CHAPITRE PREMIER.
RÉORGANISATION DE L'ARMÉE.—MA NOMINATION DE GÉNÉRAL DE BRIGADE ET MA DESTINATION POUR L'ARMÉE DE HAMBOURG.
Le peu de temps que j'ai passé à Paris pendant l'hiver de 1813 m'a laissé de tristes et profonds souvenirs. Je trouvai ma famille, mes amis et la société tout entière frappés de terreur. Le fameux 29e bulletin avait appris brusquement à la France la destruction de la Grande Armée. L'Empereur n'était plus invincible. Pendant que nous succombions en Russie, une autre armée périssait lentement en Espagne, et, à Paris même, un obscur conspirateur avait pensé s'emparer du pouvoir. La campagne de 1813 allait s'ouvrir, et dans quelles circonstances! La défection de la Prusse n'était plus douteuse, l'alliance de l'Autriche au moins bien incertaine, et l'épuisement de la France s'accroissait avec le nombre de ses ennemis. Les récits des officiers, échappés aux désastres de la retraite, contribuaient à augmenter l'effroi. Paris, accoutumé depuis quinze ans à des chants de victoire, apprenait chaque jour avec une douloureuse surprise le détail de quelque nouvelle calamité publique ou particulière. Les divertissements du carnaval cessèrent; chacun se renferma dans son intérieur, occupé des malheurs présents et des inquiétudes futures. Au milieu de cette consternation générale, on fut choqué de voir l'Empereur donner des fêtes aux Tuileries. C'était insulter à la douleur publique, et témoigner une insensibilité cruelle pour tant de victimes. Je me souviendrai toujours de l'un de ces bals lugubres, où je crus voir danser sur des tombeaux.
Au reste l'Empereur employa son séjour à Paris d'une manière admirable et digne de son génie. L'histoire dira quelle nouvelle armée parut à sa voix, et quels brillants succès suivirent tant de revers. Dès le mois de février, un sénatus-consulte mit à la disposition du ministre de la guerre trois cent cinquante mille hommes, tant sur les conscriptions de plusieurs années que sur le premier ban de la garde nationale, qui avait été formée en cohortes au commencement de 1812, et avec lesquels on créa trente-quatre nouveaux régiments d'infanterie. À cette immense levée se joignirent des dons volontaires en hommes et en chevaux. Les grandes villes et les provinces rivalisèrent de zèle, car on ne doit pas mettre toutes ces offres sur le compte de la peur ou de la flatterie. Nos revers avaient réveillé l'orgueil national; la France voulut faire un dernier effort pour obtenir une paix honorable. Dix mille jeunes gens, équipés à leurs frais, composèrent la réserve de la cavalerie, sous le nom de gardes d'honneur; quatre corps d'observation furent formés sur l'Elbe, en Illyrie et sur le Rhin. On y dirigea les bataillons de dépôt, soit en totalité, soit isolément par compagnies; des cadres de bataillons ou d'escadrons furent rappelés d'Espagne, ainsi que quelques régiments de la jeune garde; trois mille officiers et sous-officiers de gendarmerie passèrent dans la ligne; les régiments d'artillerie de marine devinrent des régiments d'infanterie; on fit venir des arsenaux et des places de guerre le matériel dont on put disposer; on ordonna des remontes en France et en Allemagne.
Au milieu de ce grand mouvement militaire, mon régiment occupait toutes mes pensées. Mes journées étaient employées à solliciter des récompenses pour mes officiers, qui tant de fois les avaient méritées sous mes yeux, des retraites avantageuses à ceux qui ne pouvaient plus servir. Je faisais remplir les nombreuses vacances par des officiers qui m'étaient connus et sur lesquels je comptais, et je me préparais à retourner à mon dépôt à Nancy, pour présider à cette réorganisation.
