MARCHE SUR LA VISTULE.—BATAILLE DE PULTUSK.—BATAILLE D'EYLAU.
L'orgueil de Napoléon, sa confiance en sa puissance, avaient été portés au comble par la conquête de la Prusse. Rien ne lui semblait impossible, et, dans ses vastes projets, il ne connaissait plus de limite que celle de sa volonté. Maître de la ligne de l'Oder, il allait franchir ce fleuve et se porter au-devant de l'armée russe, qui s'avançait sur la Vistule. La plus redoutable de ses ennemies, l'Angleterre, était la seule qu'il ne pût prendre corps à corps. Mais il regardait les puissances de l'Europe comme vassales de l'Angleterre. En les attaquant, c'était elle qu'il croyait combattre. Il déclara donc qu'il ne ferait la paix avec la Prusse et la Russie que si elle était commune à l'Angleterre, et qu'il ne rendrait aucune de ses conquêtes que lorsque l'Angleterre restituerait les colonies qu'elle avait prises, soit à la France, soit à la Hollande ou à l'Espagne, nos alliés. Il voulait, selon son énergique expression, reconquérir les colonies par la terre. Pourtant la résolution de s'avancer vers la Vistule, et peut-être au delà, présentait de graves difficultés. Plus on s'éloigne de son pays, plus les embarras augmentent. Il fallait non-seulement réparer les pertes qu'avait faites l'armée, mais augmenter son effectif, pourvoir à son entretien, assurer ses communications, lui procurer des subsistances dans un pays pauvre et à l'approche de la mauvaise saison. On doit lire dans les historiens le récit des moyens employés pour obtenir ces résultats, l'admirable intelligence, la prodigieuse activité déployées en cette occasion par Napoléon. La Grande Armée, dont l'effectif au moment du départ de Boulogne était de quatre cent cinquante mille hommes et de cinq cent mille au commencement de la guerre avec la Prusse, se trouva portée à cinq cent quatre-vingt mille. Or la campagne d'Autriche et celle de Prusse ayant à peine coûté chacune vingt mille hommes, l'armée augmentait à chaque campagne au lieu de diminuer; car on sait que les libérations n'étaient pas admises pendant la guerre.
Ajoutons qu'en s'avançant autant dans l'intérieur de l'Allemagne, Napoléon se trouvait entouré, sinon d'adversaires déclarés, au moins de neutres ou d'alliés bien suspects. On ne doit pas se le dissimuler, tous les États de l'Europe étaient nos ennemis, et on l'a bien vu en 1813. Il fallait donc effrayer les uns par des menaces, attirer les autres par des promesses. C'est ainsi que la Saxe, notre ennemie dans la campagne précédente, devint notre alliée par son admission dans la confédération du Rhin.
Il est vrai que nous pouvions trouver en Pologne des alliés plus sincères. Pour arriver à la Vistule et nous approcher de Varsovie, il fallait traverser le duché de Posen. Il est évident que la présence de nos troupes allait faire soulever le pays, dans l'espérance de recouvrer son indépendance. Mais cela seul devait inquiéter l'Autriche, qu'il nous importait de ménager. Déjà cette puissance faisait connaître que toutes les pertes qu'elle avait essuyées ne lui permettaient pas de prendre part à la lutte, que la neutralité lui était donc imposée; et, en attendant, elle réunissait un corps de soixante mille hommes pour protéger ses frontières. On sait que ces corps d'observation deviennent bientôt des corps d'armée actifs, et qu'une circonstance que l'on croit favorable change la neutralité en hostilité. Napoléon s'expliqua avec l'Autriche. Il fit entendre que dans le cas du rétablissement de la Pologne, on pourrait lui donner la Silésie en compensation de la Gallicie; si cet arrangement ne convenait pas, il promit que, tout en favorisant l'insurrection de la Pologne russe et prussienne, ce qui était conforme aux droits de la guerre, il n'entreprendrait rien contre les intérêts de l'Autriche. Il annonça d'ailleurs qu'il était prêt à tout événement, et fort disposé à combattre l'Autriche, si, malgré les dispositions bienveillantes qu'il lui témoignait, elle voulait entrer en lutte.
Enfin, des mésintelligences s'étant élevées entre la Turquie et la Russie, mésintelligences entretenues habilement par Napoléon, la Russie s'était vue obligée d'envoyer un corps de soixante mille hommes sur les bords du Dniester.
Ainsi Napoléon allait recommencer la guerre contre la Russie, secondée par l'Angleterre, la Suède, et vingt mille Prussiens, débris de leur armée. Nous avions pour alliés la confédération du Rhin, et bientôt la Turquie. L'Autriche restait inquiète et silencieuse. La Pologne agitée s'apprêtait à se joindre à nous. Telle était la situation au moment de la reprise des hostilités.
Depuis l'Oder jusqu'à la Vistule nous ne devions pas rencontrer d'ennemis. Les Prussiens occupaient Thorn, les Russes approchaient seulement de Varsovie. Voici notre ordre de marche de la droite à la gauche. À l'extrême droite, le prince Jérôme, secondé du général Vandamme, devait occuper la Silésie, faire le siége des places situées sur le haut Oder, telles que Glogau et Breslau, pour nous rendre entièrement maîtres du cours de ce fleuve, le franchir ensuite et couvrir la droite de l'armée en s'appuyant à la frontière d'Autriche. Le maréchal Davout (3e corps) se dirigeait de Cüstrin sur Posen. À sa gauche venait le maréchal Augereau (7e corps), et, plus à gauche encore, le maréchal Lannes (5e corps), partant de Stettin. Tous ces corps réunis formaient quatre-vingt mille hommes. Les 1er, 4e et 6e corps, avec la garde impériale et la réserve de cavalerie restées en arrière, composaient une autre armée de quatre-vingt mille hommes, qui devait appuyer le mouvement de la première.
Ce fut alors que se présenta la question du rétablissement de la Pologne. Le maréchal Davout fut reçu à Posen avec un grand enthousiasme. Le duché de Posen appartenait à la Prusse, et cette province semblait plus impatiente que les autres de secouer le joug étranger. Notre arrivée leur parut le signal de leur indépendance, et, quoique aucun mot n'eût été dit à cet égard, la cause de la Pologne paraissait liée à celle de la France. Les mêmes sentiments se manifestèrent plus tard à Varsovie. On ordonna des levées d'hommes qui se firent d'abord avec facilité. Mais bientôt la haute noblesse polonaise se demanda où la conduirait un entraînement irréfléchi. La fortune des armes pouvait nous devenir contraire, et alors ils retombaient sous le joug des Prussiens et des Russes, irrités de leur révolte. Ils auraient donc voulu que Napoléon prît l'engagement de reconstituer la Pologne, en lui donnant pour souverain un prince de sa famille. La proposition lui en fut faite formellement en leur nom par le prince Murat, lorsqu'il eut, fait son entrée à Varsovie. Cette démarche mécontenta Napoléon. Il comprit très-bien que ce souverain était Murat lui-même, que l'enthousiasme des Polonais, son esprit chevaleresque et son costume déjà à demi polonais, désignaient assez; or, il ne voulait pas qu'on lui fît de conditions. Lui-même était embarrassé des suites que pouvait avoir une démarche aussi significative. La paix devenait plus difficile à conclure avec la Prusse et la Russie. D'ailleurs qu'était-ce que le rétablissement de la Pologne sans la Gallicie, et pouvait-on s'exposer à s'attirer l'Autriche sur les bras? Napoléon voulait donc que les Polonais se donnassent à lui unanimement, sans réserve, sans conditions. Il voulait qu'un grand mouvement national forçât pour ainsi dire la destinée, et que le rétablissement de la Pologne devînt une nécessité. Il n'y avait pas moyen de s'entendre, puisque, comme le dit fort bien M. Thiers: les Polonais demandaient à Napoléon de commencer par proclamer leur indépendance, et que Napoléon leur demandait de commencer par le mériter. D'ailleurs, leur concours pouvait-il inspirer une grande confiance? J'en doutais un peu pour mon compte, et cette opinion ne m'était point particulière. Les maréchaux Lannes et Augereau, marchant à gauche de Posen, trouvaient dans les campagnes les Polonais peu disposés à s'insurger. Ils représentaient à l'Empereur qu'il ne fallait pas se laisser éblouir par l'enthousiasme factice des nobles de Posen; qu'au fond, on les retrouverait toujours légers, divisés, anarchiques, et qu'en voulant les reconstituer en corps de nation, on épuiserait inutilement le sang de la France pour une œuvre sans solidité et sans durée. Aussi Napoléon, évitant de les encourager ou de les décourager entièrement, ne voulut point paraître à Varsovie. Il trouva en eux des auxiliaires utiles, quitte à les sacrifier dans l'occasion, ce qu'il ne manqua pas de faire. Après l'entrée à Posen, on avait marché sur Varsovie. L'armée russe qui l'occupait n'essaya point de la défendre; elle repassa la Vistule en détruisant le pont.
