CAMPAGNE DE PRUSSE ET DE POLOGNE.—1806-1807.

1e PARTIE.

GUERRE AVEC LA PRUSSE.—JE SUIS NOMMÉ OFFICIER D'ORDONNANCE DU MARÉCHAL
NEY.—SON ÉTAT-MAJOR.—BATAILLE DE IÉNA.—PRISE DE MAGDEBOURG.—LE 6e
CORPS À BERLIN.

Rien ne se ressemble moins que le service d'un officier d'état-major et le service d'un officier de troupe. Chacun des deux sait ce que l'autre ignore, chacun ignore ce que l'autre sait. L'officier d'infanterie (je parle de mon arme) sait diriger les soldats dans les marches, dans les camps, dans les combats. Habitué à vivre au milieu d'eux, il leur parle la langue qui leur convient, il les soutient, les encourage, leur ménage le repos dont ils ont besoin; mais dans les grades inférieurs surtout, l'officier de troupe comprend peu les opérations militaires; son régiment marche sans qu'il sache pourquoi. Le moindre mot d'un général l'inquiète. Il ne sait pas qu'il y a tel ordre qui ne doit être exécuté qu'à moitié; il a peine à saisir le moment où l'officier livré à lui-même doit prendre sur lui d'agir.

L'officier d'état-major, au contraire, vivant avec les généraux, les connaît comme le commandant de compagnie connaît ses soldats; il voit l'ensemble des mouvements, il comprend la portée des ordres qu'il est chargé de transmettre; il apprend à atténuer la sévérité d'un reproche, à modifier un ordre quelquefois inexécutable; mais il ignore à son tour les détails intérieurs d'un corps, et la partie morale si importante surtout dans l'armée française. À ses yeux, un régiment est une machine que l'on fait mouvoir à son gré, en tout temps comme en tout lieu. Une opération militaire ne représente qu'une partie d'échecs; aussi, pour devenir un bon général, même un bon chef de corps, il faut avoir servi dans un régiment, et dans un état-major. J'aurais peine à dire lequel des deux m'a été le plus utile dans la suite de ma carrière. À l'époque dont je fais le récit, je pouvais regarder mon apprentissage d'officier de troupe comme terminé, après deux ans passés sans interruption dans le 59e régiment. C'était le moment d'apprendre le service d'état-major, et j'ai dû à la bienveillance de M. le maréchal Ney de commencer cette nouvelle école sous ses ordres et dans un moment aussi important.

J'ai eu d'abord, en arrivant au quartier général, une nouvelle espèce d'hommes à connaître. Les officiers d'état-major sont généralement supérieurs aux officiers de troupe. D'abord un officier qui a de l'éducation ou de la fortune cherche toujours à entrer à l'état-major. Le service y est plus agréable; les généraux sont disposés à traiter favorablement leurs aides de camp, à s'occuper de leur avancement. Ensuite, vivant familièrement avec des officiers d'un grade plus élevé, ils profitent de l'instruction que ces derniers ont acquise. Je vais faire connaître la composition actuelle du 6e corps, et spécialement des aides de camp du maréchal Ney, avec lesquels j'ai eu le plus de rapports.

MARÉCHAL NEY, COMMANDANT EN CHEF.
GÉNÉRAL DUTAILLES, CHEF D'ÉTAT-MAJOR.

+——————-+———————-+———————+————————————-+ |DIVISIONS | BRIGADES | RÉGIMENTS | OBSERVATIONS. | |et noms des | et noms des | | | |généraux | généraux | | | +——————-+———————-+———————+————————————-+ | | 1re brigade. | 6e Léger, |Le général Maucune | | | Liger-Belair. | Colonel |commandait d'abord le | |1re Division | Maucune. | Laplane. |6e léger. | |d'infanterie.| +———————+ | | | | 39e de ligne.| | | +———————-+———————| | | | | 69e de ligne.| | |Marchand. | 2e brigade. +———————+ | | | Villatte. | 76e de ligne,| | | | Roguet. | Colonel | | | | | Lajonchère | | +——————-+———————-+———————+————————————-+ | | | |Le général Malher, en | | | 1re brigade. | 25e Léger |congé pendant les | | | +———————+cantonnements, ne revint | |2e Division. | Marcognet. | 27e de ligne.|plus. | | +———————-+———————+ | | | | | Le général Marcognet | | Malher. | | 50e de ligne,|commandait par interim. | | | | | | | | | Colonel |Le général Vandamme | | Vandamme. | | Lamartinière.|commanda pendant le siége| | | | |de Magdebourg seulement. | | | | |Son orgueil et la | | Gardanne. | | |violence de son caractère| | | 2e brigade. +———————+ne permettaient pas de le| | | | |laisser longtemps sous | | Bisson. | Labassée. | 59e de ligne,|les ordres du maréchal | | | | |Ney. | | | | Colonel | | | | | Dalton. |Le général Gardanne, | | | | |ancien officier de | | | | |l'armée d'Égypte, était | | | | |usé au physique comme au | | | | |moral et devenu tout à | | | | |fait incapable. Le | | | | |maréchal Ney le renvoya | | | | |d'autorité. Il alla se | | | | |plaindre à l'Empereur, | | | | |qui l'envoya se reposer à| | | | |Paris et ne reprocha pas | | | | |même au maréchal une | | | | |conduite aussi étrange. | +——————-+———————-+———————+————————————-+ | | | 3e hussards, | | | | Brigade | Colonel |Depuis général de | | | de cavalerie. | Lebrun. |division et grand | | | +———————+chancelier de la Légion | | | Colbert. |10e chasseurs,|d'honneur. | | | | Colonel | | | | | Subervic. | | +——————-+———————-+———————+————————————-+ | | | | Note sur l'infanterie.| | | | | | | | Artillerie. | |Il y avait de plus | | | | |un bataillon de | | | | |grenadiers et un de | | | Génie. | |voltigeurs formés des | | | | |compagnies d'élite des | | | | |troisièmes bataillons des| | | | |régiments du corps | | | | |d'armée. | | | | | | | | | |Le tout s'élevait au plus| | | | |à 20,000 hommes. | +——————-+———————-+———————+————————————-+

On voit que la composition était la même qu'au camp de Montreuil[10]: seulement, la première division (général Dupont), en avait été retirée, et le 6e corps réduit à deux divisions d'infanterie et une brigade de cavalerie.

