CHAPITRE XXI.
Encore M. Cevallos.—Retour à Bayonne.—Arrivée de l'empereur dans cette ville.—Je lui rends compte de ma mission.—Vues de l'empereur.
J'avais emmené de Paris à Madrid le fils aîné de M. Hervas; il avait besoin de s'y rendre, et cela me convenait d'autant mieux que je ne savais pas un mot d'espagnol. Je le pris aussi avec moi pour retourner à Bayonne.
Pendant que l'on disposait ma voiture, et que l'on cherchait mes mules, ce qui n'est pas l'affaire d'un instant en Espagne, je le priai d'aller, de ma part, trouver M. de Cevallos, et de lui dire que je ne concevais rien à l'opposition qu'il m'avait manifestée d'autant plus que, si ma mission en Espagne avait eu quelque but obscur ou équivoque, je me serais encore moins attendu à le rencontrer dans mon chemin, puisque depuis qu'il était employé aux affaires d'Espagne, il avait fait ouvertement profession d'être dévoué aux intérêts de la France; qu'il avait été l'intermédiaire dont le prince de la Paix s'était servi encore récemment pour les arrangemens conclus à Fontainebleau entre la France et l'Espagne; qu'il ne pouvait douter que la faction qui avait fait succomber le prince de la Paix n'ignorait pas la part qu'il avait eue à sa confiance, et que, lorsqu'elle se serait servi de lui, il n'échapperait pas à ses ressentimens, comme tout ce qui avait été attaché à ce premier ministre, dont il avait épousé la soeur; qu'enfin, dans tous les cas, il ne pouvait manquer de devenir victime du juste ressentiment de la France, dont il dénaturait les intentions, après avoir servi ses projets pendant aussi long-temps.
M. Hervas trouva M. de Cevallos, et fit ma commission: on verra dans peu que ce dernier était d'une opinion tout opposée à celle qu'il manifestait dans cette circonstance-là.
Je partis pour Bayonne, où j'arrivai quelques heures avant l'empereur que l'on attendait de Bordeaux. M. de Champagny, alors ministre des relations extérieures, y était arrivé, et je l'entretins long-temps de tout l'embarras que je prévoyais avant de parvenir à rétablir l'harmonie entre nous et l'Espagne; je lui dis que je n'épargnerais pas l'empereur dans les détails que je lui donnerais, et que, sans rien préjuger de la marche qu'il adopterait pour s'établir en Espagne sur le pied où il était avant la révolution dans laquelle il était forcé d'intervenir, je le préviendrais de l'opposition qu'il rencontrerait partout; que l'on avait osé lui supposer des projets desquels on parlait tout haut chez le grand-duc de Berg; que je ne savais qu'en croire, parce que l'empereur ne m'avait paru déterminé à rien encore; que j'ignorais si depuis il avait changé d'avis, mais que l'on devait se méfier beaucoup de l'opinion que le grand-duc de Berg ne manquerait pas de vouloir donner, tant des individus que des dispositions du pays même; qu'il avait déjà fait un tort notable aux sentimens qui animaient les Espagnols pour la France et pour l'empereur, particulièrement avant qu'il allât y commander.
J'ajoutai que cette révolution espagnole pouvait mener l'empereur au-delà de ce que l'on croyait, et que j'étais persuadé que nous n'avions jamais jugé ce pays qu'à travers toutes les intrigues qui l'avaient gouverné sous l'abri de notre protection; mais qu'aujourd'hui que l'idole (le prince de la Paix) était abattue, nous allions voir le peuple espagnol prendre un essor qui trouverait des imitateurs.
L'empereur arriva le même soir, et eut un long entretien avec M. de Champagny, qui lui rendit compte de ma conversation. Il ne tarda pas à me faire appeler. Il n'avait encore reçu d'Espagne que les rapports journaliers du grand-duc de Berg, dans les lumières duquel il avait moins de confiance que dans son courage au moment d'un danger. Il avait aussi reçu toutes les lettres que le roi Charles IV, ainsi que la reine, avaient écrites au grand-duc: tout cela occupait son esprit, mais ne suffisait pas pour l'éclairer. Il me garda une grande partie de la nuit pour lui raconter tout ce que j'avais vu et fait; il était contrarié de tout ce que je lui apprenais, et surtout mécontent des projets qu'on lui supposait; je lui répondis que cela n'était que la conséquence de tout ce qui se répandait autour du grand-duc de Berg, ajoutant que, s'il n'agissait pas d'après des instructions de lui, il était grandement tenu d'y prendre garde, qu'autrement on lui préparait beaucoup d'embarras.
