CHAPITRE XXIII.

Émeute de Vittoria.—Ferdinand applaudit à la tentative.—M. de
l'Infantado.—Ferdinand continue son voyage.—Arrivée à
Bayonne.—Réception que lui fait l'empereur.—Idée qu'il prend de
Ferdinand.

Le roi était prêt à monter en voiture lorsqu'il éclata une émeute parmi cette foule de gens que l'on avait imprudemment appelés de la campagne dans la ville: en un instant, la place publique et les rues furent remplies d'hommes en armes. Heureusement nos troupes étaient enfermées dans leurs casernes; autrement on n'eût pas manqué d'insulter quelques soldats, et comme il y avait une disposition réciproque à l'aigreur, cela aurait eu des conséquences funestes.

Malgré la foule qui obstruait les issues qui aboutissaient au quartier du roi, l'on parvint à faire approcher ses voitures à l'heure qu'il avait désignée lui-même pour son départ. Celle dans laquelle il devait monter était déjà au bas de l'escalier; tout à coup un redoublement de fureur se manifeste parmi le peuple; j'étais moi-même en frac, et sans aucune partie d'uniforme, au milieu de cette foule, en sorte que, sans être reconnu, j'ai pu être témoin de ce que je rapporte.

Pendant que j'observais cette émeute, ma voiture était chez moi toute prête à suivre celles du convoi du roi; j'étais persuadé que tout se passerait avec calme, lorsqu'un individu d'une figure effroyable, accompagnée d'un costume à l'avenant, et armé jusqu'aux dents, s'approche de la voiture du roi, saisit d'une main les traits des huit mules qui composaient l'attelage[36], et de l'autre, dans laquelle il tenait une serpe qui ressemblait à une faucille, il coupe d'un seul coup les traits de toutes les mules qui étaient fixées au même point d'arrêt. Chacun chasse les mules; la foule crie des bravo, et le tumulte s'échauffe; les autres voitures sont éloignées, et enfin le départ du roi éprouve une opposition ouverte.

J'étais encore sur la place, lorsque le roi lui-même se montra à la fenêtre en souriant à cette multitude, qui y répondit par mille cris de viva Fernando! C'est à ce moment-là que je fus atteint de la pensée que cette scène dont j'étais témoin n'était qu'un jeu préparé. En effet, comment en douter? Il y avait à Vittoria une compagnie de gardes-du-corps et un bataillon de gardes espagnoles: les uns et les autres étaient sous les armes devant le quartier du roi; c'était bien le moins qu'ils pussent faire que d'empêcher que l'on insultât la voiture du roi; s'ils ne l'ont pas fait, c'est qu'ils n'ignoraient pas que leur maître n'était point offensé de ce mouvement et que peut-être on ne l'avait fait que dans la persuasion de lui plaire.

En effet, depuis le départ de Madrid, le prince des Asturies était tout changé: soit par ce qu'il avait vu en chemin, soit par ce qu'on lui avait dit, il s'était cru le plus fort, et cependant il ne négligeait pas les petits moyens, comme on le verra bientôt.

En parcourant cette émeute, je rencontrai M. le duc de l'Infantado, qui se donnait beaucoup de peine pour la calmer; je m'approchai de lui, et m'en fis reconnaître, en témoignant que je n'étais pas dupe de ce désordre; il me répondit d'un ton sincère: «Général, au nom du ciel, allez-vous en; que vos troupes ne paraissent point, sinon tout est perdu, et je ne réponds de rien. Je vais faire mon possible pour calmer ce désordre, et faire ramener les mules.»

Il tint parole, car en moins d'une demi-heure, sans que j'eusse besoin de le voir, le roi était parti; il alla sans s'arrêter jusqu'à Irun, c'est-à-dire à la dernière commune espagnole[38]. Il y passa la nuit, et partit le lendemain pour Bayonne. Comme il n'y avait aucunes troupes dans ce moment-là, on lui rendit peu d'honneurs de parade. L'empereur n'était point logé en ville; il habitait une maison de campagne appelée Marac, où il était avec moins de cent hommes de gardes.

Il avait envoyé le maréchal Duroc à la rencontre du prince des Asturies, pour le saluer de sa part; mais je doute qu'il ait été omis une seule des formalités que M. de Cevallos se plaint de n'avoir pas vu observer. D'ailleurs, il faut considérer que le voyage de l'empereur n'était pas un voyage de cour; il était à Marac sans étiquette, et ensuite, il en aurait eu dans ce moment, qu'elle aurait toujours été différente pour le prince des Asturies que pour le roi d'Espagne.

Cependant on le salua de l'artillerie des remparts, et tous les corps civils et militaires lui rendirent leurs devoirs. L'empereur lui-même fut le premier à aller le visiter; sa voiture ne s'étant pas trouvée prête aussitôt qu'il le désirait, il s'y rendit à cheval. Je l'accompagnai à cette visite; elle se passa comme elle le devait.

M. de Cevallos se plaint du logement qui avait été donné au roi; on ne peut que lui répondre qu'il n'y avait pas une plus belle maison dans Bayonne, et qu'on ne pouvait rien donner de mieux que ce que l'on avait. Si M. de Cevallos avait eu moins de tourment dans l'esprit, il n'aurait pas remarqué une chose si peu importante qu'un logement dans la circonstance d'alors.

