiment ne devait pas lui rester, et se trouvait accidentellement et passagèrement sous ses ordres, il l'accablait de détachements, de services et de corvées.
Ce corps, composé d'hommes pris au dépôt, commandé par des officiers fatigués et de peu de choix, sous les ordres d'un chef provisoire qui n'avait ni la capacité ni l'autorité d'un véritable chef, était bientôt désorganisé. Les régiments provisoires, n'ayant point d'administration, point de masses, point de secours, tombaient promptement dans un délabrement et une misère à faire horreur. On obligeait les soldats à marcher sans souliers, pieds nus. Les malheureux, bientôt blessés, entraient à l'hôpital pour y végéter et y mourir. Les secours envoyés aux armées de Portugal et du Midi se fondaient ainsi, et les soldats périssaient sans utilité et par milliers; résultat infaillible de la division des commandements en Espagne, de l'anarchie qui régnait partout et des incroyables aberrations dans lesquelles l'Empereur était tombé.
L'état de pénurie dans lequel nous étions décida cependant l'Empereur à ajouter à l'arrondissement de l'armée de Portugal la province de Tolède. Cette province, fertile et riche, avait été ménagée. Il s'y trouvait de grands magasins de blé provenant des dîmes. Dans la circonstance, et en égard à la position de l'armée de Portugal, à la mission qu'elle avait à remplir, ces magasins étaient d'un prix inestimable; mais Joseph, bien plus occupé de ses intérêts et de ses jouissances du moment que du grand résultat qui devait être le prix de nos efforts, Joseph, dont la sécurité à Madrid dépendait du succès de nos opérations, refusa d'abord de me remettre cette province. Pendant plus de trois mois, une lutte continuelle et une espèce de guerre exista à cette occasion entre lui et moi. Enfin, forcé de céder par Napoléon, il fit vider et vendre les magasins, comme si, par un traité, il eût dû remettre cette province aux Anglais.
Joseph avait, il est vrai, d'étranges illusions; car il prétendait que nous seuls l'empêchions de régner en Espagne, et que, sans nous, les Espagnols lui obéiraient avec plaisir. Je voulus envoyer les ouvriers de l'armée à Madrid, seule ville à portée offrant quelques ressources pour leurs travaux; mais il leur fut refusé d'y travailler, et on les renvoya. Telles étaient nos divisions en Espagne. La grande étendue du pays nécessaire à l'armée pour vivre, l'éloignement des grandes villes favorables aux grands établissements, enfin les souvenirs de ce qui m'avait si bien réussi en Dalmatie, me déterminèrent à la formation d'hôpitaux régimentaires. Je divisai le plus possible les malades, et nulle part il n'y eut d'encombrement. Placé le plus près possible de leurs corps, ils reçurent tous les soins que comportaient les circonstances. Une exception cependant fut faite pour la première division occupant Truxillo. Cette division tout à fait en l'air devait être toujours prête à marcher et à se retirer, et le pays qu'elle occupait étant extraordinairement malsain, elle reçut l'ordre de diriger tous ses malades sur la Verra de Placencia, l'un des pays les plus sains du monde.
J'ordonnai, d'une manière réitérée, de faire dans tous les cantonnements des approvisionnements de vivres, et, pour y arriver plus vite, de mettre, s'il le fallait, momentanément les soldats à la demi-ration, afin d'avoir quinze jours en biscuit. Dès ce moment, et constamment, cette réserve ne cessa d'être conservée ou remplacée, et l'armée fut toujours en état de se mouvoir au moins pendant quelques jours.
Sans cette précaution et sans l'obligation imposée aux soldats de se charger du transport, il eût été impossible de faire aucune opération, aucun rassemblement. Cette disposition était pénible; mais avec des soldats tels que ceux d'alors on pouvait tout exiger, on pouvait tout obtenir. Ils avaient expérience, zèle, et dévouement. Ils se prêtaient sans murmures à tout ce qui avait le caractère de l'utilité.
Au commencement d'août, l'armée anglaise repassa le Tage en presque totalité, et vint s'établir sur la Coa, ne laissant qu'une division dans l'Alentejo. Les bandes espagnoles de Ballesteros et du comte de Penna, ainsi que de Castaños, prirent poste à Cacerès pour observer la première division, occupant Truxillo.
L'armée anglaise poussa une avant-garde sur la rive droite de l'Aguada, ses avant-postes jusqu'à Tenebron, et bloqua ainsi Rodrigo. Divers bruits coururent alors: les uns annoncèrent qu'elle allait marcher sur Salamanque; d'autres, quelle allait faire le siége de Rodrigo; des approvisionnements de siége commencés donnèrent crédit à cette dernière nouvelle. Dans le premier cas, mon devoir était d'aller au secours de l'armée du Nord; dans le second cas, il fallait marcher sans retard, de concert avec elle, au secours de cette place; enfin, dans le cas d'un simple blocus, je devais préparer et combiner une manoeuvre pour la ravitailler. Mais alors le mouvement devait être subordonné à la réunion des approvisionnements que l'armée du nord de l'Espagne devait y faire conduire.
Dans tous les cas, des dispositions préliminaires à un mouvement étaient convenables. Je portai ma sixième division au col de Baños, afin de pouvoir déboucher dans le bassin de la Tormès. Je plaçai aussi la plus grande partie de ma cavalerie, avec le général Montbrun, sur ce point, en le chargeant de pousser de forts partis sur Tamamès et sur Salamanque, et d'entretenir mes communications libres avec cette dernière ville.
J'envoyai un officier de confiance à Valladolid pour concerter avec le général Dorsenne le mouvement à opérer. Je donnai ordre au général Foy d'éloigner et de disperser, par un mouvement brusque de quelques jours, les troupes espagnoles qui étaient à sa portée, et, après les avoir intimidées et maltraitées, de rentrer à Truxillo et de se tenir prêt à repasser le Tage. Je fis faire un mouvement en avant à toutes mes troupes, que je serrai sur la sixième division et Placencia, et j'allai établir mon quartier général, le 20 août, à Elvillor, village situé entre le col de Baños et Placencia.
Enfin, je demandai au roi d'Espagne de faire relever dans la vallée du Tage mes troupes par quelques détachements de l'armée du Centre, afin de garder les communications; mais, selon son usage, il n'en fit rien, et il fallut, pour la conservation des villes, des hôpitaux et des magasins, affaiblir l'armée de Portugal des forces nécessaires à cet objet.
Tous les renseignements qui me parvinrent me firent connaître que l'ennemi ne s'occupait que d'un simple blocus de Rodrigo. En conséquence, je devais attendre l'arrivée des troupes du général Dorsenne pour marcher, et la réunion de son convoi, le but de notre mouvement étant seulement de porter de grands approvisionnements dans cette place et de faire relever la garnison, composée de troupes appartenant à l'armée de Portugal, par des troupes de l'armée du nord de l'Espagne.
Je restai dans cette position pendant toute la première quinzaine de septembre. Informé de la marche du général Dorsenne avec son convoi escorté par douze mille hommes d'infanterie et deux mille chevaux; sachant de plus que ce convoi et cette escorte devaient se présenter en face de l'armée anglaise, qui pouvait faire un mouvement offensif avant son arrivée à Rodrigo, je mis l'armée de Portugal en mouvement pour le soutenir. Toute l'armée se plaça entre le Tage et le col de Baños. La première division repassa le Tage et vint prendre position à Placencia, occupa Gallisteo et les bords de l'Alagon par une avant-garde; et toute l'armée déboucha, passa le col et prit la route de Rodrigo. Ma cavalerie et une division d'infanterie arrivèrent le 22 septembre à Tamamès, et, le même jour, l'armée du Nord et le convoi campèrent à Samoños. Je me concertai immédiatement avec le général Dorsenne. Il fut convenu que je me porterais, avec ma cavalerie et une division d'infanterie, à Moras-Verdès pour couvrir le convoi contre une division anglaise placée dans la Sierra de Gata, sur la rive droite de l'Aguada, et que s'il le fallait, l'armée appuierait ce mouvement aussitôt que la communication avec Rodrigo serait établie.
Ce mouvement s'exécuta le 25; la communication fut ouverte avec Rodrigo, et le convoi, qui portait des vivres pour huit mois à la garnison de Rodrigo, entra dans la place.
Ce ravitaillement, opéré en présence de l'armée anglaise, ne répondait guère aux espérances des Espagnols, aux promesses qui leur avaient été faites de l'empêcher et d'assurer par un blocus la chute de cette place.
Nous savions l'armée anglaise dans le voisinage; mais rien n'indiquait sa position précise. Il était important de s'assurer si elle avait fait des approvisionnements pour le siége de Rodrigo. Je me décidai à exécuter deux fortes reconnaissances dans les deux directions de Fuenteguinaldo et d'Espeja. Je proposai au général Dorsenne d'envoyer le général Vathier avec sa cavalerie sur Espeja, tandis que je me porterais avec la mienne dans la direction de Fuenteguinaldo. Toute mon infanterie était restée en arrière et en échelons. Une seule division de l'armée du Nord, très-faible, forte de quatre mille hommes environ, commandée par le général Thiébaud, était entrée dans Rodrigo avec le convoi, et je demandai au général Dorsenne de lui donner l'ordre de me soutenir.
Arrivés en face d'El-Bodon, nous vîmes sur la hauteur des troupes anglaises se former. L'infanterie se composait seulement de deux brigades, et la cavalerie de sept à huit cents chevaux. Les deux brigades, fort distantes entre elles, ne pouvaient se prêter aucun appui. Comme la position des Anglais était très-dominante, je ne pouvais juger quelles forces ils avaient en arrière, et il était possible que ces premières troupes fussent soutenues par d'autres à peu de distance. Ne voulant pas risquer un engagement sérieux en la faisant attaquer par la seule division d'infanterie qui fût à portée. Je pris le parti de n'employer à cette attaque que de la cavalerie et de l'artillerie. Si l'ennemi était en force, elle en serait quitte pour se retirer, et il ne pouvait en résulter aucun inconvénient grave.
Le général Montbrun enleva cette position avec intrépidité, prit quatre pièces de canon à l'ennemi, et mit en fuite la cavalerie. L'infanterie anglaise reçut la cavalerie sans se déconcerter, fit un mouvement de quelques toises en avant, reprit ses pièces, et se mit en retraite. Je la fis poursuivre par la cavalerie et par l'artillerie. Elle marcha à grands pas, mais sans se désunir, et deux fois repoussa des charges. Il est vrai qu'un pays assez difficile gênait les mouvements de notre cavalerie. Cette infanterie se dirigeait à tire-d'aile sur Fuenteguinaldo, où l'on voyait d'autres corps se rendre pour occuper des retranchements construits d'avance.
Si j'avais eu en ce moment huit ou dix mille hommes d'infanterie sous la main, c'en était fait de l'armée anglaise. Elle n'était pas rassemblée, et Fuenteguinaldo, point de sa réunion, serait tombé en notre pouvoir. Je demandai au général Dorsenne de faire arriver la division Thiébaud en toute hâte; mais l'ordre, envoyé lentement, fut exécuté plus lentement encore, et cette division, qui aurait pu nous joindre deux heures avant la nuit, n'arriva qu'à nuit close. Elle aurait suffi pour enlever, dans le premier moment de confusion, le village où se trouvait le noeud des routes menant aux divers cantonnements de l'armée anglaise, et cette faible troupe même, arrivée avant la nuit, rendait sa position critique et sa réunion difficile. La division légère, commandée par le général Crawfort, placée sur la rive droite de l'Aguada, rassemblée à Martiago, isolée, tournée, enveloppée par l'armée française, eût été perdue, et il est impossible de calculer quelles eussent été les conséquences d'un pareil succès.
A l'instant où je fis demander la division Thiébaud, j'envoyai l'ordre à toute l'armée d'arriver à marche forcée, afin de me mettre à même de faire plus tard ce que les circonstances comporteraient. L'armée du Nord en fit autant, et, dans le courant de la journée du lendemain, je me trouvai à la tête de près de quarante mille hommes, à une portée de canon de l'armée anglaise; mais celle-ci n'avait pas perdu un moment pour se réunir, sinon en totalité, au moins en très-grande partie, et occupait des positions retranchées. J'étais bien tenté de profiter de la réunion des deux armées pour obtenir un succès sur l'armée anglaise, et je passai la journée à étudier sa position. Les attaques improvisées pendant les campagnes précédentes avaient assez mal réussi pour empêcher d'agir inconsidérément; mais une opposition formelle à une bataille de la part du général Dorsenne, qui n'était sous mes ordres qu'accidentellement et par sa volonté, rendait encore l'entreprise plus délicate: entreprise au surplus sans objet, car nous n'étions pas en mesure de profiter d'un succès et de suivre en Portugal l'armée anglaise battue: aussi dus-je enfin renoncer à l'idée de combattre.
L'armée du Nord se mit en marche avant le jour pour se rapprocher de Rodrigo, et je commençais à suivre le mouvement, quand j'appris que l'armée anglaise, dès le milieu de la nuit, avait décampé et opérait sa retraite par trois routes. J'arrêtai mes troupes et je me décidai à employer la journée à la reconduire jusqu'à la Coa. Je mis à sa poursuite le général Montbrun, soutenu par un corps d'infanterie appuyé de forces plus considérables, en suivant la route de Casillas de Florès, tandis que le général Wathier se dirigea, avec sa cavalerie et une division d'infanterie de l'armée du Nord, par Albergaria. A cinq heures du soir, on rencontra l'ennemi en force près d'Aldeaponte; là s'engagea un combat assez vif, qui se termina à notre avantage. Le général Montbrun, ayant quitté brusquement la route d'Alfaiates et marché sur Aldeaponte, l'ennemi, dans la nuit, repassa la Coa, tandis que le général Foy, que j'avais laissé sur les bords de l'Alagon, et auquel j'avais donné l'ordre de faire une diversion, opérait sa jonction avec nous en passant par le col de Peralès.
L'ennemi, dans ces différentes affaires, eut de cinq à six cents hommes hors de combat. Notre perte fut moindre de beaucoup. Rarement une armée a couru d'aussi grands risques que l'armée anglaise dans cette circonstance. Ce qui l'a sauvée, c'est, d'un côté, la pensée où j'étais qu'un général tel que le duc de Wellington ne ferait pas la faute de laisser son armée ainsi éparpillée à l'arrivée de l'armée française, dont il connaissait et voyait la marche: d'un autre côté, la division du commandement, qui fit arriver beaucoup trop tard la division Thiébaud, dans un moment où une heure faisait le destin de la journée et le sort de cette courte campagne. Notre attaque inopinée causa un tel désordre dans l'armée anglaise, que le premier aide de camp de Wellington, lord Manners, prit des escadrons français pour des troupes anglaises, et vint demander au général Dejean, qui les commandait, où était le duc de Wellington. Le général Dejean n'eut pas la présence d'esprit de le faire prisonnier, et l'avertit de sa méprise en lui répondant en fureur: «Que me voulez-vous?» Cet officier dut son salut à la vitesse de son cheval. Au milieu de cette confusion chez les Anglais, un autre aide de camp de Wellington, Gordon, officier investi de sa confiance, tué depuis à Waterloo, vint en parlementaire, sous un vain prétexte d'échange de quelques prisonniers. Ne voulant pas lui donner l'occasion de faire des rapports utiles à son générai, je le retins trois jours à mon quartier général. Nous trouvâmes, à portée de Rodrigo, de grands approvisionnements de gabions, fascines, saucissons, dont j'ordonnai la destruction.
