CHAPITRE III

MA BRIGADE OCCUPE STADE ET CHASSE LES ANGLAIS DE COXHAVEN.—PRISE DE L'ÎLE DE WILLEMSBOURG.—TRAITÉ AVEC LE DANEMARK.—CAPITULATION DE HAMBOURG.—AFFAIRE DE BERGSDORF.—AFFAIRE DE GESTACHE.—ARMISTICE.—LUBECK.—JE PASSE AU PREMIER CORPS DE LA GRANDE ARMÉE.

Malgré ces premiers succès, le pays situé entre le Weser et l'Elbe était loin d'être soumis. Les Anglais occupaient les forts de Cuxhaven, à l'embouchure de l'Elbe. Quelques bandes d'insurgés parcouraient les villages; la contrebande s'exerçait impunément; les contributions n'étaient point payées. Il fallait mettre un terme à tous ces désordres. Le général Vandamme m'en chargea. Il me donna 2,000 hommes et deux pièces de canon, avec lesquels je devais parcourir le pays et reprendre Cuxhaven.

Le premier point était d'occuper Stade, chef-lieu de l'insurrection. Je pris toutes les précautions possibles pour déguiser ma marche, et le troisième jour, au lever du soleil, j'entrai dans la ville, où cette arrivée si inattendue causa la plus grande terreur. L'insurrection n'avait été nulle part aussi violente qu'à Stade, et les habitants craignaient une vengeance qu'ils avaient bien méritée.

En effet, mes instructions portaient de les traiter sévèrement. À cette époque, ce mot voulait tout dire. Je reçus les magistrats et les principaux notables, et je me montrai sévère en paroles, pour me dispenser de l'être en actions. Je fis saisir partout les marchandises anglaises et les denrées coloniales, mais avec tous les ménagements que permettaient les ordres de l'Empereur. Chaque famille conserva sa provision de sucre et de café pour trois mois. Je défendis expressément toute contrebande et même toute communication avec la rive droite de l'Elbe. Mes postes, placés le long du fleuve, arrêtaient les bateaux qui voulaient aborder, les visitaient scrupuleusement, confisquaient les marchandises et ouvraient les lettres. Ces vexations augmentaient l'animosité des habitants et la terreur que nous leur inspirions; aussi, dans notre marche depuis Harbourg, les populations fuyaient à mon approche. J'en éprouvai pendant toute la route une tristesse inexprimable. La beauté du pays, le coup d'œil enchanteur qu'offrent les bords de l'Elbe dans cette saison, me donnaient l'idée d'un voyage de plaisir. J'aurais voulu n'inspirer que des sentiments de bienveillance aux habitants des charmantes maisons que l'on trouve à chaque pas sur cette route, et cette impression me rendait plus pénible encore le ministère rigoureux qui m'était confié.

Je me souviens surtout qu'un dimanche, en passant à Neunfeld, on me remit une lettre qu'on avait saisie sur un bateau qui venait du Danemark. Elle était adressée au ministre du village, et ses expressions entortillées la rendaient suspecte. Le ministre était à l'église; mais je ne pouvais m'arrêter. Je le fis mander; il vint avec toute la population. Je le pris à part la lettre à la main, et je ne doute pas que tout le village ne s'attendît à le voir fusiller. Les explications qu'il me donna furent satisfaisantes. Il me promit de renoncer à ces correspondances. Je suis sûr qu'il aura tenu parole, et surtout qu'il aura achevé son office de bon cœur.

Un autre jour, en visitant les bords de l'Elbe, je vis un bateau qui levait précipitamment l'ancre. J'appelai les hommes qui le montaient; ils ne prirent le large qu'un peu plus vite. Après avoir crié inutilement d'aborder et tiré plusieurs coups de fusil en l'air, je fis tirer tout de bon, et du premier coup un homme fut tué. C'étaient de pauvres habitants du pays, qui allaient tranquillement à la pêche. Ce malheur m'affligea, et, pour en prévenir de nouveaux, je recommandai aux magistrats de Stade de bien faire connaître aux habitants qu'ils devaient se soumettre aux consignes de l'armée française, et que cette soumission empêcherait toujours qu'on ne leur fît du mal. Je dois dire que personnellement, pendant le cours de cette mission sévère, je ne reçus que des marques de reconnaissance des principaux habitants; ils me savaient gré des soins que je prenais pour adoucir ce que leur position avait de pénible. Il est vrai que je pouvais leur faire beaucoup de mal sans crainte d'être désavoué; j'étais même en querelle à leur sujet avec le général Vandamme, qui, dans sa correspondance, me reprochait constamment de ménager ces gens-là et d'être leur dupe.