Au retour à Marac, l'empereur envoya prier le prince à dîner, et je crois que c'est là où la mauvaise humeur aura commencé, parce que l'empereur ne l'aura pas traité de majesté; il y avait beaucoup de personnes du service de table qui étaient présentes.

Le prince des Asturies n'était venu à Bayonne que pour se faire reconnaître roi; il croyait que cet acte ne consistait que dans une expression que l'on aurait employée, et, sans considérer l'importance que l'empereur mettait au changement de règne, il avait considéré comme les moindres choses précisément celles sur lesquelles il aurait dû fixer toute son attention, en ce qu'elles intéressaient bien plus la France que le nom du monarque qui occupait le trône.

Malheureusement le prince avait été élevé dans un éloignement des affaires, qui l'avait rendu étranger au rôle que sa naissance lui destinait, et il n'avait autour de lui que des personnes qui ne pouvaient pas le diriger dans une circonstance aussi importante pour lui.

L'empereur nous dit, le soir, qu'il avait bien du regret de le trouver si médiocre, et qu'il regrettait beaucoup son père. Le lendemain et les jours suivans, il fit successivement appeler le duc de l'Infantado, ainsi que les autres Espagnols qui l'avaient accompagné à Bayonne. Il ne trouva pas encore ce qu'il cherchait, non pas qu'il ne les estimât beaucoup, et particulièrement le duc de San-Carlos; mais il ne trouvait en eux que des sentimens opposés à ceux qu'il était accoutumé à rencontrer dans le ministère d'Espagne, et je crois que, sous ce rapport, l'opinion qu'il s'en forma ne leur fut pas favorable. Il commença à être gêné d'être obligé de parler lui-même d'affaires, parce qu'un souverain grave toujours ce qu'il dit, et n'a plus de moyen de se retirer, si par hasard il s'est trop avancé. Je crois que cette occasion est une de celles où il a le plus désiré avoir près de lui M. de Talleyrand, et qu'il l'aurait fait venir, s'il n'avait craint de blesser M. de Champagny. L'empereur était ainsi; il lui arrivait souvent de blesser, dans les moindres choses, des hommes faciles à irriter, et, dans d'autres occasions, il sacrifiait ses propres intérêts à la crainte d'offenser l'amour-propre d'un bon serviteur.

Je ne fais nul doute que, si M. de Talleyrand fût venu à Bayonne, lorsqu'il en était temps encore, les affaires d'Espagne eussent pris une tout autre marche. Il y aurait mis beaucoup de temps, parce qu'il aurait parlé long-temps avant de rien écrire; en outre, il avait tant d'aboutissans dans ce pays-là, qu'il aurait pu prendre, vis-à-vis de ceux qui avaient accompagné le prince des Asturies, l'attitude qui convenait à la question que l'on voulait traiter; il aurait pu former à Bayonne une cour espagnole, en opposition avec celle du prince des Asturies, qui aurait versé en Espagne le contre-poison de ce que celle-ci y envoyait. M. de Champagny, nouvellement arrivé au ministère, ne pouvait pas encore avoir tous ces avantages-là: faute de ce moyen, le temps se passait à boire, à manger et à s'ennuyer; les journées ne finissaient pas, lorsqu'elles auraient dû être trop courtes; il n'y avait que pour la malveillance qu'elles n'étaient pas perdues. Cette situation avait forcé de se reposer sur l'empereur pour tout; il était obligé de discuter lui-même ce que, dans d'autres circonstances, on lui aurait présenté tout fait; et, comme il avait mille autres occupations, il était difficile qu'on ne le trouvât pas quelquefois de mauvaise humeur, ce qui rebutait les personnes qui n'étaient pas accoutumées à son travail. M. de Talleyrand avait cette excellente qualité, d'être impassible; lorsqu'il ne trouvait pas l'empereur dans une disposition d'esprit telle qu'il le fallait pour traiter le sujet dont il venait l'entretenir, il n'en parlait pas avant d'avoir ramené le calme dans lequel il aimait à voir l'empereur. Si par hasard on lui donnait un ordre dans un moment d'humeur, il trouvait le moyen d'en éluder l'exécution, et il était bien rare qu'on ne lui sût pas gré d'avoir pris sur lui un retard qui avait toujours de bons effets.

Peu de jours après l'arrivée du prince des Asturies à Bayonne, le prince de la Paix arriva, conduit dans une voiture, et accompagné d'un aide-de-camp du grand-duc de Berg; il n'avait pas été reconnu en chemin. L'empereur le fit descendre dans une maison de campagne, à une lieue de Bayonne, par ménagement pour le prince des Asturies, et ce fut moi qui allai le chercher, le lendemain de son arrivée, pour l'amener chez l'empereur. Il y resta fort long-temps, et lui donna sans doute des détails qui lui étaient inconnus jusqu'alors sur ces étranges événemens.

Il demeura dans cette maison de campagne jusqu'à l'arrivée du roi Charles IV, qui, du palais d'Aranjuez, venait d'écrire à l'empereur, et de lui déclarer que son intention n'avait point été d'abdiquer, qu'il y avait été forcé: en même temps il le prévenait qu'il allait se rendre à Bayonne, pour lui en renouveler l'assurance. Il arriva effectivement peu de jours après avec la reine.