Cette opération terminée, l'armée du Nord rentra à Salamanque et à Valladolid, et je retournai dans la vallée du Tage. J'occupai par ma plus forte division (la seconde, commandée par le général Clausel) la province d'Avila, qui me fournissait une grande partie de mes ressources. Cette province, bien administrée, devait pourvoir aux besoins de cette division et donner de grands secours à celles qui occupaient la vallée du Tage. La sixième division, commandée par le général Brenier, et ma cavalerie légère, furent chargées d'observer l'Alagon, et devaient se retirer, en cas d'attaque de l'ennemi, sur le Tietar.
Mes postes à Miravete et à Lugar-Nuevo suffisaient pour assurer, en cas de besoin, un débouché en Estramadure, et de grands approvisionnements de vivres, aussi considérables que le comportaient nos moyens, y furent placés. La première division, ayant beaucoup souffert par les maladies, fut envoyée à Tolède pour se rétablir. Le reste de l'armée cantonna dans la vallée du Tage, et mon quartier général fut fixé à Talavera. Dans ces nouvelles positions, tout annonçait des quartiers d'hiver tranquilles. Je me décidai à aller passer quelques jours à Madrid, visiter cette capitale, que je ne connaissais pas, et revoir Joseph. Depuis mon arrivée en Espagne, je l'avais aperçu seulement un moment en route, se rendant à Paris, lorsque je rejoignais l'armée.
On sait à quel point l'atmosphère des cours agit puissamment sur ceux qui les habitent; mais Joseph m'en donna un exemple extraordinaire. Je trouvai en lui toujours le même esprit, la même amabilité; mais on ne peut se figurer à quel point étaient arrivées son insouciance et la mollesse de ses moeurs. Son penchant pour la volupté le dominait tout entier. Oubliant son origine, ne sentant pas le besoin de justifier par des efforts la faveur dont la fortune l'avait comblé, il semblait né sur le trône et uniquement occupé des jouissances qu'il procure. Enfin on l'aurait pris pour le rejeton affaibli d'une dynastie usée. Il avait fait bien du chemin, celui qui, il y avait à peine sept ans, regardait comme une perfidie l'offre qui lui fut faite de prendre le titre de roi.
La possibilité de se livrer à toutes les jouissance dégrade promptement les caractères les meilleurs; et les flatteurs, en exaltant l'amour-propre des souverains, les font bientôt tomber dans les plus étranges aberrations. Joseph, homme d'esprit d'ailleurs, s'abandonnait à de telles illusions, qu'il se crut un grand homme de guerre, lui qui n'avait ni le goût ni l'instinct du métier, lui qui en ignorait les premiers éléments et qui n'était pas à la hauteur des plus simples applications de l'art de la guerre. Il m'entretint souvent de ses talents militaires, et osa me dire que l'Empereur lui avait retiré le commandement général en Espagne, parce qu'il était jaloux de lui. Ces propres paroles sortirent plus d'une fois de sa bouche, et les observations gaies et légères que je lui fis à cette occasion ne suffirent pas pour lui faire sentir le ridicule de sa supposition. Il se plaignait beaucoup de son frère, en critiquant sa politique, ses contradictions, l'anarchie qu'il laissait régner dans les armées françaises en Espagne. Il avait raison; mais il était curieux de l'entendre ajouter, lui qui ne pouvait dormir tranquille qu'à l'ombre des drapeaux français: «Sans l'armée, sans mon frère, je serais paisiblement roi d'Espagne et reconnu de toute cette immense monarchie.» Il est donc dans la nature de l'homme de ne pouvoir supporter la prospérité et la puissance, puisque des personnes sorties des simples rangs de la société avaient perdu si vite le souvenir de leur point de départ: et n'est-il pas juste d'avoir alors quelque indulgence pour ceux que la flatterie et les illusions ont entourés dès leur berceau!
Au surplus, Joseph me traitait personnellement très-bien; il avait un fond d'amitié pour moi; ses moeurs étaient éminemment douces, et je trouvai du plaisir à passer quelques moments avec lui. C'est la seule fois que j'aie vu Madrid. Cette ville, située au milieu d'un désert, que rien n'annonce, et qu'on dirait tombée du ciel, n'est point une capitale, mais une simple résidence. Une capitale est l'ouvrage du temps, le résultat des besoins du pays, et Madrid leur est tout à fait étranger. Madrid pourrait cesser d'exister, et l'Espagne ne serait ni plus ni moins ce qu'elle est. Après avoir passé cinq jours à Madrid et vu le peu de choses curieuses que cette ville renferme, je revins à Talavera retrouver les ennuis et les soucis toujours renaissants que les besoins et la misère de l'armée ne cessaient de me donner.
Napoléon avait ordonné à Junot, à l'époque où il prit possession du Portugal, d'envoyer en France toute la partie disponible de l'armée portugaise. Ces troupes, formant une division sous les ordres du marquis d'Alorna, le seul général un peu distingué qu'eût le Portugal, avaient combattu en Allemagne en 1809, et nous avions eu des Portugais dans nos rangs à Wagram. Quand Masséna prit le commandement, on lui donna un certain nombre de ces officiers et le marquis d'Alorna lui-même, pour lui fournir des renseignements et exercer de l'influence dans le pays. Le général Pamplona, qui a depuis joué un rôle en Portugal et a été ministre de la guerre, le marquis de Ponte-Lima, le marquis de Valence, allié à la famille royale, étaient de ce nombre. Ces officiers se trouvaient ainsi les auxiliaires d'étrangers qui dévastaient leur patrie et les témoins de ses désastres; triste situation, sans doute, la pire et la plus cruelle au monde! Quand je remplaçai Masséna, le marquis d'Alorna me demanda à rentrer en France, et je l'y autorisai. Les autres restèrent attachés à mon état-major. Je les comblai de soins et d'égards.
Les marquis de Valence et de Ponte-Lima faisaient près de moi les fonctions d'aides de camp. Pendant mon séjour à Madrid, ces deux officiers quittèrent furtivement mon quartier général, et passèrent en Portugal. Ils auraient mieux fait de refuser d'être employés et de demander à être envoyés en France, ce que je leur aurais accordé comme au marquis d'Alorna; mais je compatis à leur situation, et ne pris aucune mesure de rigueur contre eux, les trouvant assez malheureux d'avoir fait par violence, pendant plus d'une année, un métier si opposé à leurs sentiments et à leurs devoirs envers leur pays.
Je ne sais si j'ai peint avec assez de force les embarras de subsistance de l'armée et les contrariétés de toute espèce qui compliquaient ma situation; mais je ne saurais revenir trop souvent sur un ordre de choses sans exemple nulle part, et surtout pendant aussi longtemps. Joseph m'avait promis des secours considérables en grains fournis par la Manche; mais rien n'arriva. Il a fallu une espèce de miracle pour, dans de telles conditions, pourvoir aux besoins du service; et la lecture de toute la correspondance de cette époque pourrait seule donner une idée des difficultés qu'il y eut à surmonter.
Une autre complication du commandement se trouvait dans les obstacles toujours renaissants à l'arrivée des détachements destinés à l'armée de Portugal ou à la rentrée de ses dépôts, établis précédemment sur des territoires qui ne lui appartenaient plus. Les détachements venant de France étaient arrêtés ou par le général de l'armée du nord de l'Espagne, ou par les autorités de l'armée du centre. En outre, Joseph s'était formé une garde composée de Français. L'Empereur n'ayant point autorisé un recrutement régulier de cette garde par l'armée française, des embaucheurs venaient séduire les soldats, les enlever, et porter ainsi la désorganisation dans les corps; et cela avec l'assentiment et par les ordres du frère de Napoléon.
A mon retour de Madrid, j'appris la catastrophe arrivée à la division du général Girard, appartenant à l'armée du midi de l'Espagne.
La partie de l'Estramadure la plus voisine du Tage, les arrondissements de Truxillo et de Cacerès, étaient compris dans le territoire de l'armée de Portugal. Je pouvais donc y lever des contributions. J'avais évacué Truxillo devenu un lieu pestilentiel. D'après cela, je ne pouvais occuper Cacerès, poste très-rapproché du Portugal, et qui se serait trouvé isolé et sans soutien. Je me bornai à décider que, d'époque en époque, on y ferait des incursions pour y percevoir les impôts. Dans aucun cas, les troupes de l'armée de Portugal, en s'y rendant, ne pouvaient être compromises, parce que leur retraite était sur les ouvrages d'Almaraz, c'est-à-dire du côté absolument opposé à celui par lequel l'ennemi pouvait se présenter.
Le maréchal Soult, voyant Cacerès sans garnison, voulut mettre cette ville à contribution. En conséquence, il dirigea de Merida le général Girard avec une petite division de trois mille hommes, et par une marche parallèle à la frontière ennemie. Le général Girard, ayant eu de la peine à obtenir des habitants la somme demandée, et, d'ailleurs, se trouvant bien dans cette ville, y resta plus de quinze jours. Le 27 octobre, il en partit sans défiance, sans précaution, et sans se faire éclairer par sa cavalerie légère. Arrivé à Arroyo-Molinos, une forte pluie détermina chacun à chercher un abri. Le relâchement dans le service et l'imprévoyance du général étant portés à leur comble, personne ne fut averti de l'arrivée de la division Hill, qui se présenta devant la division Girard par le chemin de Merida. Plus de la moitié des soldats, l'artillerie, les bagages, et l'argent furent surpris et enlevés. Ainsi cette opération, mauvaise en elle-même, devint honteuse par la manière dont elle fut exécutée. Mais, chose curieuse! le maréchal Soult prétendit que ce mouvement, ordonné par lui, avait eu pour objet de faire une diversion en faveur de l'armée de Portugal, pendant son mouvement sur Rodrigo. Or il est bon de remarquer que cette prétendue diversion n'était pas un mouvement offensif sur l'ennemi, mais seulement une promenade hors de la ligne d'opération, dont le résultat était d'amener ce petit corps dans un cul-de-sac, et que ce mouvement, commencé le 10 octobre et terminé le 27, s'accordait si peu avec ceux de l'armée de Portugal, que celle-ci avait quitté Rodrigo le 29 septembre et était rentrée dans ses quartiers le 7 octobre, c'est-à-dire trois jours avant le commencement du mouvement du général Girard.
L'époque où nous sommes arrivés est celle où le maréchal Suchet, après la prise des places d'Aragon, était entré dans le royaume de Valence. Sagonte s'était rendue. Il fallait maintenant compléter le succès de cette campagne par la prise de Valence, où les restes de l'armée espagnole commandée par Blake étaient réunis. Cette opération, regardée comme importante, pouvait rencontrer des difficultés. Elle était l'objet de la sollicitude très-vive et de Joseph et de Napoléon. Lors de mon voyage à Madrid, Joseph me parla de l'utilité qu'il y aurait à faire un détachement sur Valence pour seconder l'opération de Suchet. Je lui répondis que, s'il voulait y employer les troupes de l'armée du Centre, je les ferais momentanément remplacer dans les postes qu'elles occupaient par des troupes sous mes ordres.
Le 11 novembre, Joseph m'écrivit pour me demander de mettre à exécution cette disposition, et trois mille hommes, qu'il retira de la Manche, furent remplacés dans cette province par la première division de l'armée de Portugal. A cet effet elle se mit en marche de Tolède le 22 novembre.
Le 8 décembre, je reçus le rapport que l'armée anglaise s'était rassemblée sous Rodrigo et menaçait cette place, tandis que, de son côté, Hill avait fait une démonstration à Campo-Maior, et à Portalègre, à peu de distance de Badajoz.
Le 10, les troupes anglaises repassèrent l'Aguada et l'armée rentra dans ses cantonnements qui paraissaient devoir être définitifs pour l'hiver.
A la même époque, je reçus l'ordre de l'Empereur de faire un détachement sur Valence qui, joint aux troupes de l'armée du Centre, s'éleva à une force de quinze mille hommes, et de placer, en outre, une division intermédiaire entre ce détachement et le reste de l'armée afin de le soutenir. Je pris mes dispositions en conséquence, et je proposai au roi d'en prendre moi-même le commandement. La première et la quatrième division, avec la cavalerie légère, jointes aux troupes de l'armée du Centre, devaient le composer, et une autre division de l'armée de Portugal devait suivre à plusieurs marches. Par suite de ces dispositions, je laissais au général Clausel le commandement des trois autres divisions placées: une à Avila, en arrière du Tietar, dans la vallée du Tage; une à Talavera; et je faisais inviter, par le roi, le général Dorsenne à tenir disponibles, à Salamanque, dix-huit mille hommes de l'armée du Nord, et le maréchal Soult à porter un corps à Merida, pendant le temps que durerait cette opération.
Le 29, je reçus des ordres définitifs de l'Empereur pour le détachement à faire sur Valence; mais en même temps un grand mouvement de troupes allait s'exécuter dans le nord de l'Espagne. Cette frontière m'était assignée, et la garde impériale quittait l'Espagne pour rentrer en France. En conséquence, mon premier projet de marcher en personne sur Valence fut changé. Je donnai le commandement du détachement, composé des première et quatrième divisions et de la cavalerie légère, au général Montbrun, officier d'une haute capacité et de la plus grande distinction.
Voici quelles étaient les dispositions générales de l'Empereur pour l'armée. Il retirait toute la jeune garde et un détachement de la vieille garde qui se trouvait en Espagne, ainsi que cinq régiments polonais. Par là il affaiblissait de quinze mille hommes les troupes dans la Péninsule, dont le nombre était cependant insuffisant en raison du pays immense occupé. Il plaçait mon quartier général à Valladolid et me donnait pour territoire les provinces du nord de l'Espagne, exclusivement jusqu'à celle de Burgos, c'est-à-dire les provinces d'Astorga, Benavente, Zamora, Placencia, Salamanque, Toro, Avila, et la vallée désolée sur la rive droite du Tage jusqu'à l'Alberche. Il me chargeait de l'administration de ces divers pays et ajoutait à l'armée deux divisions, celle du général Souham, et celle du général Bonnet, venant de Burgos et des Asturies, composées chacune de douze bataillons. Je devais me mettre en marche immédiatement pour prendre mes nouvelles positions, relever les troupes qui partaient et m'établir sur cette nouvelle frontière. Comme la force de mes troupes n'était pas jugée suffisante pour combattre l'armée anglaise, il était ordonné par les dispositions générales que, dans le cas de l'offensive prise par le duc de Wellington dans le Nord, l'armée du Centre fournirait quatre mille hommes d'infanterie et sa cavalerie à l'armée de Portugal, et l'armée du Nord toute sa cavalerie, son artillerie, et douze mille hommes d'infanterie; que le maréchal duc de Dalmatie tiendrait en échec le corps de Hill en rassemblant le cinquième corps sur la Guadiana, et que ce corps passerait sur la rive droite du Tage pour suivre Hill, et concourir aux opérations, si celui-ci se réunissait à Wellington.
On peut voir combien ces dispositions étaient compliquées et difficiles dans leur exécution. Il fallait supposer que toutes ces troupes, auxiliaires à l'armée de Portugal, seraient toujours rassemblées et prêtes à marcher, que les généraux à qui elles appartenaient seraient toujours disposés et empressés à s'en dessaisir, chose fort opposée à l'esprit régnant alors en Espagne, comme on l'a vu, et enfin qu'on leur appliquerait d'avance toutes les prévisions constamment nécessaires en Espagne pour opérer le moindre mouvement, en raison des mille difficultés créées par la force des choses.
On verra plus tard comment, quand le moment fut venu, tous ces arrangements furent exécutés.