Je reprends l'historique du 6e corps.
J'ai dit que ce corps d'armée faisait partie de la réserve. Nous partîmes à notre tour de Berlin. L'état-major se rendit en poste à Posen, où nous arrivâmes le 15 novembre, pendant que les troupes faisaient leur mouvement. Nous logions chez Mme de Zastrow, femme de l'ancien gouverneur prussien de cette ville, qui avait suivi le roi à Kœnigsberg. Je l'ai vue plusieurs fois; c'était une personne douce et aimable; on pense bien qu'elle était triste et préoccupée. Les malheurs de la Prusse, l'incertitude de la destinée de son mari, la surveillance de trois grandes filles jeunes et belles au milieu d'une armée telle que la nôtre, étaient des motifs suffisants de trouble, et l'on sent combien devait être pénible pour la femme du gouverneur prussien de Posen le spectacle de l'enthousiasme qu'y excitait notre présence. L'Empereur arriva le 27 novembre au soir sans le moindre appareil. Quoiqu'il fît nuit et qu'on ne pût l'apercevoir, mon hôtesse voulut aller au-devant de lui; elle resta longtemps à la pluie et marchant dans la boue, trop heureuse d'avoir vu un instant passer sa voiture. Le 28 novembre, l'armée était entrée à Varsovie. A part l'importance politique de cette conquête, Varsovie nous assurait un point de passage sur la Vistule, et déjà le maréchal Davout avait franchi le fleuve, que les Russes ne défendirent pas plus qu'ils n'avaient défendu la ville. Le maréchal Lannes (5e) le remplaça à Varsovie. Augereau (7e) s'établit au-dessous de Varsovie sur la Vistule, vis-à-vis de Modlin. L'Empereur chargea le maréchal Ney de s'emparer de la ville de Thorn, afin d'avoir deux points sur la Vistule, ce qui était important pour ses opérations ultérieures. Nous partîmes de Posen le 1er décembre, et la 1re brigade arriva le 4 devant Thorn, en passant par Gnesen et Bromberg. Thorn, situé sur la rive droite de la Vistule, n'a sur la rive gauche que le faubourg de Podgurtz. Il fallait donc passer le fleuve pour entrer dans la ville. Quinze mille Prussiens, commandés par le général Lestoco, la défendaient. Le pont de bois qui unissait les deux rives avait été détruit. Le colonel Savary, du 14e de ligne (7e corps), étant resté en arrière, occupait Podgurtz. Informé le 4 que l'ennemi commençait à évacuer la ville, comptant sur la faveur de la population, il eut l'audace de passer la Vistule sur des bateaux, malgré les glaçons, avec une faible partie de son régiment; entreprise d'autant plus hasardeuse que le lit de la Vistule est large en cet endroit et qu'on se trouvait exposé à la fusillade de l'ennemi placé sur l'autre rive. Les bateliers polonais le secondèrent, en se jetant dans l'eau et en tirant les barques au rivage sous le feu de l'ennemi. La 1re brigade du 6e corps, déjà arrivée à Podgurtz, ainsi que je l'ai dit, passa la Vistule, se joignit au 14e et s'empara de la ville.
Le maréchal était, le 4, à Bromberg, à huit lieues en arrière; ce ne fut que le 5 au matin qu'il apprit la prise de la ville. Il se rendit aussitôt au faubourg de Podgurtz, et n'entra à Thorn que le 6 au matin. Je me trouvais seul auprès de lui; et, dès le 5 au soir, il m'envoya à Thorn, qu'occupait déjà la 1re division du 6e corps, réunie au 14e régiment. Je fus heureux de pouvoir complimenter mon ancien chef de bataillon sur la belle conduite de son régiment, et le lendemain il reçut des félicitations bien plus flatteuses que la mienne. Les troupes du 6e corps arrivèrent successivement, et furent placées en cercle sur la rive droite de la Vistule, ayant en tête la cavalerie légère pour se garantir des courses des Cosaques. On s'occupa avec activité à réparer le pont; cette opération ne fut pas aussi facile qu'on le suppose. Le 5 nous étions maîtres de la ville, et le pont fut à peine réparé le 15. Le 59e, qui arriva le dernier, passa la Vistule en bateaux le 13.
J'ai dit que ce dernier régiment était resté en garnison à Magdebourg. Il y séjourna jusqu'au 25 novembre, et arriva à Thorn le 13 décembre, après dix-huit jours de marche sans un instant de repos. Il n'était nullement nécessaire de fatiguer ainsi ce régiment; on pouvait le faire partir un peu plus tôt, ou même lui accorder un ou deux séjours pendant cette longue route. L'officier envoyé de Thorn à Magdebourg pour porter au 59e l'ordre de marcher ne revint qu'avec le régiment. Ainsi, ayant des frais de poste, il mettait dix-huit jours à faire cent dix lieues comme un régiment d'infanterie. C'était assez son usage, pour éviter à la fois les fatigues et les chances de la guerre. Ce nouvel exemple de zèle et d'activité de sa part nous amusa beaucoup.
Varsovie et Thorn étant occupés, Graudenz investi près de tomber en notre pouvoir, l'hiver pouvait être employé au siége de Dantzick, dont la prise nous eût rendus maîtres du cours entier de la Vistule. L'époque de l'année et la difficulté des chemins rendaient nécessaire de prendre des quartiers d'hiver. Napoléon y pensait d'autant plus, qu'il croyait les Russes en pleine retraite sur le Prégel pour couvrir Kœnigsberg.
Bientôt il apprit qu'ils paraissaient s'établir près de Varsovie, entre la Narew et l'Ukra, sur la droite de la Vistule. Ces deux rivières en se réunissant, avant de se jeter dans la Vistule, décrivent un angle, dont le sommet vient s'appuyer sur ce grand fleuve, un peu au-dessous de Varsovie. Les troupes prussiennes, placées entre Dantzick et Kœnigsberg, se liaient aux Russes du côté de Thorn. À peine restait-il vingt mille Prussiens armés, et dix mille composant les garnisons. La première armée russe, commandée par le général Benningsen, occupait la position de la Narew; la seconde, par le général Buxhowden, placée en arrière à Ostrolenka, ces deux armées formant quatre-vingt mille hommes. Dans cette situation, les Russes pouvaient se réunir aux Prussiens vers la mer, et s'appuyant sur la forte place de Dantzick, passer la basse Vistule et nous tourner sur la haute. Ils pouvaient aussi en laissant les Prussiens en observation devant Kœnigsberg, réunir toutes leurs forces dans l'angle formé par l'Ukra et la Narew, et se porter sur Varsovie. Napoléon était en mesure de faire face à ces deux combinaisons et de repousser toutes les tentatives de l'ennemi. Mais il ne lui convenait pas de se laisser attaquer par eux. Il ne lui convenait pas non plus de les laisser s'établir en quartiers d'hiver si proche de lui. Il voulait bien faire reposer ses troupes, en arrêtant la poursuite de l'ennemi; mais il voulait que cet ennemi fût vaincu d'abord, et entièrement vaincu. Il se décida donc à prévenir les Russes; il se flattait de les détruire comme il avait jusqu'à présent détruit toutes les armées ennemies; il voulait au moins les forcer de s'éloigner de Varsovie. Il quitta Posen, où il avait passé dix-neuf jours, et entra la nuit à Varsovie, voulant éviter les réceptions solennelles et tout ce qui pourrait l'engager avec les Polonais. Le 23 décembre il était à la tête de son armée, et dirigea lui-même dans la nuit le passage de l'Ukra à Okumin.
