GÉNIE.

La 5e compagnie du 3e bataillon de sapeurs.
La 7e compagnie du 3e bataillon de sapeurs.
Une compagnie de mineurs.

Je crois que le nombre des présents était de 5 à 600 hommes par bataillon; environ 30,000 hommes d'infanterie.

En comptant 5,000 hommes de cavalerie (c'est beaucoup pour 29 escadrons); en y joignant l'artillerie et le génie, le total n'allait pas à 40,000 hommes.

Dans ma brigade, les quatre bataillons du 17e s'élevaient à 2,500 hommes; les deux bataillons du 36e à 1,000; moins de 600 hommes par bataillon.

Le 1er corps gardait en Silésie les débouchés de la Bohême, par Raumburg et Georgenthal; il importait de cacher à l'ennemi l'expédition que nous allions faire, et nous ne partîmes, le 24, qu'après avoir été relevés par le 8e corps et par la cavalerie de Kellermann. La 1re division fit l'arrière-garde; elle arriva à Hainsbach le soir; elle en repartit la nuit pour Neustadt, où elle passa toute la journée du 25. La 42e division était en tête, puisque auparavant elle occupait le camp de Lilienstein, et gardait le pont de l'Elbe à Kœnigstein. Pendant la nuit du 25 au 26 elle passa sur la rive gauche, et le 26 à la pointe du jour elle repoussa les Russes sur la route de Pirna, et s'établit dans le bois près de la forteresse de Kœnigstein. Vers quatre heures après-midi, la division Dumonceau et la division de cavalerie Corbineau passèrent l'Elbe, et vinrent se placer en avant de Leopoldshyn; la brigade Quiot suivit ce mouvement. Les Russes se retirèrent et prirent position, sous la protection d'une forte batterie, la droite à Kritzwitz, sur la route de Pirna, la gauche à l'Elbe, près de Naundorff. La 1re division et toute l'artillerie du 1er corps étaient encore en arrière. Cependant le général Vandamme se décida à attaquer cette position.

Ce fut une imprudence, car l'infanterie et la cavalerie souffrirent également du feu de l'artillerie auquel on ne pouvait répondre. Dans la soirée, les Russes se replièrent sur Pirna. Ce même jour 26, le général Philippon partit de Neustadt, passa l'Elbe, et vint bivouaquer au pied de la forteresse de Kœnigstein. Je fermai la marche après l'artillerie des deux divisions. Cette marche fut bien pénible, parce que les chemins étaient gâtés et que la pluie tombait par torrents. Il fallait donc s'arrêter à chaque pas pour retirer de la boue les canons et les caissons. Nous marchâmes toute la journée et toute la nuit du 26 en prenant à peine quelques instants de repos. Je ne voulais rien laisser en arrière, et je sentais la nécessité de conduire le plus tôt possible sur le terrain l'artillerie dont le général Vandamme avait manqué la veille. Nous passâmes l'Elbe avant le jour, et je me réunis d'assez bonne heure à la division, à Langenhennersdorf, entre Kœnigstein et Gieshübel. Le général Philippon, qui ne m'attendait pas encore, loua fort ma diligence. La 1re division resta ce jour-là à Langenhennersdorf avec la division Corbineau. Ma brigade avait besoin de repos.

Seulement le 7e léger, de la brigade Pouchelon, fut assez maladroitement engagé dans les bois qui conduisent à Gieshübel; le mauvais temps et les grandes eaux d'un torrent arrêtèrent la marche de ce régiment, qui vint reprendre sa place dans nos bivouacs. Il n'y a rien de pire que de fatiguer ainsi les troupes par des attaques partielles et décousues. Pendant ce temps, la 42e division était à Pirna, et la brigade de cavalerie Gobrecht tiraillait en avant sur la route de Dresde. La division Dumonceau, un peu en arrière, occupait le Kohlberg; c'était le jour de la bataille de Dresde.