Le long séjour au camp de Montreuil avait établi des rapports de confiance entre les régiments. Plusieurs officiers s'étaient liés d'amitié, on jugeait le mérite des généraux et des officiers d'état-major avec cette sagacité qui distingue le militaire français. La campagne d'Autriche avait redoublé les liens qui unissaient cette grande famille. Après avoir vécu longtemps ensemble dans les baraques du camp de Montreuil, nous venions de faire la campagne la plus brillante, nous en avions partagé la gloire, les fatigues, les dangers, nous nous étions mutuellement appréciés sur le champ de bataille. Il faut dire que cette appréciation n'avait pas été également favorable à tous nos chefs. Nous comptions d'excellents colonels, entre autres Maucune, du 6e léger; Lamartinière, du 50e; Dalton, du 59e; mais il y avait des généraux bien faibles. Ils n'en étaient ni moins aimés, ni moins estimés, et, par une espèce de convention tacite, les colonels dirigeaient la brigade, et le général lui-même suivait cette direction sans s'en rendre compte. Je regarde cette confiance mutuelle, cette union entre les régiments, entre les officiers de tous grades, comme une des grandes causes de nos succès.

Le changement de situation du maréchal Ney s'étendit à son entourage, et ses aides de camp d'alors ne ressemblaient pas plus à leurs prédécesseurs que le maréchal de l'Empire au général républicain.

Parmi son état-major je citerai:

Labrume, chef d'escadron, amusant, spirituel, fin, d'un caractère agréable[11]; Saint-Simon, lieutenant, que sa fortune mettait au-dessus des autres et qui contribua par son exemple à donner à cet état-major une tenue et des manières plus distinguées. Il est aujourd'hui sénateur; d'Albignac, faisant le service d'aide de camp, quoiqu'il ne fût encore qu'adjudant, comptant dans un régiment de dragons. Son écorce un peu rude cachait un excellent cœur et des qualités distinguées[12]; Cassin, secrétaire intime du maréchal, et, depuis, intendant militaire, homme rempli d'esprit et de cœur, et dont les sages conseils ont souvent été utiles. Il a été secrétaire général du ministère de la guerre sous le maréchal Saint-Cyr, en 1817.

Tel était cet état-major au moment où j'allai le rejoindre, le 6 octobre, en avant de Nuremberg. On sait que nous étions en pleine marche contre la Prusse; et avant de continuer mon journal, il faut raconter très-sommairement la situation des deux armées, et le plan de campagne qui commençait à s'exécuter.

La Prusse, après avoir gardé la neutralité dans les guerres précédentes, venait de prendre son parti de nous attaquer. Elle choisissait le moment où l'Autriche, vaincue, ne pouvait se joindre à elle. Elle comptait sur l'alliance de la Russie; mais l'armée russe était éloignée, et la Prusse allait seule affronter la puissance de Napoléon. C'est la faute qu'avait faite l'Autriche l'année précédente, faute plus grave encore, car on avait vu à Ulm et à Austerlitz de quoi l'armée française était capable.

Le croirait-on cependant? une pareille imprudence n'inquiétait nullement la cour du roi Frédéric-Guillaume. L'armée française, disait-on, avait dû ses succès à une valeur téméraire et au peu d'habileté de ses ennemis; mais elle était hors d'état de se mesurer avec l'armée prussienne, avec des généraux héritiers de la tactique du grand Frédéric. Je me souviens que, peu de jours avant la bataille d'Iéna, mon hôte me parlait avec un éloge pompeux de l'armée prussienne, qu'il portait à cent cinquante mille hommes, dont cent mille d'élite; en ajoutant ironiquement que si nous finissions par la vaincre, cela serait long et difficile.

Toutefois ces généraux auraient dû sentir qu'ils étaient restés étrangers aux progrès que la guerre avait faits depuis quinze ans. Déjà, malgré leur jactance, le nom de Napoléon commençait à leur inspirer quelque inquiétude: aussi la discussion sur le plan de campagne s'éleva-t-elle tout de suite entre les vieux, représentés, par le duc de Brunswick, neveu et élève de Frédéric, qui recommandait la prudence; et les jeunes, tels que le prince de Hohenlohe, qui voulaient payer d'audace.

Voici quelle était la composition des deux armées.

La Grande Armée française se composait de six corps:

1er corps, maréchal Bernadotte 20,000 hommes.

3e — — Davout 27,000 —

4e — — Soult 32,000 —

5e — — Lannes 22,000 —

6e — — Ney 20,000 —

7e — — Augereau[13] 17,000 —

Réserve de cavalerie, commandée par le prince Murat, alors grand-duc de Berg 28,000 —

———-

Total 166,000 hommes.

Ces six corps, avec la réserve, s'élevaient à 170,000 combattants; en y ajoutant la garde impériale, qui n'était pas arrivée en entier, on pouvait porter le total à 190,000 hommes.

Le point important était de passer l'Elbe, afin d'enlever la Saxe à la Prusse et de pénétrer au cœur du pays. Pour y parvenir, Napoléon avait à choisir entre les défilés qui conduisent de la Franconie dans la Saxe, en laissant à droite la forêt de Thuringe, ou bien la direction à gauche de la forêt par Fulde, Weimar et Leipzig. Il choisit la première, parce que ses troupes s'y trouvaient naturellement portées, et puis, parce qu'en appuyant à droite, il espérait tourner la gauche des Prussiens, les séparer de la Saxe et les prévenir sur l'Elbe. Mais il employa tous ses soins à laisser les Prussiens dans l'incertitude à cet égard, et les démonstrations qu'il fit faire sur sa gauche, ainsi que de faux rapports d'espions, donnèrent lieu de croire aux ennemis qu'il prendrait la route de Weimar; ce qui contribua encore à augmenter leur irrésolution et l'inquiétude qu'ils commençaient à éprouver.