Je ne ferai point le récit des combats livrés les 24, 25 et 26 décembre, sous le nom de batailles de Pultusk et de Golymine. Le 6e corps n'y a pris aucune part, et cet écrit n'est que le journal de l'aide de camp du maréchal Ney. Je dirai seulement que le passage de l'Ukra fut forcé, les Russes poursuivis le 25 et attaqués le 26, par le maréchal Lannes à Okumin, par les maréchaux Davout et Augereau à Golymine. L'ennemi, partout repoussé, perdit quatre-vingts pièces de canon, beaucoup de bagages et vingt mille hommes, tant tués que blessés et faits prisonniers. Les Russes étaient en pleine retraite; et l'Empereur avait réussi dans son projet de les éloigner de Varsovie. Mais le mauvais temps et la nature du terrain rendirent les opérations difficiles et empêchèrent de compléter la victoire. Le terrain est naturellement fangeux, la neige et la pluie le rendirent impraticable, et le nom des boues du Pultusk s'est conservé dans les souvenirs de nos soldats. Les hommes enfonçaient jusqu'aux genoux dans cette boue liquide, et beaucoup d'entre eux y périrent. On pouvait à peine conduire l'artillerie en doublant les attelages. Il en résulta d'abord l'impossibilité de connaître les mouvements de l'ennemi. Ainsi le maréchal Lannes se trouva seul à Pultusk en présence de forces supérieures, parce qu'on croyait que le gros de l'armée ennemie s'était retiré à Golymine. Il en résulta ensuite qu'après la victoire il fut impossible de poursuivre les Russes, et qu'ils purent tranquillement effectuer leur retraite qu'ils essayèrent de transformer en victoire. L'étoile de Napoléon commençait alors à pâlir. Le moment des demi-succès, des triomphes incomplets était arrivé. Ce fut alors aussi que commencèrent les misères de l'armée, le manque de vivres, de fourrages, toutes les privations dont j'aurai occasion de faire le récit. L'attaque contre les Russes fut appuyée à gauche par les 1er et 6e corps, ce dernier formant l'extrême gauche. Nous partîmes donc de Thorn le 18 décembre, en passant successivement à Gollup, Strasburg et Ziélona. Les Prussiens se retiraient à notre approche. La 1re division, qui marchait en tête, les rencontra à Soldau, et les en chassa après une vive résistance: c'était le 26 décembre, jour de la bataille de Pultusk. Je n'assistai point à cette affaire, ayant été envoyé la veille auprès du maréchal Bernadotte, avec lequel nous combinions nos mouvements. Je partis le soir de Ziélona, et après l'avoir cherché inutilement à Biézun, je le trouvai le matin dans un village à trois lieues de là au moment où il allait en repartir. Je fis trois lieues avec lui jusqu'à un village près de Mlawa, d'où il me renvoya le soir même au maréchal Ney, que je trouvai le lendemain matin à Soldau.
C'est la seule fois que j'ai vu le futur roi de Suède, qui me parut bien différent de nos autres généraux. D'abord il était parfaitement aimable, aimable pour tout le monde; première différence. Il le fut beaucoup pour moi, dont il ne connaissait que le nom. Il mangeait avec ses aides de camp, avec les officiers en mission. Mon cheval étant très-fatigué, il m'en fit donner un autre pour faire route avec lui. Le soir de mon départ, le temps était affreux; je lui dis en riant que je tâcherais de ne pas laisser tomber sa dépêche dans la neige. Il me proposa d'attendre au lendemain; il aurait ajouté un postscriptum à sa lettre pour dire au maréchal Ney qu'il m'avait retenu. Je le remerciai, en lui disant qu'à la guerre il ne fallait pas perdre une minute pour se rendre à son poste. Il avait passé toute la soirée à questionner l'homme chez lequel il logeait sur la situation du pays et les mœurs des habitants. Assurément, il avait quelque espérance qu'on penserait à lui en Pologne, et à tout événement, il cherchait à se procurer des renseignements qui pouvaient lui être utiles, comme à se faire partout des partisans et des amis.
Cette première partie de la campagne terminée, l'armée prit ses cantonnements. À l'extrême droite, le 5e corps (Lannes), gardant Varsovie, dans l'angle formé par la Narew, le Bug et la Vistule: position dont on avait chassé les Russes; ensuite le maréchal Davout (3e corps) à Pultusk, Soult (4e corps) à Golymine, Augereau (7e corps) un peu plus en arrière, à Plonsk; Ney (6e corps) aux environs de Mlawa et de Neidenburg, à l'origine des affluents de la Narew, et liant la Grande Armée au 1er corps (Bernadotte) cantonné vers Osterode et s'étendant près de la mer, pour défendre la basse Vistule et protéger le siège de Dantzick que l'on allait entreprendre. Toutes les précautions étaient prises pour faire communiquer entre eux les différents corps; tous les passages sur la Vistule, Varsovie, Thorn, Graudenz (quand il fut en notre pouvoir) mis en état de défense. Quant aux vivres, on donna les ordres nécessaires; mais la saison rendant les arrivages difficiles, j'ai presque toujours vu les soldats réduits à ce qu'ils pouvaient se procurer dans le pays.
Le maréchal Ney porta son quartier général à Neidenbourg, sur la route d'Ostrolenka à Thorn. Nous y restâmes du 27 décembre au 11 janvier 1807, logés dans la maison du bailli, que suivant notre usage nous occupions tout entière, moins deux pièces où il était relégué avec sa famille. Le maréchal, n'ayant lui-même qu'une petite chambre et un cabinet, nous avait abandonné un grand salon, et ne parut pas un instant fatigué du bruit étourdissant que nous lui faisions toute la journée. À part des chansons et des facéties, les jeux de hasard faisaient notre principale occupation; souvent, et heureusement à tour de rôle, l'un de nous se couchait, n'ayant plus un sou. La joie des vainqueurs, aussi bruyante que la colère des vaincus, s'augmentait encore du son d'une trompette que l'un de nous s'était procurée. Pour le coup, le maréchal demanda grâce, et la trompette disparut. J'admirai tant de patience; mais le jour du départ fut le jour des représailles. En montant à cheval, il ne trouva pas son guide; il nous entendit faire quelques plaisanteries assez innocentes; alors il nous dit que nous ne pensions qu'à des balivernes, que nous n'apprendrions rien, ne serions bons à rien. Il mit son premier aide de camp aux arrêts, parce qu'il ne savait pas nous faire servir; enfin, il se vengea en un quart d'heure de la contrainte qu'il éprouvait depuis quinze jours. Le maréchal ne savait pas faire une réprimande de sang-froid. Il se taisait, ou il s'emportait au delà de toutes les bornes. Malgré cette violence de caractère, son cœur était bon, son esprit parfaitement juste, son jugement sain: qualités bien précieuses dans un militaire.
Le repos ne fut pas long pour le 6e corps. Le 11 janvier, nous partîmes de Neidenbourg pour Wartembourg et Allenstein. L'avant-garde du général Colbert occupait Bartenstein; elle devait pousser ses avant-postes le plus près possible de Kœnigsberg. Les divisions d'infanterie suivirent le mouvement à d'assez grandes distances. Le maréchal fit une course rapide à Bartenstein, où je l'accompagnai. M. Thiers dit qu'il fut au moment de prendre Kœnigsberg; c'est aller trop loin. Je ne pense pas que l'avant-garde dépassât jamais Preussich-Eylau, et même dans l'affaiblissement physique et moral où était tombée l'armée prussienne, il eût fallu plus qu'une brigade de cavalerie pour entrer à Kœnigsberg. Quel était donc le but de ces mouvements que l'Empereur n'avait pas ordonnés? C'était d'abord de se procurer des vivres dont nous avions grand besoin; ensuite de s'approcher de Kœnigsberg, d'avoir peut-être la gloire d'y entrer le premier. Je ne sais à quelle occasion le maréchal Ney conclut à Bartenstein un armistice de quelques jours avec l'avant-garde prussienne. Mais comme il fallait expliquer à l'Empereur tous ces mouvements, je fus envoyé de Bartenstein à Varsovie. Jamais je ne fis un voyage aussi difficile; le récit suivant en fera juger.