L'empereur me répliqua: «Mais enfin, le prince des Asturies, quel homme est-ce? Gouvernera-t-il, ou sera-t-il gouverné? De quelle manière pourrai-je m'arranger avec lui, ou bien faudra-t-il y renoncer? Je ne suis pas prêt pour ce dernier cas, parce que, si, comme vous le dites, cela doit amener la guerre, je voudrais l'éviter.»
Je répondis à l'empereur: «Sire, on m'a manifesté les meilleures intentions du monde; pour des promesses, j'en ai plein mes poches, autant du prince que des ministres; mais, pour vous les garantir, je m'en garderai bien»; et je lui racontai tout ce que l'on m'avait dit, et qu'on vient de lire.
«Il n'y a nul doute, ajoutai-je, que la révolution d'Aranjuez n'ait été faite contre le gré du roi Charles IV, et que conséquemment son abdication n'ait été à peu près forcée, n'y en aurait-il pour preuve que l'empressement du roi Charles IV à se mettre sous la protection de nos troupes, qui, en effet, le gardent au palais d'Aranjuez; et, de l'autre part, le même empressement que témoigne le prince des Asturies, de voir Votre Majesté sanctionner l'événement qui le met sur le trône, parce que cela une fois fait, il n'y aura pas la plus légère difficulté à obtenir l'assentiment des autres puissances de l'Europe.
«Je ne crois pas que vous parveniez à être en Espagne, avec le prince Ferdinand, sur le même pied qu'avec son père, quoiqu'il le promette: cela ne dépendra pas de lui, et c'est l'espérance qu'il a donnée à ses adhérens de secouer le joug de la France, qui lui a prêté toute la force d'opinion qui, dans ce moment, s'est ralliée à lui, au point que lutter contre ce prince serait lutter contre la nation, qui nous sera entièrement opposée sur ce point.
«Il manifeste les meilleures dispositions pour Votre Majesté; mais il est tourmenté de tout ce qu'on lui dit: que Votre Majesté ne le reconnaîtra pas; qu'une fois arrivé à Bayonne, il ne pourra plus en sortir. Il a de la peine à se le persuader; mais néanmoins cela occupe son esprit, et paraît lui avoir fait prendre la résolution de rester à Vittoria.
«Pour gouverner par lui-même, il ne le peut pas; il a reçu une éducation de palais, et n'a pas la première idée d'une affaire de gouvernement. Ce seront des ministres qui feront tout pendant qu'il trônera, et ses ministres me paraissent avoir des principes qui ne vous conviendront guère.»
L'empereur répliqua: «Voilà une affaire qui se présente mal; mais où a-t-il pris que je ne le reconnaîtrais pas: cela dépendra de lui, sinon je remets son père sur le trône. Je m'accommodais si bien avec lui qu'avant d'être instruit des projets du prince des Asturies, je faisais des voeux pour qu'il vécût cent ans; mais s'il faut que je me brouille avec le fils, je ne commencerai pas par faire ce qu'il désire de moi: j'aime mieux voir sur le trône d'Espagne un de mes amis qu'un de mes ennemis. D'où lui vient donc cette peur qu'il a conçue de moi?
—«Plusieurs causes y ont concouru: d'abord sa position, qui le rend inquiet. Peut-être se reproche-t-il quelque chose, je n'en sais rien; et comme il est naturellement timide, il a conçu beaucoup de frayeur du grand-duc de Berg, dont il se plaint beaucoup, comme voulant le dépopulariser, et cherchant à lui nuire personnellement; il a cru voir dans cette conduite la conséquence des ordres donnés par V. M., et cela lui donne à penser.
«Par exemple, le grand-duc insiste chaque jour pour obtenir la liberté du prince de la Paix; il a mis là toute sa sollicitude, et semble n'être venu en Espagne que pour le délivrer, tandis que, d'un autre côté, il met tout en oeuvre contre le prince des Asturies. Il y a au moins de la maladresse à vouloir détacher la nation d'un prince qui est l'objet de son culte en ce moment, et d'employer tous ses moyens à en protéger un autre qui est l'objet de son exécration: la moindre conséquence d'une telle conduite est un cri de vengeance contre nous, et l'on part de là pour déranger toutes les têtes et les préparer aux troubles.»