L'armée prussienne se composait de cent soixante mille hommes, que les réserves allaient porter à cent quatre-vingt mille. Dans ce nombre figuraient vingt mille Saxons. Elle était donc inférieure en nombre à l'armée française. Le duc de Brunswick commandait en chef. Mais le prince de Hohenlohe, à la tête d'un corps à part, se prétendait indépendant du généralissime. La sagesse aurait conseillé de faire à Napoléon une guerre défensive, de se retirer d'abord derrière l'Elbe, ensuite, s'il le fallait, derrière l'Oder, pour en défendre les passages. Par ce moyen, on se rapprochait de l'armée russe, on fatiguait l'armée française, on l'attirait dans des pays difficiles, surtout pour la mauvaise saison. Telle était l'opinion de Dumouriez, qui écrivait dans ce sens. Napoléon lui-même n'en doutait pas, et qualifia d'extravagance la marche des Prussiens sur la rive gauche de l'Elbe. Mais se retirer sans combattre, abandonner la Saxe, livrer Dresde et peut-être Berlin, cela n'était pas possible après tant de jactance.

Ce n'est qu'en 1813 que l'Europe a compris qu'elle ne pouvait vaincre un ennemi si redoutable qu'en l'écrasant de ses forces réunies.

L'expérience de l'Autriche en 1805 fut alors perdue pour la Prusse, comme l'exemple de la Prusse elle-même fut encore perdu pour l'Autriche en 1809.

On se décida donc à prendre l'offensive et à marcher au-devant, de l'armée française. Les Prussiens se concentrèrent sur la haute Saale, en plaçant en avant un corps pour observer les trois défilés qui y conduisent. Notre droite, composée des corps des maréchaux Stult et Ney (4e et 6e), devait déboucher par le chemin de Bayreuth à Hof; le centre, formé des corps de Bernadotte et Davout (1er et 3e), ainsi que la réserve de cavalerie, se dirigeait de Kronach sur Schleitz. La gauche (5e et 7e corps), maréchaux Lannes et Augereau, revenait de Cobourg pour déboucher sur Saalfeld.

Telle était la situation au moment où je rejoignis le maréchal Ney pour commencer près de lui mon service d'aide de camp. Je reprends maintenant mon journal, en priant mes lecteurs de ne jamais oublier qu'il s'agit du 6e corps.

Je trouvai le maréchal le 6 octobre dans un château près de Nuremberg. Il me reçut bien, sans s'informer si j'avais rien de ce qui m'était nécessaire pour commencer mon nouveau service. J'ai dit que j'étais sans chevaux, sans équipage, presque sans argent. Il m'aurait fallu huit jours de repos et les ressources qui me manquaient pour me procurer le nécessaire, et c'était pendant des marches continuelles qu'il fallait me mettre en état de devenir aide de camp. Enfin, je trouvai un cheval isabelle, qui heureusement ne me coûta pas cher; je le bridai et le sellai, Dieu sait comment. Ce fut mon compagnon fidèle pendant les marches comme à la bataille d'Iéna. On eût dit que le pauvre animal sentait combien il m'était nécessaire. Médiocrement soigné, mal nourri dans ce brillant état-major où chacun ne pensait qu'à soi, jamais il ne me fit défaut, et je lui dois d'avoir pu faire, tant bien que mal, un service improvisé dans de telles circonstances.

Le 6e corps marchait sans s'arrêter. L'avant-garde se composait du 25e léger, des deux bataillons de grenadiers et de voltigeurs réunis, et de la brigade de cavalerie (10e chasseurs, 3e hussards). On y avait joint quelques pièces d'artillerie légère, le tout commandé par le général Colbert. Rien n'égalait l'ardeur de ces régiments, leur émulation, leur désir de se distinguer. Le général Colbert, ancien colonel du 10e chasseurs, qui faisait partie de sa brigade, se trouvait fier à juste titre d'exercer un commandement important, qui eût fait honneur à un général plus ancien d'âge et de services. Il est vrai que ce commandement ne pouvait être en meilleures mains. Le 6e corps marchait derrière le 4e, tous deux formant, ainsi que je l'ai dit, la droite de la Grande Armée. Nous arrivâmes le 8 à Bayreuth, le 10 à Hoff, sur la Saale, première ville de Saxe, et nous devions suivre le 4e corps à Plauen, pour nous diriger sur l'Elbe dans la direction de Dresde ou de Leipzig; mais, à peine arrivés à Hoff, nous reçûmes l'ordre d'en repartir sur-le-champ pour prendre à gauche la direction de Schleitz. Nous pûmes à peine y arriver le 11 au soir. À Schleitz, la route se partage: celle de droite conduit à Leipzig par Géra, celle de gauche à Weimar par Iéna. Nous devions suivre la direction de droite, et déjà le général Colbert, avec l'avant-garde, était établi en avant, près d'un village qui conduit à Auma, route de Géra. J'étais de service à Schleitz; à peine arrivé, le maréchal me donna un ordre de mouvement à porter au général Colbert. Je voulus demander où je devais aller. Point d'observations, me répondit-il, je ne les aime pas. On ne nous parlait jamais de la situation des troupes. Aucun ordre de mouvement, aucun rapport ne nous était communiqué. Il fallait s'informer comme on pouvait, ou plutôt deviner, et l'on était responsable de l'exécution de pareils ordres. Pour moi en particulier, aide de camp d'un général qui ne s'était pas informé un instant si j'avais un cheval en état de supporter de pareilles fatigues, si je comprenais un service si nouveau pour moi, l'on me confiait un ordre de mouvement à porter au milieu de la nuit, dans un moment où tout avait une grande importance, et l'on ne me permettait pas même de demander où je devais aller. Je partis donc avec mon fidèle cheval isabelle, que tant de fatigues ne décourageaient pas plus que son maître, et qui avait de moins l'inquiétude morale de ne pouvoir bien accomplir des missions si singulièrement données. On m'avait indiqué un village dans la direction d'Auma, je n'y trouvai que des cendres et des ruines; enfin, par un rare bonheur, je rencontrai un chasseur qui portait aussi des dépêches au général Colbert, et qui savait où il était campé. Je le suivis, et après avoir remis mon ordre, je retournai à Schleitz, bien fier d'avoir réussi dans ma première mission. Deux heures après, je fus envoyé de nouveau pour faire marcher le général Colbert, et toujours avec mon isabelle; mais, cette fois du moins, je connaissais ma route. Le 12, nous arrivâmes à Auma.

L'Empereur en était parti la veille et arrivait à Géra. Nous venions de prendre cette direction le 13, lorsque l'ordre arriva d'appuyer encore à gauche et de marcher sur Iéna. Voici la cause de ces divers mouvements.