Je partis le 15 au soir de Bartenstein en traîneau par un temps épouvantable; des chevaux de poste me conduisirent par Heilsberg, Allenstein et Neidenbourg jusqu'à Mlawa, où commencèrent mes misères. Le pays dans lequel j'entrai était ruiné par le passage des troupes russes et françaises, par la bataille de Pultusk et de Golymine. J'eus beaucoup de peine à avoir des chevaux à Mlawa. Ce fut bien une autre affaire à Ciechanow, où j'arrivai le 17; il fallut persécuter le bourgmestre et les juifs, notre seule ressource en Pologne, puisqu'ils entendent seuls l'allemand. Enfin j'obtins deux rosses et une mauvaise charrette qui devait me traîner jusqu'à Pultusk. La gelée avait succédé au dégel. On voyait de Ciechanow à Pultusk les chevaux et les voitures d'abord enfoncés dans la boue, en ce moment incrustés dans la terre gelée. Les villages étaient entièrement dévastés. À une lieue de Ciechanow, une roue de ma charrette cassa; on prit du temps pour la réparer. À Golymine, quoique mes chevaux fussent épuisés de fatigue, il fallut marcher encore, n'ayant pu en trouver d'autres. Mon postillon m'assura qu'on en trouverait à Pezemodowo, village à deux lieues de Pultusk. J'y arrivai le soir, et je descendis au château, où l'état-major d'un régiment du 4e corps me donna l'hospitalité. On me promit des chevaux, que j'attendis longtemps, et qui me menèrent à Pultusk; là, j'attendis plus longtemps encore deux chevaux, un mauvais traîneau et un postillon complètement sourd et qui ne savait que le polonais. À une lieue de Pultusk, le traîneau cassa en mille pièces au milieu d'un bois. Je me mis à pied, précédé de mon postillon à cheval, après avoir chargé sur ses épaules un paquet que je portais au major général. Après avoir fait près de quatre lieues à pied et dans cet équipage, j'arrivai au point du jour à un village dont les seigneurs, qui parlaient latin, me promirent des chevaux, que je fus pourtant obligé de prendre moi-même de force chez les paysans. J'arrivai à Siérosk, où je trouvai enfin les postes rétablies. Je passai le Bug dans un bac, le pont n'étant pas encore raccommodé. Les glaçons rendaient le passage assez difficile, mais j'arrivai à bon port. Mes chevaux me conduisirent à Nieporen, et ceux de cette dernière poste à Varsovie, où je terminai heureusement un aussi singulier voyage.
Pourtant j'ai rempli des missions plus pénibles encore. Ici du moins ma direction était assurée, je n'avais à combattre que la fatigue; et si je portais mes dépêches à pied ce n'était pas ma faute. Mais j'ai passé quelquefois des nuits entières au milieu des bois, par des chemins défoncés, exposé à la pluie ou à la neige à demi fondue que le vent du nord me jetait à la figure, craignant que mon cheval ne s'abattît, que mon guide ne m'égarât et responsable des ordres dont j'étais porteur. Dans une de ces missions j'eus lieu d'admirer la bonté des Allemands. Ma voiture versa dans un village que nous avions brûlé, et les habitants sortirent de leurs maisons à demi consumées pour m'aider à la relever; en Espagne ils m'auraient tiré des coups de fusil. L'Empereur me garda un jour à Varsovie, et me renvoya le 18 avec le colonel Jomini[18] chargé d'une mission particulière et verbale pour le maréchal Ney. En voici la cause. La lettre dont j'étais porteur avait irrité Napoléon; et il exprima son mécontentement contre le maréchal en termes fort durs. Que signifiaient ces mouvements qu'il n'avait point ordonnés, qui fatiguaient les troupes et qui pourraient les compromettre? Se procurer des vivres? S'étendre dans le pays, entrer à Kœnigsberg? C'était à lui qu'il appartenait de régler les mouvements de son armée, de pourvoir à ses besoins. Qui avait autorisé le maréchal Ney à conclure un armistice, droit qui n'appartenait qu'à l'Empereur généralissime? On avait vu pour ce seul fait des généraux traduits devant un conseil d'enquête. Jomini était donc chargé de lui témoigner le mécontentement de l'Empereur. Il voulut bien me raconter tout cela pendant notre voyage, et je fus fort sensible à une marque de confiance dont je n'ai point abusé.
Notre retour ne fut pas exempt d'embarras, moins grands pourtant que ceux que j'avais eus en allant. Nous rejoignîmes le maréchal à Allenstein; mais de grands événements venaient de se passer en notre absence.
Après la perte de la bataille de Pultusk, le général Benningsen avait passé sur la gauche de la Narew, et remontait cette rivière pendant que le général Buxhowden la remontait également sur la rive droite, sans pouvoir se réunir à l'armée principale, parce que les ponts avaient été emportés par les glaces. Rien n'eût été plus facile que de détruire isolément ces deux portions de l'armée russe. Mais l'affreux dégel et le déluge de boue dont j'ai fait la description, nous empêchaient également d'éclairer la marche de l'ennemi et de le poursuivre. Les généraux ne purent se réunir qu'à Nowogrod sur la Narew, au-dessus d'Ostrolenka. Benningsen voulait reprendre l'offensive, et venait à peine de vaincre les objections de son collègue, lorsque lui-même fut nommé général en chef et Buxhowden rappelé. Rien ne s'opposait donc plus à l'exécution de son plan. Il s'agissait de tourner par un mouvement en arrière la masse des forêts qui couvrent ce pays, de traverser la ligne des lacs, et de se porter vers la région maritime et la Vistule, en passant par Arys, Rastenbourg et Bischofftein. Par ce moyen, on secourait Dantzick, et l'on tournait la position de Napoléon en avant de Varsovie, qu'il serait forcé d'abandonner. L'armée russe se portait donc de notre extrême droite à notre extrême gauche. Elle espérait surprendre les cantonnements des 1er et 6e corps, et détruire l'aile gauche de notre armée, tout en forçant l'aile droite d'abandonner sa position. Ce plan hardi et habilement conçu demandait une exécution également prompte et vigoureuse. Car si on laissait le temps à Napoléon de réunir ses corps d'armée, il pouvait à son tour marcher sur les Russes, les déborder et les acculer à la mer. La situation des 6e et 1er corps à l'aile gauche favorisa d'abord le général russe. Les 5e, 3e, 4e et 7e étaient rapprochés les uns des autres autour de Varsovie. Le 6e qui liait le 7e au 1er, occupait une grande étendue de pays; et les excursions que faisait faire le maréchal Ney dans la direction de Kœnigsberg le séparaient bien plus encore du reste de l'armée. L'avant-garde occupait encore Bartenstein, les divisions en arrière à Allenstein et Hohenstein, quand l'armée russe débouchant de Rastenbourg se dirigea sur Heilsberg par Bischofftein. Le général Colbert, commandant notre avant-garde, se retira précipitamment; ses troupes, presque entourées à Bischofftein, le 21 janvier, se firent jour et regagnèrent Allenstein. Le maréchal Ney, qui occupait ce bourg, mit tous ses officiers en campagne pour concentrer ses troupes dans la direction de Hohenstein et de Gilgenbourg, afin de se rapprocher du 1er corps, qui se réunissait à Osterode. À peine arrivé à Varsovie le 20 janvier, je repartis le 21 au soir pour porter l'ordre au général Marchand, qui devait être à Hohenstein. Je partis à l'entrée de la nuit, par le froid le plus rigoureux. Arrivé à Hohenstein, je ne trouvai point le général, et je fus obligé d'aller à un village distant de trois lieues, qu'il avait lui-même désigné pour son quartier général. Il n'y avait dans ce village aucun Français, et les paysans ne parlaient que polonais. J'en trouvai à la fin un qui savait un peu d'allemand, et qui m'assura qu'un général logeait à un château éloigné de deux lieues. Je conjecturai que ce pouvait être celui que je cherchais. J'y allai; c'était enfin lui. Le 22 au matin, je partis pour rejoindre le maréchal à Neidenbourg. Le froid était tellement vif, et je pris si peu de précautions pour m'en garantir, que j'arrivai à Gilgenbourg avec les oreilles gelées. Deux femmes parvinrent à me les sauver en les frottant avec de la neige; et, après m'être reposé quelque temps, je continuai ma route. Je voyageai toute la nuit avant d'arriver à Neidenbourg. Enfin, après des peines et des difficultés infinies, je terminai cette course ou pour mieux dire je crus l'avoir terminée, car le maréchal n'était pas à Neidenbourg. Le colonel Jomini, qui retournait à Varsovie, fut le seul que je trouvai. Il m'apprit la marche de l'ennemi, que j'ignorais encore (puisqu'on ne nous parlait jamais de rien), et il me dit que je trouverais le maréchal à Hohenstein, où j'arrivai le 23 au matin.
Cet exemple prouve une fois de plus combien de difficultés, souvent même d'embarras, nous éprouvions à remplir nos missions. C'était peu que de braver jour et nuit en toute saison les fatigues, les privations, les souffrances; nous étions encore tourmentés par la crainte de ne pas réussir. Peut-on croire qu'un général changeât trois fois de cantonnement sans en prévenir son chef, et n'est-il pas plus étonnant encore que le maréchal Ney tolérât des négligences si coupables?
Les troupes restèrent trois jours autour de Hohenstein, dont la brigade Labassée (50e et 59e) faisait la garnison, et où le quartier général se trouvait un peu aventuré, n'ayant devant lui qu'une grand'garde à cheval, que les Cosaques harcelaient sans cesse et finirent par enlever le 26 au matin; mais la bonne contenance de la garnison empêcha l'ennemi de tenter des attaques plus sérieuses. Le 27, le 6e corps continua sa retraite sur Tannenberg et Gilgenbourg, où nous arrivâmes le 28 sans être poursuivis ni même suivis. Le corps d'armée s'y concentra dans les jours suivants.
