Notes

[1]: «Je la trouvai dans la chambre d'une de ses femmes; mademoiselle de Chevreuse et moi, nous nous assîmes sur une malle, et là nous parlâmes des affaires du moment, qui étaient bien alarmantes.»

[2]: Signes de ralliement de la Fronde.

[3]: La duchesse de Bouillon, la comtesse de Soissons, le maréchal de Luxembourg! et tant d'autres noms fameux parmi les plus respectés.

[4]: Anne de Gonzague, fille de Charles de Gonzague, duc de Nevers, puis de Mantoue, femme d'Édouard, comte palatin du Rhin. Elle était la plus intrigante personne du monde, très-dévouée à Mazarin et à Anne d'Autriche. Bossuet, qui était homme de cour en même temps qu'orateur, parle d'elle avec beaucoup de finesse dans son oraison funèbre: «Toujours fidèle à la reine Anne, dit-il, elle eut le secret de cette princesse et celui de tous les partis, tant elle était pénétrante, tant elle savait gagner les cœurs.»

[5]: Voir le compte-rendu de l'exposition de l'époque.

[6]: Je sais que je m'attirerai des reproches en disant que Voltaire n'est pas poëte.... On ne l'est pas cependant pour avoir fait des poésies légères, quelque parfaites qu'elles soient... Quel nom donnerez-vous à l'Arioste!... au Tasse?...

[7]: Voici à ce sujet un mot du prince de Conti le père. Son fils, le comte de la Marche, prit parti pour le parlement Maupeou; le vieux prince était pour l'ancienne magistrature, et pensait que la France était perdue si elle demeurait exilée.

«Je savais bien, dit-il un jour devant cent personnes, que le comte de la Marche était mauvais fils, mauvais père et mauvais mari, mais je ne le croyais pas mauvais citoyen.»

[8]: Il n'est que trop vrai que, dans l'origine, la Reine fut pour ce malheureux choix!...

[9]: Madame de Genlis.

[10]: Ce n'est pas par la douceur de sa voix et de son timbre que madame de Coigny donnait l'exemple chez elle, car elle avait un son de voix rauque le plus désagréable du monde.

[11]: M. Fox attaqua vivement M. Pitt dans le Parlement pour ce traité: chose étrange! parce que c'était nous qui étions froissés et perdus par ses clauses... Un jour M. Fox dit en plein parlement: «Il est étrange que M. Pitt croie aussi facilement à l'amitié de gens qui ont aidé l'Amérique à se soulever et à nous échapper. En vérité, ajouta-t-il, c'est comme ceux qui prennent pour positif: «Monsieur, j'ai bien l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur.» En même temps, il se tournait, avec un air ironique, du côté de M. Pitt.—«Et dont on l'est si peu, qu'on se bat avec lui le lendemain,» répondit froidement M. Pitt.

[12]: Ce fut sur lui qu'on fit ce quatrain; il est de M. de Rulhières:

Ce jeune homme a beaucoup acquis,
Acquis beaucoup je vous le jure.
Il s'est fait auteur et marquis,
Et tous deux malgré la nature.

[13]: M. de Maurepas avait un petit appartement que Louis XVI lui avait donné tout près du sien; il le sonnait comme Louis XV sonnait ses quatre filles. Il sonnait d'abord madame Adélaïde, elle sonnait alors madame Victoire, qui sonnait madame Sophie, et le dernier coup de cloche était pour madame Louise.

[14]: Malgré l'extrême douceur de ses manières, M. de Pezay ne pouvait retenir un sourire amer lorsqu'il disait que M. de Maurepas avait en effet refusé un jour de lui laisser rédiger le simple rapport de l'incendie d'une ferme royale. Après tout, il n'était qu'un intrigant un peu plus habile et mieux élevé qu'un autre, et voilà tout.

[15]: On a fondu les cuivres de ces cartes pendant la révolution, ce qui rend les exemplaires restants de la plus grande rareté. L'atlas de cartes géographiques accompagnant les Mémoires de Maillebois est aujourd'hui d'un prix idéal qui n'est surtout pas en rapport avec la valeur intrinsèque de l'ouvrage.

[16]: Celle d'Amérique pour l'indépendance.

[17]: À la mort de M. de Clugny, on remarqua qu'il était le premier ministre des Finances depuis Colbert qui mourut en place; il y en avait eu vingt-cinq!—M. de Clugny fut remplacé par Taboureau des Réaux, homme intègre et éclairé, dont la sincère probité et les talents ne purent lutter néanmoins contre les intrigues de M. de Pezay, qui voulait que son protégé fût seul.

[18]: Madame Necker, en parlant de M. Necker, est tellement exagérée qu'elle en arrive à être ridicule. Ainsi, par exemple, en parlant de M. Necker: «Il a surtout dans le regard je ne sais quoi de fin et de céleste, que les peintres n'ont jamais adopté que pour la figure des anges...» Et plus loin: «Duclos disait: Mon talent, à moi, c'est l'esprit; car il le mettait à la place de tout.... M. Necker peut dire: Mon talent, à moi, c'est le génie.»

