I.

CAMPAGNE D'ESPAGNE EN 1809.

Je n'ai point à raconter la guerre d'Espagne, qu'on appelle à juste titre la guerre de l'Indépendance; je n'y ai assisté que pendant trois mois (novembre et décembre 1808, janvier 1809). C'est seulement alors, que Napoléon a commandé ses armées en personne. Voici à quelle occasion j'ai fait cette courte campagne.

Je venais de me marier. Le duc de Feltre, ministre de la guerre, mon beau-père, regrettant toujours de ne pouvoir suivre l'Empereur à l'armée, voulut au moins se faire remplacer par ses aides de camp. Assurément il ne me convenait pas de solliciter une exception. La question était de savoir en quelle qualité je serais employé. Je ne voulais pas entrer dans un régiment qui pouvait rester en arrière ou tenir garnison dans quelque place. M. le maréchal Ney venait d'être appelé en Espagne. J'étais sûr qu'auprès de lui il y aurait de la gloire à acquérir ou au moins des dangers à courir. On a vu dans ce qui précède combien j'avais eu à me louer de ses bontés pour moi. Il m'en donna une nouvelle preuve en me permettant de faire encore cette campagne comme son aide de camp.

Je raconterai donc ce qui s'est passé sous mes yeux, en faisant précéder mon récit de courtes observations sur l'ensemble des événements.

Depuis quelque temps, nos troupes, sous différents prétextes, avaient occupé les principaux points de l'Espagne; et Napoléon s'en croyait le maître, lorsqu'il manda à Bayonne la famille royale, à laquelle il imposa son abdication. Cette nouvelle produisit en Espagne un effet terrible, et l'insurrection éclata de toutes parts. Des exemples sévères et quelques avantages remportés par nos généraux sur différents points en arrêtèrent d'abord le progrès, mais la malheureuse affaire du général Dupont à Baylen porta au comble l'enthousiasme des Espagnols et doubla les forces de l'insurrection. Dès le mois d'août, l'armée française n'occupait plus que la ligne de l'Ebre.

Napoléon ne perdit point de temps pour réparer ce désastre. Il appela en Espagne les 1er et 6e corps de la Grande Armée restés en Allemagne, trois divisions de dragons, deux divisions de l'armée d'Italie.

Les maréchaux Victor et Ney conservèrent les commandements des 1er et 6e corps; d'autres troupes furent mises sous les ordres des maréchaux Bessières, Lannes, Moncey, Lefèvre.

Le passage en France de ces différents corps fut une marche triomphale. Les municipalités de toutes les villes rivalisèrent de zèle pour leur réception. Partout on organisa des fêtes militaires; partout des banquets leur furent offerts. Les compliments, les harangues, les chansons militaires se succédaient pour célébrer les triomphes de la Grande Armée et pour en prédire de nouveaux. Hélas! cet espoir fut cruellement trompé.

Napoléon voulait avoir sous ses ordres cent à cent vingt mille hommes de bonnes troupes. Il espérait en quelques mois venger l'honneur de nos armes, ramener son frère à Madrid, lui soumettre l'Espagne entière. Il se hâterait ensuite de revenir à Paris, car les dispositions hostiles de l'Autriche lui causaient déjà quelque inquiétude.

Napoléon, selon son énergique expression, disait:

«J'ai envoyé aux Espagnols des agneaux qu'ils ont dévorés; je vais leur envoyer des loups qui les dévoreront à leur tour.» Il était bien temps en effet de reprendre l'ascendant que des revers inattendus venaient de nous faire perdre. On avait vu les Français repoussés jusqu'à la ligne de l'Ebre par des Espagnols à peine organisés, et dont le triomphe semblait encore redoubler la haine. Le général Dupont avait capitulé à Baylen, le général Junot à Lisbonne. L'armée anglaise, après avoir ainsi délivré le Portugal, allait se joindre aux Espagnols; encore un effort, et l'Espagne entière serait délivrée.

Voici donc le plan de campagne qu'ils adoptèrent:

L'armée française étant réunie sur l'Ebre autour de Vittoria, ils entreprirent de l'envelopper en la tournant d'un côté par Pampelune, de l'autre par Bilbao. La gauche (45,000 hommes), commandée par Blake, marcha sur Bilbao; la droite (18,000 hommes), par Palafox, sur Pampelune; Castanos (30,000 hommes), au centre, occupait la droite de l'Ebre autour de Logrono. Il devait se joindre à l'armée de droite, quand le mouvement pour envelopper l'armée française serait en pleine exécution.