Au bout de trois jours, je reçus l'ordre de continuer mon mouvement jusqu'à l'embouchure de l'Elbe. Je transcris ici cet ordre:

Harbourg, le 5 mai 1813.

«Monsieur le général,

«L'Empereur met le plus grand prix à la position de Stade, comme poste militaire. Ordonnez de suite que cette ville soit mise à l'abri d'un coup de main. Je vais y envoyer un major de confiance pour y commander, et le chef de bataillon Vinache, directeur du génie, va s'y rendre. Ordonnez que mille ouvriers y soient requis et réunis pour demain et après.

«Aussitôt que vous aurez donné vos premiers ordres, partez pour faire une très-rapide excursion, afin de vous rendre maître du pays entre le Weser et l'Elbe; mettez-vous en correspondance avec M. le préfet de l'Elbe[57], qui sera établi demain ou après à Bremerworde.

«Faites exécuter ses ordres et appuyez de vos forces toute son autorité. Suivez la route de l'Elbe par Assel, Freyburg, Neuhans et Ottendorf, pour aller reprendre Cuxhaven, que l'on assure évacué par et les Anglais. Nous avons du monde à Carlsbourg, sur la rive droite du Weser; il faut agir avec célérité, mais toujours avec prudence.

«Poussez le capitaine Ducouëdick fort en avant, car tout semble nous annoncer qu'il n'y a plus de troupes ennemies dans le pays et qu'il ne s'y trouve que quelques restes de rebelles à faire passer par les armes. Quelques recruteurs et contrebandiers anglais sont tout ce qu'il y a à détruire, et ce ne saurait être ni long ni difficile.

«Chargez M. Pyonnier, directeur des douanes, de suivre de très-près le capitaine Ducouëdick, afin de faire de bonnes prises. Qu'il mette son monde sur des chariots; il a sans doute aussi quelques employés à cheval.

«Mettez à toutes ces dispositions une grande célérité, afin d'être de suite de retour sur Stade, si cela devenait nécessaire au bien du service. Laissez dans cette place une pièce de 4, un bataillon de marche et un demi-bataillon du 152e. Ils se garderont militairement tout autour d'eux, et bientôt ils seront renforcés. Ne dites à personne où et vous allez; annoncez aux magistrats qu'une colonne française, qui occupe Bremerlée, marche sur Cuxhaven, et qu'elle remontera l'Elbe vers Neuhans; que vous êtes chargé de la reconnaître et de la rallier; que vous ne serez absent que quarante-huit heures.

«Prenez avec vous un bataillon et demi du 152e avec le meilleur bataillon de marche, deux pièces de canon et tout ce que vous avez de cavalerie, ainsi que ce qui est à Zeven et à Bremerworde.

«Rendez-vous maître de tout le cours de l'Elbe, afin que les Anglais et les Hambourgeois soient de plus en plus gênés. Ils ne tarderont pas à être informés des succès de l'Empereur. Déjà la crainte et l'agitation règnent chez eux.

«Établissez pour notre correspondance des relais sous la responsabilité des magistrats et principaux notables. Faites prendre des otages au moindre retard ou à la première apparition de l'ennemi, si l'on ne vous prévenait pas.

«J'attends tout de votre âge et de votre zèle. On m'avait envoyé un autre général ici pour cette expédition; j'ai voulu vous donner la préférence. Vous répondrez à ma confiance, et je suis tranquille.

Signé: VANDAMME.

