III.
MISSION À L'ARMÉE DE CATALOGNE EN 1811.
Je fus envoyé, au mois d'août 1811, en mission auprès du maréchal duc de Tarente, qui commandait l'armée de Catalogne, et qui, après un siége très-brillant, venait de reprendre le fort de Figuières, qui avait été surpris par l'ennemi. Mes instructions me prescrivaient d'aller à Girone, à Barcelonne et au mont Serrat. Le maréchal me dit que pour aller à Girone, il me faudrait l'escorte d'un bataillon, pour Barcelonne celle d'une division, et qu'enfin je ne pourrais aller au mont Serrat que lorsque toute l'armée ferait un mouvement pour s'en rapprocher. Cependant l'ordre m'avait été donné, sans tenir aucun compte de ces difficultés, tant à cette époque on ignorait ou l'on feignait d'ignorer la véritable situation de l'Espagne. Je restai donc un mois au quartier général, en me contentant de visiter Figuières et les environs.
À mon retour à Paris j'écrivis le rapport ci-joint.
Rapport sur la Catalogne et la situation de l'armée.
La guerre de Catalogne plus encore que celle du reste de l'Espagne présente des difficultés qui paraissent presque insurmontables. Ces difficultés viennent des dispositions du pays et des moyens qu'on a employés et que l'on emploie encore pour le soumettre.
L'esprit du pays nous est premièrement tout à fait opposé. Les Catalans sont fiers, ennemis de tout assujettissement, ils ont toujours été en guerre ou en révolte. Ils détestaient les Français depuis la guerre de la Succession, ils se croient même au-dessus des autres Espagnols dont leur langage contribue encore à les séparer; ils ont peut-être encore plus de ténacité dans leurs opinions, surtout plus de respect pour les ecclésiastiques et de zèle pour la religion.
Telles étaient leurs dispositions au commencement de la guerre; et c'est avec des vexations, des brigandages de toute espèce, de mauvais traitements, même des cruautés, et du mépris pour tous les objets de leur culte, qu'on a cherché à les soumettre. Doit-on s'étonner de leur haine et de leur aversion pour les Français? Aussi l'une et l'autre sont-elles portées au comble, et je ne crois pas trop m'avancer en disant que nous n'avons pas un ami dans toute la Catalogne; il est même impossible d'essayer de les ramener, et il ne reste plus pour les soumettre qu'à employer la force. Ce dernier parti ne présente pas de moins grandes difficultés. Un pays de près de 200 lieues carrées, ayant une grande étendue de côtes, couvert de montagnes, arrosé de mille courants d'eau, et n'ayant que peu de chemins, un tel pays offre de grands moyens de défense aux insurgés soutenus par les Anglais.
La difficulté des subsistances est pour nous un obstacle de plus, et l'on ne doit pas s'attendre à trouver de grandes ressources dans les récoltes du pays.
La Catalogne, bien cultivée autrefois, produisait du froment, du seigle, du maïs, de l'huile, du vin, etc.; cependant jamais le blé ne suffisait à la consommation de la province. Comment la récolte de cette année pourrait-elle fournir aux besoins de l'armée, surtout si l'on pense qu'elle souffrira de la diminution de la population et que les insurgés en auront une partie?
On peut dire que la Catalogne est constamment en pleine insurrection. Nous n'y sommes maîtres que des lieux que nous occupons, et l'on ne peut aller nulle part sans des escortes souvent nombreuses. Ce n'est pourtant pas qu'ils aient fait le moindre progrès en tactique ou en discipline, ils ne déploient pas même sur le champ de bataille un courage très-brillant; nous les battons en toute rencontre, même avec des forces inférieures: mais il existe dans chaque individu une volonté de résistance que les revers exaltent au lieu de diminuer, que les succès encouragent et dont on ne peut prévoir le terme.
La surprise du fort de Figuières avait fort relevé leurs espérances. On sait que par l'incroyable négligence du gouverneur, la trahison de quelques Espagnols qui étaient dans le fort et la lâcheté des Napolitains qui le défendaient, le fort fut surpris par une porte basse et que les insurgés s'en emparèrent sans résistance. Le maréchal duc de Tarente se trouvait à Barcelonne. Dans le premier moment tout parut perdu et les Catalans crurent voir les Français chassés d'Espagne. Cependant ces événements n'eurent aucune suite fâcheuse, le duc de Tarente revint aussitôt investir le fort, toutes les tentatives des insurgés pour le débloquer ou pour en sortir furent vaines. Le général Baraguay-d'Hilliers les battit complétement, et le fort se rendit enfin après un blocus dans lequel les troupes françaises déployèrent une intelligence et une bravoure au-dessus de tout éloge.