[19]: Je crois avoir déjà dit dans mes mémoires sur l'empire que mon père était très-lié avec M. Necker, et qu'il l'estimait beaucoup. C'est de lui que j'ai appris à l'estimer aussi.

[20]: Sénac de Meilhan, intendant de Valenciennes, l'un des ennemis les plus acharnés contre M. Necker.

[21]: C'est ce que Saint-Lambert écrivait après avoir lu la correspondance de Rousseau.

[22]: Il y avait, en France, un respect religieux pour l'ancienne noblesse de robe, qui, en effet, était respectable et honorable sous tous les rapports: les Molé, les Lamoignon, d'Ormesson, d'Aguesseau, Trudaine, Joly de Fleury, Senozan, Nicolaï, Barentin, Colbert, Richelieu, Villeroy, Turgot, Amelot, d'Aligre, de Gourgues, Boutin, Voisins, Boullogne, Machault, Berulle, Sully, Bernage, Pelletier, Lescalopier, Rolland, de Cotte, Bochard de Sarron, etc., etc.

[23]: Il ne fut contrôleur-général qu'en 1789.

[24]: La ferme des postes mise en régie, et le bail cassé, les receveurs des domaines supprimés, les intendants de finances supprimés, les administrateurs réduits à six.

[25]: J'ai déjà dit qu'il s'appelait Masson.

[26]: M. de Talleyrand a beaucoup de ressemblance avec M. de Maurepas: il est comme lui railleur, même dans les choses sacrées, et d'une finesse d'aperçu qui tient plus au talent qu'au génie.

[27]: Suzanne Curchod de Naaz, fille d'un ministre protestant. Elle est née à Genève, quoique son père eût sa cure dans le pays de Vaud.

[28]: Les trésoriers de la maison du Roi, et ceux de la Reine; les trois offices de contrôleurs-généraux, ceux des trésoriers de la bouche, ceux de l'argenterie, celui des menus plaisirs, des écuries, et celui de la maison du Roi, etc., etc.

[29]: Grand-maître de la maison du Roi.

[30]: Ce fait du renvoi de M. de Sartines est bien curieux. On avait besoin de dix-sept millions pour la guerre d'Amérique; mais on voulait le cacher à M. Necker, qui alors était directeur-général. D'accord avec M. de Maurepas, alors ministre, M. de Sartines augmenta son budget de la marine de trois millions par mois. M. de Maurepas était malade; M. Necker, qui ne savait rien de cet accord entre le Roi, M. de Sartines et M. de Maurepas, accuse M. de Sartines en plein conseil. Le Roi se trouve seul; il n'ose dire: Je sais ce que c'est! M. de Sartines est renvoyé comme coupable. Le Roi dit ensuite qu'il l'avait oublié!... Le silence de M. de Sartines est bien beau.

[31]: Il est remarquable combien M. de Maurepas a de ressemblance avec M. de Talleyrand!

[32]: On avait fait des caricatures représentant madame Necker droite et pâle, se tenant raide et immobile devant son mari tandis que celui-ci dînait, et lui récitant un traité de morale. La maladie de madame Necker était une agitation nerveuse qui l'empêchait de se tenir assise.

[33]: On l'appelait le père de la science; il était l'élève du docteur Quesnay.

[34]: Tout ce qui est en italique est de madame Necker elle-même, et pris d'un portrait de M. Necker. (Voir ses Souvenirs.)

[35]: Successeur immédiat de M. Necker.

[36]: Ministre de la Marine, depuis maréchal.

[37]: Ministre de la Guerre, depuis maréchal, grand-père de l'auteur de l'ouvrage sur la campagne de Russie.

[38]: De la maison du Roi.

[39]: Des affaires étrangères.

[40]: Je dirai, une fois pour toutes, que les histoires que je rapporte sont toutes véritables, ainsi que les noms des personnes que je cite.

[41]: Quelle que fût la bonté naturelle de madame Necker, on sait que M. de Malesherbes était l'ami le plus intime de M. Turgot, et presque, par cette raison, l'ennemi de M. Necker!... M. de Malesherbes était ensuite plus qu'irréligieux; il était presque athée... et l'un des plus zélés philosophes, sorte de gens par leur nature peu aimés de madame Necker.

[42]: Petite-fille de la maréchale de Luxembourg. Voyez le ravissant portrait qu'en fait J.-J. Rousseau dans ses Confessions. C'est elle qu'il embrassa un jour sur l'escalier du château de Montmorency... ce qui le fit renvoyer du château.—Madame de Lauzun était un ange.

[43]: Mademoiselle de Stainville, femme du prince Joseph de Monaco, était une charmante personne; elle avait, à l'époque où elle se trouvait chez madame Necker, à peine dix-neuf ans. Ses cheveux blonds étaient les plus beaux du monde... Arrêtée d'abord en 93, elle obtint de rester chez elle avec des gardes; elle s'échappa et sortit de Paris... Elle erra plusieurs mois dans la campagne... Enfin, sa malheureuse destinée lui inspira la volonté de rentrer dans Paris... Elle fut arrêtée de nouveau, et cette fois condamnée à mort!... La malheureuse jeune femme écrivit à ce monstre à face humaine, à Fouquier-Tinville, en lui disant qu'elle était enceinte, espérant par cet innocent mensonge sauver sa vie... Le tigre ordonna le supplice... La veille de sa mort... la princesse de Monaco voulant laisser à ses deux filles un souvenir parlant de cette heure cruelle, coupa ses magnifiques cheveux blonds et les leur envoya. Comme on lui refusait des ciseaux, et qu'elle n'avait aucun instrument tranchant, elle cassa un carreau de vitre dont elle se servit!... Au moment d'aller à l'échafaud, elle craignit de paraître pâle et demanda du rouge.

