CHAPITRE XXI.

Considérations que je présente à l'empereur.—Elles paraissent faire impression.—M. de Talleyrand est sur le point de rentrer au ministère.—Condition qu'y met l'empereur.—Wellington doit aspirer à la couronne d'Angleterre.—Il faut appuyer ses prétentions.—Réponse de l'empereur.—Changement de ministère.—Le duc de Vicence aux relations extérieures.

Je voyais de tous côtés le danger si pressant, et en même temps, je voyais faire si peu d'efforts pour en triompher, que je me décidai à en parler à l'empereur.

Il m'en fournit lui-même l'occasion après un lever à Saint-Cloud. Il me demanda mon opinion sur l'état des affaires; je lui répondis qu'elles ne pouvaient pas être plus mauvaises, et, qui plus est, que les intentions des alliés étaient visibles, qu'il n'y avait pas à s'y méprendre, que sa perte était résolue.—«Vous le croyez? me dit-il avec un regard animé.—Je le sais, sire, Votre Majesté est nécessaire au repos de l'Europe; mais les passions ne voient pas l'avenir, tout leur est bon; pourvu qu'elles se satisfassent, peu leur importe ce qui vient après. Assurément l'Autriche ne devrait pas tremper dans ces complots; mais Metternich sait à quelles conditions il a pactisé avec l'Angleterre, il sait que vous ne l'ignorez pas. C'est aussi son trône qu'il défend, pour son pouvoir qu'il combat; il poussera tout à l'extrême, si Votre Majesté ne se hâte de le prévenir.» L'empereur écoutait, avait l'air d'attendre les moyens que j'allais indiquer. J'ajoutai: «Il n'y en a qu'un, sire; ils sont là-bas un tripot de diplomates à traditions communes, il faut les mettre aux prises avec un des leurs.—M. de Talleyrand?—Oui, sire; mêmes antécédents, mêmes moeurs, même religion; vous ne pouvez mieux faire.—Mais le duc de Bassano?—Le duc de Bassano vous est tout dévoué, mais il appartient à une autre école.» Ici l'empereur m'interrompit pour faire l'éloge de toutes les bonnes qualités du duc. «Je sais, lui dis-je, tout ce que Votre Majesté me fait l'honneur de me dire, et c'est parce que je le sais que je conseille à Votre Majesté le choix que je lai proposé.» Il me comprit alors, m'ordonna de partir pour Paris, et lui envoyer M. de Talleyrand. Je montai en voiture, je me rendis chez ce diplomate pour lui transmettre les ordres dont j'étais chargé, mais apparemment que ce que j'avais dit à l'empereur avait fait impression sur son esprit, car j'étais encore chez le prince de Bénévent, qu'un page lui apporta l'invitation de se rendre à Saint-Cloud.

J'étais persuadé que M. de Talleyrand allait rentrer au ministère; mais, retourné au château le soir, j'appris par l'empereur lui-même, qui eut la bonté de me le dire, comment les choses s'étaient passées. Il avait assez goûté tout ce que M. de Talleyrand lui avait dit, et lui proposa, après une longue conversation, de reprendre la direction des affaires étrangères, à la condition cependant qu'il donnerait sa démission de la charge de vice-grand-électeur. M. de Talleyrand accepta la direction des affaires, mais ne voulut pas donner la démission qu'on lui demandait. Il observa que c'était le priver d'un moyen de bien servir, que de diminuer sa considération en le portant à une place à laquelle on le rappelait dans un moment où elle était plus difficile à faire que jamais; il hésita, et l'empereur ne conclut rien.

La conversation continua; M. de Talleyrand, qui avait vu le but de toutes les coalitions précédentes, ne s'abusait point sur les vues de celle-ci. Il m'a rapporté avoir dit à l'empereur: «Voilà votre ouvrage détruit; vos alliés, en vous abandonnant successivement, ne vous ont laissé d'autre alternative que de traiter sans perdre de temps, de traiter à leurs dépens, et à tout prix. Une mauvaise paix ne pourra pas nous devenir aussi funeste que la suite d'une guerre qui ne peut plus nous être favorable; le temps et les moyens de ramener la fortune vous manquent, et vos ennemis ne vous laisseront pas respirer.

«Il y a parmi eux des intérêts différends qu'il faudrait faire parler: les ambitions particulières sont les moyens que l'on peut saisir pour préparer une diversion.»

Ici l'empereur le força de s'expliquer. M. de Talleyrand continua: «Voilà en Angleterre une famille qui acquiert une gloire favorable à tous les genres d'ambition; il est naturel de lui en supposer, ou du moins il est permis de penser qu'en lui montrant l'intention de la seconder, on ferait naître en elle le désir de s'élever, et qu'elle trouverait en Angleterre assez d'hommes aventureux pour courir les chances de sa fortune; en tout cas, cette proposition ne peut pas nous nuire. Bien plus, si elle est écoutée, elle peut amener des changements tels que nous n'ayons bientôt plus que peu de chose à réparer. Une autre considération: vos alliés vous ayant manqué, vous ne pourrez rien faire de solide qu'avec des hommes nouveaux, liés d'origine à la conservation de votre système.»