L'armée française traversait ces trois déniés qui conduisent en Saxe, ainsi que je l'ai dit. Le centre et la gauche rencontrèrent l'ennemi, et remportèrent sur lui d'éclatants succès à Schleitz[14] et surtout à Saalfeld[15]. La droite, dont nous faisions partie (4e et 6e corps), arrivait sans obstacle à Plauen et à Hoff. Ces deux affaires portèrent le trouble au quartier général prussien, non-seulement à cause des pertes que l'on avait essuyées, mais surtout à cause du désordre avec lequel les colonnes prussiennes s'étaient retirées, du découragement et de la terreur dont les soldats prussiens et surtout les Saxons semblaient être frappés. Le prince de Hohenlohe, découragé de tenter l'offensive, se retira derrière la Saale; Napoléon se hâta d'en occuper les passages à Iéna, Dornburg, Naumbourg, soit pour empêcher l'ennemi de la traverser dans son mouvement de retraite sur l'Elbe, soit pour livrer bataille sur la rive gauche si l'on osait l'y attendre. Mais le duc de Brunswick crut voir Napoléon marcher lui-même sur l'Elbe, le tourner, l'envelopper et le prendre comme le général Mack l'année précédente à Ulm. Il partit de Weimar avec la grande armée et se dirigea sur Naumbourg, où il comptait forcer le passage de la Saale et atteindre les bords de l'Elbe de Torgau à Magdebourg suivant les circonstances. Il chargea le prince de Hohenlohe de défendre le passage de l'Elbe à Iéna et de le suivre ensuite. Le général Rüchel ferait l'arrière-garde en partant le dernier de Weimar. Napoléon, instruit de tous ces mouvements, rapprocha du centre sa droite et sa gauche pour les concentrer vers Iéna. Voilà pourquoi nous avions quitté successivement la direction de Plauen et de Géra pour prendre la route de cette dernière ville. Le 13, nous étions en marche; le maréchal, impatient d'apprendre des nouvelles, devançait son avant-garde, que les deux divisions suivaient à une grande distance. Dans un petit village, à deux lieues de Roda, il reçut la lettre suivante du major général:

«Au bivouac devant Iéna, le 13 octobre, à 4 heures du soir.

«L'ennemi a réuni ses forces entre Iéna et Weimar; faites porter ce soir votre corps d'armée en avant de Roda, le plus près possible d'Iéna, afin d'y arriver demain matin. Tâchez vous-même de venir à Iéna ce soir, afin d'être présent à la reconnaissance que l'Empereur fera dans la nuit sur l'ennemi. Je compte sur votre zèle.

«Le prince de Neufchâtel,

«ALEXANDRE BERTHIER.»

Le maréchal envoya des copies de cette lettre aux généraux Colbert, Marchand et Marcognet, et partit sur-le-champ pour Iéna, avec deux officiers qui seuls avaient d'assez bons chevaux pour le suivre.

Je remis moi-même au général Colbert, à son passage au village où j'étais resté, la copie qui lui était destinée. Il marcha sans s'arrêter, traversa Roda, arriva la nuit à Iéna, et campa en avant de la ville. Les aides de camp du maréchal Ney couchèrent à Roda; le 14, à deux heures du matin, nous étions à cheval. Quel que fût notre empressement de rejoindre notre général, nous marchâmes au pas jusqu'à Iéna, pour ménager des chevaux qui, dans la journée, devaient avoir fort à faire.

Pendant que l'armée prussienne cherchait à passer la Saale pour gagner l'Elbe, Napoléon songeait à s'établir sur la rive gauche, pour vaincre des ennemis qu'il trouvait enfin réunis. Les maréchaux Bernadotte et Davout (1er et 3e corps) devaient défendre le passage de la Saale contre la grande armée, à Dornburg et Naumbourg. L'Empereur lui-même passait la Saale à Iéna pour combattre le prince de Hohenlohe. Arrivé de sa personne le soir du 13 à Iéna, il reconnut la position avec le maréchal Lannes, qui l'y avait devancé. Déjà les tirailleurs du 5e corps s'étaient emparés des hauteurs principales qui, de ce côté, dominent la ville d'Iéna. On y plaça le 5e corps et la garde impériale; on travailla toute la nuit à élargir une route étroite et escarpée, pour transporter l'artillerie. L'armée prussienne, placée entre Iéna et Weimar, pouvait les précipiter dans la Saale; mais le prince de Hohenlohe croyait n'avoir affaire qu'aux 5e et 7e corps (Lannes et Augereau), dont il comptait avoir bon marché le lendemain. Le duc de Brunswick et lui, persuadés que Napoléon se dirigeait sur l'Elbe, ne craignaient aucune attaque sérieuse sur la rive gauche de la Saale. Le matin du 14, le maréchal Lannes repoussa le général Tauenzien, commandant l'avant-garde, et conquit sur les plateaux l'espace nécessaire pour déployer l'armée. Le prince Murat accourait avec la cavalerie. On attendait les maréchaux Ney et Soult. De son côté, le prince de Hohenlohe, jugeant l'affaire plus sérieuse qu'il ne l'avait cru d'abord, arrivait de Weimar avec toute son armée. Le combat fut interrompu quelque temps.