Je suivis ces instructions. En arrivant à Ottendorf, les rapports du capitaine Ducouëdick m'apprirent que les Anglais étaient encore maîtres des forts de Cuxhaven; les gens du pays assuraient même qu'ils paraissaient disposés à s'y défendre. Un lancier, que la peur troublait sans doute, prétendit qu'il avait vu les Anglais débarqués. Pour ne rien compromettre, je demandai au général Vandamme de m'envoyer un officier du génie dont les conseils pouvaient être utiles, et je marchai sur les forts. Rien n'annonçait la présence de l'ennemi; la route suit les bords de la mer, et la garnison anglaise pouvait apercevoir la marche de notre colonne, que j'avais formée sur deux rangs pour la faire paraître plus nombreuse. Les Anglais n'attendirent pas l'attaque et s'embarquèrent précipitamment sur deux bâtiments de guerre, d'où ils firent un feu très-vif sur nos troupes. Au milieu de ce feu, les voltigeurs du 152e s'élancèrent dans les forts, et je plaçai l'infanterie à l'abri derrière la berge, en défendant que personne se montrât. Nous restâmes sous les armes une grande partie du jour, jusqu'à ce que les Anglais fussent éloignés. Cette conquête n'aurait pas coûté un seul homme, si un capitaine de voltigeurs, dans l'ardeur de son zèle, n'eût été arborer au haut du fort trois mouchoirs de couleur en guise de drapeau tricolore. Cette bravade fut aperçue des Anglais, et un coup de mitraille mit en pièces le capitaine.

Le lendemain, l'officier du génie arriva. Je le chargeai de rétablir les forts dans leur premier état, de fermer les gorges du côté de la terre, de rouvrir les anciennes qui donnaient sur la mer, enfin de les mettre en état complet de défense. La garnison de chacun d'eux fut formée de quelques douaniers et de 100 hommes d'infanterie. Les rapports de ma cavalerie et ceux des autorités du pays m'apprirent que tout était tranquille entre l'Elbe et le Weser, et il n'était pas vraisemblable que les Anglais cherchassent à reprendre des forts qu'ils avaient abandonnés si promptement. Cependant je crus convenable de rester sur les bords de l'Elbe au lieu d'aller à Bederkesa, comme mes instructions m'y autorisaient, et j'échelonnai mes troupes entre Ritzebuttel et Neuhans. Je fis fort bien, car, au bout de deux jours, je reçus l'ordre de revenir en toute hâte à Harbourg. J'avais trente lieues à faire. Pourtant l'impatience du général Vandamme était telle qu'il s'étonnait de ne pas me voir arriver en vingt-quatre heures. Impatienté moi-même de ses continuels messages, et un peu inquiet de ce qui se passait à Harbourg, je quittai mes troupes; j'y arrivai seul dans la soirée du 12, et je compris alors le motif de tant d'empressement.

Après quelques jours employés en reconnaissances dans les îles de Harbourg, le général Vandamme fit enlever Wilhemsbourg, la plus grande et la plus importante de toutes. La brigade Gengoult s'y établit à la hâte le 11, et y fut laissée seule un peu légèrement peut-être. La position était trop importante pour que l'ennemi y renonçât aussi vite. Le 12 au matin, Tettenborn débarqua 1,200 hommes au nord de l'Elbe, et culbuta la brigade Gengoult. Le reste de la division Dufour rétablit le combat, qui se soutenait avec avantage, lorsque l'ennemi opéra un autre débarquement plus considérable à la gauche de l'île, à Rehersteig, et la division Dufour se trouvait fort compromise, si le prince de Reuss, qui était entré le matin dans l'île, ne fût arrivé à son secours. L'affaire durait depuis longtemps et nous perdions du terrain, quand le général Vandamme, saisissant habilement ce moment de crise si fugitif et si important à la guerre, fit cesser la fusillade et battre la charge sur toute la ligne. L'ennemi fut renversé en un instant. On prit six pièces de canon et 400 hommes; 400 autres, qui s'étaient jetés dans les barques, furent noyés ou tués. Cette journée nous assura la possession de Wilhemsbourg et la prompte reddition de Hambourg.