Voici donc la situation le 28 au matin, lendemain de la bataille: la grande armée ennemie se retirait précipitamment en Bohême; la route de Freyberg, à notre droite, était occupée par le roi de Naples, celle de Peterswalde, à gauche, menacée par le général Vandamme. Toutes les colonnes ennemies suivaient les routes de Marienberg, Dippodiswalde, Altenberg, Furstenwald et Peterswalde. Ces différentes directions conduisaient à Tœplitz, à travers les montagnes. Les chemins étaient affreux; déjà cette retraite ressemblait à une fuite. La présence des souverains augmentait l'inquiétude et la confusion. Tout dépendait de la marche des différents corps de notre armée, qui allaient poursuivre l'ennemi. Le 28, le roi de Naples occupa Freyberg à l'extrême droite, et prit plusieurs convois. Le 2e corps l'appuya. Le 6e suivit la route de Dippodiswalde, s'empara de Keisslich, un peu en arrière de cette ville, et fit 3,000 prisonniers. La jeune garde devait occuper Pirna. Le 14e (et ceci est bien important) marchait sur Dohna et devait se réunir au général Vandamme. «Aussitôt la réunion faite, écrivait l'Empereur, les 1er et 14e corps se porteront à Gieshübel et se formeront sur les hauteurs de Gieshübel et de Hellendorf.» Ce premier jour pourtant, le maréchal Gouvion Saint-Cyr s'arrêta à Maxen, à la hauteur de Dohna.

Dans cette même matinée du 28, le général Vandamme prit position sur le plateau de Pirna, la droite à cette ville, couvrant le pont sur l'Elbe, et la gauche dans la direction de Cotta. Les généraux Corbineau et Philippon occupaient toujours Langenhennersdorf Le général Vandamme écrivait au major général «que l'ennemi était en force à Hellendorf et à Gieshübel; qu'il avait 25,000 hommes devant lui, et que ce nombre s'augmentait à chaque instant.» Il se plaignait: «de manquer de pièces de 12; son parc de réserve était à Dresde avec le général Baltus, commandant l'artillerie. Il n'avait donc point toutes les forces qui lui avaient été désignées.» Peu de temps après, il reçut du major général une lettre qui lui annonçait la bataille de Dresde, la retraite de l'ennemi, les pertes qu'il avait faites, l'ordre donné de le poursuivre dans toutes les directions. La lettre ajoutait que le duc de Trévise allait occuper Pirna, et que le maréchal Gouvion Saint-Cyr, suivant la direction de Donna, viendrait se joindre au 1er corps pour occuper Gieshübel et poursuivre l'ennemi sur la route de Peterswalde. Il n'en fallait pas tant pour enflammer un caractère aussi ardent que celui de Vandamme. Toute l'armée venait de se couvrir de gloire, et lui n'avait rien fait encore! Il venait même d'écrire une lettre, où il se plaignait du peu de moyens mis à sa disposition et du nombre d'ennemis qu'il avait devant lui! Il recevait l'ordre d'agir de concert avec le maréchal Gouvion Saint-Cyr; mais, s'il attendait le maréchal, ce dernier aurait tout l'honneur de la victoire. Il résolut donc de le prévenir et de s'emparer de Gieshübel.

Le général Philippon fut chargé de l'attaque, pendant que le général Corbineau partait également de Langenhennersdorf, en se dirigeant sur Barah. Ce général, qui commandait momentanément la division Philippon et la sienne, voulut faire attaquer Gottleube par ma brigade. Je ne m'en souciai point; les chemins étaient impraticables, et je n'avais nulle envie de recommencer la fausse manœuvre du général Pouchelon de la veille. Sur mes observations, le général Corbineau me réunit à la 1re brigade, pour concourir à l'attaque de Gieshübel. Vers trois heures, nous arrivions à l'entrée du bois de sapins qui conduit à ce village. Le général Vandamme accourut au galop; il était d'une grande animation; il reprocha au général Philippon de perdre son temps. «L'Empereur allait arriver, disait-il; toute l'armée poursuivait l'ennemi; c'était à nous de compléter sa défaite.» À l'instant, il lança la 1re division dans le bois, en dirigeant lui-même l'attaque. Gieshübel fut enlevé par le 7e léger, après une vive résistance. J'envoyai de là le 36e occuper Gottleube. Le général Vandamme alla jusqu'à Hellendorf; on fit plusieurs prisonniers. Les jeunes gens se conduisirent à merveille.

Voici la position des troupes dans la nuit du 28 au 29:

La brigade de Reuss en avant de Hellendorf; les Russes occupant
Peterswalde.

La division Corbineau et la brigade Gobrecht près de Hellendorf.

La première brigade de la 42e division entre Hellendorf et Gottleube, à la droite et hors de la grande route.