Le maréchal Ney étant arrivé à Iéna de sa personne très-tard dans la soirée du 13, ses aides de camp, venus de Roda au point du jour, le cherchaient en vain au milieu d'un épais brouillard. Saint-Simon, ayant rencontré un escadron prussien, vint à bout de lui échapper par sa bravoure et son adresse; il nous rejoignit avec deux blessures. Nous fûmes plus heureux, nous retrouvâmes notre général à la tête de son avant-garde. Celle-ci, grâce à l'activité du général Colbert, traversa Iéna dans la nuit, et vint camper sur les hauteurs, près de la garde impériale, placée au centre de la position, entre le 5e corps à droite et le 7e à gauche. C'était le moment où le prince de Hohenlohe arrivait avec toutes ses troupes. Le maréchal l'attaqua vers dix heures, avant même, dit-on, d'en avoir reçu l'ordre de l'Empereur. On sait que l'avant-garde ne se composait que du 25e léger, de deux bataillons de compagnies d'élite, et de la brigade de cavalerie légère. Cette troupe fit des prodiges de valeur. Le 3e hussards et le 10e chasseurs chargèrent à plusieurs reprises une cavalerie bien plus nombreuse, et qui ne put jamais entamer nos faibles carrés. Jamais aussi le maréchal ne s'exposa davantage. Deux officiers d'ordonnance furent blessés à ses côtés; et j'admire encore que nous n'ayons pas tous été tués par le feu des tirailleurs, au milieu duquel il s'élança comme un caporal de voltigeurs. L'affaire étant engagée un peu précipitamment, nous restâmes pendant quelque temps exposés seuls aux efforts de l'ennemi. Mais bientôt nous fûmes soutenus par le maréchal Lannes, appuyés à droite par le maréchal Soult, à gauche par le maréchal Augereau. L'armée prussienne commença à fléchir. Napoléon alors ordonna une attaque générale, soutenue par la garde impériale. La déroute devint complète. Les efforts héroïques des généraux prussiens ne purent l'arrêter. Le corps du général Rüchel, qui arrivait un peu tard de Weimar, fut entraîné à son tour, deux brigades saxonnes obligées de mettre bas les armes. Quinze mille prisonniers, deux cents pièces de canon furent le prix de la victoire. Pourtant la moitié de l'armée française était encore en arrière. À peine cinquante mille hommes avaient combattu contre soixante-dix mille Prussiens.

Le prince Murat entra dans Weimar pêle-mêle avec les fuyards; il logea au palais où la grande-duchesse était restée. Le maréchal le suivit de près, mais ne voulut pas loger au palais, où il y avait de la place pour tout le monde. Il conservait une ancienne rancune contre Murat, dont la qualité de prince l'offusquait un peu. Il s'établit dans une auberge à l'extrémité de la ville. Un général, qui nous accompagnait dans ce moment, proposa quelques mesures pour empêcher le pillage. Mais, à vrai dire, de pareils désordres sont presque inévitables dans une ville ouverte, avec des soldats fiers de leur victoire et affamés. D'ailleurs le premier besoin pour nous était celui du repos. J'ai dit que nous étions montés à cheval à Roda à deux heures du matin; nous en descendîmes à Weimar à sept heures du soir. Ayant à peine la force de manger, et déjà à moitié endormi, je me couchai sur une planche, et ne me réveillai de mon premier somme que le lendemain à midi. Mon cheval isabelle avait supporté cette fatigue avec un courage digne de lui. Heureusement, au milieu de la bataille, je trouvai dans un ravin un caisson qui renfermait de l'avoine. Je lui en fis manger, et je dus à cette rencontre la vie de mon compagnon et peut-être la mienne. J'ai dit que l'avant-garde seule du 6e corps prit part à la bataille; les deux divisions ne purent arriver à Weimar que dans la nuit. On le comprendra sans peine, en se rappelant que le 13 elles campaient dans la direction de Géra, et que, dans la nuit du 14, elles arrivaient à Weimar, après avoir fait plus de quinze lieues. Les officiers du 59e m'ont raconté qu'ils n'avaient jamais vu les soldats si à bout de leurs forces. Il fallut une demi-heure pour les décider à allumer du feu et à chercher des vivres.

On se rappelle que la grande armée prussienne marchait sur Naumbourg pour y passer la Saale et continuer sa retraite, et que le maréchal Davout (3e corps) était chargé de lui en disputer le passage. Le maréchal Bernadotte devait occuper Dornbourg, entre Iéna et Naumbourg, mais avec l'ordre de seconder le maréchal Davout. Il se trouvait à Naumbourg, lorsque l'on reçut l'avis que la grande armée prussienne se dirigeait tout entière de ce côté. Mais, malgré les instances de son collègue, il voulut absolument se rendre à Dornbourg, où il était évident qu'il n'avait rien à faire. Il prétexta l'ordre de l'Empereur, qui pourtant était subordonné aux circonstances; et, s'il est vrai que sa jalousie pour Davout, qu'il détestait, ait été la cause de sa détermination, il en a été bien puni, car il a procuré à son rival l'occasion d'acquérir une gloire immortelle. Le maréchal Davout n'avait que trois divisions d'infanterie et trois régiments de cavalerie légère, qui s'élevaient à peine à vingt-six mille hommes. Il prit position sur les plateaux qui dominent la rive gauche de la Saale, autour du village de Hassenhausen; il repoussa constamment les attaques de l'infanterie, les charges de la cavalerie ennemie, et finit par les forcer à la retraite. Elle se fit en bon ordre, protégée par deux divisions prussiennes qui n'avaient pas combattu. Il était question de recommencer le combat. Mais le roi de Prusse, qui avait bien payé de sa personne dans cette journée, effrayé des pertes que lui avait fait éprouver un ennemi si inférieur en nombre, découragé par la mort du duc de Brunswick et du maréchal Mollendorf, tués à ses côtés, jugea plus prudent de se retirer. Il comptait, en marchant sur Weimar, se réunir au prince de Hohenlohe, qu'il croyait vainqueur à Iéna, ou du moins en état de protéger sa retraite. Mais il rencontra bientôt les débris de l'armée du prince, qui cherchaient eux-mêmes un abri auprès de l'armée du roi. Toutes deux se retirèrent dans un désordre inexprimable, partie à Erfurt, partie plus à droite, dans la direction de Sommerda. Dans cette journée, qu'on appelle la bataille d'Auerstadt, vingt-six mille Français avaient combattu contre soixante-dix mille Prussiens, dont dix mille étaient hors de combat, et trois mille prisonniers, ainsi que cent quinze canons.