—Si j'ai peur, dit-elle avec ce doux sourire d'ange qui était un des charmes puissants de son visage, que ces misérables n'en voient rien... Elle périt la veille de la mort de Robespierre, le 8 thermidor!...

Les deux filles qu'a laissées madame la princesse de Monaco sont madame la marquise de Louvois et madame la comtesse de La Tour-du-Pin.

Le fait de l'éloge de madame de Lauzun, lu par madame de Monaco, est exact; il se passa, comme je le rapporte, chez madame Necker.

[44]: M. de Buffon, né le 7 septembre 1707, avait alors quatre-vingts ans; il mourut à Paris l'année suivante 1788, le 16 avril.

C'est encore une réputation trop exhaussée; quand on voit sur le piédestal de sa statue que son génie égale la majesté de la nature, on se demande quelle louange ou donnera au vrai naturaliste qui soulèvera le voile de la nature et nous révèlera ses secrets. M. de Buffon a révélé seulement le secret d'écrire en prose avec tout le charme et la pompe de la poésie; mais pour être un brillant écrivain, on n'est pas un illustre savant, un homme nécessaire à la science spéciale de l'histoire naturelle. Je dirai plus, on peut lui faire à cet égard même de très-grands reproches. Ses tableaux sont ravissants, mais souvent hypothétiques. C'est une faute, une grande faute; Voltaire l'a bien senti, Condorcet également; Linnée, son contemporain, Linnée, qui fut maltraité par M. de Buffon, Linnée aura peut-être une place dans la postérité que le temps ne lui ravira jamais. Il a attaché son nom à des classifications jusque-là incertaines, et le beau système de M. de Jussieu a même respecté Linnée dans beaucoup de parties. Quant à M. de Buffon, il faut, en faisant son éloge, parler en même temps de Guéneau de Montbeillard, élégant écrivain, et de l'abbé Bexon, pour l'histoire des oiseaux; de M. Daubenton pour la partie anatomique des quadrupèdes, ainsi que de Mertrud; et enfin, pour l'histoire des serpents et des poissons, de M. de Lacépède, dont le talent ressemble tant à celui de M. de Buffon, en ce qu'il montre plus de brillant et de coloris que de profondeur.

Aristote avait posé les premiers fondements de la zoologie; Pline mêla le vrai et le faux, le ridicule et le sublime, accueillant toutes les versions, mais racontant admirablement ce que lui-même voyait; puis vinrent ensuite Gessner (Conrad), Aldrovande, et plus tard Césalpin, Agricola, Jean Rai. Tous ces esprits, cherchant la lumière, avaient préparé les voies, et lorsque M. de Buffon fut transporté au Jardin du Roi, au milieu de ces trésors dont la profusion étonnait même la science, il n'y vint pas seul, et n'y travailla jamais sans aide[44-A].

M. de Buffon est de Montbard; les détails de sa vie habituelle me sont aussi familiers que ceux d'un de mes parents les plus proches. Je sais donc de lui des traits qui repoussent le génie. Cette manie de n'écrire qu'habillé ou tout au moins poudré, et en jabot de dentelle... c'est pitoyable, et cela révèle un talent lorsqu'on y ajoute ce mot:

Le génie, c'est l'aptitude à la patience.

Avec ce système, le génie devrait être bien plus fréquent, tandis qu'il est bien rare!... Je crois au contraire que le génie, c'est la conception instantanée et surtout rapide de ce qui s'offre à nous. Cette pensée est viable ou elle ne l'est pas. Le moule dans lequel elle fut jetée ne vous la rendra pas. Voilà du moins comment je comprends le génie. Il fut créateur, mais créateur comme la Divinité. Dieu n'a ni repentir ni calcul; ce qu'il produit est parfait. Le génie!... oh! quel abus on a fait de ce grand nom! Le génie!... ce mot a été souillé... et maintenant il faudrait un autre mot pour désigner cette émanation de Dieu, cette parcelle du feu qui brûle devant son trône!... Quel abus nous avons fait et nous faisons encore des mots!!!

M. de Buffon n'aimait pas Linnée: cela devait être; mais pourquoi le laisser voir?... Linnée reçut longtemps les attaques peu courtoises de M. de Buffon sans lui répondre; cependant le savant de la Suède pensa que le silence était une approbation tacite, et il répondit; mais savez-vous comment? Le fait est assez peu connu.