Le maréchal Bernadotte s'était retiré sur notre gauche avec autant de succès et plus de mérite, car ses troupes fort disséminées furent attaquées plus sérieusement. Averti par le maréchal Ney de la marche des Russes, tous deux résolurent de se concentrer à Osterode et Gilgenbourg. C'est ce qu'avait exécuté le 6e corps, ainsi que je l'ai dit. Quant au 1er corps, qui était fort dispersé, il marcha par diverses directions. Les troupes que conduisait Bernadotte en personne rencontrèrent l'avant-garde russe à Mohrungen, en avant de Liebstadt. Le maréchal ne craignit point d'attaquer, avec neuf mille soldats qui venaient de faire dix lieues, seize mille ennemis bien postés et établis depuis la veille. Il se fit jour avec une perte de sept cents hommes, quand l'ennemi en perdit seize cents, et atteignit Osterode pendant que les Russes, concentrés à Liebstadt, se croyaient encore une fois vainqueurs, parce qu'ils avaient enlevé à Mohrungen les équipages de Bernadotte.
Ainsi cette marche rapide et bien combinée fut si mal exécutée, le général en chef mit dans ses opérations si peu d'ensemble et d'activité, que deux corps d'armée isolés se retirèrent devant eux, presque sans éprouver aucune perte; qu'ils se réunirent dans une belle position sur les plateaux en arrière d'Osterode, et s'y soutinrent jusqu'au moment où l'on vint à leur secours. Ce moment était arrivé.
Napoléon, apprenant la marche des Russes, leva ses cantonnements pour marcher lui-même à leur rencontre. Il laissa le 5e corps à Siérock, au confluent du Bug et de la Narew, pour défendre Varsovie contre deux divisions russes restées de côté. Ces précautions prises, il se mit en marche avec la garde impériale, la réserve de cavalerie, les 3e, 4e et 7e corps, et voici quel fut son plan:
Pendant que les Russes cherchaient à gagner la basse Vistule, pour prendre à revers sa position de Varsovie sur la Haute, il manœuvra pour tourner leur gauche à son tour, les repousser vers la mer et les forcer de se renfermer dans Kœnigsberg, où ils auraient été pris comme, quelques mois auparavant, les Prussiens dans Lubeck. Le rendez-vous général était à Allenstein sur l'Alle: la cavalerie d'avant-garde, le 4e corps et la garde impériale, marchant par Willemberg, le 3e corps par Misniecz, le 7e par Neidenbourg. Le 6e devait les y joindre par Hohenstein. Nous partîmes donc de Gilgenbourg le 2 février, toujours harcelés par les Cosaques; et, après quelques instants de repos à Hohenstein, nous arrivâmes le 3 au matin à Allenstein. L'Empereur y était déjà. Il entretint un instant le maréchal Ney à son bivouac, et nous jugeâmes facilement à la physionomie de celui-ci qu'il le réprimanda sur ses courses aventureuses. L'armée se porta ensuite à gauche pour suivre l'ennemi dans la direction de Jnchowo (route d'Elbing). Par une manœuvre habile Napoléon avait ordonné au maréchal Bernadotte de se rapprocher successivement de la Vistule, fût-ce même jusqu'à Thorn, afin d'attirer l'ennemi à sa poursuite. Tandis que les Russes porteraient ainsi leur droite en avant, la Grande Armée tournerait plus facilement leur gauche pour les rejeter sur la basse Vistule et sur la mer. Mais la ruse avait été découverte par une dépêche adressée à Bernadotte et surprise par les Cosaques. Ainsi Benningsen, au lieu de poursuivre le 1er corps sur la basse Vistule, rangea son armée entre l'Alle et la Passarge à Jnchowo, et parut se préparer à livrer bataille. Napoléon ne pouvait comprendre que l'armée russe fût si promptement réunie sur ce terrain, car la marche de l'armée française par Allenstein ne pouvait être assez promptement connue de Benningsen pour le faire renoncer à son projet d'opération sur la basse Vistule. Il apprit bientôt la vérité, et le stratagème étant découvert, il ordonna au maréchal Bernadotte de quitter la Vistule et de venir promptement appuyer la gauche de la Grande Armée. D'ailleurs, il ne craignait pas de livrer bataille avec soixante-quinze mille Français, qu'il avait sous la main, contre quatre-vingt-dix mille Russes. La veille au soir, le pont sur l'Alle avait été enlevé par le 4e corps après un vif combat; ainsi la gauche de l'ennemi pouvait être tournée. Benningsen le sentit; il se retira dans la nuit par les routes d'Arendorf et d'Eylau. Il fallut donc renoncer pour cette fois à l'espoir de la bataille que nous attendions.
Le lendemain 4, la poursuite continua sur trois colonnes. À droite Davout (3e corps), suivant le cours de l'Alle, s'empara de Guttstadt, qui renfermait quelques magasins. Au centre l'Empereur, précédé de la cavalerie avec les 4e et 7e corps; à gauche, Ney (6e corps), vers la Passarge. L'arrière-garde ennemie se retirait en combattant toujours. Notre maréchal la poursuivit avec sa vigueur accoutumée; il s'exposa beaucoup ce jour-là. Le général Gardanne[19] fut blessé auprès de lui. Après une journée longue et pénible, nous couchâmes au village de Scholitten. Le général Lestocq avec les Prussiens se trouvait sur la rive gauche de la Passarge; le 6e corps, chargé de le poursuivre, passa le pont à Deppen le 5 au matin. Lestocq précipita sa retraite pour passer la Passarge à la hauteur de Wormditt (route d'Elbing à Kœnigsberg par Eylau), et il laissa pour protéger sa marche une arrière-garde de quatre mille hommes. Le 6e corps l'attaqua à Waltersdorf, et la culbuta sur tous les points: la brigade Labassée se distingua particulièrement, ainsi que deux régiments de dragons détachés près du maréchal Ney. Mille morts ou blessés, deux mille cinq cents prisonniers, beaucoup d'artillerie et de bagages furent le résultat de cette journée. Nous allâmes nous reposer de nos fatigues à Liebstadt.
Le 6, nous passâmes la Passarge et arrivâmes à Wormditt. La marche fut paisible, le général Lestocq ayant gagné de l'avance pendant que nous combattions son arrière-garde. En repassant sur la rive droite de la Passarge, nous nous trouvions sur la route et en arrière de la Grande Armée. Ce même jour, dans la soirée, Benningsen arrivait à Landsberg, où il voulait s'arrêter; il posta dans ce but un fort détachement d'infanterie et de cavalerie au village de Hoff; la cavalerie du prince Murat renversa d'abord la leur, puis leur infanterie après une résistance opiniâtre; une division du 4e corps compléta la défaite. Benningsen ne pouvant plus conserver Langsberg, se retira dans la nuit à Eylau.
Notre armée y arriva dans la soirée du 7. Un combat sanglant eut lieu à Ziegelhoff avec l'arrière-garde ennemie, qui se replia et fut poursuivie jusque dans Eylau, où Napoléon s'établit.
Sur ces entrefaites, le maréchal Ney recevait, dans la nuit du 6 au 7, l'ordre de marcher sur Kreutzbourg, et d'en approcher le plus possible. On battit la générale au point du jour, et l'on fit attendre longtemps les troupes avant de partir. La générale doit se réserver pour les occasions pressantes; il faut alors s'assembler vite et partir sur-le-champ. Après une marche de huit lieues, qui ne fut point inquiétée, le 6e corps traversa le champ de bataille de Hoff couvert de cadavres et s'arrêta à Landsberg.
Depuis l'arrivée de l'Empereur, l'armée russe se retirait pas à pas, en se rapprochant de Kœnigsberg. Le général paraissait chercher une position favorable pour faire halte et décider cette grande querelle. Il crut l'avoir trouvée dans les environs de Preussich-Eylau, et concentra son armée en arrière de cette ville. D'ailleurs étant serré de près, il crut qu'il valait mieux s'arrêter, faire face à l'ennemi et livrer bataille dans un terrain convenable que de se laisser ainsi poursuivre à outrance et détruire en détail. L'Empereur ignorait cette détermination, et ne la connut que dans la nuit du 7 au 8. Le maréchal Ney, qui n'en avait aucune idée, m'envoya au quartier général le 7 au soir. Il rendait compte à l'Empereur de sa longue marche pour gagner Landsberg et annonçait qu'il continuerait le lendemain son mouvement sur Kreutzbourg, en poussant devant lui le général Lestocq. C'est la plus importante mission que j'aie remplie, et la plus singulière par ses circonstances; elle mérite donc d'être racontée avec quelques détails.