J'arrivai donc le soir même. Le succès avait ramené la gaieté; j'en fus quitte pour quelques plaisanteries sur ma paresse, comme s'il eût été possible de faire trente lieues en un jour.

Je continuai à rester chargé du commandement de l'aile gauche, et le lendemain je retournai à Marbourg. Cette position était défensive; elle avait pour but d'occuper les îles d'Hohenscham, d'Altenwarder et de Finkenwarder, d'empêcher toute communication entre les deux rives et de surveiller l'Elbe jusqu'à l'embouchure de l'Este. Ce service était pénible à cause du peu de troupes que j'avais à ma disposition. J'occupais les îles en camp volant, tantôt avec des postes, tantôt avec de simples patrouilles, dont la retraite était protégée par des troupes placées en banquettes derrière les digues. Malgré cette surveillance et la menace de fusiller les habitants qui iraient à Hambourg, les communications entre les deux rives étaient fréquentes. Si je ne réussis pas toujours à l'empêcher, je réussis du moins à me défendre des surprises que tentaient journellement les Suédois et les Anglais, et je ne perdis pas un seul homme. Le temps était affreux et mes troupes harassées. Je ne faisais pas cependant la moitié de ce que me prescrivait le général Vandamme. C'est un grand bonheur que d'avoir affaire à des chefs qui ne vous commandent que ce qui est possible, et une des difficultés de la guerre consiste à savoir obéir jusqu'à un certain point, sans compromettre ses troupes ni engager sa propre responsabilité.

Le Danemark, mécontent des exigences des alliés, avait déjà retiré ses troupes de Hambourg. Bientôt on lui demanda formellement la cession de la Norwége et un corps de 25,000 hommes, en lui offrant un dédommagement éventuel à prendre sur la 32e division militaire. Depuis nos nouveaux succès, ce dédommagement était devenu bien problématique, et le Danemark répondit aux alliés par un traité d'alliance offensive et défensive avec la France. Un général danois, que nous reçûmes à Harbourg avec les plus grands honneurs, vint aussitôt mettre la division du général Schuttembourg à la disposition du prince d'Eckmühl. Son assistance ne fut point inutile. C'était beaucoup d'empêcher les Hambourgeois de rien tirer du Danemark. Un corps de Suédois venait d'entrer dans la ville au départ des Danois. Notre flottille mit le feu à un vaisseau sur lequel ils étaient embarqués. Un assez grand nombre périt, et le prince royal de Suède, toujours occupé de ménager ses troupes, se hâta de les rappeler. L'animosité des Hambourgeois contre nous avait seule prolongé cette lutte inégale; mais les efforts ont un terme, et ce terme était arrivé. Dans la nuit du 28 au 29 mai, notre armée, maîtresse des îles et du cours de l'Elbe, commença le bombardement, et Hambourg capitula. Le 29, Tettenborn se retira sur Bergsdorf et Lunebourg avec 3,000 hommes de la légion anséatique, 1,000 Prussiens, 1,200 Mecklembourgeois et environ 2,000 Russes.

Pendant le bombardement, je fus chargé, conjointement avec le prince de Reuss, d'attaquer l'île d'Ochsenvarder, à la droite de Hambourg. Ce mouvement était bien combiné; il empêchait les troupes ennemies, qui occupaient ce point, de porter secours à la place, et il nous conduisait sur la direction que devait suivre le général Tettenborn en quittant Hambourg. Je traversai Harbourg, passai l'Elbe à Bullenhauss, et, le matin du 29, je rejoignis le prince de Reuss, déjà maître d'une partie de l'île d'Elbe. Dans la journée, l'ennemi l'abandonna entièrement et se retira sur Altegam. Le lendemain, je reçus l'ordre de me diriger sur Kirchemberg et Zollenspicher, et de marcher ensuite sur Bergsdorf, pour seconder l'attaque du prince de Reuss sur la gauche de cette ville, et couper la retraite à la garnison de Hambourg. Malheureusement, je me trouvais alors séparé du prince de Reuss, et nous ne pûmes concerter ensemble cette opération. J'avais de mauvaises cartes, et les renseignements du pays ne servaient souvent qu'à nous égarer. Au lieu donc de prendre la route de Curslach, qui mène droit à Bergsdorf, je remontai l'Elbe par Altegam, d'où je chassai l'ennemi après une affaire de tirailleurs. Il se retira en combattant jusque derrière le bras oriental de l'Elbe, où s'établit une fusillade qui dura toute la soirée. Les postes de la division Dumonceau, placés le long de la rive gauche, pouvaient, à l'aide des sinuosités du fleuve, observer l'ennemi; ils m'en rendaient compte et répondaient à mes questions. Cette communication de vive voix d'une rive à l'autre donnait à cette journée un caractère particulier que je n'ai jamais oublié. C'est dommage que ce fût une fausse manœuvre et une affaire qui n'aboutît à rien. Je couchai à Altegam, et, le lendemain, je pris enfin la route de Curslach, dont il fallut réparer le pont, que l'ennemi avait rompu en se retirant.