Un jour, en parcourant les bruyères, les vallées et les lacs de sa province glacée, il trouva dans ses courses une plante fort ordinaire, laide et désagréable à voir, et même à étudier. Elle est de la famille des cariophyllées[44-B]; elle ne croît que dans des terrains arides et incultes. Les magiciennes de la Thessalie l'employaient dans leurs enchantements, et dans presque toutes ses touffes on est sûr de trouver un crapaud, parce qu'ils aiment cette plante; lorsque Linnée la trouva, elle était inconnue comme classification; il la plaça avec celles de sa parenté, et la baptisa du nom de BUFFONIA. Ce fut la seule vengeance qu'il tira de M. de Buffon, qui avait été fort mal pour lui.

Cette nature morale et cette nature physique s'alliant ensemble pour une passion humaine des plus basses, la vengeance, m'a toujours paru un texte bien remarquable à commenter!...

M. de Buffon était parfaitement aimable lorsqu'il était avec des personnes auxquelles il voulait plaire. Ses manières et son ton, tout en lui formait ce qu'on appelait alors un homme parfaitement aimable comme un homme du monde... Il avait ces formes non-seulement polies, mais complètement inconnues maintenant, et qui paraîtraient une sorte de caricature des manières d'aujourd'hui... M. de Buffon avait une belle tête de vieillard, et sa tournure avait de la distinction. Son père était conseiller au parlement de Dijon (Benjamin Leclerc).

Un fait que je tiens de mon oncle l'évêque de Metz, c'est que J.-J. Rousseau, passant par Montbard, voulut voir M. de Buffon; il était absent. Jean-Jacques se fit conduire chez lui, et là ayant demandé à être introduit dans le cabinet où travaillait M. de Buffon, Jean-Jacques se prosterna et baisa le seuil de la porte. Mon oncle a été témoin du fait.

M. de Buffon mourut, à Paris, le 16 avril 1788; son fils périt sur l'échafaud, sans que son nom, dont la France devait être trop fière pour le souiller de sang, pût le préserver de la proscription des cannibales qui nous décimaient.

[44-A]: Les deux frères de ma belle-mère, les oncles de Junot, qui s'appelaient messieurs Bien-Aymé, étaient les amis intimes de M. de Buffon; l'un était évêque de Metz, et avant la révolution premier chanoine de la cathédrale d'Évreux; l'autre, médecin ordinaire de M. le comte d'Artois. Mon oncle l'évêque de Metz était fort habile en botanique, et surtout en histoire naturelle, pour les insectes et les oiseaux. C'est lui qui a fait en entier tout l'article des Abeilles. Guéneau de Montbeillard était souffrant, et ce fut mon oncle qui s'en chargea.

[44-B]: Cette famille a deux espèces, l'une vivace et l'autre annuelle.

[45]: M. de Voltaire était mort depuis neuf ans (1778).

[46]: On sait qu'ils se détestaient; mais il y avait un raccommodage reblanchi, comme l'écrivait Voltaire au cardinal de Bernis.

[47]: C'est le mot de Lavater.

[48]: On appelle ainsi un rayon de petites rides qui se placent au coin de l'œil, entre l'œil et la tempe.

[49]: Je n'ai transcrit ici qu'une partie de ce charmant éloge de madame de Lauzun, écrit par madame Necker.

[50]: Il est étonnant que madame Necker fasse la faute toutes les fois qu'elle se présente.

[51]: Comme ce portrait ressemble à madame Récamier!

[52]: Quel inconcevable rapport entre ce portrait et celui qui serait fait pour madame Récamier! Beauté, bonté, agréments, considération, tout ce qui est attachant, ce qui tient à l'estime, au charme, à la renommée, tout ce qui fait aimer et plaire se trouve réuni sur les deux têtes de ces femmes charmantes! Comme on aurait été heureux de les voir toutes deux près l'une de l'autre! leurs destinées sont également brillantes devant les hommes, pures et parfaites devant Dieu!... Toutes deux belles et vertueuses, toutes deux frappées par le malheur:—mais l'une au moins est demeurée pour donner à ses amis le seul bien que Dieu leur accorde, la présence d'un ange consolateur. Une chose remarquable, c'est que madame de Staël a fait de madame Récamier le même portrait que madame Necker de madame de Lauzun.

[53]: Cette partie du portrait est surtout admirable et frappante de ressemblance.

[54]: Madame la comtesse de Blot était dame d'honneur de madame la duchesse d'Orléans.

[55]: Madame Necker prouvait ici ce qui se voit souvent; c'est que la théorie mise en pratique ne remplit pas toujours le même but. Il y avait chez madame Necker une sorte de froid dans la conversation qui ne se voyait nulle part, et sans qu'il y eût toutefois de l'ennui. Cela venait sans doute de l'état nerveux dans lequel elle était toujours. Elle ne pouvait s'asseoir et n'obtenait de repos que dans le bain.

[56]: Cette anecdote fut racontée le lendemain par madame de Staël elle-même chez son père. Je l'ai entendu raconter à M. de La Harpe.

[57]: Cette sorte de prévision ne veut rien dire du tout: Louis XVI avait au contraire la crainte du sort de Charles Ier, et c'est pour l'éviter qu'il agissait ainsi qu'il l'a fait. Ce n'était donc pas Charles qu'il fallait lui montrer, il ne connaissait que trop cette tragique histoire, mais le moyen de l'éviter par une marche plus saine et du moins raisonnable.