Je partis de Landsberg, le soir à neuf heures, dans un traîneau. En quittant la ville, les chevaux tombèrent dans un trou; le traîneau s'arrêta heureusement au bord du précipice, dont ils ne purent jamais sortir. Je revins à Landsberg, et je pris un de mes chevaux de selle. Le temps était affreux; mon cheval s'abattit six fois pendant ce voyage; j'admire encore comment je pus arriver à Eylau. Les voitures, les troupes à pied, à cheval, les blessés, l'effroi des habitants, le désordre qu'augmentaient encore la nuit et la neige qui tombait en abondance, tout concourait dans cette malheureuse ville à offrir le plus horrible aspect. Je trouvai chez le major général un reste de souper que dévoraient ses aides de camp, et dont je pillai ma part. Ayant reçu l'ordre de rester à Eylau, je passai la nuit couché sur une planche, et mon cheval attaché à une charrette, sellé et bridé. Le 8, à neuf heures du matin, l'Empereur monta à cheval, et l'affaire s'engagea. Au premier coup de canon, le major général m'ordonna de retourner auprès du maréchal Ney, de lui rendre compte de la position des deux armées, de lui dire de quitter la route de Kreutzbourg, d'appuyer à sa droite, pour former la gauche de la Grande Armée, en communiquant avec le maréchal Soult.
Cette mission offre un singulier exemple de la manière de servir à cette époque. On comprend l'importance de faire arriver le maréchal Ney sur le champ de bataille. Quoique mon cheval fût hors d'état d'avancer même au pas, je savais l'impossibilité de faire aucune objection. Je partis. Heureusement j'avais vingt-cinq louis dans ma poche; je les donnai à un soldat qui conduisait un cheval qui me parut bon. Ce cheval était rétif, mais l'éperon le décida. Restait la difficulté de savoir quelle route suivre. Le maréchal avait dû partir à six heures de Landsberg pour Kreutzbourg. Le plus court eût été de passer par Pompiken, et de joindre la route de Kreutzbourg. Mais le général Lestocq se trouvait en présence du maréchal; je ne pouvais pas risquer de tomber entre les mains d'un parti ennemi; je ne connaissais pas les chemins, et il n'y avait pas moyen de trouver un guide. Demander une escorte ne se pouvait pas plus que demander un cheval. Un officier avait toujours un cheval excellent, il connaissait le pays, il n'était pas pris, il n'éprouvait pas d'accidents, il arrivait rapidement à sa destination, et l'on en doutait si peu, que l'on n'en envoyait pas toujours un second; je savais tout cela. Je me décidai donc à retourner à Landsberg, et à reprendre ensuite la route de Kreutzbourg, pensant qu'il valait mieux arriver tard que de ne pas arriver du tout. Il était environ dix heures, le 6e corps se trouvait à plusieurs lieues de Landsberg, et engagé avec le général Lestocq. Enfin, je vins à bout de joindre le maréchal à deux heures. Il regretta que je fusse arrivé si tard, en rendant justice à mon zèle et en convenant que je n'avais pu mieux faire. À l'instant même il se dirigea sur Eylau, et il entra en ligne à la fin de la bataille, à la chute du jour. Le général Lestocq, attiré comme nous sur le terrain, y était arrivé plus tôt. Si je n'avais pas éprouvé tant d'obstacles dans ma mission, nous l'aurions précédé, ce qui valait mieux que de le suivre.
Que s'était-il passé pendant cette terrible journée, dont j'ai à peine vu le commencement et la fin? J'en dirai un mot selon mon habitude.
Le 8, au matin, quand la bataille s'engagea, Napoléon n'avait sous sa main que les 4e et 7e corps, la cavalerie et la garde impériale. Le 3e corps (Davout) était sur la droite à Bartenstein, à moins de quatre lieues; le 6e corps, sur la gauche, dans la direction de Kreutzbourg, ainsi que je l'ai dit. Selon M. Thiers, Napoléon envoya dans la soirée du 7 plusieurs officiers aux maréchaux Davout et Ney pour les ramener sur le champ de bataille[20]. C'est une erreur en ce qui concerne le maréchal Ney; il ne reçut aucun avis, et ne se doutait pas de la bataille quand je le joignis le 8 à deux heures, dans la direction de Kreutzbourg.
Les Russes étaient rangés sur deux lignes en avant d'Eylau, faisant face à la ville, appuyés par de fortes réserves, la cavalerie sur les ailes, le front couvert par trois cents bouches à feu. Du côté des Français, le 4e corps occupait la gauche et la ville d'Eylau comme un bastion avancé; le 7e corps (Augereau) le centre, à droite de la ville, jusqu'au village de Rothenen. C'est à droite de ce dernier village que l'on attendait le 3e corps (Davout). L'affaire commença par une épouvantable canonnade, qui embrasa Eylau et Rothenen, et fit éprouver aux deux armées des pertes supportées avec un courage héroïque. Napoléon attendait pour agir l'arrivée du 3e corps (Davout). Il parut à l'extrême droite et fit replier l'avant-garde ennemie. Le 7e corps se porta en avant entre Eylau et le 3e corps; ce corps d'armée, presque détruit par la mitraille, fut obligé de se replier. L'infanterie russe s'avançait sur le centre de la position. Un effort incroyable de notre cavalerie la repoussa. Le 3e corps, au milieu d'une lutte acharnée, commençait à tourner la gauche de l'ennemi. Le général Lestocq, arrivant de Kreutzbourg, rétablit un instant le combat; mais ses efforts ne purent regagner le terrain perdu, et le maréchal Davout conserva sa position. Les deux armées, épuisées de fatigue, auraient peut-être recommencé la lutte, quand le maréchal Ney arriva à Schmoditten sur la droite des Russes. Benningsen, craignant d'être enveloppé, dirigea contre ce village une attaque que la brigade Liger-Belair (6e léger, 39e) repoussa énergiquement. Benningsen prit alors le parti de la retraite.
Nous ignorions cette détermination, et le maréchal Ney en particulier ne connaissant pas les détails de la bataille, croyait qu'elle recommencerait le lendemain. Le 6e corps, arrivé le dernier, et n'ayant pas pris part à l'action, devait naturellement être engagé le premier. Une misérable cabane réunit à Schmoditten l'état-major. Le paysan qui l'habitait avait été tué, je ne sais par qui, ni comment. Pour tout souper, le maréchal prit comme nous sa part d'une mauvaise oie. Il nous exhorta à nous reposer, en annonçant la bataille pour le lendemain. S'il le faut, ajouta-t-il, je mettrai pied à terré, le sabre à la main, et j'espère qu'on me suivra. Nous l'assurâmes que nous serions tous heureux et fiers de vaincre ou de mourir avec lui. Il s'étendit ensuite sur une planche, et dormit d'un profond sommeil. Le 9 au matin, ainsi que je l'ai dit, l'ennemi s'était retiré. Le 6e corps devait occuper Eylau et les environs. Avant de rentrer, nous allâmes voir le champ de bataille. 11 était horrible et littéralement couvert de morts. Le célèbre tableau de Gros n'en peut donner qu'une bien faible idée. Il peint du moins avec une effrayante vérité l'effet de ces torrents de sang répandus sur la neige. Le maréchal, que nous accompagnions, parcourut le terrain en silence, sa figure trahissait son émotion; et il finit par dire en se détournant de cet affreux spectacle: «Quel massacre, et sans résultat!» Nous rentrâmes à Eylau, dont le lugubre aspect ne pouvait pas adoucir l'impression que nous avait causée le champ de bataille. Les maisons étaient remplies de blessés auxquels on ne pouvait donner aucun secours, les rues pleines de morts, les habitants en fuite; nous-mêmes n'ayant littéralement rien à manger. Il faisait un temps épouvantable, et ceux qui ont fait la guerre savent combien cette circonstance augmente la fatigue, et rend plus sensibles les privations. Il n'en fallait pas moins poursuivre l'ennemi qui se retirait derrière la Prégel pour couvrir Kœnigsberg. Le prince Murat suivit les Russes jusqu'à la Frisching, petite rivière qui coule de la ligne des lacs à la mer, à quatre lieues en avant de Kœnigsberg; le 6e corps, moins fatigué que les autres, le suivit aux avant-postes, les 3e et 4e marchèrent un peu en arrière.