Après la capitulation, il fallut donner quelque repos aux troupes qui étaient excessivement fatiguées des travaux du blocus. On prit des cantonnements autour de Figuières, où s'établit le quartier général. L'intention de l'Empereur était que l'armée se portât à Barcelonne ou au mont Serrat; mais l'énorme quantité de malades rendit toute espèce de mouvements impossible. On n'aurait pu réunir plus de 4,000 hommes, et cette petite armée, sans cesse harcelée en route par les insurgés, se serait entièrement fondue. On ne peut donner trop d'éloges au bon esprit de l'armée, et il serait injuste de citer quelques régiments ou quelques officiers; tous ont rivalisé d'activité, de courage et d'intelligence. L'armée attend avec confiance de la bonté de l'Empereur les récompenses qu'elle a si bien méritées. Les insurgés sont en force sur la côte; leur quartier général est à Mataro, le général Lasey les commande; ils ont aussi quelques troupes sur la rive droite de la Fluvia à Castel-Follit et Olot. Ils s'occupent de lever des hommes et de les organiser; ils lèvent aussi des contributions; il paraît qu'ils travaillent toujours à fortifier Urgel et Cardonne. Avant d'entreprendre le siége de ces deux places nous serons obligés de construire pour l'artillerie un chemin de Manresa à Cardonne et un autre de Belver à Urgel.
Les Anglais paraissent sans cesse sur les côtes pour protéger les insurgés et gêner le cabotage; l'occupation des îles de Las Medas n'atteint que trop ce dernier but. Nous avions un poste dans la tour de l'île du milieu, il était facile de prévoir que l'ennemi voudrait nous en chasser, et le maréchal ordonna une reconnaissance sur ce point. Les officiers d'artillerie qui y furent envoyés rapportèrent qu'il était impossible d'élever des batteries sur la grande île la plus voisine de la côte et qui est fort escarpée. On dut croire, d'après ce rapport, le poste de la seconde île en sûreté. Cependant l'ennemi construisit en une nuit une batterie sur la grande île, malgré cette impossibilité prétendue, la tour que nous occupions dans l'île voisine fut détruite en un instant et le poste obligé de se rendre. Depuis ce temps l'ennemi se fortifie dans la grande île, où il a fait sauter les murs et élever des batteries. Ce malheureux événement rend le cabotage très-difficile sur ce point.
La communication est interrompue. Le chemin qui y conduit le long de la mer est entièrement détruit. Quant à la route d'Ostalrich, les insurgés l'ont fait sauter en différents endroits, et l'on ne peut passer sur cette route qu'avec toute l'armée. On a cependant de temps en temps par des espions des nouvelles de Barcelonne. Le général Maurice Mathieu y maintenait le plus grand ordre et la plus parfaite surveillance. Comme les insurgés venaient souvent couper l'aqueduc qui conduit dans la place les eaux du Béjos, on construisit une redoute près de Moncada pour s'opposer à leurs entreprises. Le baron Dérolès, commandant les insurgés sur ce point, résolut d'enlever cette redoute au mois de septembre. Le général Mathieu en ayant eu avis sortit avec 1,500 hommes de la garnison, marcha à l'ennemi qui était fort de 3,000 hommes de ligne et un grand nombre de paysans; malgré cette disproportion, l'ennemi fut repoussé et poursuivi jusqu'à Ripallen.
On estime que Barcelonne est approvisionnée jusqu'à la fin de l'année, excepté en viande dont on ne donne depuis longtemps à la garnison que les dimanches. Il est donc essentiel de renouveler bientôt l'approvisionnement; pour parvenir à ce but, le cabotage présente de grandes difficultés, surtout depuis les entraves qu'y apportent les Anglais. La voie par terre est impraticable à cause des chemins; il n'y a donc d'autre moyen qu'une expédition maritime.
Les habitants de Barcelonne nous sont aussi opposés que ceux du reste de la Catalogne. Pendant le séjour qu'y fit le duc de Tarente, les habitants élevaient des feux la nuit sur les terrasses des maisons pour servir de signaux aux insurgés, et malgré les menaces les plus sévères et les recherches de la police, il fut également impossible d'empêcher cette connivence et d'en découvrir les auteurs. On n'avait que très-difficilement des nouvelles de la division Frère; elle s'étendait depuis le mont Serrat jusqu'à Lérida.
Un pareil état de choses laisse, comme on l'a dit, bien peu d'espérance de voir l'ordre se rétablir. Il faudrait, pour vaincre tant d'obstacles, employer une armée nombreuse parfaitement disciplinée, commandée par des généraux expérimentés et occupés du bien public. Il faudrait surtout que le chef de cette armée fût d'une probité irréprochable, qu'il eût avec les Espagnols de l'indulgence sans faiblesse, de la fermeté sans dureté; que cette armée fût payée exactement de l'argent de France et qu'on ne fût pas obligé d'attendre pour toucher la solde la rentrée des contributions si lente et si incertaine; enfin que l'on tâchât de persuader aux Espagnols que l'on s'intéresse à eux, qu'on les estime et qu'on les honore, que l'on s'occupe de leur bonheur; peut-être à force de bons procédés pourrait-on ramener ceux que la rigueur n'a fait qu'éloigner davantage, et peut-être avec le temps pourrait-on guérir des plaies si profondes et si envenimées.