[58]: Madame la comtesse de Genlis, qu'on appelait alors madame de Sillery, par l'héritage de la terre de Sillery, avait été charmante et surtout très-gracieuse; elle avait une très-singulière qualité dont elle-même se vantait, que lui avait donnée la grande habitude de jouer la comédie. Elle était mime... elle avait donc la possibilité de prendre souvent, non pas une nouvelle figure, mais une nouvelle physionomie. Son genre de visage comportait plutôt de la gaîté et de la malice que des sentiments profonds. On voyait dans ses grands yeux fendus en amandes une expression qui racontait tout autre chose que ce qui devait animer un visage de jeune femme. Sa bouche était grande, mais ses dents fort belles et ses lèvres bien faites... seulement un mouvement imperceptible ramenait les deux lèvres l'une contre l'autre, ce qui donnait alors aux coins de la bouche une expression tout-à-fait déplaisante et fort méchante; et son nez, qui ne se sauvait de la réputation de gros nez que parce qu'il pouvait aussi prétendre à celle d'un nez retroussé, son nez recevait aussi un plissement qui le rendait tout autre, et changeait enfin tellement la physionomie de madame de Genlis lors d'une émotion vive, que j'ai entendu M. de Saint-Phare, qui passait sa vie chez moi et me parlait d'elle, qu'il aimait encore mieux que madame de Montesson, qu'il exécrait, me dire que madame de Genlis, assez maîtresse d'elle pour ne dire que ce qu'elle voulait, ne l'était pas assez pour contrefaire son visage.

[59]: Cette querelle, qui avait eu lieu dans l'année, vers la fin de la précédente, fut ridicule pour les deux parties. Préville prétendit que la statue assise de Voltaire, par Pigalle, ne devait pas être dans le foyer de la Comédie-Française, pour y insulter de son fauteuil à Racine, Corneille, et Molière, qui n'y avaient que des bustes. En conséquence, la statue fut provisoirement reléguée au grenier, et Voltaire n'eut qu'un buste comme les autres. Jusque-là les manières seules étaient à blâmer, car pour le fond M. de Voltaire ne devait pas obtenir un honneur que n'avaient pas ses rivaux. Mais M. de Voltaire, depuis soixante ans, était le bienfaiteur, on peut le dire, de la Comédie-Française, et cette reconnaissance lui était due. Et puis il était mort; et cette persécution exercée contre un vieillard, mort depuis dix ans, par une femme que son esprit devait éclairer, est une chose inconvenante de madame de Genlis.

[60]: M. de Maistre, dans l'une de ses Soirées de Pétersbourg, s'écrie:

«Vous voulez élever une statue à Voltaire, je n'y mets aucun obstacle; seulement, faites-la-lui élever par la main du bourreau!...»