L'empereur écoutait M. de Talleyrand et lui disait encore de s'expliquer, en lui reprochant qu'il était toujours le même, qu'on ne pouvait pas le deviner. Ainsi pressé, Talleyrand nomma la famille Wellesley, en ajoutant: «Voilà un Wellington qui doit avoir quelque arrière-pensée. S'il se résigne à vivre sur sa réputation, il ne peut pas ignorer qu'il ne sera bientôt plus question de lui; il a plusieurs modèles devant les yeux, et un talent comme le sien ne s'arrêtera pas tant qu'il y aura quelque chose à convoiter.»

L'empereur n'adopta pas ces suggestions; il observa qu'avant de songer à favoriser l'ambition des autres, il fallait être en état de se faire respecter chez soi. Il ajouta même que, pour le moment, c'était la seule chose à laquelle il fallait penser. M. de Talleyrand me rapporta qu'il avait vu l'empereur fort pénétré de ce qu'il lui avait dit; il espérait qu'il lui en reparlerait.

On a blâmé M. de Talleyrand de ne s'être pas sacrifié dans une circonstance comme celle-là. On a prétendu que c'était un crime de faire des conditions, lorsqu'on avait besoin du concours de son talent. Le blâme est facile à répandre, mais dans ce cas-là il n'était pas mérité. M. Talleyrand connaissait sa position; il craignait que les haines qui le poursuivaient depuis longtemps ne parvinssent encore à le faire éloigner. Démis alors de sa place de vice-grand-électeur, il se serait trouvé sans appui et même sans argent, car il avait éprouvé une faillite énorme l'année précédente.

Il observait avec raison que, si l'empereur n'avait pas d'arrière-pensée en lui rendant sa confiance, il ne devait pas lui en refuser le témoignage, qu'il devait lui accorder tout ce qui pouvait lui donner de la sécurité.

Dans le cas contraire, il devait prendre garde à lui, afin d'éviter de se trouver en spectacle d'une manière trop fâcheuse. Il ne voulut pas se dessaisir du titre qui était sa sauvegarde, et le projet de lui rendre le portefeuille en resta là. Le choix tomba sur le duc de Vicence, à qui l'on attribuait une sorte d'ascendant sur la cour de Russie.

L'empereur retira aussi le ministère de la justice au duc de Massa (M.
Régnier), et celui de l'administration de la guerre au comte de Cessac.

Il n'était mécontent ni de l'un ni de l'autre; mais le premier était fort âgé, il avait déjà eu une attaque d'apoplexie sérieuse, et était menacé d'en avoir une seconde. L'empereur craignait qu'elle ne lui arrivât pendant qu'il serait absent; il le nomma président du corps législatif, et le fit remplacer dans son ministère par M. le comte Molé, qui était alors inspecteur-général des ponts-et-chaussées.

L'empereur aimait M. Molé. Il y avait longtemps qu'il cherchait à le rapprocher de lui, et quoiqu'il fût étranger à la connaissance des lois, il le mit à la tête de la magistrature, parce qu'il y a des places qui semblent faites pour les noms, comme il y a des noms qui semblent convenir aux places; c'était le cas de M. Molé. Sa nomination fut le sujet de quelques réflexions, car la place avait plusieurs prétendants; lorsque les malheurs arrivèrent, M. Molé justifia l'opinion que l'empereur avait conçue de lui.

L'empereur n'avait non plus aucun grief contre M. de Cessac; mais M. de Bassano était rentré à la secrétairerie d'État, il fallait pourvoir M. le comte Daru: il le fit ministre de l'administration de la guerre. M. Daru, qui s'était toute sa vie occupé d'administration militaire, était particulièrement propre à gérer ce ministère. Il avait suivi les armées, et connaissait parfaitement le mécanisme des troupes; il était d'ailleurs plus jeune que M. de Cessac, auquel l'empereur donna pour retraite le titre et les émoluments de ministre d'État.

Ces trois changements eurent lieu le même jour à la fin de novembre; ils ne soutinrent pas longtemps l'espérance du public, qui vit cependant avec plaisir le choix de M. le duc de Vicence, qu'on lui présentait comme l'homme de la paix. Celui-ci se mit, comme je l'ai, dit, aussitôt en communication avec M. de Metternich; il donna aux bases transmises par M. de Saint-Aignan une adhésion aussi explicite que ce ministre le désirait; mais la réponse se faisait attendre, le temps coulait, l'avenir se présentait chaque jour sous un aspect plus menaçant.