L'Empereur choisissait, pour affaiblir les armées d'Espagne, et pour opérer le grand mouvement qui les disloquait momentanément, précisément l'instant où il augmentait l'éparpillement de l'armée de Portugal par le détachement de douze mille hommes sur Valence. Cependant il savait, à n'en pas douter, que l'armée anglaise avait des cantonnements assez serrés sur l'Agueda, la Coa et le Mondego; mais il la supposait, on ne sait pourquoi, hors d'état d'entrer en campagne, et, dans chaque lettre, il en répétait l'assurance. En conséquence des dispositions ci-dessus, le mouvement de mes troupes commença dans les premiers jours de janvier pour se porter dans la Vieille-Castille, et je me mis en marche de ma personne, le 5. Je laissai la sixième division, commandée par le général Brenier, dans la vallée du Tage, avec mission d'observer ce qui se passerait en Estramadure, d'avoir l'oeil sur les forts de Miravete et de Lugar-Nuevo, et, dans le cas où l'ennemi s'y présenterait, d'aller à leur secours. Le général Brenier devait correspondre avec le général Clausel, qui, avec la deuxième division, occupait Avila.
Dans le cas où le général Brenier devrait agir, le général Clausel était chargé de l'appuyer, et, si les événements de la guerre forçaient à rassembler l'armée française dans le bassin du Duero, le général Brenier devait se joindre au général Clausel et le suivre dans son mouvement, en passant par le chemin de Montebeltro; mais, comme cette communication n'est pas propre aux voitures, il devait venir seulement avec son infanterie, sa cavalerie et ses chevaux d'artillerie, et prendre un second matériel préparé pour lui et déposé à Avila. Ma division de dragons, mon artillerie et les équipages se mirent en marche pour le Guadarrama, et les troisième et cinquième divisions passèrent, des points où elles se trouvaient, par les chemins les plus directs pour se rendre sur le Duero. Les première et quatrième divisions, et la cavalerie légère, étaient en opération sur Valence. Enfin, la septième division, nouvellement donnée à l'armée et que commandait le général Souham, occupait Salamanque, et la huitième, commandée par le général Bonnet, était encore dans les Asturies. Je dirigeai ma marche par Avila où je m'arrêtai, et j'arrivai à Valladolid le 11 janvier.
Je m'occupais de tous les détails qui devaient précéder le départ des troupes de la garde, et des arrangements à prendre avec le général Dorsenne pour relever ses différents postes, lorsque, le 15, un officier, expédié de Salamanque, arriva en m'apportant la nouvelle de l'entrée en campagne subite de l'armée anglaise. Le 8, elle s'était rassemblée; le 10, elle avait passé l'Aguada, formé l'investissement de Rodrigo, et commencé le siége immédiatement. A cette nouvelle inattendue, j'envoyai des officiers au-devant de toutes les colonnes en marche, afin de les diriger sur Médina del Campo et Salamanque. J'appelai sur ce point les deuxième et sixième divisions. Je demandai au générai Dorsenne son concours, et il mit en marche, pour le même point de rassemblement, une division de la jeune garde, forte de six mille hommes, de la cavalerie, et de l'artillerie.
Enfin, j'appelai à moi la division des Asturies, et j'envoyai l'ordre au général Foy, que le général Montbrun avait laissé en échelon, de rentrer avec sa division, et au général Montbrun de revenir à marches forcées avec la quatrième division, et sa cavalerie.
Par ces dispositions, je devais avoir, du 26 au 27, trente-deux mille hommes réunis en présence de l'armée anglaise sur l'Aguada, et, du 1er au 2, quarante mille hommes. J'arrivai de ma personne le 21 à Fuente-El-Sauco, où j'établis mon quartier général, et j'appris en ce moment l'étonnante nouvelle de la prise de Rodrigo.
La ville de Rodrigo, défendue par les Espagnols et attaquée par le sixième corps, commandé par le maréchal Ney, avait résisté pendant vingt-cinq jours de tranchée ouverte, et nous avait coûté beaucoup d'hommes et de munitions. Cette place, dans un bon état de défense, était augmentée d'un ouvrage extérieur, d'une lunette sur le plateau du grand tesson, au-dessus de la ville, devant lequel l'ennemi devait ouvrir la tranchée. J'avais fait arranger, comme poste, un grand couvent situé dans le faubourg et destiné à soutenir cette lunette; les calculs les plus modérés devaient faire compter sur une défense de trois semaines de tranchée ouverte.
Mais le général Dorsenne, de qui cette place dépendait, en avait confié le commandement au général Barié, détestable officier, sans résolution et sans surveillance. La garnison, composée de ses moins bonnes troupes, n'était forte que de deux mille hommes, et le général Dorsenne avait mis lui-même une si grande négligence dans la garde de la frontière, qu'il y avait deux mois qu'il n'avait reçu de rapports de Rodrigo, sans en être inquiet, sans avoir fait aucun mouvement pour s'en procurer; et cependant un simple détachement de trois cents chevaux aurait pu lui en donner avec la plus grande facilité. Le général Barié, attaqué, ne fit aucune disposition raisonnable. Le couvent fortifié, qui avait joué un grand rôle entre les mains des Espagnols, et devait, dans la circonstance, concourir si puissamment à la défense, ne fut pas occupé, et l'ennemi y entra sans combattre. La lunette fut enlevée de vive force, sans aucune perte, le soir même du jour de l'investissement. Dès le 16, l'artillerie avait commencé son feu. Le 18, la brèche étant faite, dans la nuit l'assaut fut donné. On défendit la brèche avec succès; mais une fausse attaque par escalade réussit, et la ville fut emportée. Jamais opération pareille n'a été conduite avec une plus grande activité. Ainsi, en huit jours, à dater du moment de l'approche devant la place, les Anglais avaient atteint le but qu'ils s'étaient promis. Avec une défense si misérable, si peu en rapport avec tous les calculs, il n'y avait pas eu une chance pour arriver à temps au secours de cette place.
Cet événement changeait toutes mes combinaisons. Mes forces n'étaient pas réunies, et je ne pouvais pas aller chercher l'armée anglaise, appuyée à Rodrigo. Je laissai cependant arriver mes troupes pour être en mesure d'attaquer les Anglais si, après le siége, ils s'étaient portés sur la Tormès: mais je reçus, deux jours après, la nouvelle que les Anglais avaient repassé l'Aguada et repris leur cantonnement. Pendant cette opération, le corps de Hill, étant sorti de l'Alentejo, s'était présenté sur la Guadiana et bloquait Badajoz. Le maréchal Soult avait jeté les hauts cris et demandé du secours [1]; mais la réunion de l'armée anglaise sur la Coa m'avait rassuré sur les dangers de Badajoz, et ce blocus, simple démonstration, ne dura que quelques jours. Cependant, une fois Rodrigo pris, je crus devoir être très attentif à ce qui se passerait en Estramadure; car cette province devait, d'après les probabilités, devenir bientôt le théâtre des opérations des Anglais. En conséquence, dans les premiers jours de février, le détachement du général Montbrun m'ayant rejoint, je laissai les première et quatrième divisions dans la vallée du Tage avec cinq cents chevaux. Je plaçai également la sixième division à portée, dans des cantonnements sur le revers des montagnes à Montebeltro, et toutes ces troupes furent mises sous les ordres du général Foy.
[Note 1: ] [ (retour) ] Pièces justificatives.
J'arrêtai, dans la province de Léon, la huitième division, qui resta là en observation. J'établis une bonne avant-garde, avec autant de cavalerie légère que possible, à Salamanque, aux ordres du général Montbrun, et le reste de l'armée fut établi sur le Duero et dans la province d'Avila.
Le mouvement du général Montbrun dans la Manche avait été superflu, et la défense des Espagnols devant Valence misérable. La prétendue bataille, livrée pour cerner la ville, se composa de deux charges de cavalerie faites par le 4e de hussards et le 13e de cuirassiers. Toute l'armée de Blake se débanda, et la ville de Valence ouvrit ses portes après avoir soutenu un simulacre de siége.
A cette occasion, je raconterai une anecdote peignant le caractère espagnol avec vérité et montrant d'une manière plaisante cette bouffissure qui lui est propre, ainsi que le besoin de titres poussé jusqu'au ridicule, sans cependant vouloir lui ôter ses grandes vertus, parmi lesquelles sont, avant tout, un patriotisme ardent et un grand amour de la vérité.
Les armées espagnoles n'ont rien fait de bien nulle part, excepté dans la défense des places et des villes, et j'en expliquerai la cause ailleurs. L'armée de Blake avait, je ne sais dans quelle occasion, fait un peu moins mal que les autres, et les Cortès, pour récompense, avaient donné à ces troupes, par un décret, le surnom de Los Mas Vallentes. Ces soldats s'en étaient fait comme un nom propre. Dans sa marche, Montbrun trouva des nuées de ces soldats qui rentraient chez eux. On les arrêtait et on leur demandait qui ils étaient, et tous répondaient constamment en prononçant ces mots qui, assurément, étaient bien impropres: Los Mas Vallentes desertores.
Montbrun aurait pu arrêter son mouvement beaucoup plus tôt; mais, quand un général est abandonné momentanément à lui-même et jouit de sa liberté, souvent il en abuse. Montbrun trouva amusant de faire le conquérant, et peut-être aussi de jouir des avantages que donnent ordinairement les conquêtes. Il marcha jusqu'à Alicante dont les portes restèrent fermées, et revint sur ses pas. Il rejoignit l'armée dans les derniers jours de janvier.
Au commencement de février, l'armée était donc postée ainsi: deux divisions dans la vallée du Tage; une troisième sur le versant des montagnes; une division à Avila; une forte avant-garde sur la Tormès; et le reste de l'armée, c'est-à-dire trois divisions (la huitième division m'avait été enlevée pour rentrer à l'armée du Nord) sur le Duero, et en arrière sur l'Esla. Mon quartier général restait à Valladolid. La place d'Astorga, qui était occupée, fermait le débouché de la Galice. Enfin j'avais des têtes de pont sur le Duero, à Zamora et à Toro.
Persuadé qu'un nouveau mouvement en Estramadure deviendrait nécessaire, je voulais le faciliter par des approvisionnements considérables dans les forts du Tage; mais, comme les approvisionnements ne pouvaient se faire qu'avec des secours de Madrid, jamais ils ne purent être complets.
Au moyen de ces dispositions, je pouvais, au moment où cela deviendrait nécessaire, jeter avec facilité, et une promptitude extrême, quatre divisions d'infanterie sur la rive gauche du Tage, en attendant le reste de l'armée; et, en même temps, au moyen du matériel d'artillerie déposé à Avila, en double, pour plusieurs divisions, toute l'armée pouvait être réunie, en moins de dix jours, sur le Duero ou la Tormès.
La perte de Rodrigo découvrait la frontière. Je cherchai les moyens de créer à Salamanque un point de résistance. Les couvents en Espagne, si considérables, bâtis si solidement, peuvent, avec quelques arrangements, devenir d'excellents postes. J'en choisis trois qui, par leurs dispositions en triangle, se soutenaient et comprenaient un assez vaste emplacement. On se servit des murs des cloîtres, après avoir défoncé les voûtes, comme de revêtements de l'escarpe, et de la contrescarpe, et les cloîtres devinrent les fossés. On ménagea des galeries à feu de revers sous les remblais de décombres qui formèrent les glacis, et ces remblais s'élevèrent assez pour donner aux fossés au moins quinze pieds de profondeur. Ces travaux furent conduits avec la plus grande activité possible. Des magasins considérables pour la garnison et pour l'armée y furent placés, et ces postes devinrent défensifs.
Dans le courant de février, le duc de Wellington porta successivement, d'abord deux, ensuite trois, et enfin une quatrième division, des bords de la Coa sur le Tage, prêtes à opérer sur la rive gauche.
Le 22 février, je fus informé que l'ennemi s'était porté sur la Guadiana, formait l'investissement de Badajoz, et tout annonçait l'intention formelle de faire le siége de cette place. Je donnai l'ordre au général Foy de commencer son mouvement, de porter une avant-garde sur Jaraicejo, et de placer en arrière les trois divisions à ses ordres. Je me mis en route de ma personne pour le joindre et l'appuyer avec la seconde division. Je laissai le commandement sur la Tormès au général Bonnet, avec deux divisions, et j'établis le général Souham, avec sa division, sur le Duero et l'Esla. Ces forces étaient supérieures à celles que l'ennemi pouvait présenter sur cette frontière; aucune entreprise de sa part n'était donc à redouter. Ces dispositions, assurant d'une manière positive mon concours prompt et certain avec l'armée du Midi, empêcha pendant longtemps le siége de Badajoz.
Le duc de Wellington, dont les projets n'étaient pas équivoques, dont les moyens étaient tous rassemblés, suspendit toute entreprise, jusqu'au moment où, comme je vais le dire, des ordres impératifs de l'Empereur vinrent détruire tout le système défensif établi avec sagesse, et le changea en une offensive absurde, ridicule, impuissante, qui ne pouvait avoir aucun résultat utile, et n'en eut aucun, ainsi que je l'avais annoncé, et dont la perte de Badajoz fut la conséquence.
La contradiction continuelle des ordres venant de Paris, et la difficulté toujours croissante où je me trouvais de rien faire de bien, par suite des obstacles de tout genre que je rencontrais de la part de Joseph et du général de l'armée du nord de l'Espagne, me déterminèrent à demander avec instance mon changement et mon rappel.
J'envoyai mon aide de camp de confiance, le colonel Jardet, à Paris pour le solliciter et remettre une longue lettre où je démontrais l'absurdité du système suivi. Cette lettre développait d'une manière si détaillée la situation dans laquelle je me trouvais, les obstacles insurmontables résultant de l'organisation adoptée par l'Empereur au succès des opérations, que je prends le parti de la consigner ici.
AU PRINCE DE NEUFCHATEL.
«Valladolid, le 23 février 1812.
«Monseigneur,
«J'ignore si Sa Majesté a daigné accueillir d'une manière favorable la demande que j'ai eu l'honneur d'adresser à Votre Altesse pour supplier l'Empereur de me permettre de faire sous ses yeux la campagne qui va s'ouvrir; mais, quelle que soit sa décision, je regarde comme mon devoir de lui faire connaître, au moment où il semble prêt à s'éloigner, la situation des choses dans cette partie de l'Espagne. D'après les derniers arrangements arrêtés par Sa Majesté, l'armée de Portugal n'a plus le moyen de remplir la tâche qui lui est imposée, et je serais coupable si en ce moment je cachais la vérité.
«La frontière se trouve très-affaiblie par le départ des troupes rappelées après la prise de Rodrigo; l'ennemi est, par suite de cette diminution de force, à même d'entrer dans te coeur de la Castille en commençant un mouvement offensif, et l'immense étendue de pays occupé nécessairement par l'armée rendra toujours son rassemblement lent et difficile, tandis qu'il y a peu de temps elle était toute réunie et disponible.
«Ses huit divisions s'élèveront, lorsqu'elle aura reçu les régiments de marche annoncés, à quarante-quatre mille hommes d'infanterie environ. Il faut au moins cinq mille hommes pour occuper les points fortifiés, et les communications indispensables à conserver libres; il faut à peu près même force pour observer l'Esla et se couvrir contre l'armée de Galice, qui évidemment, dans le cas d'un mouvement offensif des Anglais, se porterait à Benavente et à Astorga. Ainsi, en supposant toute l'armée réunie entre le Duero et la Tormès, sa force ne peut s'élever à plus de trente-trois ou trente-quatre mille hommes, tandis que l'ennemi peut présenter aujourd'hui une masse de près de soixante mille hommes, dont plus de moitié Anglais, bien organisés et bien pourvus de toutes choses. Cependant diverses chances peuvent faire rester les divisions du Tage en arrière, empêcher de les rallier promptement, et les tenir séparées de l'armée pendant les moments les plus importants de la campagne; alors la masse de nos forces réunies ne s'élèverait pas à plus de vingt-cinq mille hommes.