[61]: Il est permis de dire ce que je dis là de madame de Genlis; mais ce qui ne l'est pas, c'est d'avoir fait d'elle une biographie aussi burlesque, sans être amusante, que celle qui se trouve dans le Dictionnaire de la Conversation, et qui est signée Jules Janin!... J'ai d'abord cru que je me trompais, que la biographie n'était pas celle de madame de Genlis, et que l'auteur n'était pas Jules Janin. Mais, hélas! à mon grand regret, c'était bien lui, c'était bien elle. Je n'aime pas à perdre mes illusions; il est trop tard pour les remplacer. Voilà que je croyais qu'avec l'esprit ravissant de M. Jules Janin on ne se trompait jamais, surtout quand on faisait des biographies et des articles qui frappent d'anathème, du moins par l'intention. Il faut que le marteau retombe alors sur l'enclume, ou bien il blesse celui qui donne le coup. Comment M. Jules Janin peut-il dire que madame de Genlis est dans l'oubli le plus entier?... un sommeil de mort!... éternel!... Mais où a-t-il pris cela? Ce n'est même pas dans sa pensée; car vingt lignes plus loin il dit que les ouvrages d'éducation de madame de Genlis sont toujours dans une foule de mains. Son opinion est vraiment originale. Ce ton tranchant avec lequel il prononce l'oraison funèbre de l'une de nos plus belles réputations littéraires a quelque chose d'amusant. Mais vient ensuite la partie plus sérieuse. Lorsqu'on parle d'un auteur, qu'on le déchire, qu'on le frappe de son fouet d'Aristarque, il faut avoir non-seulement étudié tout ce qui le concerne, mais connaître sa vie dans tous ses détails. Ce n'est pas pour prendre la défense de madame de Genlis que je dis cela; je ne l'aime pas, et je n'estime pas son caractère: mais je suis juste, et je veux de l'équité, précisément parce qu'elle est répréhensible. Je trouve qu'il y a de la lâcheté à accuser un coupable faussement. Pour en revenir à madame de Genlis, à sa biographie du Dictionnaire de la Conversation, l'auteur ne se doute pas même de ce qui la concerne, si ce n'est ce qu'il en a recueilli dans les conversations de gens qui eux-mêmes ne la connaissaient pas, et redisent ce qu'on a dit sans approfondir aucune chose. Ainsi donc on voit dans la biographie de M. Jules Janin que M. de Genlis épousa mademoiselle Ducret Saint-Aubin, et lui donna une fortune et un état dans le monde. Madame de Genlis était bien fille du marquis de Saint-Aubin; mais elle s'appelait madame la comtesse de Lancy, étant chanoinesse d'Alix, à Lyon: il fallait être d'une très-bonne noblesse pour cela. M. de Genlis n'avait aucune fortune que dix mille livres de rentes; il se maria secrètement et contre l'aveu de ses parents, qui ne revinrent à lui que long-temps après, et ce fut sa femme qui opéra ce rapprochement. Ensuite, où M. Jules Janin a-t-il vu que son mariage avec M. de Genlis fit surtout le bonheur et la fortune de madame de Genlis, en ce qu'il lui donna pour tante madame de Montesson?... C'est une ignorance profonde des faits les plus simples concernant madame de Genlis. Madame de Montesson était tante de madame de Genlis et non de M. de Genlis; elle était sœur de la mère de madame de Genlis, de madame de Saint-Aubin. Jamais elle n'eut le moindre crédit sur madame la duchesse de Chartres, à qui jamais elle n'a même parlé, bien loin de lui avoir donné madame de Genlis pour dame du palais. Ce n'est pas non plus madame la duchesse de Chartres qui nomma madame de Genlis gouverneur[61-A] des enfants d'Orléans. Ce fut le prince, et ce n'était pas au Palais-Royal que se faisait l'éducation, mais bien à Bellechasse, où un pavillon avait été bâti exprès. Je pourrais relever cent fautes encore plus fortes. Je me contente de parler seulement de celles-ci, elles feront juger du reste... M. Jules Janin écrit beaucoup; il n'a pas eu le temps de lire aucun des livres de madame de Genlis; il s'en est fait rendre compte; on lui a fait un résumé que bien, que mal, et voilà une pauvre femme jugée. Mais aussi une femme est bien ridicule d'oser écrire, et surtout d'avoir une réputation; de faire des livres qui se lisent!... Tout en n'aimant pas madame de Genlis, je rends hommage à son talent; car elle en a un très-positif. Sans doute, il est moins lumineux que celui de madame de Staël, et aujourd'hui que celui de Georges Sand, dont le rare mérite est de puiser ses inspirations à un foyer dont la flamme est bien rare à présent, celui du génie de l'âme. Mais pour n'être ni madame de Staël, ni madame Sand, madame de Genlis n'en est pas moins un de nos talents littéraires les plus distingués. C'est une évidence, et la nier ne peut être que le résultat d'une pensée mal conçue ou d'un ressentiment particulier.

[61-A]: Elle ne fut jamais non plus gouverneur. C'est un mot qui courut alors dans le monde; mais elle avait si peu ce nom, qu'elle a fait une sorte de journal-manuel intitulé: Leçons d'une Gouvernante.

[62]: Cette soirée, qui eut lieu en effet chez madame Necker un vendredi de la première année de la rentrée de son mari au contrôle-général, m'a été racontée par le cardinal Maury, par M. de La Harpe et par M. Millin, qu'on appelait alors Grandmaison, comme son frère, et qui allait quelquefois chez madame Necker lorsqu'elle recevait. Il travaillait alors à un journal qu'on appelait la Chronique de Paris, et il était en seconde et même troisième ligne dans cette belle société littéraire, composée alors de tout ce que nous avions d'hommes habiles; mais cela ne l'empêchait pas de remarquer et même d'écouter. À l'époque où les querelles de madame de Staël et de madame de Genlis devinrent tellement vives qu'elles amusèrent tout Paris, lors de Corinne et de Delphine, le cardinal Maury et Millin se rappelèrent tout ce qui s'était passé entre ces deux femmes; et dans nos veillées du Raincy comme dans celles de Paris, ils nous racontaient tout ce qui se passait les lundis et les vendredis chez madame Necker: les soupers du vendredi étaient charmants, surtout quand M. Necker n'y était pas, disait le cardinal.

[63]: Voyez, dans la Bibliothèque des Romans, la Femme auteur, ou la Femme philosophe, et une foule de petites nouvelles dans le même genre. Ce sont des pamphlets contre madame de Staël.

[64]: Madame de Genlis avait fondé un ordre appelé l'ordre de la Persévérance; elle prétendit alors que c'était un ordre ancien et qui venait de Pologne. Madame Potocka et un Polonais lui donnèrent quelques idées là-dessus, et le roi de Pologne acheva la mystification que voulait faire madame de Genlis. Cet ordre a fait beaucoup de bruit; on prétendit dans le temps que la Reine avait demandé à en être, et qu'elle avait été refusée; je ne le crois pas, quoique madame de Genlis le nie dans ses Mémoires de manière à le faire croire. Au reste, l'anneau donné aux chevaliers ne leur imposait tout simplement que la perfection; il portait en lettres émaillées: Candeur et loyauté, courage et bienfaisance, vertu, bonté, persévérance.

[65]: Un homme d'un mérite supérieur, et qui joint à ce mérite un esprit spécialement fin et d'une nature à la Sterne, M. Dupin, le président de la Chambre, me disait un jour en parlant de ces mains secouées, façon de s'aborder aussi grossière que ridicule, mais en usage enfin, et voilà ce qui lui déplaît avec raison, qu'il fallait nommer cela des patinades.