Napoléon attendit la veille de cette grande journée pour répondre à la sommation de repasser le Rhin, que lui avait adressée le roi de Prusse au commencement des hostilités. Sire, disait-il, cette lettre n'est pas de vous; des intrigants, des brouillons l'ont dictée. Faisons la paix, il en est temps encore. Votre Majesté sera vaincue; qu'elle se rappelle que j'ai donné le même conseil à l'empereur de Russie la veille d'Austerlitz. Jamais on ne vit de prédiction plus promptement et plus complètement vérifiée. Le 25 septembre, nous étions cantonnés en Souabe, sans ordre de départ, et le 15 octobre l'armée prussienne était détruite, la monarchie sans défense. On comprend que l'armée française, conduite par Napoléon, l'emportât sur l'armée prussienne; mais la destruction de cette armée semble incompréhensible. Cela tient d'abord à la supériorité de Napoléon en manœuvres, à son adresse à tromper l'ennemi sur la direction qu'il devait suivre, à la rapidité avec laquelle les différents corps de son armée placés à d'énormes distances, se réunissaient sur le champ de bataille pour se disperser ensuite dans diverses directions, s'il s'agissait de poursuivre un ennemi vaincu. L'armée prussienne, héritière des traditions de la guerre de Sept ans, manœuvrait bien, mais lentement, méthodiquement, avec un nombre infini de bagages; cinq ou six lieues semblaient une forte journée. L'armée française ne s'embarrassait ni des distances, ni des vivres; il est vrai qu'elle ravageait le pays, mais je ne parle que du succès sans justifier les moyens. L'ennemi apprenait avec surprise qu'un corps d'armée, qu'il croyait à dix lieues, arrivait sur le champ de bataille. Il ne savait pas que ce n'étaient que des têtes de colonne portant le nom du 6e corps; l'impression était produite. Enfin l'armée prussienne avait perdu l'habitude de la guerre, et l'armée française, enflammée par ses victoires, avait acquis le droit de se croire invincible.

Le 15, Napoléon se rendit à Weimar, où la grande-duchesse, dont le mari servait dans l'armée prussienne, le reçut avec courage et dignité. Il assembla les officiers saxons prisonniers, et leur témoigna le désir de faire la paix avec leur souverain. Il traita plus sévèrement l'électeur de Hesse, et s'empara de ses États. Après avoir ainsi privé la Prusse de ses deux alliés, il s'occupa de tirer parti des éclatantes victoires qu'il venait de remporter, et de poursuivre les débris de l'armée prussienne avec assez d'activité pour les empêcher de se réorganiser nulle part.

Les 3e corps (Davout), 5e (Lannes) et 7e (Augereau), qui avaient le plus souffert, prirent quelques jours de repos. Le 1er corps (Bernadotte) se dirigea vers l'Elbe, par Halle et Dessau, formant ainsi la droite de l'armée. Le 5e corps (Soult) poursuivit l'armée vaincue à travers la Thuringe, par Sommade et Nordhausen. Le prince Murat, suivi du maréchal Ney, arriva le 15 au soir devant Erfurt, et somma la place. Le maréchal témoigna beaucoup d'humeur de se trouver encore avec le prince Murat, qui allait lui ravir l'honneur de la prise d'Erfurt. Cette conquête lui appartenait, car il commandait l'infanterie. Aussi fit-il nommer gouverneur le général Dutaillis, son chef d'état-major, qui, en cette qualité, devait régler les conditions. Mais l'Empereur y envoya sur-le-champ le général Clarke avec tous les pouvoirs. Nous passâmes du moins une bonne journée, dans d'excellents logements. On prit à Erfurt quinze mille Prussiens, dont six mille blessés, un matériel et un butin considérables.

J'ai dit avec quelle rapidité l'on poursuivait l'armée prussienne dans toutes les directions. Le 4e corps se dirigeait sur Magdebourg en passant par Langensalza, Nordhausen, Halberstadt et Wansleben. Le 6e corps le suivait à un jour de distance. Jamais on n'a poursuivi plus vivement une armée plus complètement battue. Un général habile n'aurait pas pu rallier dix mille Prussiens, et l'Empereur, bien supérieur à Annibal, a su également vaincre et profiter de la victoire. Jamais aussi le pillage ne fut porté plus loin que pendant cette route, et le désordre alla jusqu'à l'insubordination. À Nordhausen en particulier, le colonel Jomini[16] et moi pensâmes être tués par des soldats dont nous voulions réprimer les excès. Il fallut mettre le sabre à la main et courir ainsi la ville. Le maréchal en rendit compte à l'Empereur, en demandant l'autorisation de faire dans l'occasion des exemples sévères. Cela prouve combien il est dangereux de laisser les soldats secouer le joug de la discipline et difficile de les arrêter quand ils ont fait le premier pas. Notre subordination n'est pas appuyée sur des bases aussi solides que celles de quelques armées étrangères. Dans celles-ci, le soldat est un esclave et l'officier son maître. Chez nous, au contraire, le soldat obéit à l'officier comme à son chef; il sait le respect qu'il lui doit en cette qualité, mais il n'ignore pas que l'officier lui doit à son tour au moins des égards. Il est homme comme lui; l'officier a été soldat, le soldat peut devenir officier, tout cela établit entre eux une sorte d'égalité de droit; presque comme entre le colonel et l'officier. Voilà ce qu'il ne faut jamais perdre de vue avec nos soldats. On doit les traiter avec fermeté sans dureté, avec bonté sans faiblesse. La dureté les irrite, la faiblesse excite leurs moqueries. C'est cette mesure, ce juste milieu, cette fraternité paternelle, si l'on peut s'exprimer ainsi, que nos officiers observent tous plutôt par instinct que par calcul et dont les étrangers seraient incapables. Des Français peuvent seuls commander à des Français.