Tous ces contre-temps me firent arriver à Bergsdorf vingt-quatre heures trop tard. Le prince de Reuss y était depuis la veille, et la ville n'avait été défendue que le temps nécessaire pour assurer la retraite de la garnison de Hambourg, qui prit la route de Lauenbourg. L'affaire aurait été plus complète et le succès plus brillant si j'eusse été en mesure d'y coopérer. Les routes étaient couvertes de jeunes gens que le général Tettenborn avait forcés de marcher, et qui se sauvaient en jetant leurs armes. On voyait parmi eux des enfants de douze à treize ans. Nos soldats en eurent pitié: il y eut peu de victimes. Nos nouveaux alliés, les Danois, étaient déjà à leurs postes, et, en traversant la plaine, mon avant-garde, trompée par leur uniforme rouge, les prit pour des Anglais et leur tira des coups de fusil. Pour des alliés un peu douteux, le début n'était pas encourageant.

Le même jour, je fis mon entrée dans Hambourg à la tête de mes troupes en grande tenue. La ville était calme; la discipline bien observée. Nous mettions de l'amour-propre à montrer de si belles troupes aux habitants d'une ville qui avait cru la puissance de l'Empereur à jamais détruite. Aussi l'étonnement des habitants égalait-il leur tristesse. Le général Vandamme était rayonnant; à peine eut-il le courage de me reprocher ma fausse manœuvre de Bergsdorf. Le succès justifiait tout. Il donna le lendemain un déjeuner magnifique aux généraux et colonels de son corps d'armée chez Rinville, à Altona. La maison de ce restaurateur domine le cours de l'Elbe; c'est une des plus belles positions et une des vues les plus ravissantes qu'il y ait en Europe.

Le général Dumonceau s'établit à Bergsdorf; sa division était assez forte, et, comme il n'y avait pas de général de brigade, je fus envoyé près de lui. Cette mission me déplut, et j'aurais préféré passer à Hambourg ce temps de repos; mais les convenances personnelles comptent peu à la guerre. J'arrivai donc à Bergsdorf le 2 juin. Les troupes du prince de Reuss quittèrent les avant-postes avant d'être relevées par les miennes; il en résulta que les Cosaques donnèrent un peu la chasse aux vedettes danoises. Cette négligence, qui n'était pas de mon fait, me valut pourtant une réprimande du général Vandamme avec ce ton amical qu'il conservait toujours dans nos relations. S'il me grondait, c'était par intérêt pour moi; mais il n'y avait pas de négligences légères dans notre métier. Un seul instant pouvait faire perdre le fruit de plusieurs années de bons services. La réflexion était juste, et, trois mois après, il en offrit lui-même un triste exemple.