«Sa Majesté suppose, il est vrai, que dans ce cas l'armée du Nord soutiendrait l'armée de Portugal par deux divisions; mais l'Empereur peut-il croire, dans l'ordre des choses actuelles, que ces troupes arriveront promptement et à temps.
«L'ennemi parait en offensive; destiné à le combattre, je prépare mes moyens; mais celui qui doit agir hypothétiquement attend sans inquiétude et laisse écouler en pure perte un temps précieux. L'ennemi marche à moi, je réunis mes troupes d'une manière méthodique et prévue; je sais le moment, à un jour près, où le plus grand nombre doit être en ligne, à quelle époque les autres seront à portée, et, d'après cet état de choses, je me détermine à agir ou à temporiser; mais je ne puis faire les calculs que pour les troupes purement et simplement sous mes ordres; pour celles qui n'y sont pas, combien de lenteur, d'incertitude et de temps perdu! J'annonce la marche de l'ennemi et je demande des secours; on me répond par des observations. Ma lettre est parvenue lentement, parce que les communications dans ce pays sont difficiles. La réponse et ma réplique iront de même, et l'ennemi sera sur moi. Mais comment pourrais-je d'avance faire des calculs raisonnables sur les mouvements de troupes dont je ne connais ni la force ni l'emplacement, lorsque je ne sais rien de la situation du pays ni de ses besoins? Je puis raisonner seulement sur ce qui est à mes ordres, et, puisque d'autres troupes me sont cependant nécessaires pour combattre et sont comptées comme faisant partie de mes forces, je suis en fausse position, car je n'ai les moyens de rien faire méthodiquement et avec connaissance de cause.
»Si on considère combien il faut de prévoyance pour exécuter le plus petit mouvement en Espagne, on doit se convaincre de la nécessité de donner d'avance mille ordres préparatoires, sans lesquels les mouvements rapides sont impossibles. Ainsi, les troupes du Nord m'étant étrangères habituellement, et m'étant cependant indispensables pour résister à l'ennemi, le succès de toutes mes opérations est dépendant du plus ou moins de prévoyance ou d'activité d'un autre chef. Je ne puis donc pas être responsable des événements.
«Mais il ne faut pas considérer seulement l'état des choses pour la défensive du Nord, il faut le considérer pour celle du Midi. Si lord Wellington porte six divisions sur la rive gauche du Tage, le duc de Dalmatie a besoin d'un puissant secours, et dans ce cas, si l'armée du Nord ne fournit pas de troupes pour relever l'armée de Portugal dans quelques-uns des postes qu'alors elle doit évacuer, mais qu'on ne peut cesser de tenir, et pour la sûreté du pays, et pour observer les deux divisions ennemies qui, placées sur l'Aguada, feraient sans doute quelques démonstrations offensives; si, dis-je, l'armée du Nord ne vient pas à son aide, l'armée de Portugal, trop faible, ne pourra pas faire un détachement convenable, et Badajoz tombera. Certes il faut pouvoir donner des ordres positifs pour obtenir de l'armée du Nord un mouvement dans cette hypothèse; et, si on s'en tient à des propositions et à des négociations, le temps utile pour agir s'écoutera en pure perte et en vaines discussions.
«Je suis autorisé à croire à ce résultat.
«L'armée de Portugal est en ce moment la principale armée d'Espagne contre les entreprises des Anglais. Pour pouvoir manoeuvrer, il faut qu'elle ait des points d'appui, des places, des forts, des têtes de pont, etc. Elle a besoin dans cet objet d'un grand matériel d'artillerie, et je n'ai à y appliquer ni canons ni munitions, tandis que les établissements de l'armée du Nord en sont remplis: j'en demanderai, on m'en promettra; mais en résultat je n'obtiendrai rien.
«Après avoir discuté la question militaire, je dirai un mot de l'administration. Le pays donné à l'armée de Portugal a des produits présumés, le tiers de ceux des cinq gouvernements; l'armée de Portugal est beaucoup plus nombreuse que l'armée du Nord; le pays qu'elle occupe est insoumis; on n'arrache rien qu'avec la force, et les troupes de l'armée du Nord ont semblé prendre à tâche, en l'évacuant, d'en enlever toutes les ressources. Les autres gouvernements, malgré les guérillas, sont encore dans la soumission et acquittent les contributions sans qu'il soit besoin de contrainte. D'après cela, il y a une immense différence entre le sort de l'une et de l'autre armée, et, comme tout doit tendre au même but, et que partout ce sont les soldats de l'Empereur, que tous les efforts doivent avoir pour objet le succès des opérations, ne serait-il pas juste que les ressources de tous ces pays fussent partagées proportionnellement aux besoins de chacun, et comment y parvenir sans une autorité unique?
«Je crois avoir démontré que, pour une bonne défensive du Nord, le général de l'armée de Portugal doit avoir toujours à ses ordres les troupes et le territoire de l'armée du Nord, puisque ces troupes sont appelées à combattre sous ses ordres, et que les ressources de ce territoire doivent être en partie consacrées à les entretenir.
«Je passe maintenant à ce qui regarde le midi de l'Espagne. Une des tâches de l'armée de Portugal est de soutenir l'armée du Midi, d'avoir l'oeil sur Badajoz et de couvrir Madrid, et, pour cela, un corps assez nombreux doit occuper la vallée du Tage; mais ce corps ne pourra subsister et préparer des ressources pour d'autres corps destinés à le soutenir s'il n'a pas un territoire productif, et ce territoire, quel autre peut-il être que celui de l'armée du Centre? quelle ville peut offrir des ressources et des moyens dans la vallée du Tage si ce n'est Madrid? Cependant aujourd'hui l'armée de Portugal ne possède sur le bord du Tage qu'un désert sans produits d'aucune nature ni pour les hommes ni pour les chevaux, et elle ne rencontre, de la part des autorités de Madrid, que haine et animosité.
«L'armée du Centre n'est rien, et elle possède à elle seule un terrain plus fertile et plus étendu que celui accordé pour toute l'armée de Portugal. Cette armée ne peut l'exploiter faute de troupes, et tout le monde s'oppose à ce que nous en tirions des ressources. Cependant, si les bords du Tage étaient évacués par suite de la disette, personne à Madrid ne voudrait en apprécier la véritable raison, et on accuserait l'armée de Portugal de découvrir cette ville.
«Il existe, il faut le dire, une inimitié, une haine envers les Français impossible à exprimer dans le gouvernement espagnol. Si les subsistances employées à de fausses consommations dans cette ville eussent été seules consacrées à former un magasin de réserve pour l'armée de Portugal, les troupes qui sont sur le Tage seraient dans l'abondance et pourvues pour longtemps. On consomme vingt-deux mille rations par jour à Madrid, et il n'y a pas trois mille hommes. On donne et on laisse prendre à tout le monde, excepté à ceux qui servent; mais, bien plus, je le répète, c'est un crime d'aller prendre ce que l'armée du Centre ne peut elle-même ramasser. Il paraît, il est vrai, assez naturel, quand les ministres du roi habillent et arment chaque jour des soldats, qui, au bout de deux jours, désertent et vont se joindre à nos ennemis, lorsqu'ils semblent avoir consacré ainsi un mode régulier de recrutement des bandes que nous avons sur les bras, qu'ils s'occupent aussi de leur réserver des moyens de vivre à nos dépens.
«La seule communication carrossable entre la gauche et l'armée de Portugal est par la province de Ségovie, et le mouvement des troupes et des convois ne peut avoir lieu avec facilité, parce que, quoique ce pays soit excellent et plein de ressources, les autorités de l'armée du Centre refusent de prendre aucune disposition pour leur subsistance.
«Si l'armée de Portugal peut être affranchie du devoir de secourir le Midi, de couvrir Madrid, elle peut se concentrer dans la Vieille-Castille, et elle s'en trouvera bien; alors la tâche devient facile; mais, si elle doit, au contraire, remplir un double objet, elle ne peut se dispenser d'occuper la vallée du Tage, et dans cette vallée elle doit, pour pouvoir y vivre, y manoeuvrer et préparer des moyens suffisants pour toutes les troupes à y envoyer; elle doit, dis-je, posséder tout l'arrondissement de l'armée du Centre et Madrid, et il faut laisser à ce territoire les troupes qui l'occupent à présent pour dispenser l'armée, en marchant à l'ennemi, de laisser du monde en arrière. L'armée, au contraire, doit être à même d'en tirer quelques secours pour sa communication; elle a besoin, surtout d'être délivrée des obstacles que fait naître sans cesse un gouvernement véritablement ennemi des armées françaises. Sans doute les intentions du roi sont bonnes, mais probablement il ne peut rien contre l'intérêt et les passions de ceux qui l'environnent; car, jusqu'à présent, ses efforts ont été impuissants pour arrêter les désordres de Madrid et faire cesser l'anarchie qui règne à l'armée du Centre. Il peut y avoir de grandes raisons politiques pour faire résider le roi à Madrid; mais il y a mille raisons positives, et de sûreté relative aux armées françaises, qui sembleraient devoir lui faire choisir un autre séjour. En effet: ou le roi est général et commandant des armées, et, dans ce cas, il doit être au milieu des troupes, voir leurs besoins, pourvoir à tout et être responsable; ou il est étranger à toutes les opérations, et alors, et pour sa tranquillité personnelle, et pour laisser plus de liberté dans les opérations, il doit s'éloigner du pays qui en est le théâtre et des lieux servant de points d'appui aux mouvements de l'armée.
«La guerre d'Espagne est difficile dans son essence; mais cette difficulté est augmentée de beaucoup par la division des commandements, le peu d'accord des commandants, et par la grande diminution de troupes: cette division rend encore notre affaiblissement plus funeste; si elle a déjà tant fait de mal lorsque l'Empereur, étant à Parts, s'occupant sans cesse de ses armées de la Péninsule, pouvait en partie y remédier, on doit frémir du résultat infaillible de ce système suivi, avec diminution de moyens, au montent où l'Empereur s'éloigne de trois cents lieues.
«Monseigneur, je vous ai exposé toutes les raisons qui semblent démontrer jusqu'à l'évidence la nécessité de réunir sous la même autorité toutes les troupes et tout le pays depuis Bayonne jusques et y compris Madrid et la Manche; en cela, je n'ai été guidé que par mon amour ardent pour le service de l'Empereur, pour la gloire des ses armes, et par ma conscience. Si l'Empereur ne trouvait pas convenable d'adopter ce système, j'ose le supplier de me donner un successeur dans le commandement qu'il m'avait confié. J'ai la confiance et le sentiment de pouvoir faire autant qu'un autre; mais, tout restant dans la situation actuelle, la change est au-dessus de mes forces.
«Quelque flatteur que soit un grand commandement, il n'a de prix à mes yeux qu'accompagné des moyens de bien faire; et, lorsque ceux-ci me sont enlevés, alors tout me paraît préférable. Mon ambition se réduit, dans ce cas, à servir l'Empereur en soldat; ma vie lui appartient, et je la lui donnerai sans regrets; mais je ne puis rester dans la cruelle position de n'avoir pour tout avenir, et pour résultat de mes efforts et de mes soins constants, que la triste perspective d'attacher mon nom à des événements fâcheux et peu dignes de la gloire de nos armes.»
Chose vraiment inexplicable! l'Empereur oublia complétement l'état de la question, les ordres donnés, la situation de l'Espagne, les embarras des subsistances, et les impossibilités qui en résultaient pour une multitude de choses. La mission du colonel Jardet fut sans résultat. Des conversations nombreuses et longues avec l'Empereur eurent d'abord l'air de le convaincre; mais elles n'apportèrent aucun changement aux dispositions prises, aux ordres donnés. Seulement ces conversations donnèrent lieu à une réflexion de Napoléon, qui, en raison des événements postérieurs et de la catastrophe arrivée plus tard, a quelque chose de prophétique et de surnaturel. Jardet me le raconta à son retour.
Après avoir traité toutes ces questions, l'Empereur dit à Jardet: «Voilà Marmont qui se plaint de manquer de beaucoup de choses, de vivres, d'argent, de moyens, etc. Eh bien, moi, je vais m'enfoncer avec des armées nombreuses au milieu d'un grand pays qui ne produit rien.» Et puis, après une pause suivie d'un silence de quelques minutes, il eut l'air de sortir brusquement d'une profonde méditation, et, regardant Jardet en face, il lui dit: «Mais comment tout ceci finira-t-il?» Jardet, confondu de cette demande, répondit en riant: «Fort bien, je pense, Sire.» Mais il sortit d'auprès de lui avec une vive impression, effet naturel de cette inspiration si singulière.
J'ai expliqué comment, avec la faiblesse des moyens mis à ma disposition, une défensive serrée, accompagnée d'une surveillance active, pouvait seule assurer la conservation de Badajoz en me donnant la faculté de combiner mes troupes avec celles du Midi. Wellington l'avait si bien senti, qu'il suspendit son entreprise pendant tout le temps où je conservai quatre divisions à portée de passer le Tage au premier ordre, et tant que j'eus une tête de colonne en avant du débouché. Malgré mes répétitions, l'Empereur ne voulut jamais me comprendre. Les lettres du prince de Neufchâtel, écrites sous sa dictée, combattaient mes arguments et blâmaient mon système. Je tins bon longtemps, en raison de la persuasion où j'étais qu'il n'y avait pas autre chose à faire; mais enfin une lettre fort dure, renfermant des ordres impératifs, m'imposa l'obligation de me conformer à ses volontés et de prendre dans la Beira une offensive dépourvue de moyens, qui, n'ayant rien de sérieux, ne pouvait tromper l'ennemi. J'eus grand tort de m'y soumettre. Ma conviction étant intime, j'aurais dû abandonner mon commandement et donner ma démission, plutôt que de me résoudre à entreprendre une opération, dont je connaissais d'avance les résultats funestes. Sans cette opération, le siége de Badajoz eût été ajourné d'une manière indéfinie, et la guerre eût pris une tout autre direction.
Je retirai donc mes troupes de la vallée du Tage pour les rassembler sur la Tormès. Je fis des efforts inouïs pour me pourvoir quinze jours d'avance de vivres, et j'établis mon quartier général à Salamanque. Mais, pour que rien ne manquât, en fait de contradictions et d'absurdités, dans le système de l'Empereur; je recevais aussi l'ordre impératif de réoccuper les Asturies. Je ne pouvais le faire avec sûreté qu'en y employant une de mes plus fortes divisions, et je fus même obligé de la porter à huit mille hommes. Ainsi la force dont je pouvais disposer contre les Anglais fut diminuée d'autant, et réduite à trente et un mille hommes d'infanterie et deux mille cinq cents de cavalerie, dépourvus de vivres, de transports et de grosse artillerie. Au moment même où je retirais les troupes de la vallée du Tage, et quand elles se mettaient successivement en mouvement, le duc de Wellington, bien informé, retirait les troupes anglaises et portugaises qui étaient encore devant moi. Les dernières, la cinquième division, partit le 12 mars; elles furent remplacées à Rodrigo et sur la frontière par des troupes espagnoles et des milices portugaises.