En partant de Nordhausen le 19 pour nous porter sur Halberstadt, le 6e corps marcha sur deux colonnes, l'état-major et la première division par Hasefeld, la deuxième division par Benneckenstein. La première route est remplie de défilés; dix mille hommes y arrêteraient facilement une armée nombreuse, mais les Prussiens n'eurent ni le temps, ni peut-être la prévoyance de chercher à s'y défendre. Ils n'étaient occupés qu'à fuir à toutes jambes pour se jeter dans Magdebourg. Le corps d'armée se réunit le 20 à Halberstadt, et marcha réuni le 21 à Hamersleben, le 22 à Groswantzleben. Le maréchal Soult, qui était parti avant nous de Nordhausen, se trouvait déjà dans cette ville, et commençait à entourer Magdebourg. À notre arrivée, nous restâmes chargés du siége; le maréchal Soult passa l'Elbe à Tangermünde, au nord de Magdebourg, pour prendre la route de Berlin. Le maréchal Ney porta son quartier général à Schonebeck, à deux lieues de Magdebourg, et commença, le 25 novembre, l'investissement de la place. Le général Kleist, vieillard octogénaire, infirme, et pouvant à peine monter à cheval, répondit pourtant à la première sommation qu'il ne pouvait se rendre qu'après avoir acquis la preuve que l'on possédait les moyens de l'y contraindre; mais la garnison affaiblie et découragée, le nombre des blessés et des malades qui remplissaient la ville, le mécontentement des habitants, qui craignaient de se voir sacrifiés à une cause déjà perdue, tous ces motifs n'annonçaient pas une défense longue et opiniâtre. Le maréchal Ney n'en fit pas moins ses dispositions, comme s'il eût eu affaire à l'ennemi le plus redoutable. Bientôt l'investissement fut complet. Les deux divisions occupaient la rive gauche de l'Elbe depuis Farmersleben jusqu'à Barleben, et communiquaient par un pont de bateaux avec la rive droite occupée par le général Colbert et l'avant-garde. On manquait d'artillerie de siége; quelques mortiers envoyés d'Erfurt en tinrent lieu; on menaça la ville d'un bombardement, en commençant par incendier le village de Krakau, que les assiégés occupaient sur la rive droite. Le gouverneur se voyant investi, sachant que Berlin était en notre pouvoir, calculant qu'une plus longue résistance ne sauverait pas la Prusse, et n'aurait d'autre résultat que de faire maltraiter la ville, peut-être d'obtenir de plus dures conditions pour ses troupes et pour lui-même, prit enfin le parti de capituler; faiblesse sans doute condamnable, les travaux du siége n'étant pas même commencés. Mais la déroute d'Iéna, la conquête de la Prusse, avaient entièrement découragé les Prussiens; peut-être doit-on les blâmer moins que les plaindre. On convint de remettre la ville aux Français, les officiers et feld-webels ayant la permission de retourner dans leur pays sur parole, en conservant leurs armes, les soldats prisonniers de guerre. La veille du jour de notre entrée dans la place, le maréchal passa en revue le corps d'armée. Les troupes étaient parfaitement belles. Après la revue, nous allâmes rendre visite au gouverneur, qui nous reçut avec politesse. La conversation roula sur les malheurs de la guerre, l'imprudence du gouvernement prussien et, en particulier, de la reine, qui avait provoqué cette fatale campagne, l'éloge des troupes prussiennes et de la sagesse du gouverneur, qui ne s'obstinait point à prolonger une défense inutile. Le lendemain, jour de notre entrée à Magdebourg, l'armée prit les armes de bonne heure. Les deux divisions d'infanterie, formées en bataille, faisaient face aux remparts, la gauche du 59e vis-à-vis la porte par laquelle devait sortir la garnison. La brigade Colbert avait sa gauche appuyée à cette même porte. Le maréchal avec son état-major, à la droite de la brigade dans la même direction, et formant le côté du carré avec l'infanterie, toute l'armée dans la plus grande tenue. À l'heure marquée, la garnison sortit, les généraux et colonels à la tête de leurs troupes. Le général Kleist, placé à côté du maréchal, lui nommait chaque officier supérieur qui le saluait en passant. La garnison défilait en portant les armes au son de la musique française, et, après avoir passé devant la cavalerie et l'état-major, faisait un changement de direction à gauche, passait devant l'infanterie et déposait les armes à la droite de la ligne. La cavalerie suivit l'infanterie. Le tout se montait à dix-huit mille hommes. Jamais je n'ai assisté à un plus magnifique triomphe, que l'éclat du soleil embellissait encore. Les officiers prussiens paraissaient accablés de tristesse, et, pour comble d'humiliation, quelques-uns furent insultés par leurs soldats, au moment où ceux-ci déposaient les armes en se séparant d'eux. Les prisonniers, divisés en trois colonnes, partirent sur-le-champ pour Mayence. Des compagnies tirées de tous les régiments, et commandées par le général Roguet, furent chargées de les conduire. Les malheureux firent plus de douze lieues ce même jour.

Nous entrâmes dans Magdebourg, dont les 50e et 59e régiments formèrent la garnison, le reste logeant aux environs.

Le sixième corps se rendit bientôt après à Berlin, en laissant le 59e en garnison à Magdebourg. L'Empereur passa successivement en revue les différentes brigades, qu'il combla d'éloges et de récompenses. Saint-Simon, aide de camp du maréchal, à peine rétabli des blessures reçues à Iéna, fut nommé capitaine.

Pendant le siége de Magdebourg, les autres corps d'armée complétaient la destruction de l'armée prussienne et la conquête du pays. Il ne m'appartient pas de raconter en détail ces marches rapides, ces brillants succès. J'en dirai seulement deux mots, selon mon habitude, pour que ceux qui voudront lire ce journal puissent suivre l'ensemble des opérations.

Le 20 octobre, six jours après la bataille d'Iéna, le maréchal Bernadotte (1er corps) passait l'Elbe à Barby; Lannes (5e corps) à Dessau; Davout (3e corps) à Wittemberg. L'honneur d'entrer le premier à Berlin fut réservé à Davout, en récompense de la bataille d'Auerstadt[17]. Les historiens racontent qu'il refusa les clefs de la ville et un logement au palais pour en faire hommage à l'Empereur. On m'a assuré qu'il accepta le don d'un million, mais pour en faire don lui-même aux hôpitaux de Berlin. Cette conduite serait digne de lui. Le même jour, Spandau se rendait sans résistance.

Quelque morcelée que fût l'armée prussienne, elle eût pu encore combattre, si on lui eût laissé le temps de se réunir. Ce n'est pas en quelques jours que l'on détruit une armée de cent soixante-dix mille hommes. Les débris des différents corps, commandés par le prince de Hohenlohe, s'élevaient à cinquante mille hommes, qui cherchaient à gagner l'Oder pour le passer à Stettin et se rapprocher de l'armée russe. Poursuivi à outrance par la cavalerie de Murat, par l'infanterie de Lannes, qui semblait fatiguer les chevaux, le prince de Hohenlohe fut cerné à Prenzlow et forcé de mettre bas les armes. Plusieurs régiments d'infanterie et de cavalerie eurent le même sort à Passewalk. Pendant ce temps, la place de Stettin se rendait à un régiment de cavalerie légère commandé par le général Lasalle. Restait le général Blücher, qui, poursuivi de tous côtés dans le Mecklembourg, finit par entrer de vive force dans la ville neutre de Lubeck, espérant embarquer ses troupes pour les transporter dans la Prusse orientale, non occupée par les Français. Cette dernière ressource lui fut encore enlevée. Le 7 novembre, les 1er et 3e corps (Bernadotte et Davout) occupèrent de vive force les ouvrages qui défendaient la ville, et, après un combat acharné dans les rues, les Prussiens furent chassés et se retirèrent vers les frontières danoises. Là, le manque de vivres et de munitions força Blücher de capituler à son tour avec quatorze mille hommes. Il avait laissé à Lübeck mille morts et six mille prisonniers.