Maintenant à quel parti s'arrêter? Allait-on poursuivre les Russes? fallait-il prendre en arrière des quartiers d'hiver? Les Russes, retirés derrière la Prégel et à Kœnigsberg même, se préparaient à s'y défendre; les murs garnis d'artillerie, la ville entourée de quelques ouvrages construits à la hâte, pouvaient offrir de la résistance. Si l'on réussissait, la Prusse entière était conquise, une partie de l'armée russe prise dans Kœnigsberg, l'autre forcée de se retirer derrière le Niémen. Mais si l'on échouait, la retraite nous eût exposés aux plus grands revers. Pour le comprendre, il faut se rendre compte de la situation matérielle et morale de l'armée française à cette époque, situation, que les historiens n'ont point assez expliquée.
Voici quel était l'état des présents sous les armes au commencement de février, époque de la reprise des hostilités:
Le maréchal Lannes (5e corps) 12,000 hommes.
— Davout (3e — ) 18,000 —
— Soult (4e — ) 20,000 —
— Augereau (7e — ) 10,000 —
— Ney (6e — ) 10,000 —
— Bernadotte (1er — ) 12,000 —
— Oudinot (grenadiers réunis) 6,000 —
La garde 6,000 —
La cavalerie de Murat 10,000 —
———-
Total 104,000 hommes.
On voit que, depuis l'ouverture de la campagne, l'armée se trouvait diminuée d'un tiers, et que le 6e corps en particulier, qui n'avait paru ni à Pultusk, ni à Eylau, et dont l'avant-garde seule combattait à Iéna, le 6e corps ne comptait plus que dix mille hommes au lieu de vingt mille; et cependant douze mille recrues rejoignirent successivement les différents corps, et tous les chevaux de l'Allemagne avaient été enlevés pour remonter la cavalerie. Dans le mois de février, l'armée éprouva de nouvelles pertes par les maladies et les combats d'avant-garde. À Eylau, elle eut dix mille hommes hors de combat, dont trois mille morts. Je sais que cinquante-quatre mille Français combattirent soixante-douze mille Russes, que nos deux cents bouches à feu répondaient aux quatre cents de l'ennemi; je sais que leur perte fut de trente mille hommes; mais enfin notre armée n'en était pas moins elle-même considérablement affaiblie. Il s'en fallait que cette énorme diminution d'hommes fût réelle. On comptait soixante mille absents, presque tous maraudeurs.
L'amour du pillage n'était pas leur seul motif; la nécessité de se procurer des vivres semblait les justifier. Jamais on n'a donné plus d'ordres que Napoléon pour assurer les subsistances de son armée; jamais il n'y en eut de plus mal exécutés. D'abord, quelques-uns étaient inexécutables, et l'on reconnaissait déjà les illusions ou le charlatanisme de celui qui devait ordonner un jour de protéger les paysans qui apporteraient des vivres au marché de Moscou. Découvrir les denrées cachées, en faire venir de Varsovie, réparer les fours, les moulins, faire des distributions régulières, établir des magasins de réserve, tout cela est bien sur le papier; mais ceux qui ont fait cette campagne savent ce qui nous en revenait. On a donc eu tort de dire que l'armée avait le nécessaire et quelquefois davantage. Je puis assurer au contraire qu'avec des ordres si bien donnés en janvier, notre corps d'armée mourait de faim en mars. Napoléon en convenait lui-même quelquefois. Nous sommes au milieu de la neige et de la boue, écrivait-il à son frère Joseph, sans vin, sans eau-de-vie, sans pain. Mais fallait-il rassurer l'opinion publique qui s'inquiétait des souffrances de nos soldats: J'ai de quoi nourrir l'armée pendant un an, écrivait-il au ministre de la police; il est absurde de penser qu'on peut manquer de blé, de vin, de pain et de viande en Pologne. Cette viande se bornait souvent aux cochons de lait, dont la chair malsaine causa des dyssenteries dans l'armée et jusque dans notre état-major.
Les traînards, en dévastant le pays, privaient l'armée des ressources qu'elle aurait pu se procurer régulièrement. Ils augmentaient la fatigue des soldats restés sous les drapeaux et forcés de faire le même service avec un bien moins grand nombre d'hommes. Quelques-uns se demandaient si ce n'était pas une duperie, tandis qu'ils pouvaient vivre plus à l'aise, et l'exemple des maraudeurs devint contagieux. Le froid augmenta bientôt leurs souffrances, car à la fin de février, le thermomètre descendit à dix degrés. Le découragement et la tristesse s'emparèrent surtout de la cavalerie, dont les chevaux se soutenaient à peine. Cette arme est moins propre que l'infanterie à supporter toutes les misères de la guerre. Il ne faut à l'infanterie que du pain et des souliers. Il faut de plus à la cavalerie le ferrage et la nourriture des chevaux. Dans cette situation, les Cosaques se rendirent redoutables. Leurs chevaux exigent moins de soins; l'homme et sa monture sont faits au climat.
Napoléon se décida donc à rétrograder et à reprendre les cantonnements que nous occupions, en les modifiant comme je vais le dire. Nous nous attendions même à repasser la Vistule, et avec une armée si épuisée, et atteinte même dans son moral, ce parti semblait inévitable. Napoléon en jugea autrement. Repasser la Vistule était s'avouer vaincu; au contraire, reprendre les anciens cantonnements pouvait s'expliquer par la nécessité de donner du repos à ses troupes, après une excursion dans laquelle nous avions eu tout l'avantage. On se préparait ainsi à terminer complétement au printemps cette terrible lutte.
La retraite commença le 17 février. Le 6e corps, auquel on adjoignit une division de cavalerie, fut chargé de l'arrière-garde. Nous partîmes de Mülhausen, et arrivâmes à Eylau sans être inquiétés. Le 18, on se dirigea sur Landsberg. L'Empereur avait laissé à Eylau un officier chargé de faire transporter les nombreux blessés que renfermaient cette ville et les environs. Le mauvais temps, les difficultés des transports, l'état de plusieurs de ces malheureux, obligèrent d'en abandonner un grand nombre. Je fus chargé ce jour-là de suivre le général Colbert, qui couvrait la retraite. Nous partîmes donc les derniers. La route était couverte de voitures, de chariots de toute espèce, qui restaient enfoncés dans la neige. Beaucoup de blessés, réfugiés dans ces voitures, nous conjuraient vainement de ne pas les abandonner; j'arrêtai même à temps l'explosion de deux caissons hors la route, que l'on voulait faire sauter, lorsque je m'aperçus qu'ils étaient remplis de blessés. Le général envoya un officier pour recommander tous ces malheureux au bourgmestre d'Eylau et au commandant de l'avant-garde russe, dont les Cosaques occupaient déjà la ville. Je retournai bientôt auprès du maréchal à Landsberg, et je pris quelque repos après une journée aussi pénible qu'affligeante.
Le maréchal Ney se porta à Freymarck le 19, et le 20 à Guttstadt, où nous passâmes huit jours. Le 28, nous nous retirâmes jusqu'à Allenstein; l'avant-garde arrêtée à moitié chemin de Guttstadt. Le 22, je portai des dépêches à l'Empereur à Osterode; j'ai fait rarement un aussi pénible voyage. La neige ne cessait de tomber; il faisait un temps épouvantable, et je crus avoir un bras gelé. Nous manquions de tout, même au quartier général.
Benningsen nous suivit de loin avec des forces assez considérables. Il se vantait de n'avoir jamais quitté l'offensive; vainqueur à Pultusk, vainqueur à Eylau, il se donnait l'air de poursuivre une armée vaincue. Napoléon voulut le repousser à son tour, lui montrer que sa retraite était volontaire, et lui ôter l'envie d'inquiéter nos cantonnements. Déjà la division Dupont venait de prendre Braunsberg à l'embouchure de la Passarge. Le 2 mars, l'Empereur envoya au 6e corps l'ordre de prendre Guttstadt, que l'ennemi abandonna en nous laissant quelques magasins. Nous le poursuivîmes sur la route de Heilsberg. Nos tirailleurs chassèrent les Cosaques du village de Schmolaynen. L'ennemi fit sa retraite par les bois qui séparent Schmolaynen de Péterswald. L'affaire avait duré presque toute la journée. On ne perdit pas cependant beaucoup de monde. Nous regrettâmes M. Talbot, aide de camp du général Dutaillis, officier d'un grand mérite, qui unissait toutes les vertus sociales à toutes les qualités militaires. Le quartier général s'établit à Guttstadt, l'avant-garde à Péterswald. Les 4 et 5, quelques combats d'avant-garde eurent lieu encore à Péterswald et à Zechern.