La première division, placée dans la vallée du Tage, devait se mettre en marche après l'arrivée des troupes de l'armée du Centre; mais, ces troupes ne l'ayant pas relevé, elle fut obligée d'y rester. Alors, pour la faire concourir à la diversion qui m'était ordonnée, je la portai sur Placencia avec ordre de faire une démonstration sur le col de Peralès en même temps que je passerais l'Aguada, comme si elle devait se joindre à l'armée. A la fin de mars, je quittai les bords de la Tormès avec cinq divisions formant vingt-cinq mille hommes d'infanterie, et ma cavalerie légère, forte de quinze cents chevaux. Le 31, j'arrivai sur l'Aguada.
Aucun Anglais, excepté de la cavalerie hanovrienne, n'était à portée. Je passai la rivière, et l'investis Rodrigo. Une sommation faite pour la forme, une menace d'escalade sans résultats, et quelques obus jetés la nuit, furent la seule opération possible contre cette ville. Je laissai un corps d'observation devant cette place et devant Almeida pour les bloquer, et des forces suffisantes pour garder mes ponts. Je marchai sur Fuenteguinaldo. Je portai la plus grande partie de l'armée sur Alfaiatès, Sabugal et Fundao, aux sources du Zezere, à Penamacor et Idanha-Nova, poussant des reconnaissances et des partis sur Castel-Branco.
Instruits que les milices portugaises, sous les ordres de Sylveyra et fortes de vingt-trois bataillons, s'étaient portées sur Guarda, je marchai contre elles avec la cinquième division et une brigade de la quatrième. Elles se retirèrent à mon approche et descendirent le Mondego. Je les fis poursuivre par le 13e de chasseurs et deux cents hommes d'élite, composant mon escorte. Une grande pluie ayant rendu les armes à feu inutiles, cette cavalerie, sous les ordres du coiotiel Denis [2], mon aide de camp, les chargea, les mit en déroute, fit quinze cents prisonniers, prit cinq drapeaux. Trois mille hommes se sauvèrent en jetant leurs armes.
[Note 2: ] [ (retour) ] Depuis, général Denis de Damrémont, gouverneur général de l'Algérie, tué d'un boulet de canon sous les murs de Constantine quelques heures avant la prise de cette ville. (Note de l'Éditeur.)
Ces mouvements déterminèrent l'ennemi à brûler les magasins considérables qui existaient à Castel-Branco et à Celorico. Bref, je fis courir le bruit que je marchais sur Lisbonne; mais cette nouvelle était trop absurde pour inspirer la moindre inquiétude sur cette ville; car, si j'y étais entré, peut-être en vérité eût-il été difficile d'en sortir. Le siége de Badajoz fut entrepris et continué pendant ces mouvements. Badajoz tomba, et l'armée anglaise se mit en marche immédiatement après pour repasser le Tage; alors je rentrai en Espagne et revins sur la Tormès.
Les Anglais, connaissant mes forces, savaient bien qu'elles ne me permettaient d'entreprendre aucune opération sérieuse dans le coeur du Portugal. Sans moyens de transport, ayant des subsistances en très-petite quantité, comment l'armée aurait-elle vécu dans sa marche, en traversant un pays stérile, abandonné de ses habitants? Wellington ne pouvait s'y tromper. Enfin ce mouvement intempestif, exécuté dans la saison des pluies, était entravé par le débordement des rivières, et aucune végétation ne favorisait encore la nourriture du bétail. Aussi, hommes, chevaux et matériel souffrirent-ils beaucoup pendant cette courte campagne d'un mois environ. Nous rentrâmes à Salamanque le 25 avril.
Voici quelles furent les dispositions prises, au retour, pour l'établissement de l'armée, dans le double objet d'obtenir la plus grande concentration en conservant cependant les moyens de subsister:
La première division, dans la vallée du Tage;
La deuxième, à Avila;
La troisième, à Valladolid et sur le Duero;
La quatrième, à Toro;
La cinquième, à Salamanque;
La sixième, à Médina del Campo;
La septième, à Zamora;
La huitième, aux Asturies;
La cavalerie légère, entre la Tormès et le Duero;
Les dragons, à Rio-Secco.
Par ces dispositions, l'armée pouvait vivre; et, sauf les huitième et première divisions, être rassemblée à Salamanque en cinq jours.
L'étendue du pays à occuper, le besoin d'avoir des lieux de dépôt, des postes fortifiés et de protection dans quelques villes, et des points de passage assurés sur les grandes rivières, rendaient indispensables la mise en état de défense et la construction d'un certain nombre de forts dans la Péninsule.
Voici quels étaient ceux dépendant de l'armée de Portugal, avec la force des garnisons jugées nécessaires:
Salamanque, mille hommes [3];
Alba-sur-Tormès, cinquante hommes;
Avila, cinq cents hommes;
Zamora, cinq cents hommes;
Toro, cent cinquante hommes;
Léon, cinq cents hommes;
Benavente, cent cinquante hommes;
Astorga, quinze cents hommes;
Palencia, cinq cents hommes;
Ponte-Lougusto, soixante hommes.
Total: quatre mille neuf cent dix hommes.
[Note 3: ] [ (retour) ] Ce fort reçut une extension qui le fit devenir une petite place.
Ainsi, il fallait défalquer de la force disponible de l'armée de Portugal, pour les garnisons, quatre mille neuf cent dix hommes;
La huitième division, destinée à garder toujours les Asturies, d'après les dispositions impératives de l'Empereur, huit mille hommes.
Et la communication indispensable avec Burgos, deux mille hommes.
Total, quatorze mille neuf cent dix hommes.
Quinze mille hommes de l'infanterie de l'armée devaient donc être enlevés de son effectif, pour connaître la force réelle à présenter en ligne. En opposition à cet état de choses l'armée anglaise n'avait pas l'emploi d'un seul soldat hors du camp. Des Espagnols et des milices portugaises, chargés de tout le service extérieur et des garnisons, fournissaient encore, au besoin, des forces auxiliaires à l'armée active.
A mon arrivée à Salamanque, je reçus le rapport qu'un corps anglais assez nombreux s'était porté sur Jaraicejo. Ce corps menaçait les établissements sur le Tage d'Almaraz et Lugar-Nuevo, et les postes de Miravete, qui les dominent et en ferment l'accès. Il était important pour l'ennemi de les prendre et de les détruire. Ces postes, établissant la liaison et assurant la communication entre les armées du Midi et du Nord, donnaient, suivant les circonstances, les moyens de combiner les mouvements nécessaires à la défense, soit de l'Andalousie, soit de la Castille.
Le poste de Lugar-Nuevo, c'est-à-dire la tête de pont de la rive gauche, se composait d'un bon fort revêtu, et d'un réduit ou donjon également revêtu. D'après tous les calculs, un siége régulier devait être nécessaire pour s'en emparer. Une garnison suffisante, composée, il est vrai, d'assez mauvaises troupes, l'occupait; mais un brave officier piémontais, le major Aubert, en avait le commandement. Enfin, avant de commencer le siége, il fallait s'emparer des postes avancés de Miravete, fermant le Puerto, par lequel seul l'ennemi pouvait arriver et descendre avec du canon. Ces considérations et ces faits fondaient ma sécurité.
Cinq divisions de l'armée anglaise vinrent s'établir dans leur ancien cantonnement sur la Coa et sur l'Aguada; et cependant le bruit courait que son intention était d'envahir l'Andalousie. Ce bruit, adopté par le maréchal Soult avec empressement, retentit à Madrid, et avait persuadé le roi. Cependant rien n'était plus absurde; car, indépendamment de ce mouvement rétrograde des cinq huitièmes de l'armée, il y avait diverses considérations qui décidaient la question aux yeux d'un homme raisonnable. Les Anglais, sans aucun doute, se préparaient à l'offensive; mais était-ce dans le Midi ou dans le Nord que leur intérêt leur commandait d'agir? La moindre réflexion, le plus simple calcul, devaient lever tous les doutes.
1° En attaquant le Midi et y portant leurs principales forces, ils découvraient Lisbonne que les troupes du Nord pouvaient envahir.
2° En conquérant le Midi par des combats successifs, ils n'auraient acquis que l'espace parcouru; et l'armée française, en évacuant ce pays, augmentait chaque jour de force en se concentrant. Ainsi ses revers devaient naturellement être suivis de succès.
3° Enfin c'était l'occupation du Midi qui nous avait affaiblis sur tous les points. Il fallait donc bien se garder de provoquer le changement de cet état de choses avant d'avoir obtenu ailleurs un avantage décisif.
4° En attaquant le Nord, Lisbonne n'était pas découverte, parce que la ville est située sur la rive droite du Tage.
5° En attaquant l'armée de Portugal et obtenant un succès important, non-seulement le fruit de la conquête était le pays qu'elle occupait, mais encore Madrid et le Midi qu'il fallait nécessairement évacuer.
6° Enfin, en agissant dans le Nord, elle se trouvait à portée des ressources que le Portugal, la province de Galice, et l'armée espagnole, qui occupait cette province et les ports de cette côte, pouvaient lui fournir.
Malgré l'évidence de ces raisons, Joseph, endoctriné par Soult, croyait fermement à une prochaine offensive dans le Midi; et, comme l'Empereur lui avait donné le commandement général de toutes les armées en Espagne en partant pour la Russie, il m'envoya l'ordre de lui fournir trois divisions de l'armée de Portugal, que son intention était de conduire, par la Manche, au secours de Soult, en se portant jusqu'à la Sierra Morena. Dans l'hypothèse même de l'offensive des Anglais dans le Midi, cette disposition ne valait rien. Il était bien plus simple, bien plus raisonnable, bien plus militaire, de former un corps d'armée nombreux et bien pourvu de vivres dans la vallée du Tage, destiné à déboucher par Miravele. Quand Wellington serait arrivé aux frontières de l'Andalousie, ce corps, en prenant à revers l'armée anglaise, l'aurait forcé à rétrograder. Par cette combinaison, rien n'était découvert dans le Nord, tout était ensemble, et toutes les forces pouvaient toujours, au besoin, s'y rassembler. Je cherchai donc à éclairer Joseph sur la vérité, et j'obtins, quoique avec peine, la suspension de l'exécution d'une mesure dont les résultats ne pouvaient manquer d'être funestes. Mais, dans tous les cas, et, quel que fût le système offensif que voulait prendre l'ennemi, la destruction des forts établis à Almaraz et du pont servant au passage était pour lui une chose utile, un préliminaire important, promettant de grands avantages.
Il s'y résolut, et, le 14, douze mille hommes, avec un équipage d'artillerie, se présentèrent sur la montagne. Les forts de Miravete fermant le passage, l'artillerie ne put pénétrer dans la vallée; mais, le succès de l'opération dépendant de la promptitude de l'exécution, les Anglais prirent la résolution d'enlever de vive force le fort de Lugar-Nuevo. En conséquence, une partie de ces troupes descendit, dans la journée du 18, dans la vallée par des chemins détournés, et, le 19, à trois heures du matin, ils donnèrent l'assaut à ces forts. Malheureusement la garnison était composée en grande partie de mauvaises troupes, connues sous le nom de régiment prussien. A la vue de ce parti décidé, une vive inquiétude s'empara des soldats. Le major Aubert, voulant leur donner de la confiance, monte sur le parapet pour mieux diriger la défense; mais, peu après, il est tué. Le désordre se met dans les troupes. Bientôt la terreur est au comble, et elles s'enfuient sur la rive droite, abandonnant dans le donjon des sapeurs et des canonniers français qui y sont pris ou tués, les ponts-levis du donjon que les fuyards avaient baissés n'ayant pas eu le temps d'être levés. L'ennemi passa sans peine sur la rive droite, et tous les forts tombèrent ainsi en son pouvoir. Il les dégrada sans les détruire, brisa l'artillerie, coula les bateaux et se retira sans avoir rien entrepris sur Miravete, qui ainsi fut conservé. A la première nouvelle, qu'en reçut le général Foy, il se mit en marche avec sa division pour porter secours. Si la défense eût duré trente-six heures, il arrivait à temps pour donner de la confiance à la garnison et rendre les forts imprenables. Le général Clausel, de son côté, se mit en mesure de l'appuyer, et, en cinq jours, il y aurait eu treize mille hommes réunis sur ce point, et la tentative des Anglais aurait échoué.
Cet événement démontre combien il y a d'inconvénients à charger de mauvaises troupes de la défense de postes militaires de quelque importance. Un général éprouvera toujours une grande répugnance à affaiblir de bons corps; mais il vaut mieux s'y résoudre, pour une partie de la garnison au moins, que de risquer de voir ainsi disparaître, en un moment, les points d'appui sur lesquels il a compté, et qui, comme dans la circonstance actuelle, étaient de véritables pivots d'opération. Comme ces postes étaient de nature à être rétablis et réoccupés, le général Foy, que les circonstances devaient amener dans le bassin du Duero, demanda avec instance, mais toujours infructueusement, au général d'Armagnac, de l'armée du Centre, d'y former une nouvelle garnison, d'y placer des approvisionnements et d'y faire rétablir un passage. Au surplus, les événements se succédèrent rapidement et empêchèrent de rien terminer à cet égard.
Les opérations des Anglais dans le Nord devenaient de jour en jour plus probables; l'opinion s'en établissait sur toute notre frontière, et cependant Soult prétendait toujours être menacé. Joseph finit par concevoir des doutes en faveur de mon opinion. Les Anglais, bien pourvus de vivres, devaient hâter leur entrée en campagne; car, comme nous en manquions par suite de la disette de l'année précédente, notre situation serait devenue tout autre si la campagne se fût ouverte seulement après la moisson.
Dès le 30 mai, j'écrivis au général Caffarelli, successeur du général Dorsenne dans le commandement de l'armée du nord de l'Espagne, pour lui rappeler les instructions fondamentales données par l'Empereur, fixant d'une manière invariable le contingent à fournir par l'armée du Nord à l'armée de Portugal en cas d'offensive décidée de l'armée anglaise. En lui annonçant les événements probables et prochains, je lui demandais avec instance de tout préparer d'avance pour remplir les devoirs qui lui étaient imposés. Le général Caffarelli me répondit par les meilleures assurances, et en me faisant les promesses les plus positives de me secourir de tous ses moyens quand le moment serait arrivé. Il me réitéra constamment ces promesses; mais tout en resta là, et, quand il fut question de combattre, jamais son artillerie, sa cavalerie et les deux divisions qui devaient me joindre ne parurent. Deux régiments de troupes légères seulement nous rejoignirent, et encore après la bataille.
Le duc de Wellington, en préparant son offensive, avait pris des dispositions nécessaires pour établir de prompts moyens de communication entre le corps de Hill et l'armée principale. A cet effet, un passage régulier du Tage avait été établi à Alcantara, dont le pont en pierre avait été coupé antérieurement. Alors, suivant les circonstances, il pourrait appeler à lui ce corps, fort de douze mille hommes. Enfin il donna l'impulsion aux milices portugaises pour agir sur l'Esla vers Benavente, et à l'armée de Galice pour qu'elle eût à déboucher et à faire le blocus d'Astorga.
Les Anglais firent, le 3 juin, une première démonstration offensive. Une division passa l'Aguada, battit la campagne, et repassa cette rivière quelques jours après.
A cette occasion, je resserrai mes cantonnements, voulant préparer la prompte réunion de mes troupes quand l'ennemi se mettrait en marche pour s'avancer sur moi.
Le 8, la position de l'armée était celle-ci:
Première division, Avila et Arevalo;
Deuxième, Peñaranda et Fontiveros;
Troisième, Valladolid;
Quatrième, Toro;
Cinquième et sixième, Salamanque;
Septième, Zamora;
Huitième, les Asturies;
Cavalerie légère, Salamanque;
Dragons, Toro, Benavente;
Quartier général, Salamanque.