J'ajoute, pour compléter le tableau, que, pendant que Stettin se rendait à un régiment de cavalerie légère, un bataillon d'infanterie faisait capituler Cüstrin.

Ainsi en un mois de campagne une armée de cent soixante-dix mille hommes avait disparu, vingt mille Saxons rentraient dans leurs foyers. On comptait vingt-cinq mille Prussiens tués ou blessés, cent mille prisonniers; le reste était dispersé, sans armes, errant dans le pays. Huit capitulations avaient eu lieu, les unes en rase campagne, les autres dans des places fortes sans livrer de combat. Tout le matériel en armes, munitions, chevaux, approvisionnements, appartenait à l'armée française. Cüstrin, Stettin nous rendaient maîtres de la ligne de l'Oder.

Napoléon visita Postdam, et enleva l'épée du grand Frédéric, qu'il envoya aux Invalides. Il fit ensuite son entrée triomphale à Berlin. Ainsi fut terminée la première partie de la campagne de 1806.

Avant de parler de la campagne d'hiver contre les Russes, je veux entrer dans quelques détails sur notre service d'aides de camp. Ils s'appliqueront également à la campagne qui venait de se terminer et à celle qui va suivre.

Le maréchal Ney nous tenait à une grande distance de lui. Dans les marches, il était seul en avant et ne nous adressait jamais la parole sans nécessité. L'aide de camp du jour n'entrait jamais dans sa chambre que pour affaire de service, ou bien quand il était appelé, et c'était la chose la plus rare que de voir le maréchal causer avec aucun d'entre nous. Il mangeait seul, sans inviter une fois aucun de ses aides de camp. Cette fierté tenait à sa nouvelle situation, au désir de garder son rang. Les premiers maréchaux nommés en 1804 étaient des généraux de la République. La transition était brusque. En 1796, à l'époque du 18 fructidor, le général Augereau reprochait aux officiers de s'appeler Monsieur. Et quelques années plus tard, les généraux républicains devenaient eux-mêmes maréchaux, ducs et princes. Ce changement embarrassa quelquefois le nouveau maréchal, qui d'ailleurs croyait avec raison que son élévation excitait l'envie. Il crut ne pouvoir se faire respecter qu'à force de hauteur, et il alla quelquefois trop loin à cet égard. Toutefois la familiarité aurait eu de plus graves inconvénients, et, à défaut de la juste mesure, toujours difficile à observer, peut-être a-t-il pris le meilleur parti. Les aides de camp ne s'en plaignaient pas; ils se trouvaient plus à leur aise en vivant ensemble, et se livraient sans contrainte à la gaieté qui caractérise la jeunesse, la jeunesse française, la jeunesse militaire. Nous faisions très-bonne chère, car suivant les circonstances on ne manquait ni de force pour s'emparer des vivres, ni d'argent pour les payer. J'ai souvent admiré comment, en arrivant le soir dans une misérable cabane, le cuisinier trouvait moyen, au bout de deux heures, de nous donner un excellent dîner de Paris. Mais cette manière de vivre avait de grands inconvénients pour notre service. Restant étrangers à tout ce qui se passait, n'ayant communication d'aucun ordre, nous ne pouvions ni nous instruire de notre métier, ni bien remplir les missions dont nous étions chargés. Plusieurs causes diverses rendaient quelquefois ces missions difficiles à exécuter. En voici un exemple:

Au commencement du siège de Magdebourg, je fus envoyé un matin au général commandant une division de dragons momentanément attachée au 6e corps. Il devait être à Egeln, distant de quatre lieues du quartier général de Schonebeck. En arrivant, j'appris qu'il avait quitté Egeln depuis trois jours pour s'établir à Kloster-Meyendorf, à six lieues au nord. Je m'y rendis sur-le-champ; j'y arrivai le soir. Le général en était parti le matin pour aller à Gros-Salza, à six lieues au sud, du côté opposé de Magdebourg. Mon cheval avait besoin de repos, et je passai deux heures à Kloster-Meyendorf, grand couvent de femmes qui, par parenthèse, venait d'être ravagé par une centaine de soldats français. J'y ai cependant trouvé un assez bon souper, et j'en suis parti à l'entrée de la nuit. Je passai par Gros-Wantsleben et Sulldorf, et j'arrivai à Gros-Salza, où je trouvai enfin le général que je cherchais. Ainsi un général changeait trois fois de cantonnement à de grandes distances sans en prévenir. Pourtant il ne fut ni réprimandé ni puni. À mon retour, le maréchal se contenta de dire, en haussant les épaules: «Quelle manière de servir!»

Les grandes missions se faisaient en voiture, avec des frais de poste que quelques-uns mettaient dans leur poche, en se servant de chevaux de réquisition, mauvaise manière à tous égards; car, à part du peu de délicatesse, on était plus mal servi et l'on perdait un temps précieux. Quant aux missions à cheval, j'ai déjà dit qu'on ne s'informait pas si nous avions un cheval seulement en état de marcher quand il s'agissait d'aller au galop, si nous connaissions le pays, si nous avions une carte (et nous en manquions toujours). L'ordre devait être exécuté, et l'on ne s'embarrassait pas des moyens. Je le ferai remarquer dans des occasions importantes. Cette habitude de tout tenter avec les plus faibles ressources, cette volonté de ne rien voir d'impossible, cette confiance illimitée dans le succès qui avait d'abord été une des causes de nos avantages, ont fini par nous devenir fatales.

Comme je me rendis seul de Magdebourg à Berlin, j'eus l'occasion d'aller à Postdam visiter la demeure du grand Frédéric, et j'en profitai d'autant plus volontiers que les voyages de plaisir sont rares à la guerre. Nous nous reposâmes quelques jours à Berlin avant d'entreprendre la nouvelle campagne dont je vais faire le récit.