L'empereur répondit: «Je n'ai pas dit un mot qui ressemble à ce que vous me dites. Il faut que le grand-duc de Berg soit fou.
—«Je ne le crois pas si fou; mais il fait beaucoup de calculs dans lesquels il se trompe, sans doute; et je ne serais pas surpris qu'il eût envisagé les choses comme devant tourner à son profit. Il paraît s'être mis dans la tête qu'il remplacera le roi d'Espagne.»
L'empereur ne put s'empêcher de rire. Il me demanda ce que pensaient les ministres du prince Ferdinand.
«Les ministres du prince sont tout aussi inquiets que lui, et partagent la résolution qu'il a prise d'attendre à Vittoria, après cependant lui avoir conseillé de partir de Madrid. Je crois que c'est à Burgos qu'ils ont commencé à être atteints de frayeur, autant par ce qu'on leur aura dit dans cette ville, que par ce qu'ils auront pu recevoir de Madrid, d'où on leur expédie un courrier tous les jours; et je crois qu'après le départ du roi, le grand-duc de Berg aura voulu aller trop vite en besogne, et qu'on le leur a écrit.
«Les ministres du prince des Asturies sont des hommes de parti: ils ont une manière d'envisager cette révolution qui ne vous conviendra pas, du moins je le pense; d'ailleurs la plupart ne connaissent pas assez les affaires de leur pays, et il n'est pas possible que l'Espagne n'ait pas des hommes plus forts que ceux-là. Si V. M. ne trouve pas un moyen de les appeler près d'elle, elle aura mille peines à savoir la vérité, d'autant plus qu'il n'est pas certain que le prince des Asturies vienne à Bayonne.
—«Il faudra cependant bien que nous nous entendions ici ou ailleurs; autrement, comment s'arranger?
—«Alors il faut que V. M. lui rende de la sécurité.»
Il était très tard, l'empereur était fatigué, et il me congédia en me disant: «Nous verrons cela demain, la nuit porte conseil. Je ne fais aucune difficulté de lui écrire, si nous devons nous entendre; mais c'est que, dans le cas contraire, il sera autorisé à dire que je l'ai attiré dans un guet-à-pens, et, dans le fait, cela en aura l'air. D'un autre côté, s'il ne vient pas, je marche pour m'entendre avec le père, et assembler les cortès à Madrid. Si le prince des Asturies avait été bien conseillé, j'aurais dû le trouver ici; mais je conçois, d'après tout ce que vous me dites, qu'il a eu peur des démonstrations du grand-duc de Berg. Allez vous reposer, et tenez-vous prêt à partir demain.»
Il me fit effectivement appeler le lendemain, après qu'il eut reçu l'estafette de Madrid. Il y répondit par le courrier qui m'accompagna, et me remit une lettre pour le prince des Asturies, en me disant: «Allez le trouver et remettez-lui cette lettre de ma part. Laissez-lui faire ses réflexions. Il n'y a pas de finesse à employer, cela l'intéresse plus que moi; qu'il fasse ce qu'il voudra. Sur votre réponse, ou sur son silence, je prendrai mon parti, ainsi que des mesures pour qu'il n'aille pas ailleurs que près de son père.» Il ajouta: «Voyez où mènent les mauvais conseils; voilà un prince qui, peut-être, ne régnera pas dans quelques jours, ou qui apportera à l'Espagne une guerre avec la France. Parbleu, les peuples sont bien à plaindre lorsqu'ils tombent en de pareilles mains! Allez au plus vite.»
Il écrivit au grand-duc de Berg, et lui ordonna de ne pas souffrir que l'on attentât à la vie du prince de la Paix, de se le faire remettre, et de prendre des mesures pour le lui envoyer à Bayonne, en le préservant de tout accident en chemin. Il lui dit aussi, par le même courrier, de lui envoyer M. Dazenza, le ministre des Indes, ainsi que plusieurs autres Espagnols éclairés et jouissant d'une considération bien acquise; il voulait s'en former un conseil, avant de se décider à quelque chose.