Napoléon, déjà établi à Vittoria, pénétra le projet des ennemis et s'en félicita. Il savait bien que ni la droite ni la gauche des ennemis ne pourraient vaincre la résistance des admirables troupes, des habiles généraux qu'il leur opposerait, et que lui-même, partant de Vittoria, écraserait l'une après l'autre la droite et la gauche des ennemis, qui chercheraient vainement à se réunir. Il blâma même ses généraux de s'être engagés précipitamment avant son arrivée.

Quoi qu'il en soit, ces avantages partiels ayant rétabli la confiance dans notre armée, Napoléon n'hésita plus à marcher sur Burgos, dont il s'empara, après avoir mis ses défenseurs dans une déroute complète. Pendant ce temps, la gauche de l'ennemi fut battue par le maréchal Victor à Espinosa, les 10 et 11 novembre, et presque entièrement détruite.

Bientôt après, la droite éprouva le même sort au combat de Tudéla (23 novembre). Les débris de cette armée, poursuivis par le maréchal Lannes, se retirèrent partie vers Saragosse, partie sur la route de Madrid, sous la conduite des généraux Castanos et Palafox.

Napoléon continua sa marche sur Madrid pour rétablir le roi Joseph dans sa capitale, et en même temps pour prévenir l'armée anglaise, qui, après avoir débarqué à Samtander, s'avançait dans la Vieille Castille.

Il prescrivait au maréchal Ney, à peine rendu à Aranda sur la route de Madrid, de se porter à gauche par Osma et Soria, pour se placer sur les derrières de Castanos et Palafox, qui, dans leur retraite après l'affaire de Tudéla, allaient être attaqués en tête par les maréchaux Lannes et Moncey, et pouvaient ainsi être détruits.

C'est sur ces entrefaites que je rejoignis le maréchal Ney. Je passai la frontière le 10 novembre, en voyageant avec mes chevaux, et le 19 j'atteignis Aranda, sur la route de Madrid. Après quelques incertitudes sur la marche du maréchal Ney, j'appris enfin qu'il avait pris la route de Soria, ainsi que je viens de le dire, et je le joignis le 22 dans cette ville, en passant par Osma et Berlinga.

J'étais depuis peu de jours en Espagne, et déjà je remarquai la différence de cette guerre avec celles que nous avions faites précédemment. Nous n'avions à combattre en Allemagne que les armées ennemies. La victoire nous rendait maîtres du pays. Les habitants se soumettaient tristement, mais avec calme. Si les désordres que nous ne commettions que trop souvent les irritaient contre nous, il était facile de les ramener avec de bons procédés. Ici, la haine était profonde, ardente, irréconciliable. On peut dire que toute la nation était armée contre nous, et nous ne possédions en Espagne que le terrain occupé par nos troupes. Les maraudeurs de notre armée, fort nombreux à cette époque, commettaient mille excès. Les cruautés commises contre nous semblaient aux Espagnols une vengeance légitime. Elles étaient même autorisées par la religion. J'ai trouvé dans un catéchisme l'article suivant:

Est-il permis de tuer les Français? Non, excepté ceux qui sont sous les drapeaux de Napoléon.

Aussi existait-il entre eux et nous, une émulation de cruauté dont les détails feraient frémir. Même en notre présence, les Espagnols ne dissimulaient pas leurs sentiments. Un paysan, devant qui nous parlions du roi d'Espagne, ne craignit pas de nous dire: Quel roi? le vôtre ou le nôtre? Les officiers de notre armée, les soldats eux-mêmes paraissaient attristés et inquiets. Accoutumés à vaincre l'ennemi sur le champ de bataille, ils comprenaient que la bravoure et l'art militaire sont impuissants à réduire une population tout entière, qui combat pour sa religion et son indépendance.

Je reçus à l'état-major du maréchal Ney le bienveillant accueil auquel j'étais accoutumé.