Un jour, M. le comte de Narbonne, aide de camp de l'Empereur, dit au duc de Feltre qu'il fallait profiter de l'occasion pour me faire nommer général de brigade. Mon beau-père lui répondit qu'il n'y avait pas six mois que j'étais colonel et qu'il ne se permettrait jamais une demande aussi indiscrète. M. de Narbonne ne se tint pas pour battu; il alla droit à l'Empereur, et lui dit que, puisqu'il avait paru content de moi, il fallait m'essayer dans un poste plus élevé, en ajoutant gaiement: «qu'on ne risquait pas grand'chose, et qu'un mauvais général de brigade de plus ne perdrait pas l'armée.» Le maréchal Ney, qu'on appela en témoignage, voulut bien assurer qu'on ne courait pas même ce risque-là. Peu de jours après, mon beau-père m'apprit ma nomination, dont il était aussi surpris que moi-même. Ceux qui ont connu le désintéressement du duc de Feltre ne seront pas surpris de sa conduite. Il est rare de voir un ministre de la guerre laisser à d'autres le soin de l'avancement de son gendre. Je fus flatté de la noble récompense accordée à mon zèle, mais ce ne fut pas sans un vif regret que je renonçai sitôt à mon régiment et que je quittai un uniforme qui m'était bien cher.
Je fus employé au 5e corps, que le général Lauriston commandait à
Magdebourg, et je partis aussitôt pour l'aller joindre.
Je m'arrêtai à Nancy, au dépôt du 4e régiment. Les cadres que j'avais laissés à Custrin venaient d'y arriver; les officiers me donnèrent un dîner pour célébrer ma nomination et pour me faire leurs adieux. Je quittai avec attendrissement ces nobles compagnons de gloire et d'infortune, car je ne prévoyais que trop que, pour beaucoup d'entre eux, cet adieu serait éternel.
Je laissai au 4e régiment 45,000 fr. d'économies. À cette époque, le grand nombre d'hommes qui passaient dans les régiments, la quantité d'achats et de confections dont les conseils d'administration étaient chargés, permettaient de faire des économies considérables sans nuire aux intérêts du soldat. Ces masses secrètes ont toujours été défendues, et jamais on n'a pu les détruire. Lorsqu'elles étaient administrées avec loyauté et intelligence, c'était une ressource immense. Je n'en ai disposé, pendant ma courte administration, que pour faire donner 100 fr. à chaque officier qui revenait de Russie, et 200 fr. à chaque officier supérieur.
Ces économies si précieuses ont été dilapidées en totalité par un de mes successeurs; je lui en garde en silence une rancune éternelle, pour me consoler de ne pas le nommer ici.
Je continuai ma route par Mayence, Cassel et Brunswick, et je rejoignis le général Lauriston à Magdebourg.
Il n'est point de mon sujet de raconter en détail les mouvements de l'armée pendant mon absence. Après le départ du roi de Naples, au mois de janvier, le vice-roi prit à Posen le commandement de ces tristes débris, rendus plus faibles encore par les garnisons qu'il fallut laisser dans les places et par l'abandon des Autrichiens, qui rentrèrent en Gallicie.
Le vice-roi fit preuve de courage et d'habileté en continuant sa retraite sans se laisser entamer et en contenant jusqu'au bout les dispositions hostiles de la Prusse, à qui sa faible armée en imposait à peine. Il abandonna successivement la ligne de la Wartha, celle de l'Oder, Berlin et toute la Prusse, pour prendre position derrière l'Elbe. Là, 50,000 hommes se trouvaient réunis. Les Russes, que le typhus dévorait depuis plusieurs mois, en avaient au plus 60,000; mais les Prussiens venaient de se joindre à eux. Leurs renforts et les nôtres arrivaient à marches forcées; l'Empereur était attendu, nous touchions au moment des plus grands événements. C'était sur les bords de l'Elbe ou de la Saale qu'allait se décider le sort de l'Europe.
Le général Lauriston me plaça dans la division du général Maison, première de son corps d'armée.
Cette division n'était composée que de trois régiments, les 151e, 152e et 153e de nouvelle formation; encore le 152e avait-il été détaché à Brême.
J'allais donc me trouver sans emploi, si je n'avais pas obtenu du vice-roi d'aller moi-même à Brême pour prendre le commandement du 152e et le ramener dès qu'on n'en aurait plus besoin de ce côté.
Cette mission, en m'éloignant momentanément de la Grande Armée, me fit faire la campagne de Hambourg, que je vais raconter.