La division Dumonceau était composée de régiments provisoires; chacun de ces régiments, formé de deux bataillons, pris dans divers régiments et commandés par des majors. Cette formation, qui n'est pas régulière, est pourtant moins vicieuse que celle des bataillons de marche, car, au moins, toutes les compagnies d'un bataillon appartiennent au même régiment. Il y avait aussi des bataillons isolés et deux bataillons du 152e. Le total de la division pouvait s'élever à 8,000 hommes. Le général Dumonceau était un Hollandais au service de France depuis le commencement de la révolution. Le roi Louis l'avait nommé maréchal. L'Empereur, après la réunion de la Hollande, ne confirma pas ces nominations, et Dumonceau redevint général de division. Ce désagrément aurait irrité un caractère moins doux que le sien, mais on ne pouvait remarquer en lui un instant d'humeur ou de mécontentement. C'était un militaire instruit; du reste excellent homme, bon, obligeant et de la loyauté la plus scrupuleuse.

Nos avant-postes, placés le long du bras oriental de l'Elbe, s'étendaient jusqu'à Gestacht. Nous gardions aussi sur la gauche les bords de la Bille et les débouchés de la forêt de Sachsen. Je passais mes matinées à parcourir toute cette ligne pour apprendre le service à de jeunes soldats qui n'en avaient aucune idée. Cette ignorance n'était pas sans danger; un jour, en revenant à Bergsdorf avec le général Dumonceau, le poste avancé nous prit pour des généraux russes, et nous tira plusieurs coups de fusil sans même nous crier qui vive. Deux jours après je faisais une visite d'avant-postes avec une escorte assez nombreuse; les deux factionnaires de l'avancée me virent tranquillement passer devant eux, et se gardèrent bien de me dire qu'une vedette ennemie était à quelques pas de là, masquée par des broussailles. Cette vedette voyant une troupe à cheval s'avancer sur elle, tira un coup de carabine, et M. de Chabrand, mon aide de camp, reçut une blessure qui, heureusement, ne fut pas grave. Ce qui est impardonnable, c'est que l'officier de garde et le major qui m'accompagnait ne connaissaient ni l'un ni l'autre la position des avant-postes ennemis.

Après avoir mis Hambourg en état de défense, le prince d'Eckmühl se disposa à prendre l'offensive et à entrer dans le Mecklembourg pour menacer Berlin et appuyer le mouvement, de la Grande Armée qui avait pénétré en Silésie. Le général Dumonceau fut chargé d'attaquer l'ennemi en avant de Gestacht. Nos troupes se placèrent de bonne heure sur le terrain; les dispositions de l'ennemi annonçaient une forte résistance; les tirailleurs commençaient à s'engager sur toute la ligne, et je me préparais à faire avancer les colonnes et à placer l'artillerie, lorsque je remarquai un mouvement extraordinaire parmi les tirailleurs: le feu cessait, les pelotons paraissaient se réunir. J'y courus aussitôt; deux officiers, l'un français, l'autre russe, parcouraient au galop la ligne et se jetaient au milieu des combattants au péril de leur vie, en agitant des mouchoirs blancs et criant: «Armistice!» Ces officiers venaient du grand quartier général et apportaient la nouvelle de la suspension des hostilités. Je n'essaierai pas de peindre ce que fait éprouver un changement de situation si rapide et si inattendu. Passer du danger pour soi et pour les siens à la sécurité la plus complète, de l'agitation au repos; voir son but atteint, sa tâche remplie, le sort de la France fixé; s'attendre à retrouver bientôt son pays, ses enfants, ses liens les plus chers, au moment où l'on pouvait en être séparé pour toujours, et tout cela en un clin d'œil: c'est une impression à laquelle le cœur peut à peine suffire et que les paroles doivent renoncer à exprimer! Qu'on ne dise pas que ce n'était qu'un armistice; un armistice pour nous, c'était la paix, la paix assurée. L'Empereur avait annoncé que la paix était nécessaire, et qu'il traiterait après la première victoire. Cette victoire avait été obtenue; nous comptions sur une promesse que l'intérêt de l'Empereur lui-même devait garantir; enfin, les alliés désiraient la paix, et nous étions en mesure d'en dicter presque les conditions.