Le 10 juin, la totalité de l'armée anglaise était réunie, entre la Coa et l'Aguada, avec tous ses moyens, et l'armée de Galice sur la frontière.
Le 12, les Anglais commencèrent leur mouvement. J'en fus instruit le 14. Ce jour-là même l'armée reçut l'ordre de se rassembler. Le point de réunion fut indiqué à Bleines, en arrière de Salamanque, et j'envoyai l'ordre à la huitième division de quitter les Asturies et de venir me joindre à marches forcées.
Le 15, j'écrivis au général Caffarelli, au roi, à tous ceux qui, d'après les instructions de l'Empereur, devaient donner à l'armée de Portugal, par leur concours, la force nécessaire pour combattre l'armée anglaise. Je demandais avec la plus vive instance que les secours fussent mis en marche sans perdre un seul moment.
Les Anglais arrivèrent devant Salamanque le 16, dans l'après-midi.
Après avoir mis les forts de Salamanque dans le meilleur état possible, complété les garnisons, donné les instructions nécessaires, je disposai tout pour la retraite. Elle s'effectua dans la nuit du 16 au 17, et j'allai prendre position à Bleines, point indiqué pour le rassemblement des troupes.
L'armée anglaise, le 17, prit position sur la rive droite de la Tormès, occupa la position de San-Christoval qui couvre Salamanque, et commença l'attaque des forts.
Des tentatives d'escalade furent repoussées et coûtèrent cher à l'ennemi. Il se mit en mesure alors d'employer la grosse artillerie.
Le 20, cinq divisions étant rassemblées, les deuxième, troisième, quatrième, cinquième et sixième, je marchai en avant, et vins prendre une position offensive à une petite portée de canon de l'armée anglaise.
Le siége commencé fut suspendu, et toute l'armée ennemie se rassembla sur le plateau de San-Christoval.
Mon mouvement avait étonné l'ennemi, mais la position que j'avais prise, dans le but de simuler le prélude d'une attaque, ne pouvant pas être défendue, il eût été dangereux de l'occuper longtemps. Aussi, le 23 au matin, je me retirai à deux milles pour occuper la position d'Aldea-Rubia, qui domine et se trouve en arrière du gué de Huerta sur la Tormès. Alors le siége fut recommencé, et le feu nous l'indiqua. Je reçus dans cette position une lettre du général Caffarelli, en date du 10, qui m'annonçait qu'il allait se mettre en mouvement pour se rapprocher de moi, et me porter secours avec toute sa cavalerie, vingt-deux pièces de canon et sept mille hommes d'infanterie.
Le 27, des signaux m'annoncèrent que les forts pouvaient tenir encore cinq jours. Je ne pouvais raisonnablement attaquer l'armée anglaise avant la réunion de toutes mes forces. Je me disposai à opérer sans me compromettre et à faire une diversion. Le fort d'Alba-sur-Tormès étant en mon pouvoir, le passage de la Tormès m'était assuré en retraite, si, après l'avoir franchi au gué de Huerta, il fallait faire un mouvement rétrograde. En conséquence, je disposai tout pour exécuter le passage de la rivière dans la nuit du 28 au 29, et me placer de manière à menacer les communications de l'ennemi, dont la liberté lui était indispensable pour pouvoir subsister.
Mais, le 27 même, un incendie épouvantable avait détruit tous les approvisionnements et bâtiments du fort principal de Salamanque; et, bien que deux assauts eussent été repoussés et que l'ennemi eût perdu plus de quinze cents hommes, la confusion était devenue telle, que la garnison dut se rendre à discrétion et sans capitulation.
Cet événement changeait complétement l'état des choses.
Je devais alors prendre une position qui me permît d'attendre sans danger, et de recevoir avec sûreté les renforts promis. En conséquence, je mis en marche l'armée le 28, et elle se porta sur la Guareña, le 29 sur la Trabanjos, où elle séjourna le 30 juin. L'ennemi ayant suivi avec toutes ses forces, l'armée continua son mouvement de retraite, et, le 1er juillet, vint prendre position sur le Zapardiel, et, le 2 juillet, repassa le Ducro à Tordesillas.
Ce jour-là, le mouvement s'étant exécuté un peu tard, et les Anglais ayant commencé le leur de grand matin, il y eut à Bueda un combat d'arrière-garde à soutenir dans des circonstances désavantageuses, mais aucune conséquence fâcheuse et aucun désordre n'en résultèrent. Le meilleur ordre fut observé en repassant la rivière. L'ennemi prit position sur le Duero. La deuxième division fut placée sur la rive gauche de cette rivière, et en arrière de la Daga, son affluent.
Le 3 juillet, l'ennemi, ayant fait une tentative sur le gué de Pollos, fut repoussé. Les dispositions de détail étant prises pour assurer la défense de cette ligne, je me décidai à attendre dans cette position les secours annoncés, et sur lesquels j'avais droit de compter.
J'ai déjà dit combien ma cavalerie était faible; elle ne s'élevait pas à plus de deux mille chevaux, et l'ennemi avait près de six mille hommes de cavalerie anglaise, et une nuée de guérillas qui le dispensait de toute espèce de détachement et de service de troupes légères. Je pris la résolution de faire enlever tous les chevaux de selle existant dans les lieux occupés par les troupes. Cette opération, faite partout simultanément, augmenta de huit cents chevaux la force de ma cavalerie on dix jours de temps.
Le général Bonnet, avant d'avoir reçu mes ordres, instruit du mouvement de l'armée anglaise et isolé dans les Asturies avec très-peu de munitions, prit la sage résolution d'évacuer cette province, dont la sortie pouvait être difficile si l'ennemi se fût mis en mesure de s'y opposer. Ayant pris position à Reynosa, il put exécuter promptement l'ordre qui lui fut donné de se rendre sur le Duero.
Les milices portugaises se montrèrent sur l'Esla, à l'embouchure de cette rivière et vers Benavente; mais de simples démonstrations suffirent pour les contenir. Pendant ce temps, l'armée de Galice avait formé le blocus d'Astorga.
Ainsi, en face d'une armée qui avait douze mille hommes d'infanterie et deux mille cinq cents chevaux de plus que moi, qui pouvait recevoir d'un jour à l'autre le corps de Hill, composé de douze mille hommes, je voyais encore mon flanc droit et mes derrières menacés.
J'accablais le général Caffarelli de mes lettres et de mes demandes; je le sommais d'exécuter les dispositions arrêtées par l'Empereur; mais, après m'avoir fait de magnifiques promesses, il baissait chaque jour de ton et trouvait toujours de nouveaux prétextes pour ne faire aucun effort en ma faveur.
Il m'écrivit que les bandes de Reguovales, Pinta et Longa étaient en mouvement. Il y avait pitié de sa part à mettre ainsi en balance les intérêts de l'Espagne avec ceux de la tranquillité de son arrondissement. Je lui mandai de les laisser faire, de venir à mon secours avec tous ses moyens, et qu'après avoir battu les Anglais je lui donnerais autant de troupes qu'il en voudrait pour tout mettre chez lui promptement à la raison. Plus tard, enfin, il m'annonça que des bâtiments s'étaient montrés sur la côte et menaçaient d'un débarquement. C'était me faire connaître de toutes les manières sa résolution de ne pas me seconder.
Je crus que le roi connaîtrait mieux ses devoirs et les intérêts de la défense qui lui était confiée, et je m'adressai à lui avec persévérance.
L'armée du Centre pouvait former une division de cinq à six mille hommes d'infanterie. Elle avait une forte cavalerie, belle et instruite, entre autres, une division commandée par le général Treilhard, qui était inoccupée dans la vallée du Tage. Après mille sollicitations, mille prières, mille demandes motivées sur des faits qui n'étaient pas susceptibles de discussions, il me fit répondre, par le maréchal Jourdan, une lettre ainsi conçue:
«Monsieur le maréchal,
«Le roi m'a chargé de vous dire qu'il n'a pas reçu de vos nouvelles depuis la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 14 du courant. Depuis lors, il a circulé ici des bruits de toute espèce; mais ce qu'on a pu conclure au milieu de tous ces rapports contradictoires, c'est que l'armée anglaise est en position sur la Tormès et que vous avez réuni la vôtre sur le Duero. Vous sentez, monsieur le maréchal, que Sa Majesté est fort impatiente de recevoir de vos nouvelles. On dit ici que l'armée ennemie est forte d'environ cinquante mille hommes, parmi lesquels on ne compte que dix-huit mille Anglais. Le roi pense que, si cela est vrai, vous êtes en état de battre cette armée, et le roi désirerait bien connaître les motifs qui vous ont empêché d'agir. Il me charge donc de vous inviter à lui écrire par des exprès.
«Le roi me charge en même temps de vous communiquer les nouvelles qu'il a reçues d'Andalousie. Les dernières lettres de M. le duc de Dalmatie sont du 16 courant, et la dernière lettre de M. le comte d'Erlon est du 18. A cette époque, le général Hill, qui est toujours resté sur la Guadiana avec un corps de quinze mille hommes et trois à quatre mille Espagnols, s'était avancé sur Zafra, et même sur la Serena.
«Des troupes de l'armée du Midi sont en marche pour se réunir au général Drouet, et ce général doit être en opération, depuis le 20, contre le général Hill. Le roi a réitéré au duc de Dalmatie l'ordre de diriger le général Drouet sur la vallée du Tage, si lord Wellington appelle à lui le général Hill; mais, comme il serait possible, le cas arrivant, que cet ordre ne fût pas exécuté assez promptement, Sa Majesté désirerait que vous profitassiez du moment où lord Wellington n'a pas toutes ses forces réunies pour le combattre. Le roi a aussi demandé des troupes au général Suchet; mais ces troupes n'arriveront pas. Ainsi tout ce que Sa Majesté a pu faire, c'est d'envoyer un renfort de troupes dans la province de Ségovie, et d'ordonner au général Estève, gouverneur de cette province, de secourir, au besoin, la garnison d'Avila et de lui envoyer des vivres.
«Le maréchal de l'empire, chef de l'état-major de Sa Majesté Catholique,
«Signé: Jourdan.
«Madrid, le 30 juin 1812.»
Cette lettre du maréchal Jourdan, du 30 juin, me parvint le 12 juillet par duplicata.
Ainsi, l'armée du Centre refusait tout secours, officiellement.
L'armée du Nord refusait également, d'une manière moins positive, à là vérité; mais il n'y avait pas à en espérer davantage.
En ajournant l'offensive, ma position ne pouvait pas s'améliorer, puisqu'aucun secours ne devait venir me joindre; mais, au contraire, il était probable qu'elle allait empirer beaucoup. Le corps de Hill pouvait, à chaque moment, joindre lord Wellington et augmenter sa force de douze mille hommes, et j'étais bien sûr que, dans ce cas, le duc de Dalmatie n'enverrait pas à mon secours le cinquième corps comme cela était prescrit; et, quand il l'eût fait, ce secours n'aurait eu aucune efficacité, puisque Hill serait arrivé en six ou sept jours par Alcantara, tandis qu'il en aurait fallu vingt au cinquième corps, en passant par la Manche, tout moyen de passer le Tage, dans cette partie de son cours, étant enlevé alors aux armées françaises. D'un autre côté, l'armée de Galice et les milices portugaises pouvaient, à chaque instant, occuper un pays sans défense, et s'approcher assez pour me forcer à faire un détachement contre elles.
Enfin, la garnison d'Astorga n'avait de vivres que jusqu'au 1er août. Passé ce terme, elle devait se rendre. Il fallait donc ravitailler cette place, et, pour y parvenir, m'affaiblir devant l'armée anglaise, qui, pendant ce temps, m'aurait attaqué avec plus d'avantage.
En me décidant à prendre l'offensive sur l'armée anglaise, j'avais l'espoir de la battre, ou même sans la battre, de la forcer à se retirer en Portugal. Dans l'un et l'autre cas, je pouvais alors, sans inconvénient, faire un détachement momentanément sur Astorga.
Ainsi donc, après avoir analysé ma position et calculé les conséquences des conditions dans lesquelles j'étais placé, je me décidai à tenter le passage du Duero.
Mon projet avait toujours été de déboucher par Tordesillas, et de marcher par la ligne la plus courte sur Salamanque. Les localités sont favorables pour exécuter le passage, et, en suivant cette direction, jamais ma retraite ne pouvait être compromise. Mais il fallait éviter de combattre en débouchant. En conséquence, je préparai des moyens de passage à Toro. Je fis rétablir le pont, et je plaçai la masse de mes troupes entre Toro et Tordesillas. Par cet arrangement, je pouvais me décider, suivant les mouvements de l'ennemi, à passer par Toro ou par Tordesillas; et des marches et contre-marches, faites sur la rive droite, pouvant être vues et observées facilement de la rive gauche, furent exécutées pour tenir l'ennemi dans l'incertitude. Le duc de Wellington n'arrêta d'avance aucun projet positif de défense. Le 16, mon parti pris de déboucher par Tordesillas, je mis en mouvement, d'une manière très-ostensible, des forces considérables qui descendirent quelque temps le fleuve et revinrent sur leurs pas pendant la nuit. Wellington envoya son premier aide de camp à Tordesillas sous un vain prétexte, afin de savoir si j'étais sur ce point. On répondit que je n'y étais pas, et il me crut en route pour Toro; alors la plus grande partie des forces anglaises se rapprocha pendant la nuit de ce débouché.
Le passage effectué par Tordesillas offrait des avantages importants; mais il n'était pas sans inconvénients.
Le passage immédiat de la rivière ne pouvait pas être empêché; mais, si l'ennemi occupait la position de Rueda, fort belle et dans le genre de celle où les Anglais combattent de préférence, il fallait livrer bataille pour déboucher.
Le plateau de Rueda est précédé par un immense glacis pendant lequel celui qui vient du fleuve est exposé au feu de l'ennemi, tandis que celui-ci peut se mettre en partie à couvert. Ce plateau se prolonge par la droite et vient aboutir au Duero, en suivant circulairement la rive gauche et la Daga jusqu'au confluent de cette rivière. En conséquence, comme disposition d'attaque, j'avais décidé que le mouvement offensif se ferait par notre gauche, de manière à protéger notre centre et à attaquer la droite de l'ennemi en se portant sur lui par un terrain d'égale hauteur; et, comme ce mouvement, en cas de revers, pouvait faire couper notre gauche du pont de Tordesillas, je fis préparer un pont de chevalet pour la Daga, et ces ponts furent montés sur cette rivière en même temps que les troupes passaient le pont de Tordesillas, de manière que la gauche devait avoir toujours sa retraite par ces ponts, et de là sur Puente-Duero que j'avais fortifié en faisant créneler l'église.
Ces dispositions prises et aussitôt la nuit venue, la cinquième division, étant à Tordesillas, passa le pont du Duero, et successivement quatre divisions suivirent dans l'ordre de leur arrivée et prirent les places qui d'avance leur avaient été assignées. Un étang situé à quelque distance de la rivière occupe le milieu de la plaine dans la direction de Rueda. Les troupes devaient se réunir derrière cet étang en attendant le moment où je déterminerais le mode de leur mise en action.
Au jour, je me rendis sur le point où la cinquième division, qui formait la tête de colonne, devait être stationnée; mais elle ne s'y trouva pas, et, après des recherches remplies d'inquiétude, je la trouvai à une demi-lieue en avant, dans la position même de Rueda, de manière que, si l'ennemi eût occupé cette position, elle aurait été détruite sans avoir pu combattre. Heureusement rien de tout cela n'eut lieu, et nous occupâmes Rueda sans difficulté. L'ennemi n'y avait que des troupes d'observation en petit nombre, et il l'évacua à notre approche.