[66]: L'oncle de M. de Talleyrand. J'ai encore aujourd'hui ma bonne et excellente amie, la comtesse de La Marlière, qui, avec ses quatre-vingt-quatre ans, a toute la vivacité d'une femme de trente ans, et qui me parle de tout le dernier siècle avec un esprit qui est ravissant. Ce qu'elle sait est infini, ainsi que mon vieil ami M. Lageard de Cherval.

[67]: Grand-père d'Élie de Périgord.

[68]: Qu'on voie à quel point cela est vrai pour Napoléon: il avait madame de Staël contre lui; eh bien! elle lui a nui plus peut-être que 25,000 hommes.

[69]: Madame de Châlons, jeune et charmante femme, et cousine de la duchesse de Polignac; elle accompagna son mari en Portugal, où il fut nommé ambassadeur en 1790. Ce fut le dernier ambassadeur de famille que la France envoya dans la Péninsule. Il fut reçu avec le cérémonial le plus bizarre, où se trouvent de ces usages qu'on suit aujourd'hui parce qu'on l'a fait hier. Ce cérémonial était le plus ridicule du monde; le détail s'en trouve dans mes Mémoires sur l'empire. Par exemple, l'ambassadeur était reçu à la descente de son vaisseau ou de sa galère, soit qu'il fût venu par mer ou par l'Espagne, les deux seules routes pour parvenir à Lisbonne, par le grand de Portugal le dernier ayant reçu la grandesse. Ils montaient tous deux seuls dans une voiture de la cour; l'ambassadrice prenait une autre route également dans les voitures de la reine[69-A]. L'ambassadeur et le grand de Portugal arrivaient à l'ambassade; là, ils trouvaient une table somptueusement servie pour trente couverts, mais pas un convive. Ils se saluaient silencieusement et se mettaient à table. On offrait de deux ou trois plats au seigneur portugais, qui flairait seulement, et lorsque le cuisinier était bon, comme le mien, par exemple, qui était le meilleur de Paris[69-B], c'était un sacrifice. Les deux hommes demeuraient ainsi en face l'un de l'autre pendant vingt minutes à peu près... ensuite le Portugais se levait, et l'ambassadeur le reconduisait jusqu'à sa voiture. Une fois parti, l'ambassadeur remontait, bâillait, s'il était triste de son humeur, chose qu'il n'avait point osé faire, et riait, qu'il fût gai ou non, car il le fallait bien, de cet original qui venait ainsi demander à dîner à des gens qui arrivent et n'ont pas encore leurs malles ouvertes... La même chose arriva pour nous; ce fut l'ambassadeur d'Espagne, que nous ne connaissions pas, qui prêta tout ce dont on avait besoin. Voilà ce que c'était que le Portugal en 1806.

[69-A]: La reine était folle, mais elle régnait toujours; il y avait une régence, et les actes portaient son nom.

[69-B]: Il était si excellent, qu'un jour M. de La Vaupalière le reconnut en mangeant d'une tête de veau en tortue chez moi... La Vaupalière s'écria:—Il ne peut y avoir qu'un seul homme dans Paris qui puisse faire ainsi une tête de veau! C'est Harley!... C'était lui, en effet. Cet homme portait, vers la fin de son service, l'insolence culinaire à un tel point, qu'il ne faisait les jours de grands dîners chez moi que les trois ou quatre plats qui étaient devant moi, et qu'il savait que j'aimais;... le reste du dîner était bon, mais avec une grande différence: c'était celui qui était sous lui qui agissait. Quant à lui, il allait au spectacle à Lisbonne, au grand théâtre italien, avec la même fashionabilité que le premier secrétaire d'ambassade. C'était un type très-curieux à étudier que Harley. Tel était le nom de mon cuisinier... il vit toujours.

[70]: Madame de Staël, Louise-Germaine, etc., etc.

[71]: Je ne parle pas de sa figure, mais de sa personne; on sait qu'elle était admirablement faite, et que ses épaules, sa poitrine, ses bras et ses mains étaient d'une grande et rare beauté.

[72]: M. de Narbonne, le cardinal Maury, M. Suard, M. Frédéric de Châteauneuf, qui la virent plus tard à Coppet, me certifièrent tous cette vérité.

[73]: M. de Narbonne m'a souvent raconté que madame Necker évitait les discussions politiques avec autant de soin que sa fille les recherchait, et il me citait ce fait en me racontant qu'un jour, allant voir madame Necker le matin, il la trouva dans un entretien très-animé avec sa fille, et la suppliant de ne pas parler le soir politique dans son salon; à quoi la fille répondait avec chaleur, comme elle en mettait à tout ce qu'elle faisait, qu'elle ne pouvait se promettre à elle-même d'être comme sa mère le lui demandait. Ma mère, dit-elle à monsieur de Narbonne en riant, croit faire de moi comme d'une masse de cire qu'elle jetterait en moule, et qui prend la forme qu'on lui donne... Il faudrait que je fusse de même... Cela ne se peut pas, n'est-ce pas? Cependant elle promit de ne parler que de littérature. M. de Narbonne était alors lié avec mademoiselle Contat; il venait de l'être avec madame de Coigny (la marquise), et cette époque de 89 était le moment où il commençait à trouver madame de Staël plus aimable que toutes les autres femmes.