J'ai dit que le maréchal avait été envoyé sur cette route pour poursuivre Castanos et lui couper la retraite, mais les renseignements étaient difficiles à obtenir dans un pays dont les habitants fuyaient à notre approche, ou bien ne nous donnaient que de fausses nouvelles. Le maréchal Ney ignorait les résultats du combat de Tudéla; on chercha même à lui faire croire que le maréchal Lannes avait été battu. Il ignorait également la marche de Castanos, que l'on disait être à la tête de 60 ou 80,000 hommes; comme il n'en avait lui-même que 14 ou 15,000, il craignit de les exposer, et il passa trois jours à Soria pour attendre des renseignements qui n'arrivaient pas. Or le combat de Tudéla ayant eu lieu le 22, s'il eût marché sur Agreda le 23, il se trouvait sur les derrières de Castanos et complétait sa défaite. L'Empereur lui en fit des reproches avec les égards dus à son mérite, et en tenant compte des motifs qui pouvaient expliquer cette irrésolution.

Le maréchal Ney continua donc sa route et arriva le 28 novembre à Alagon, devant Saragosse, en passant par Agreda et Tarrazona. Le maréchal Moncey était à Alagon, occupé des préparatifs du siége de Saragosse. L'Empereur blâma encore ce mouvement, disant que le maréchal Ney ne devait point mêler ses troupes avec celles du maréchal Moncey, qui restait chargé du siége; que, pour lui, il ne devait s'occuper qu'à poursuivre Castanos.

Le soir même de notre arrivée à Alagon (28 novembre), le maréchal demanda l'aide de camp de service pour l'envoyer au quartier général de l'Empereur; j'étais de service et je fus donc désigné. La mission était dangereuse: l'Empereur marchait sur Madrid par la grande route d'Aranda; il devait se trouver près de cette capitale. On ne pouvait prendre la route directe par Catalayud. Il fallait donc gagner Aranda par le chemin que nous venions de parcourir et reprendre ensuite la grande route de Madrid; mais partout les populations étaient exaspérées et l'on devait craindre qu'elles ne voulussent exercer leur vengeance sur un officier isolé, comme il n'y en avait déjà que trop d'exemples. Aussi mes camarades me regardaient-ils comme perdu. On en fit même l'observation au maréchal Ney; car enfin je n'étais pas son aide de camp. J'en faisais seulement le service pour cette campagne, et c'était mal récompenser mon zèle que de m'envoyer à une mort presque certaine. Le maréchal, après un instant de réflexion, répondit que puisqu'il avait parlé d'un de ses aides de camp, il ne pouvait pas désigner d'autre officier; que l'aide de camp de service devait marcher, et que je ne souffrirais pas d'ailleurs qu'on en mît un autre à ma place. La mission, ajouta-t-il, est dangereuse sans doute, mais moins qu'on ne le suppose; les populations, encore agitées et effrayées par notre passage, n'ont pas eu le temps de se concerter pour agir; je pense donc qu'avec du sang-froid et de la résolution, personne n'osera l'arrêter. Cette confiance encouragea la mienne; et l'on va voir que l'entreprise, un peu téméraire, eut un plein succès.

Je partis le soir même, sous la conduite d'un guide espagnol. Il me conduisit à Malien par des chemins de traverse. Je ne reconnus pas la route par laquelle nous avions passé la veille; j'en fis l'observation, non sans quelque inquiétude. Mon guide me répondit qu'il avait quitté la grande route, parce qu'elle nous conduirait dans un village où je pourrais être arrêté. Nous arrivâmes en effet sans encombrer à Malien, et la rare fidélité de ce premier guide me parut d'un bon augure pour le succès de mon périlleux voyage. Je trouvai ensuite, de distance en distance, des postes de cavalerie française qui me fournissaient un cheval et un cavalier d'escorte. Partout les populations étaient inquiètes, agitées, incertaines. Je trouvai sur la route beaucoup de traînards et de maraudeurs de notre corps d'armée; je les grondai de rester en arrière, quoique au fond du cœur je fusse charmé de les trouver sur mon chemin. À Tarrazona, pendant qu'on sellait mon cheval, un hussard fit partir un pistolet par mégarde, un rassemblement considérable et assez menaçant se forma aussitôt devant la porte. Le brigadier voulait faire monter à cheval et disperser le rassemblement; c'était le meilleur moyen de se faire massacrer. Je l'en empêchai et je sortis avec le hussard qui m'accompagnait. Les groupes s'écartèrent pour me laisser passer, et je traversai la ville au petit pas, donnant et recevant des saluts. Je trouvai sur toute ma route les habitants dans une attitude hostile; leurs visages portaient l'empreinte de la haine et de la frayeur. À mon approche, des groupes se formaient et se dissipaient aussitôt. Si je n'ai pas été massacré, assurément ce n'est que par la crainte des représailles. J'arrivai ainsi à Aranda le 30 novembre, après avoir marché jour et nuit. Je suivis alors la grande route de Madrid. Les dangers étaient passés, car je me trouvais au milieu des corps d'armée qui marchaient à la suite de l'Empereur; mais les chevaux de poste avaient été enlevés, et il n'existait aucun moyen de correspondance. Je voyageais presque toujours à pied, singulière manière de porter des dépêches. Tout était ravagé sur la route, où l'on ne trouvait pas plus de vivres que de chevaux. Après avoir traversé le champ de bataille de Somosierra, je trouvai enfin l'Empereur, le soir du 3 décembre, au château de Chamartin, devant Madrid. La ville se rendit le lendemain.