La division Philippon à Gieshübel, le 36e occupant Gottleube.

La division Dumonceau à Gieshübel, ayant sa 2e brigade dans la direction de Langenhennersdorf.

La brigade Kreutzer, de la 42e division, avec sa cavalerie vers Gabel, à la droite de Gieshübel.

La brigade Quiot, en arrière, près de Langenhennersdorf.

La batterie de pièces de 12, avec le parc de réserve, partie le matin de Dresde, marcha toute la nuit et rejoignit les troupes à Peterswalde. Le parc de réserve suivait à distance.

Le général Vandamme mandait le soir du 28 au major général qu'il marcherait le lendemain sur Tœplitz, à moins d'ordres contraires. Ce même soir, le major général lui écrivait de se diriger sur Peterswalde avec toutes ses troupes, et de pénétrer en Bohême. «L'ennemi, disait-il, paraît se retirer sur Annaberg (dans la direction d'Egra, ce qui l'éloignait beaucoup de Tœplitz et de Prague). L'Empereur pense que vous pourriez arriver avant l'ennemi sur la communication de Teschen, et prendre ses équipages, ses ambulances et ses bagages.» C'est là le dernier ordre que Vandamme ait reçu.

Dans cette même journée du 28, il était arrivé un événement bien funeste, et qui fut la première cause de tous nos malheurs. L'Empereur s'était porté à Pirna pour y établir son quartier général. Il avait déjeuné comme à l'ordinaire, et il regardait défiler les troupes, lorsqu'il fut saisi de violentes douleurs d'entrailles. On le crut empoisonné. Il retourna à Dresde, soit par suite de son indisposition, soit à cause des mauvaises nouvelles qu'il avait reçues de la Silésie et des environs de Berlin; ce dernier motif ne me semble pas suffisant. Quelque fâcheux que fussent nos revers, quelque avantage qu'offrît la prise de Berlin, le point important était l'armée de Bohême, où se trouvaient les souverains alliés. C'est là que le sort de la guerre devait se décider. Sans doute, Napoléon avait prescrit les mesures nécessaires pour poursuivre l'ennemi dans toutes les directions, et compléter ainsi le succès de la bataille de Dresde; mais il savait par expérience combien en son absence les commandants des différents corps d'armée étaient peu disposés à s'entendre; s'il fût resté à Pirna, il eût pu recevoir plus tôt les rapports, donner les ordres nécessaires, diriger ses lieutenants et les faire obéir. On va voir les déplorables conséquences de son éloignement de l'armée.

Le 29 au matin, Vandamme continua son mouvement avec toutes ses troupes. La brigade de Reuss marchait en tête. On enleva Peterswalde, où l'on prit 800 hommes. La résistance fut plus vive à Hellendorf; l'arrière-garde russe était en position, protégée par son artillerie. Le prince de Reuss fut tué d'un coup de canon. Vandamme, qui ne quittait pas l'avant-garde, reçut son dernier soupir et lui donna des larmes. J'aimais aussi et j'appréciais le prince de Reuss; mais je dois avouer qu'il est mort à propos, car la coalition victorieuse ne lui aurait jamais pardonné sa fidélité à notre cause.