Avant de quitter le champ de bataille, je voulus aller rendre visite à ceux qui n'étaient plus nos ennemis. Je dépassai la ligne des avant-postes et je m'avançai vers les Cosaques. M. Allouis, chef d'escadron d'état-major, m'accompagnait. Comme il n'avait pas fait les dernières campagnes, il était moins accoutumé que moi à leurs étranges figures; il me conjura de ne pas aller plus loin, prétendant qu'il était impossible que ces gens-là sussent ce que c'était qu'une armistice et qu'ils allaient nous mettre en pièces. À peine se rassura-t-il en voyant nos soldats paisiblement à côté d'eux. Nous n'en fûmes pas moins très-bien reçus; après mille politesses réciproques, nous bûmes l'eau-de-vie ensemble, et, comme avec les peuples à demi sauvages, il n'y a pas de bon accueil sans présents, j'y laissai ma dragonne et j'en rapportai un très-beau fouet.

Nous retournâmes à Bergsdorf, et quelques jours furent employés à la ligne de démarcation des deux armées conformément à l'armistice. La division Dumonceau se rendit ensuite à Lubeck. Cette ville n'était occupée que par des Danois, et il n'était pas prudent de les y laisser seuls. Nous fûmes reçus à Lubeck encore plus mal qu'à Hambourg. L'esprit était le même, il y avait de plus le souvenir du pillage de la ville, en 1806. L'animosité était telle que la femme chez qui je logeais s'en alla à la campagne pour ne pas me voir; les précautions étaient prises en secret pour nous tenir en garde contre des concitoyens aussi peu affectionnés que les habitants de Lubeck. L'ordre ne fut pas troublé; ils se bornèrent à nous détester, et nous n'en demandions pas davantage.

Le prince d'Eckmühl profita du repos de l'armistice pour rétablir l'administration dans le pays. On retrouvait toujours en lui l'esprit d'ordre et la rigueur qui faisaient son caractère. Ainsi on défendit de rien exiger des hôtes; mais les soldats recevaient au compte du pays des rations de toute nature et les officiers des frais de table, savoir: pour les généraux de division, 1,500 fr. par mois; pour les généraux de brigade, 800 fr., et ainsi de suite. Ces indemnités étaient payables tous les cinq jours et d'avance. De plus, on imposa d'énormes contributions de guerre et l'on prit des otages qui furent enfermés dans la citadelle de Harbourg. Heureusement, ces mesures ne furent exécutées à Lubeck qu'après notre départ.

L'Empereur, établi à Dresde pendant l'armistice, termina l'organisation de la Grande Armée. Les régiments se complétèrent par la réunion de leurs bataillons détachés. Le prince d'Eckmühl resta à Hambourg. Son corps d'armée, qui prit le n° 13, se composa d'environ 20,000 hommes, sans compter la division danoise. On donna au général Vandamme le commandement du 1er corps de la Grande Armée. Je ne me souciais nullement de rester à Hambourg, parce que le 13e corps, placé hors ligne, devait jouer un rôle moins important que les autres. Ma place naturelle eût été au 5e corps, pour lequel j'avais été d'abord destiné; je préférai rester sous les ordres du général Vandamme. Je connaissais sa manière de servir, j'avais à m'en louer, son ambition me répondait que les occasions de se distinguer ne manqueraient pas avec lui. Je lui demandai donc de me garder au 1er corps; il voulut bien me dire qu'il y avait déjà pensé, et me remit ma commission. Je retournai à Hambourg, d'où je fus chargé de conduire à Magdebourg une colonne composée de huit bataillons de différents régiments qui devaient être répartis entre les corps de la Grande Armée. J'arrivai à Magdebourg le 8 juillet.

Ainsi se termina la première partie de la campagne qui eut pour but et pour résultat la reprise de Hambourg; elle fit grand honneur au général Vandamme. Il en fut récompensé par le bulletin dans lequel l'Empereur attribue à sa vigueur la prise de Hambourg. Je fus charmé d'avoir débuté dans ma carrière de général par une guerre de cette nature.

Rien de plus utile que d'être souvent détaché et obligé d'agir par soi-même. J'en ai plus appris pendant ces trois mois de campagne que pendant tout le reste de la guerre.

Le général Vandamme voulut bien écrire au duc de Feltre, mon beau-père, pour lui témoigner sa satisfaction de ma manière de servir.