Aussitôt après mon départ, le maréchal Ney recevait l'ordre de se rendre lui-même à Madrid par Catalayud, Siguenza et Guadalaxara; je ne pouvais aller isolément à sa rencontre par cette route. Le prince de Neuchâtel me garda à Madrid jusqu'au 10; le maréchal Ney était alors à Guadalaxara. La proximité de cette ville me permit d'aller l'y joindre sans danger. Ce ne fut donc qu'au bout de douze jours que je pus lui rendre compte de ma singulière mission. Ses aides de camp m'embrassèrent tous comme un homme échappé du naufrage. Le corps d'armée du maréchal Ney vint tenir garnison à Madrid le 14. L'Empereur le passa en revue un des jours suivants. Ce corps d'armée fut ensuite destiné, ainsi que celui du maréchal Soult, à poursuivre l'armée anglaise commandée par le général Moore, qui se retirait à travers le royaume de Léon et la Galice pour s'embarquer à la Corogne. Le maréchal Ney devait former la réserve du maréchal Soult.

Nous partîmes le 20 décembre pour Astorga, où nous arrivâmes le 2 janvier, en passant par Guadarrama, Tordesillas, Rioseco. La rigueur du temps rendit pénible et même dangereux le passage de la montagne du Guadarrama.

L'Empereur suivit la même route jusqu'à Astorga, et retourna ensuite à Valladolid. Le maréchal Soult, qui nous précédait, suivait les Anglais dans leur retraite, qu'ils conduisirent avec habileté. On lui avait donné la brigade de cavalerie légère du maréchal Ney, commandée par le général Colbert, qui fut tué, le 3 janvier, à Carcabelo, dans une affaire d'avant-garde, qu'il dirigeait comme toujours avec sa téméraire valeur. Cette nouvelle nous causa une profonde douleur. Tous les aides de camp du maréchal Ney étaient dévoués au général Colbert, qui leur témoignait la plus grande bonté. On a dit qu'il avait exprimé le regret d'être enlevé si tôt à la carrière qui s'ouvrait devant lui. Ce n'est point exact: il a été tué sans pouvoir proférer une parole.

Le maréchal Soult continua à poursuivre les Anglais sans réclamer l'assistance du maréchal Ney, qui resta toujours en réserve, soit à Astorga, soit à Lugo. Après avoir perdu la bataille de la Corogne, les Anglais s'y embarquèrent le 17 et le 18; ils perdirent dans cette retraite six mille hommes, trois mille chevaux, un matériel considérable.

Le départ de l'armée anglaise nous rendait maîtres de tout le pays. Le maréchal Ney fut chargé d'occuper la Galice, et le maréchal Soult de s'approcher des frontières du Portugal.

Je passai huit jours à Lugo, et, au moment de partir pour la Corogne, le maréchal voulut bien m'engager à retourner à Paris pour prendre part à la campagne qui se préparait contre l'Autriche. Il me proposa seulement de retarder de quelques jours, si j'étais curieux de voir la Corogne. Je n'acceptai point, et je fis très-bien. Il n'y avait pas une minute à perdre pour la campagne d'Autriche. D'ailleurs, huit jours après mon passage, les communications étaient interceptées et tous nos postes égorgés. Saint-Simon, aide de camp du maréchal, qui retournait aussi en France, m'accompagna; et je fus heureux de trouver un tel compagnon de voyage pour une route pénible, longue et dangereuse. Notre voyage eut lieu plus tranquillement qu'on n'eût osé l'espérer. Nous trouvâmes partout des postes de correspondance, dont les commandants nous fournissaient des chevaux. Nous arrivâmes le 1er février à Valladolid, et des relais de poste nous conduisirent à Bayonne et de là à Paris.