Les Russes continuèrent leur retraite; ils se placèrent en arrière de Priesten, occupant Kulm et Straden. Le général Revest, chef d'état-major, qui remplaçait le général de Reuss, les chassa de deux villages et se porta sur leur position; mais alors la défense devint sérieuse. Il n'y avait plus à reculer; nous étions à deux lieues de Tœplitz. C'est sur ce point qu'aboutissaient tous les chemins venant de Dresde, et par lesquels se dirigeaient les différents corps de l'armée combinée. Déjà l'alarme était répandue dans la ville; les équipages, les non-combattants et toute la suite de l'armée se sauvaient par divers chemins. Il était midi. Ostermann, qui commandait l'arrière-garde ennemie, déclara qu'il s'arrêterait là, et que le moment était venu de vaincre ou de périr. Pour la première fois, la brigade de Reuss fut repoussée. Vandamme, accoutumé à chasser devant lui l'arrière-garde, crut vaincre facilement cette résistance. Il engagea successivement les brigades de la 42e division, à mesure qu'elles arrivaient. Ces attaques décousues n'eurent aucun succès. Le 12e régiment, détaché de notre division pour soutenir la 42e ne réussit pas davantage. La ténacité du général Ostermann avait donné au prince Constantin le temps de lui amener 40 escadrons. La tête de ma brigade arrivait sur le terrain. Le général Philippon m'ordonna d'attaquer avec le 1er bataillon du 17e. Je le conjurai d'attendre au moins le reste de ma brigade. Engager un seul bataillon composé de soldats qui n'avaient point vu le feu, attaquer ainsi un ennemi bien posté et encouragé par le succès de sa résistance, c'était se faire battre de gaieté de cœur. Il ne m'écouta pas; le général en chef l'avait dit, et Philippon n'osait lui faire aucune observation. Ce que j'avais prévu arriva; le 17e ne soutint pas le feu de l'ennemi. Ses quatre bataillons, engagés successivement, se retirèrent en désordre. Le 36e eut le même sort. Je ralliai ma brigade le plus promptement possible, et encore très-près de l'ennemi, qui reprenait l'offensive. Déjà la cavalerie russe, faiblement contenue par la nôtre, se déployait dans la plaine. Vandamme tenta un dernier effort avec le 7e léger, seul régiment de la 1re division qui fût encore intact. Je l'appuyai à droite avec toute ma brigade; mais ce régiment put à peine se déployer; parvenu au bord d'un ravin, il plia sous le feu de la mitraille et de l'infanterie. La cavalerie le chargea. Heureusement il se retira sous l'appui de ma brigade, que je parvins à maintenir. La cavalerie du général Gobrecht favorisa notre retraite, et 24 pièces de canon, établies sur la hauteur entre Kulm et Straden, arrêtèrent l'ennemi.

Le major Duportal du 7e léger fut tué près de moi. Il était capitaine des grenadiers au 59e en 1804, lorsque je m'engageai dans ce régiment. Personne ne m'avait témoigné autant de bienveillance et n'avait plus encouragé mon début dans la carrière.

Le 17e perdit 600 hommes et le 36e 200. La brigade Pouchelon fut au moins aussi maltraitée.

Vandamme, voyant que l'ennemi recevait de nouveaux renforts, ne songea plus qu'à conserver sa position en attendant le reste de ses troupes. Il avait 30 bataillons en face de l'ennemi et 22 en arrière. Dans la soirée et dans la nuit arrivèrent successivement la division Dumonceau, la brigade Quiot, le reste de l'artillerie et le parc de réserve. On bivouaqua sur le terrain.

Les ordres de Napoléon pour cette même journée prescrivaient au roi de Naples de marcher sur Frauenstein; au maréchal Marmont de suivre la direction de Dippodiswalde; au maréchal Gouvion Saint-Cyr, celle de Maxen. Le maréchal Marmont eut une fort belle affaire en avant de Dippodiswalde; mais le général Gouvion Saint-Cyr s'arrêta à Reinhardsgrimma entre Dippodiswalde et Dohna. Il avait laissé passer le maréchal Marmont, disait-il, parce que deux corps d'armée ne pouvaient pas traverser ensemble le même défilé. Il était donc en arrière de Marmont, et bien plus encore en arrière de Vandamme, avec lequel il aurait dû se lier.

Vandamme ignorait ces détails; mais il savait que les hauteurs du Geyersberg à sa droite et de Mollendorf sur ses derrières n'étaient point occupées. Cependant il s'obstinait à compter sur l'arrivée du maréchal Mortier ou du maréchal Gouvion Saint-Cyr, et il résolut de combattre encore le 30 en avant de Kulm. Personne ne partageait ses illusions. Les généraux, les officiers et les soldats manquaient également de confiance. C'est une disposition fâcheuse au commencement d'une bataille. Chacun de nous ne répondait que de sa bravoure personnelle, et quand les mesures sont mal prises, ce n'est pas assez pour réussir.

Le 30 au matin nous formâmes notre ligne de bataille sans être inquiétés. La 42e division, à la droite de Straden, appuyant au bois qui domine le Geyersberg; la 1re division à sa gauche; la brigade Quiot à cheval sur la grande route de Kulm; la brigade de Reuss derrière celle-ci; la brigade Doucet en arrière de Kulm; la brigade Dunesme à la gauche de la grande route; la cavalerie à l'extrême gauche vers Neudorf. Elle aurait dû appuyer à l'Elbe, à Aussig, mais notre armée n'était pas assez nombreuse pour occuper une ligne aussi étendue. On s'était contenté d'envoyer à Aussig le général Kreutzer de la 42e division avec deux bataillons et 400 chevaux; il avait l'ordre de communiquer par sa cavalerie avec le général Dumonceau, et d'empêcher que la gauche de ce général ne fût tournée; ce qui était difficile, à cause de la distance qui sépare Aussig de Kulm, et de notre infériorité numérique.