Je témoignai au général Maucune mon extrême mécontentement de sa désobéissance; mais il était dans son caractère de se laisser emporter à l'instant où il marchait à l'ennemi. Quelques jours plus tard, cette disposition de son esprit eut les plus funestes résultats, puisqu'elle fut la cause de la bataille de Salamanque, engagée dans un moment inopportun et contre ma volonté formelle. Ce jour-là, c'était une espèce d'avertissement dont j'aurais dû faire mon profit pour l'avenir, en ne plaçant jamais le général Maucune en face de l'ennemi qu'au moment où il fallait agir et tomber sur lui. L'armée prit position, le soir du 17, à Nava del Rey.
L'ennemi, en pleine marche sur Toro, ne put nous présenter que tard une partie de ses forces. Il porta rapidement deux divisions avec beaucoup de cavalerie sur Tordesillas de la Orden, et le reste de l'armée, rappelé, reçut l'ordre de prendre position en arrière sur la Guareña. Le 18 au matin, nous trouvâmes ces deux divisions en position. Comme elles ne croyaient pas avoir affaire à toute l'armée, elles pensèrent pouvoir gagner du temps sans grand péril; mais, quand elles virent déboucher nos masses, elles s'empressèrent d'opérer leur retraite sur un plateau qui domine le village de Tordesillas de la Orden, et vers lequel nous marchions. Déjà nous les avions débordées. Si j'avais eu une cavalerie supérieure ou au moins égale à celle de l'ennemi, ces deux divisions étaient détruites. Nous ne les poursuivîmes pas moins avec toute la vigueur possible, et, pendant trois heures de marche, elles furent accablées par le feu de notre artillerie, que je fis porter en queue et en flanc, et auquel elles pouvaient difficilement répondre. Protégées par une nombreuse cavalerie, elles se divisèrent en remontant la Guareña pour passer cette rivière avec plus de facilité. Si, malgré mon infériorité numérique de cavalerie, j'eusse eu avec moi le général Montbrun, nous aurions tiré un grand parti de la circonstance; mais il m'avait quitté depuis deux mois pour prendre un commandement à la grande armée, et je n'avais pour commander ma cavalerie que des officiers de la plus grande médiocrité.
Arrivé sur les hauteurs de la rive droite de la vallée de la Guareña, je vis une grande portion de l'armée anglaise formée sur la rive gauche. Dans cet endroit, la vallée a une largeur médiocre, et les hauteurs qui la forment sont fort escarpées. Soit que le besoin d'eau et l'excessive chaleur eussent fait rapprocher les troupes de la rivière, soit pour toute autre raison, le général anglais avait placé la plus grande partie de son armée dans le fond, à une petite demi-portée de canon des hauteurs dont nous étions les maîtres. En arrivant, je fis mettre quarante bouches à feu en batterie. Dans un moment, elles eurent forcé l'ennemi à se retirer, après avoir laissé un assez grand nombre de morts et de blessés sur la place.
L'infanterie de l'armée marchait sur deux colonnes, et j'avais donné le commandement de la colonne de droite, distante de celle de gauche de trois quarts de lieue, au général Clausel. Arrivé à sa destination, le général Clausel, ayant peu de monde devant lui, crut pouvoir s'emparer des plateaux de la rive gauche de la Guareña et les conserver; mais cette attaque, faite avec des forces trop peu considérables, avec des troupes fatiguées et à peine formées, ne réussit pas. L'ennemi marcha sur les plus avancées, et les força à la retraite. Dans un combat d'une courte durée, nous éprouvâmes quelque perte. La division de dragons, qui soutenait l'infanterie de la colonne de droite, chargea avec vigueur la cavalerie anglaise; mais le général Carrié, un peu trop éloigné du peloton d'élite du 15e régiment, tomba au pouvoir de l'ennemi, et cette cavalerie se trouva tout à coup sans commandant.
L'armée resta dans cette position toute la soirée du 18 et toute la journée du 19. L'extrême chaleur et la fatigue éprouvée pendant celle du 18 rendaient nécessaire ce repos pour rassembler les traîneurs. A quatre heures du soir, l'armée prit les armes et marcha par sa gauche pour remonter la Guareña et prendre position en face de l'Olmo. Mon intention était de menacer tout à la fois les communications de l'ennemi et de continuer à remonter la Guareña, afin de la passer, ma gauche en tête, avec facilité, ou bien, si l'ennemi se portait en force sur la haute Guareña, de revenir, par un mouvement rapide, sur la position qu'il aurait abandonnée.
L'ennemi suivit mon mouvement. Le 20, l'armée était, avant le jour, en marche pour remonter la Guareña. L'ennemi, comme depuis me l'a dit plusieurs fois le duc de Wellington, voulait en empêcher le passage et tomber sur les premiers corps qui la franchiraient. L'avant-garde la passa rapidement là où cette rivière n'est qu'un ruisseau, et occupa en force, avec beaucoup d'artillerie, le commencement d'un plateau immense qui continue sans ondulations jusqu'à peu de distance de Salamanque. L'ennemi se présenta pour occuper le même plateau, mais il ne put y parvenir. L'armée, bien formée, les rangs serrés, marchait sur deux colonnes parallèles, la gauche en tête, par peloton, à distance entière: deux lignes pouvaient être formées en un instant par un à droite en bataille.
Le duc de Wellington m'a dit, depuis, que ses projets avaient été déjoués parce que toute l'armée avait marché comme un seul régiment. Effectivement, l'armée présentait l'ensemble le plus imposant. L'ennemi suivit alors un plateau parallèle au mien, offrant partout une position, dans le cas où j'aurais voulu l'attaquer et l'aborder. Les deux armées marchaient ainsi à peu de distance l'une de l'autre avec toute la célérité compatible avec le maintien du bon ordre et de la conservation de leur formation.
L'ennemi essaya de nous devancer au village de Cantalpino, et dirigea une colonne sur ce village, dans l'espoir d'être avant nous sur le plateau qui le domine, et vers lequel nous nous portions; mais son attente fut trompée. La cavalerie légère, que j'y envoyai avec la huitième division en tête de colonne, marcha si rapidement, que l'ennemi fut forcé d'y renoncer. Bien mieux: la portion praticable de l'autre plateau se rapprochant beaucoup du nôtre et se trouvant plus bas, quelques pièces de canon placées à propos incommodèrent beaucoup l'ennemi. Une bonne portion de son armée fut obligée de défiler sous ce canon, et le reste dut faire un détour derrière la montagne pour l'éviter. Enfin je mis les dragons sur la piste que suivait l'ennemi. L'énorme quantité de traîneurs qu'il laissait en arrière nous aurait donné le moyen de faire trois mille prisonniers, s'il y eût eu plus de rapport entre la force de ma cavalerie et la sienne, et si surtout la nôtre eût été mieux commandée. Mais la cavalerie anglaise, disposée pour arrêter notre poursuite, occupée à presser la marche des hommes à pied à coups de plat de sabre, à transporter même des fantassins qui ne pouvaient plus marcher, nous en empêcha. Cependant il tomba entre nos mains trois ou quatre cents hommes et quelques bagages. Le soir, l'armée campa sur les hauteurs d'Aldea-Rubia, ayant ses postes sur la Tormès, et l'ennemi reprit sa position de San-Christoval.
Ce passage de la Guareña, en présence d'un ennemi tout formé et aussi nombreux, comme aussi cette marche de toute une journée de deux armées à portée de canon, ont été approuvés des militaires et présentèrent un coup d'oeil dont je n'ai joui que cette seule fois dans toute ma vie.
Le 21, informé que l'ennemi n'occupait pas Alba-Tormès, je jetai un détachement dans le château. Ce même jour, je passai la rivière sur deux colonnes, prenant ma direction sur la lisière des bois et établissant mon camp entre Alba-Tormès et Salamanque. Le 22 au matin, je me portai sur les hauteurs de Calvarossa de Arriba, pour reconnaître l'ennemi. Une division venait d'arriver en face; d'autres étaient en marche pour s'y rendre. Un combat de tirailleurs s'engagea pour disputer quelques postes d'observation, dont nous restâmes respectivement les maîtres. Tout annonçait dans l'ennemi l'intention d'occuper la position de Tejarès, située à une lieue en arrière. Il se trouvait alors à une lieue et demie en avant de Salamanque. Cependant il rassembla successivement beaucoup de forces sur ce point; et, comme son mouvement sur Tejarès pouvait devenir difficile si toute l'armée française était en présence, je crus devoir la réunir et la concentrer devant lui, pour être à même de faire ce que les circonstances commanderaient et permettraient. Il y avait, entre nous et les Anglais, deux mamelons isolés appelés les Arapilès. Je donnai l'ordre au général Bonnet de faire occuper celui qui appartenait à la position que nous devions prendre, et ses troupes s'y établirent avec promptitude et dextérité. L'ennemi fit occuper le sien; mais le nôtre le dominait à la distance de deux cent cinquante toises.
Je le destinai, dans le cas où il y aurait un mouvement général par la gauche, à être le pivot sur lequel je tournerais et qui deviendrait ainsi le point d'appui de droite de toute l'armée. La première division eut ordre d'occuper et de défendre le plateau de Calvarossa de Arriba, précédé et défendu par un ravin large et profond. La troisième en seconde ligne était destinée à la soutenir. Les deuxième, quatrième, cinquième et sixième divisions se trouvaient à la tête des bois, en masse, derrière la position des Arapilès, pouvant se porter également de tous les côtés, tandis que la septième division occupait, à la gauche du bois, un mamelon extrêmement âpre, d'un difficile accès, et que je fis garnir de vingt pièces de canon.
La cavalerie légère fut chargée d'éclairer la gauche et de se placer en avant de la septième division. Les dragons restèrent en seconde ligne à la droite de l'armée. Telles étaient les dispositions faites à dix heures du matin.
L'ennemi avait ses troupes parallèlement à moi, prolongeant sa droite et se liant à la montagne de Tejarès, qui paraissait toujours être son point de retraite.
A onze heures du matin, j'entendis un roulement de tambour général dans l'armée anglaise; les troupes prirent les armes, et plusieurs corps se mirent rapidement en mouvement pour se rapprocher. Du haut de notre Arapilès, je pus juger qu'une attaque était immédiate. J'en descendis et fus jeter un dernier coup d'oeil sur les troupes pour les encourager; mais le mouvement de l'ennemi, commencé, s'arrêta. J'ai su depuis, par le duc de Wellington, qu'effectivement l'attaque allait avoir lieu quand lord Beresford vint à lui et dit qu'il venait de reconnaître avec soin et en détail l'armée française, qu'elle lui paraissait si bien postée, qu'il serait imprudent de l'attaquer.
Wellington l'accompagna sur le plateau en face de ma gauche, et vit tout par lui-même. Ses propres observations l'ayant convaincu, il renonça à combattre; mais dès ce moment il fallait tout préparer pour se retirer; car, s'il fût resté dans sa position, j'aurais dès le lendemain menacé ses communications en continuant à marcher par ma gauche. Sa retraite commença vers midi. Quand deux armées sont aussi près l'une de l'autre, un mouvement de retraite est chose difficile à opérer, et il demande à être préparé avec le plus grand soin, pour être exécuté avec succès. Il allait se retirer par sa droite, et, par conséquent, c'était sa droite qu'il devait d'abord beaucoup renforcer.
En conséquence il dégarnit sa gauche et accumula ses troupes à sa droite. Ensuite les troupes les plus éloignées et les réserves commencèrent leur mouvement et vinrent successivement prendre position à Tejarès.
L'intention des Anglais était facile à reconnaître. Je comptais que nos positions respectives amèneraient non une bataille, mais un bon combat d'arrière-garde, dans lequel, agissant avec toutes mes forces à la fin de la journée, contre une partie seulement de l'armée anglaise, je devais probablement avoir l'avantage.
L'ennemi ayant porté à sa droite la plus grande partie de ses forces, je dus renforcer ma gauche, afin de pouvoir agir avec promptitude et vigueur sans nouvelles dispositions, quand le moment serait venu de tomber sur l'arrière-garde anglaise.
Ces dispositions furent ordonnées vers les deux heures.
En avant du plateau occupé par l'artillerie, il existait un autre vaste plateau facile à défendre et qui avait une action immédiate sur les mouvements de l'ennemi.
La possession de ce plateau me donnait en outre les moyens, dans le cas où j'aurais voulu manoeuvrer vers la soirée, de m'emparer des communications de l'ennemi avec Tamamès. Ce poste, d'ailleurs bien occupé, était inexpugnable, et cet espace devait servir naturellement au nouveau placement des troupes, dont la gauche devait être renforcée. En conséquence, je donnai l'ordre à la cinquième division d'aller prendre position à l'extrémité droite du plateau dont le feu se liait parfaitement avec celui de l'Arapilès; à la septième division, de se placer en seconde ligne pour la soutenir; à la seconde division, de se tenir en réserve derrière celle-ci; à la sixième, d'occuper le plateau de la tête du bois, où se trouvait encore un grand nombre de pièces de canon. Je donnai l'ordre au général Bonnet de faire occuper par le 122e un mamelon intermédiaire entre le grand plateau et le mamelon d'Arapilès, qui défendait le débouché du village; enfin, j'ordonnai au général Boyer, commandant les dragons, de laisser un régiment pour éclairer la droite du général Foy, et de porter les trois autres régiments en avant du bois, sur le flanc de la deuxième division. La plupart de ces mouvements s'exécutèrent avec assez d'irrégularité. La cinquième division, après avoir pris le poste indiqué, s'étendit par sa gauche sans motif et sans raison. La septième division, qui avait ordre de la soutenir et de se placer en seconde ligne, se plaça à sa hauteur. Enfin la deuxième division se trouvait encore en arrière.
Je m'aperçus de toutes ces fautes, et, pour y remédier aussi vite que possible, je donnai l'ordre aux troisième et quatrième divisions de se rapprocher de ma gauche en suivant la lisière du bois, afin de pouvoir en disposer au besoin.
En ce moment, le général Maucune me fit prévenir que l'ennemi se retirait. Il demandait à l'attaquer. Je voyais mieux que lui ce qui se passait, et je pouvais juger que, le mouvement de l'ennemi étant seulement préparatoire, nous n'étions point encore arrivés au moment d'attaquer avec avantage. Aussi lui fis-je dire de se tenir tranquille. Mais le général Maucune, homme de peu de capacité, quoique très-brave soldat, ne pouvait se contenir quand il était en présence de l'ennemi. C'était le même général, qui, au passage du Duero, cinq jours auparavant, aurait si fort compromis l'armée par sa désobéissance si l'ennemi eut été en position, comme on pouvait le supposer. La fatalité voulut que, contre la résolution prise de ne jamais le placer en tête de colonne, il se trouva, par hasard, par l'arrangement naturel des troupes, dans cette position. Le général Maucune fit bien plus: il descendit du plateau et alla se rapprocher de l'ennemi, sans ordre. Je m'en aperçus et lui envoyai l'ordre d'y remonter. Me fiant peu à sa docilité, je me déterminai à m'y rendre moi-même, et, après avoir jeté un dernier coup d'oeil, du haut de l'Arapilès, sur l'ensemble des mouvements de l'armée anglaise, je venais de replier ma lunette et me mettais en marche pour joindre mon cheval, quand un seul coup de canon, tiré de l'armée anglaise, de la batterie de deux pièces que l'ennemi avait placée sur l'autre Arapilès, me fracassa le bras, et me fit deux larges et profondes blessures aux côtes et aux reins, et me mit ainsi hors de combat. Je prêtais le flanc gauche à l'ennemi, et le boulet creux dont la pièce avait été chargée ayant éclaté, après m'avoir dépassé, le bras droit et le côté droit furent blessés.