Les Russes se replièrent ensuite et prirent leurs quartiers d'hiver comme nous les nôtres, dont voici la disposition:
Au mois de décembre, les corps de la Grande Armée se concentraient autour de Varsovie. Cette fois, la ville parut suffisamment défendue par les Polonais, les Bavarois et le 5e corps, où le maréchal Masséna venait de succéder au maréchal Lannes. Napoléon établit donc son armée en avant de la basse Vistule, derrière la Passarge, ayant Thorn à sa droite, Elbing à sa gauche, Dantzick sur ses derrières, son centre à Osterode, ses avant-postes entre la Passarge et l'Alle.
Les différents corps se trouvaient ainsi répartis: de la gauche à la droite, le 1er corps (Bernadotte), sur la Passarge, de Braunsberg à Spaden; le 4 (Soult), au centre à Liebstadt et Mohrungen, le 3e (Davout), entre l'Alle et la Passarge, à Allenstein et Hohenstein; le 6e (Ney), à l'avant-garde, entre ces deux mêmes rivières, à Guttstadt; le quartier impérial à Osterode; la cavalerie sur les derrières pour se refaire et nourrir ses chevaux, qui avaient tant souffert[21].
Dans cette position, Napoléon pouvait se porter sur Kœnigsberg et tourner la droite des Russes, s'ils marchaient sur Varsovie; il pouvait aussi réunir facilement toute son armée, s'ils avaient l'audace de l'attaquer. En même temps, il protégeait le siège de Dantzick, opération importante à laquelle on employa l'hiver.
L'armée resta tranquillement dans ses cantonnements pendant quatre mois, l'armée russe nous faisant face, ses grand'gardes en vue de celles du maréchal Ney. Ainsi se termina la campagne d'hiver.
Je m'arrête ici, hélas! la campagne du printemps suivant a été nulle pour moi. J'ajoute quelques réflexions sur l'impression que causèrent en France et en Allemagne les événements que j'ai racontés.
Je l'ai dit, après la bataille de Pultusk, le prestige de l'Empereur était sinon détruit, du moins considérablement affaibli. Cette campagne d'hiver aurait fait la gloire de tout autre.
Benningsen, vaincu à Pultusk, cherchait à surprendre nos cantonnements. Deux faibles corps d'armée lui résistaient; l'Empereur arrivant lui-même venait de le vaincre à Eylau et de le repousser jusque sous les murs de Kœnigsberg. C'était beaucoup pour tout autre; ce n'était pas assez pour Napoléon. Avec lui l'ennemi vaincu devait être détruit. Une victoire incomplète semblait un échec. Or, Benningsen à Pultusk se retirait sans être poursuivi; et si, après Eylau, il s'était replié sous les murs de Kœnigsberg, il en était sorti peu de jours après pour suivre Napoléon, qui se retirait à son tour. Enfin, il venait audacieusement de placer ses cantonnements vis-à-vis les nôtres. Assurément on ne reconnaissait pas là le vainqueur de Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna. Le récit des derniers événements inquiéta Paris et la France presque autant que la nouvelle d'une défaite. La malveillance se plut à aggraver nos pertes, les souffrances de nos soldats, l'attitude encore menaçante des Russes. La correspondance de Napoléon avec ses ministres prouve qu'il attachait de l'importance à démentir ces nouvelles, souvent bien exagérées, et lui-même dans la réfutation passait souvent la mesure: «Quand je ramènerai mon armée en France, écrivait-il au ministre de la police, on verra qu'il n'en manque pas beaucoup à l'appel.» C'était pousser loin l'exagération.
Si les nouvelles de l'armée causaient en France de l'inquiétude et de l'agitation, on peut se figurer quelle impression elles produisaient en Allemagne et surtout en Prusse. Pour bien le comprendre cependant, il faudrait se rendre compte des souffrances du pays, et, sans l'avoir vu de près comme nous, il est difficile de s'en faire une idée. J'ai dit combien les habitants de la Souabe supportaient impatiemment le long séjour de l'armée française. Et si nos exigences paraissaient intolérables à nos alliés en temps de paix, qu'était-ce donc pour nos ennemis et pendant la guerre? Le passage des troupes aurait seul suffi à épuiser le pays. Nous étions nourris à discrétion, et un régiment logé dans un village prenait tout pour lui, sans s'embarrasser de ceux qui devaient le suivre. Les nouveaux venus à leur tour ne se montraient pas moins difficiles, et ce passage de troupes se renouvelait tous les jours. Ce n'étaient-là pourtant que des malheurs nécessaires. Il faut y ajouter les maraudeurs qui parcouraient le pays, le mettant à contribution, exigeant de l'argent, du drap, des chevaux, des voitures, emprisonnant les habitants jusqu'à ce qu'on eût satisfait à leurs exigences; les uns employant la force ouverte, d'autres ayant l'effronterie de se dire chargés de faire rentrer les contributions, fabriquant à cet effet de faux ordres, s'affublant même d'épaulettes et de décorations. Ajoutez aussi les contributions véritables imposées par Napoléon, impositions ordinaires et extraordinaires. Joignez à tant de maux la souffrance morale, l'humiliation de voir la Prusse conquise, et conquise si précipitamment, vous comprendrez avec quelle impatience on attendait les nouvelles de l'armée, avec quel empressement on accueillait celles qui nous étaient défavorables. C'était surtout à Berlin que cette agitation se faisait sentir. La police parvenait à peine à empêcher la circulation des pamphlets contre Napoléon, des fausses nouvelles que l'on se plaisait à répandre. Le général Clarke, gouverneur de la Prusse, y employait tous ses soins. Il se montrait également sévère envers les Français qui commettaient le moindre désordre. C'était un devoir de justice, d'humanité, et en même temps cet esprit de justice servait nos intérêts, en montrant aux habitants que nous ne voulions faire peser sur eux que les maux inévitables de la guerre.
* * * * *
Je reprends mon histoire personnelle, n'ayant malheureusement maintenant rien de plus intéressant à raconter. Mon sort s'était un peu amélioré, malgré mon peu de ressources; j'avais trouvé moyen de joindre deux montures assez médiocres à mon cheval isabelle. Je m'accoutumais à mon nouveau service; et après avoir rempli des missions aussi pénibles que celles que j'ai racontées, aucune ne pouvait plus m'effrayer. Mes rapports avec mes camarades étaient des plus agréables; le maréchal me témoignait de la bienveillance. Pourtant dans les derniers jours de février je ne sais quelle tristesse s'empara de moi. Sans croire aux pressentiments, je l'ai toujours regardée comme l'annonce du malheur qui allait m'arriver.
La rigueur du froid, la mauvaise nourriture, la misère des soldats pouvaient à elles seules expliquer cette disposition. Je n'avais pas encore vu de retraite. Je n'avais pas vu nos blessés abandonnés dans la neige, nos caissons tombant au pouvoir de l'ennemi. La mort de Talbot m'affligea sensiblement; ses excellentes qualités nous le rendaient cher à tous, et il me témoignait une amitié toute particulière. Ce jour-là, lui-même semblait frappé. Au moment où le maréchal l'envoya porter un ordre à un bataillon qui se trouvait à cent pas, il demanda d'un air égaré où était ce bataillon. Le maréchal le lui montra avec humeur; il partit, et un boulet lui fracassa la hanche. Je passai près de lui en ce moment. Je crois voir encore sa noble figure à peine altérée par la souffrance et par l'approche de la mort; je crois entendre le son de voix doux et affectueux avec lequel il me dit: Adieu, Montesquiou. Nous assistâmes le lendemain à un service pour lui dans l'église de Guttstadt. La vue d'une église où malheureusement nous n'entrions guère, les cérémonies religieuses, les prières pour les morts m'attendrirent, ranimèrent dans mon cœur des sentiments affaiblis, mais jamais éteints, et augmentèrent le trouble que j'éprouvais depuis quelques jours.
Le matin du 5 mars (jour de la dernière affaire), nous trouvant aux avant-postes au village de Zechern, le maréchal m'envoya auprès du maréchal Soult, à Elditten, (entre Guttstadt et Liebstadt), pour l'informer de l'engagement de la veille. Le général Dutaillis me traça ma route par Mawern, Freymarck, Arensdorf et Dietrichsdorf. L'indication de Freymarck était plus qu'une imprudence. Ce point, fort en dehors de la ligne de nos avant-postes, pouvait être occupé par les Russes; mais j'ai déjà dit que n'ayant pas de cartes nous ignorions toujours notre position et celle de l'ennemi. La direction donnée par le chef d'état-major me semblait certaine, et je n'aurais ni osé, ni cru nécessaire de demander une explication. Depuis deux jours j'avais un excellent cheval pris à un officier cosaque; heureuse fortune qui m'avait rendu courage et confiance. Je partis donc avec un hussard et un guide; je partis sans savoir que je disais adieu à mes compagnons d'armes, sans prévoir où cette malheureuse mission allait m'entraîner.