L'armée russe, commandée par le général Barclay de Tolly, prit position en face de nous. Sa droite débordait notre gauche, que le projet du général était de tourner et de rejeter sur le centre. L'action s'engagea de ce côté. L'attaque fut soutenue avec vigueur par le général Dunesme. Les brigades Gobrecht et Heimrodt exécutèrent de belles charges; mais l'ennemi gagnait du terrain et se prolongeait dans la direction d'Arbesau. Le général Vandamme détacha la brigade Quiot pour soutenir la gauche. Pendant ce temps, le centre et la droite étaient fortement canonnés par l'ennemi. On avait formé la 1re division en échelons, par bataillon, à d'assez grandes distances. Les troupes étaient bien disposées malgré l'échec de la veille; mais un événement funeste rendit toute résistance impossible. Le corps prussien de Kleist, qui se retirait en désordre par Glasshüte et Schonenwald, était arrivé sur les hauteurs de Nollendorf. Ce général, apercevant la position de notre armée, reprit courage, descendit de Nollendorf et se forma au pied de la colline. Ainsi, notre armée, menacée de front par des forces supérieures et débordée sur son flanc gauche, trouvait le défilé par lequel seul elle pouvait opérer sa retraite occupé par l'ennemi. Une retraite régulière devenait impossible; il fallait passer sur le corps des Prussiens et regagner les hauteurs de Nollendorf en abandonnant l'artillerie. Les brigades Quiot et Reuss firent volte-face pour attaquer Kleist. J'eus l'ordre de les appuyer. Je me trouvais alors avec le 36e que je ne voulais pas quitter. Il formait la gauche de la division, et cette gauche était fort en l'air depuis le départ du général Quiot. L'attaque devenait plus vive; déjà la droite de la division commençait à plier. J'envoyai chercher le 17e; il ne vint pas. Pressé par le général Vandamme, je lui amenai le 36e qu'il dirigea lui-même contre les Prussiens. Le 36e était si affaibli que j'avais réuni les deux bataillons en un seul. À cette époque il n'y avait que six compagnies par bataillon. En traversant le village de Kulm, trois compagnies furent détachées à l'artillerie; il me resta donc trois compagnies. Je ne pus que les envoyer en tirailleurs, et marcher moi-même à leur tête avec le major Sicart. La première ligne des Prussiens fut rompue et leurs canons enlevés; mais la seconde ligne nous arrêta et nous ramena bientôt en désordre. Si les généraux Philippon et Mouton-Duvernet avaient pu nous seconder, cette seconde ligne eût été enfoncée comme la première. Ces deux généraux commencèrent en effet leur retraite entre Kulm et le Geyersberg, et les colonnes russes les serraient de près. Notre cavalerie de l'aile gauche, entièrement débordée, vint se jeter dans leurs rangs; le désordre se mit parmi les équipages; on détela les chevaux. Une masse de fuyards se précipita dans le bois de Geyersberg, et y entraîna les deux divisions. Toute la cavalerie ennemie se répandit alors dans la plaine; les brigades Quiot, Reuss et Dunesme furent rompues à leur tour et se sauvèrent dans les bois. J'errais dans la plaine au milieu de cette inexprimable confusion; je n'avais plus un seul homme de ma brigade; mon aide de camp, blessé la veille, n'avait pu m'accompagner. Les ennemis m'entouraient, et j'aurais été pris cent fois, si je n'avais pas eu la volonté bien arrêtée de ne pas me rendre, «à moins, comme disait le maréchal Ney, qu'on ne me tînt par la cravate.» C'est ce qui pensa m'arriver; je me trouvai face à face avec des tirailleurs prussiens, qui me parlèrent comme à un des leurs, et ne s'aperçurent de leur méprise que quand je fus éloigné. Ils me tirèrent des coups de fusil, et ne réussirent pas plus à me tuer qu'à me prendre. Quelques pelotons d'infanterie marchaient encore en ordre, je me mis à leur tête; ils furent écrasés en un instant. Je me réunis enfin au 16e de chasseurs, qui, par un effort désespéré, cherchait à se faire jour sur la grande route. Bientôt le feu de l'artillerie prussienne renversa les hommes et les chevaux, et le régiment se dispersa. Je ne songeai plus alors qu'à ma retraite personnelle, en emportant du moins la consolation d'avoir quitté le dernier ce funeste champ de bataille. Je gagnai les bois du Geyersberg; un escadron de Cosaques me poursuivait; je leur abandonnai mon cheval, et j'entrai dans un fourré où ils ne pouvaient me suivre. Je trouvai le bois encombré de fuyards de tous les corps et de toutes les armes. Un soldat conduisait un cheval en main; je le lui pris. Après une heure de marche, j'arrivai sur un plateau à l'autre extrémité du bois; un officier de la 2e division, égaré comme moi, m'accompagnait. On voyait de loin des troupes sur la hauteur; cela nous causa quelque inquiétude. Nous entendîmes des commandements en français; c'étaient les généraux Philippon et Mouton-Duvernet, qui se ralliaient à la sortie du bois pour continuer leur retraite. Je me trouvais ainsi réuni à ce qui restait de ma brigade. Je fus reçu avec de grands transports de surprise et de joie; on me croyait perdu. Je n'ai jamais en effet couru tant de dangers, et je ne comprends pas que je n'aie pas même été blessé. Nous nous arrêtâmes le soir à Liebenau, où le maréchal Gouvion Saint-Cyr venait d'arriver de son côté.