Il était environ trois heures du soir.
Cet événement, dans le moment où il n'y avait pas une minute à perdre pour réparer les sottises faites, fut funeste. Le commandement passa d'abord au général Bonnet, qui, peu après, fut blessé, puis au général Clausel; de manière que, pour dire la vérité, cette succession rapide de commandants divers fit qu'il n'y eut plus de commandement. D'un autre côté, le duc de Wellington, voyant de si étranges dispositions, un pareil décousu dans une armée qui, jusque-là, avait été conduite avec méthode et ensemble, revint à ses premières idées de combattre. Il engagea peu après, sur les quatre heures, ses troupes contre celles du général Maucune qui, n'étant pas soutenues, furent bientôt culbutées.
La cavalerie tomba sur la septième division, étendue hors de mesure, contre toute règle du bon sens, et sur la cavalerie légère qui, aussi, ayant participé à cette aberration, se trouvait en l'air; elle était d'ailleurs commandée par un officier général de peu de mérite sur le champ de bataille. En moins d'une heure, tout devint confusion sur le plateau, d'où j'avais espéré que partiraient plus tard des efforts vigoureux et bien coordonnés, destinés à faire éprouver de grandes pertes à l'ennemi.
Après avoir fait évacuer le plateau, nouvellement occupé, l'ennemi dirigea une attaque furieuse contre l'Arapilès; mais le brave 120e régiment le reçut de la manière la plus brillante, et les Anglais, ayant échoué sur ce point, laissèrent huit cents morts sur la place. Chacun fit de son mieux, et chaque division, chaque régiment fit des efforts extraordinaires; mais il n'y avait ni ensemble ni direction; la retraite devant se faire sur Alba, le général Foy fit un mouvement par sa gauche, et, comme sa division n'avait que peu combattu, elle fut chargée de l'arrière-garde; elle arrêta au commencement du bois, tout net, l'ennemi dans sa poursuite, et la retraite se fit ensuite sans être troublée et sans éprouver de perte.
La cavalerie anglaise, persuadée que nous devions nous retirer par le chemin par lequel nous étions arrivés, nous suivit sur la route de Huerta, où elle ne rencontra personne, toute l'armée s'étant retirée par la route d'Alba-Tormès.
Telle est la relation exacte de la bataille de Salamanque. Notre perte en tués, blessés et prisonniers ne s'éleva pas au-dessus de six mille hommes, et celle de l'ennemi, publiée officiellement, se trouva être à peu près de la même force. L'armée fit sa retraite sur le Duero, et, le 23, partit d'Alba-Tormès, en prenant la route de Peñaranda. L'ennemi suivit et attaqua l'arrière-garde, composée de la première division. La cavalerie qui la soutenait l'ayant abandonnée, cette division forma ses carrés et résista aux différentes charges qui furent faites, à l'exception du carré du 6e léger, qui fut enfoncé et éprouva d'assez grandes pertes. L'ennemi ramassa aussi quelques soldats éparpillés, occupés à chercher des vivres.
On a vu les motifs décisifs qui m'avaient déterminé à prendre l'offensive et à passer le Duero. Je n'avais à compter sur aucun secours, et j'en avais reçu l'assurance de toute part. Cependant Joseph avait changé d'avis sans m'en prévenir et avait réuni huit mille hommes d'infanterie, trois mille chevaux, environ douze mille combattants, pour venir me joindre. Si j'eusse été informé de ces nouvelles dispositions, j'aurais modifié les miennes. On a supposé que, instruit de sa marche, c'est avec connaissance de cause que j'ai précipité mon mouvement, afin de ne pas me trouver sous ses ordres le jour de la bataille. C'est étrangement méconnaitre mon caractère, et, je le dis avec confiance et orgueil, mon amour du bien public et le sentiment de mes devoirs.
Je n'ai absolument rien su; j'ai complétement ignoré sa marche, et j'ai gémi de l'aveuglement de Joseph, qui refusait son concours à mon opération, sur le succès de laquelle son salut était fondé. Si j'avais eu ce secours, c'étaient de grandes chances de succès de plus; et, si j'avais été victorieux, quoique Joseph fût présent, je ne pense pas que ma gloire eût été moindre.
Le 23, à midi, étant en marche, je reçus une lettre du maréchal Jourdan, qui m'annonçait le mouvement de l'armée du Centre; et, ce jour-là même, Joseph, avec ses troupes, se trouvait à Arrevalo.
D'un autre côté, Caffarelli, qui m'avait bercé d'espérances trompeuses, avait fini par m'envoyer le 1er régiment de hussards et le 31e de chasseurs, formant six cents chevaux, et huit pièces de canon. Cette faible brigade rejoignit le même jour (23) l'armée, et servit à renforcer l'arrière-garde.
Nous passâmes le Duero à Aranda. Valladolid fut évacuée; et l'armée, ayant pris position à quelques lieues en avant de Burgos, resta d'abord en observation.
Wellington agit contre l'armée du Centre, entra à Madrid, ensuite revint sur celle de Portugal, et commença le siège du château de Burgos. Il échoua dans le siège; ses attaques furent mal conduites, et le général Dubreton, en défendant le château, montra de la vigueur et du talent.
Plus tard, un mouvement général s'opéra dans l'armée française en Espagne, et l'évacuation de l'Andalousie porta les troupes disponibles à une force double de l'armée anglaise. Alors celle-ci se retira, et l'on n'osa pas essayer de l'entamer.
Soult, qui commandait l'armée française sous Joseph, se trouva, deux mois après la bataille de Salamanque, sur le même terrain où j'avais combattu. L'armée anglaise occupait, avec deux divisions, Alba de Tormès, Calvarossa de Arriba avec une division, et le reste était devant Salamanque. Soult avait quatre-vingt-dix mille hommes d'infanterie, dix mille chevaux et cent vingt pièces de canon. Il était à Huerta, et n'osa rien entreprendre avec de pareils moyens. L'armée anglaise, si l'armée française avait été mieux commandée, aurait dû y périr en entier. Celle-ci se retira derrière l'Aguada; mais il n'est plus en mon pouvoir de parler de la suite des opérations, y étant resté tout à fait étranger.
Mes blessures étaient extrêmement graves. Cependant mes forces morales n'en furent nullement altérées. Au moment où je fus atteint, les chirurgiens du 120e régiment me donnèrent les premiers secours. Je leur demandai s'il fallait me couper le bras. Ils hésitèrent à me répondre. Je m'en offensai et leur dis qu'il fallait me faire connaître la vérité. Ils déclarèrent que cela était indispensable. Alors je fis appeler le chirurgien en chef, le docteur Fabre, homme du plus grand mérite et mon ami, venu uniquement par attachement pour moi en Espagne et pour m'y suivre. Je lui dis que, sans doute, il allait m'amputer. Il me répondit: «J'espère que non.» Je crus qu'il me trompait; et il me répondit: «Je ne sais pas si je n'y serai pas forcé; mais, je vous le répète, j'espère que non; et, dans tous les cas, ce ne sera pas dans ce moment.»
Ces paroles me furent une grande consolation. On m'emporta au moment où les Anglais faisaient leur attaque contre l'Arapilès; et j'eus la satisfaction de les voir repousser; et, en m'en allant, je prononçai, à haute voix, ce vers de Racine, dans Mithridate:
«Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains.»
On voit que mon esprit n'était pas abattu.
Le lendemain, de grand matin, le colonel Loverdo, commandant le 59e régiment, vint me trouver et me témoigner son intérêt. Nous causâmes quelque temps de la bataille. En me quittant, il me dit: «Soyez assuré, monsieur le maréchal, que, si nous avons le malheur de vous perdre, personne ne vous regrettera plus que le 59e régiment, et surtout son colonel.»
C'eût été un coup terrible pour un esprit faible. Cette sotte phrase m'eût paru une indiscrétion faite par un homme maladroit qui répétait ce qu'il avait entendu dire dans l'antichambre; mais je répondis sans émotion: «Ce sera comme remplacement, et non autrement, que vous me perdrez, mon cher Loverdo.»
Avant de partir d'Alba-Tormès, je questionnai Fabre sur ce qui me concernait, et le mis positivement sur la sellette. Il savait qu'il fallait me parler sans hésiter et me connaissait capable d'entendre la vérité. Il me tint ces propres paroles: «Si je vous coupe le bras, vous ne mourrez pas; et dans six semaines vous serez à cheval, mais vous n'aurez qu'un bras pendant toute votre vie. Si je ne vous coupe pas le bras, vous aurez de longues souffrances, beaucoup de chances de mort; mais vous êtes courageux, fort et bien constitué, et je crois qu'il faut courir ces chances afin de ne pas être estropié pendant le reste de vos jours.» Je lui répondis: «Je me fie à vos conseils et m'en rapporte à vous. Tant pis pour vous si je meurs!»
En effet, si ma mort était survenue, comme les chirurgiens avaient été de l'avis de l'amputation, Fabre eût été perdu de réputation comme homme de l'art. Il fallait ses connaissances et le courage dévoué que donne l'amitié pour prendre la responsabilité dont il se chargea. Honneur et reconnaissance mille fois à l'homme le plus excellent, le plus capable et le plus digne d'estime et d'amitié que j'aie jamais connu!
Je fus transporté à bras jusqu'au Duero. A Aranda, on organisa une litière portée par des mulets. Les soldats de mon escorte, deux cents hommes de cavalerie d'élite, me portèrent et m'accompagnèrent. Jamais jeune femme en couche n'a été soignée avec plus de ménagement par sa garde-malade que moi par ces vieux soldats, et j'ai pu voir combien un sentiment vrai et profond peut donner d'instinct et d'adresse aux individus qui en paraissent le moins susceptibles.
A mon arrivée à Burgos, je fus reçu par le général qui y commandait, comme depuis à Vittoria et à Bayonne, avec tous les honneurs dus à ma dignité, spectacle imposant, présenté par l'entrée avec pompe d'un général d'armée, mutilé sur le champ de bataille, porté avec respect devant les troupes, entrant au bruit du canon et accompagné de tout son état-major. Je fis la plaisanterie de dire que j'avais pendant ce voyage assisté plusieurs fois à l'enterrement de Marlborough.
De Burgos, j'écrivis au ministre de la guerre, au prince de Neufchâtel et à l'Empereur, pour leur faire mon rapport. Le capitaine Fabvier le porta à l'Empereur. Il fit une telle diligence, que, parti de Burgos le 5 août, il rejoignit la grande armée le 6 septembre, combattit et fut blessé à la bataille de la Moskowa, le 7.
Vers les premiers jours de novembre, j'arrivai à Bayonne, où je restai jusqu'au moment où l'état de mes blessures me permit de me rendre à Paris.
J'éprouvai combien les longues souffrances affaiblissent le moral. On a vu comment j'avais envisagé ma situation personnelle à l'époque où je reçus mes blessures. Quatre-vingt-dix jours s'étaient écoulés, et on essaya de me faire sortir de mon lit. Des accidents survinrent, et il fallut suspendre les essais tentés. J'en fus fort affligé. Le préfet de Salamanque, Casa-Secca, Espagnol, qui m'était fort attaché, et s'était retiré à Bayonne, avait fait une course à Bordeaux. A son retour, il vint me voir, et je lui racontai ce qui m'était arrivé. Il me répondit: «Je le savais; on me l'a dit à mon arrivée, et j'ai tout de suite pensé que c'était comme notre pauvre Gravina.--Comment! lui dis-je, mais il a été tué à Trafalgar.--Pas du tout, répliqua-t-il; il a eu le bras fracassé d'un coup de canon; on n'a pas voulu lui couper le bras, et, au bout de trois mois, il est mort.» C'était, sauf la mort qui n'arriva pas, juste mon histoire. Cette sotte réflexion me fit une vive impression, et je fus pendant quelques jours dans une disposition d'esprit très-fâcheuse.
Certes, ceux qui liront avec attention l'histoire de cette campagne devront reconnaître que la prévoyance ne m'a pas manqué. Je ne m'étais pas fait d'illusions sur les difficultés, les impossibilités résultant nécessairement des arrangements pris. Si on a présent à l'esprit ma lettre au prince de Neufchâtel en date du 23 février, où je demandais mon changement et où je démontrais l'impossibilité de bien faire avec les moyens qui m'étaient donnés, on conviendra que j'avais deviné précisément comment les choses se passeraient. Cependant, à force de soins, j'avais été au moment d'arriver à un résultat complétement heureux. La fatalité seule avait fait échouer mes efforts. En outre, j'étais personnellement victime, et j'avais reçu de graves blessures. Eh bien, avec tant de motifs de justice, d'indulgence et d'intérêt, je ne reçus pas un mot de consolation ni de l'Empereur ni en son nom.
La première fois que j'entendis parler de lui, ce fut pour répondre à une enquête sur ma conduite. Le duc de Feltre, ministre de la guerre, la confia à un officier de son état-major, Balthazar Darcy, qui s'en acquitta avec égard et respect. Je dois, au surplus, dire cependant que Napoléon avait ordonné d'attendre, pour me faire cet interrogatoire, que ma santé fût assez bien remise, pour qu'il n'en résultât pas dans mon esprit un effet fâcheux pour mon rétablissement. Les questions étaient au nombre de quatre. Comme elles donnaient l'occasion, dans la réponse, de résumer toute cette campagne et de faire ressortir tout ce qu'elle avait eu de vicieux par suite de la division des commandements et de l'incapacité de Joseph, auquel le pouvoir suprême avait été dévolu, je les reproduirai et les joindrai aux pièces justificatives.
Enfin, le 10 décembre, ma santé me l'ayant permis, je me mis en route pour Paris. Peu après mon arrivée, le trop célèbre vingt-neuvième bulletin de la grande armée fut publié, et, le lendemain, Napoléon arriva lui-même. Je n'entreprendrai pas de peindre la profonde sensation que ce retour inopiné et les désastres annoncés firent sur l'opinion publique. Je vis l'Empereur dès le lendemain de son arrivée. Il me reçut très-bien. Mes blessures étaient encore ouvertes; mon bras sans aucun mouvement et soutenu par une écharpe. Il me demanda comment je me portais, et, quand je lui dis que je souffrais encore beaucoup, il répondit: «Il faut vous faire couper le bras.» Je lui répliquai que je l'avais payé assez cher par mes souffrances pour tenir aujourd'hui à le conserver, et cette singulière observation en resta là. A peine me parla-t-il des événements d'Espagne. Ce fut de lui et de la campagne de Russie qu'il m'entretint. Il ne paraissait nullement affecté des désastres arrivés récemment sous ses yeux. Il jouissait beaucoup, en ce moment, d'être quitte des souffrances physiques qu'il avait éprouvées. Il cherchait à se faire illusion sur l'état dés choses, et me dit ces propres paroles:
«Si j'étais resté à l'armée, je me serais arrêté sur le Niémen; Murat reviendra sur la Vistule; voilà la différence sous le rapport militaire. Mais, après les pertes que nous avons éprouvées et comme souverain, ma présence à l'armée, à une pareille distance et dans les circonstances actuelles, rendait ma situation précaire. Ici, je suis sur mon trône, et je serai promptement en mesure de réparer tous nos malheurs en créant les ressources dont nous avons besoin.»
Et il a prouvé que, sous ce dernier rapport, il avait raison.