Le général Montmarie, avec une partie de sa brigade de cavalerie légère, parvint à se faire jour sur la grande route et rejoignit le maréchal Mortier à Pirna.

Le général Kreutzer, détaché à Aussig, ainsi que je l'ai déjà dit, ne fut que faiblement attaqué. Il se retira le soir en bon ordre par Biéta, et ramena le lendemain à Kœnigstein ses deux bataillons et le 3e de hussards, en conduisant même quelques prisonniers.

Les pertes du 1er corps furent immenses. Dans ma brigade, le 17e perdit pendant les deux journées 1500 hommes sur 2,600; le 36e, 750 sur 1,000. Ainsi, au 31 août, la situation du 17e était de 1,100 hommes, et celle du 36e de 250. Le 36e avait 40 officiers présents; 6 furent tués ou blessés, 14 prisonniers, en y comprenant le major Sicart. Un assez grand nombre d'hommes blessés ou égarés rentrèrent plus tard, mais je pense que le personnel du 1er corps fut réduit de moitié, ce qui fait une perte de 20,000 hommes. Le général Vandamme fut pris dans la plaine au moment où je venais de le quitter[63].

Les généraux Haxo et Quiot blessés et pris, le général Pouchelon blessé légèrement, le général Heimrodt tué. Les rapports des Prussiens me portent aussi au nombre des morts; 60 pièces de canon, 18 obusiers, tous les caissons, y compris ceux du parc de réserve, tous les bagages enfin tombèrent entre les mains de l'ennemi. Nous arrivâmes à Liebenau en ne possédant que ce que nous avions sur le corps.

L'effet moral de cette défaite fut bien plus fâcheux encore. Il en résulta un découragement qui dura jusqu'à la fin de la campagne. Les jeunes soldats ont besoin de succès, les anciens seuls savent supporter les revers. Nous ne reconnaissions plus les hommes qui, la veille encore, abordaient l'ennemi avec tant d'audace. Le 29 au matin, le 1er corps se composait de 40,000 braves; le 30 au soir, il ne comptait plus que 20,000 soldats découragés.

Quant aux conséquences politiques de l'affaire de Kulm, elles furent désastreuses. Notre victoire de Dresde avait frappé de terreur les souverains alliés; tout leur désir était de rouvrir des négociations qui, cette fois, auraient été suivies de la paix. Le succès releva leur courage. L'effet en fut si prompt, que le colonel Galbois, envoyé le 31 pour traiter d'un échange de prisonniers, ne fut pas même reçu. Deux jours plus tôt, il eût été accueilli avec empressement.

Mais, qui doit-on accuser de ce désastre? Vandamme avait-il ou non l'ordre de marcher sur Tœplitz? Les autres corps étaient-ils en mesure de le seconder? Les ordres ont-ils été mal donnés ou mal exécutés? À cet égard, il y a plus d'un coupable. D'abord, et qu'on me permette de le dire, il est à regretter que Napoléon lui-même n'ait pas surveillé davantage l'exécution de ses ordres. Le 28, il écrivait à Gouvion Saint-Cyr de se joindre à Vandamme et de placer les deux corps à Gieshübel. Cependant la réunion n'eut pas lieu. Gouvion Saint-Cyr resta le 29 à Reinhardsgrimma, à la hauteur de Dohna. Vandamme attaqua seul, et le 29 il écrivait de Hellendorf qu'il marcherait le lendemain sur Tœplitz, à moins d'ordre contraire. L'ordre n'arriva pas, et Napoléon le savait, car le 30 il écrivait au major général que Vandamme marchait sur Tœplitz. Or, comme ce jour même Gouvion Saint-Cyr partait seulement de Reinhardsgrimma, Vandamme se trouvait isolé.

Quant au maréchal Gouvion Saint-Cyr, sa conduite mérite de grands reproches. Le 28, il recevait l'ordre de se joindre au général Vandamme pour marcher sur Gieshübel; cependant il n'alla que jusqu'à Maxen, et le lendemain 29, il s'arrêta à Reinhardsgrimma, après avoir fait une lieue et demie, tandis qu'il pouvait prendre à gauche la route de Glasshüte à Fürstenwald, qui ne fut point occupée pendant la journée du 30. Cette route conduisait également à Tœplitz. En la suivant, Gouvion Saint-Cyr se mettait en communication par sa droite avec Marmont, qui arrivait le 30 à Zinvald, et par sa gauche avec Vandamme. Assurément, avec un peu d'activité, il eût été en mesure de prendre part à l'affaire du 30, ou au moins de protéger notre retraite.

Enfin le maréchal Mortier fut informé à Pirna que le général prussien Kleist se dirigeait de Liebstadt sur Nollendorf, et se trouvait par conséquent entre lui et nous. Il le poursuivit, mais fort lentement. Ainsi, par le concours de toutes ces circonstances, le 1er corps se trouva seul en présence de toute l'armée ennemie.

Mais la faute la plus impardonnable fut celle du général Vandamme. On comprend qu'il ait été tenté de faire une pointe sur Tœplitz; il en avait prévenu l'Empereur, qui l'avait autorisé par son silence. Il avait même reçu l'avis que les principales forces de l'ennemi se retiraient sur Annaberg, dans une direction tout opposée; cependant la résistance que son avant-garde éprouva le 29, dans la plaine de Kulm, et les forces toujours croissantes de l'ennemi durent lui apprendre qu'il avait été mal informé et qu'il allait avoir affaire à l'armée coalisée tout entière. Dans cette situation, au lieu de réunir ses troupes pour faire une attaque sérieuse, il passa la journée à user la 42e et la 1re division dans des attaques partielles où nous eûmes toujours le désavantage. Le soir il ne reçut aucun avis de la marche des autres corps; il n'envoya point d'officier pour lui en rapporter des nouvelles. Bien plus, dans la nuit il apprit par l'arrivée de la brigade Doucet, que le maréchal Mortier se trouvait toujours dans les environs de Pirna, et que les hauteurs de Nollendorf n'étaient point occupées. Le général Haxo, que l'Empereur avait envoyé près de lui, le conjura alors de se retirer pour prendre la position de Nollendorf. S'il eût suivi ce conseil, nous faisions prisonnière la division du général Kleist, qui nous a été si fatale. Ainsi, non-seulement la retraite eût été prudente, mais encore il en serait résulté un beau fait d'armes. Nous rentrions en communication avec les maréchaux Marmont et Gouvion Saint-Cyr; les opérations mieux combinées de tous les corps d'armée auraient complété la victoire de Dresde et sans doute amené la paix. Vandamme ne voulut rien entendre; son obstination causa sa perte et la nôtre. Il était l'auteur de ce désastre; il en fut aussi la première victime, et l'on dirait qu'il ait voulu justifier par son exemple la maxime qu'il répétait souvent: «Il n'y a point de petite faute à la guerre; un seul instant suffit pour faire perdre le fruit de plusieurs années d'utiles et glorieux services.»