[74]: Je raconte cette soirée pour donner une idée des soupers intimes de madame Necker; c'était exactement ainsi.

[75]: Ce que pense et dit M. le chevalier de Boufflers dans son discours est bien curieux, il avait deviné l'avenir.

[76]: Ce discours est celui de M. de Boufflers même; je l'ai transcrit seulement par fragments, le trouvant moi-même fort beau; cependant, il a les défauts de son époque, l'abondance stérile des épithètes et des épithètes trois par trois... Ainsi, par exemple:

.... Les tableaux nouveaux, parlants et vivants... L'enthousiasme, la haine et l'impartialité, tracent le portrait de Philippe. Chaque chose a repris sa forme, son lustre et sa place, etc., etc.

J'ai mis ce fragment, parce qu'il est peu connu et qu'il rappelle l'époque; il est fort long, et je n'en ai pu placer qu'une petite portion.

[77]: Singulière coïncidence! Louis XVI, acceptant la constitution de 89, est appelé roi citoyen, comme Louis-Philippe, quarante-un ans plus tard!...

[78]: Ce qui est ici rapporté du discours de M. de Boufflers est textuellement copié dans le discours même de M. le chevalier de Boufflers. (Note de l'auteur.)

[79]: M. l'abbé Barthélemy était un des amis de la famille Necker.

[80]: Belle terre à quelques lieues de Paris, appartenant à cette époque à M. le marquis de Montesquiou. On y joua les Joueurs dans l'été de 1789, et M. de La Harpe y avait, en effet, un rôle, ainsi que Marmontel.

[81]: Ces noms étaient ceux des rôles qu'elle remplissait dans les différentes pièces qu'on a jouées à Maupertuis.

[82]: On sait qu'elle ne pouvait pas s'asseoir à cause d'un tremblement nerveux très-violent qui ne se calmait que dans le bain.

[83]: Marmontel n'avait aucune élégance dans sa personne: il était lourd et carré, avait l'air hommasse enfin.

[84]: Mauvaise tragédie de madame de Staël faite dans sa jeunesse. Je la connais, quoiqu'elle ait été longtemps presque cachée aux yeux du public. M. le comte Louis de Narbonne avait un exemplaire manuscrit de Jeanne Gray, et me le prêta. C'était celui qu'originairement avait écrit madame de Staël, sans y faire presque de corrections. Elle le lui fit redemander étant en Italie; j'ignore s'il le lui renvoya et ce qu'il est devenu.

[85]: Opinion textuelle de La Harpe dans sa Correspondance littéraire.

[86]: On appelle scènes et ressorts postiches, tout ce qui est en dehors de l'action, et qui pourrait en être ôté sans nuire à sa marche.

[87]: Tout ce qui a rapport à Fabre d'Églantine fut dit chez madame Necker un soir à souper, et le nom de M. Abauzit fut pris comme point de comparaison pour la patience.

[88]: La complainte dit:

L'églantine est la fleur que j'aime,
la violette est ma couleur;
Dans le souci tu vois l'emblème
Ces chagrins de mon triste cœur, etc.

[89]: Il avait été maltraité par Fabre dans le Poète de province, ou les Gens de lettres.

[90]: Témoin le charmant opéra de la Vestale, par M. de Jouy.

[91]: M. Auguste de Piis fit en effet paraître ce poëme sur l'alphabet en 1787 ou 1788. Il ne fut connu qu'un ou deux ans après, comme je le dis ici.

[92]: J'ai moi-même entendu M. de La Harpe dire à un jeune auteur de Brives[92-A] que mon beau-frère lui avait recommandé, et auquel il prenait assez d'intérêt pour lui donner des leçons et des avis: «Mon jeune ami, lorsque vous êtes dans une maison pour y faire une lecture ou pour y passer la soirée et porter ainsi votre tribut de paroles, regardez; et si vous voyez une expression d'ennui, ne vous fâchez pas; n'ayez jamais l'air piqué, rien n'est plus sot, et surtout n'en a plus l'air... Prétextez un mal de dents, un mal de tête... Si vous causez et que la conversation faiblisse, conduisez-la jusqu'au point de pouvoir vous éloigner sans vous faire remarquer. Enfin, lorsque vous plaisez, saisissez l'à-propos, et dominez fortement.» M. Alphonse Brénier a profité des avis de M. de La Harpe; je ne sais si ce sont eux qui lui ont fait trouver une place à la Colombie qui lui a donné 10,000 francs de rentes.

[92-A]: M. Alphonse Brénier.

[93]: Je le lui ai entendu dire moi-même; et il ajoutait: Cela est égal...

[94]: Le Roi Lu, charmante parodie du Roi Lear; elle fut donnée en même temps que trois ou quatre autres très-drôlement faites, et bien dans le genre parodie.

[95]: Le Philoctète de Sophocle, traduit presque littéralement par La Harpe, est une des bonnes pièces qui soient au Théâtre-Français, comme traduction. La couleur locale y est assez bien conservée.

[96]: Celui qui périt dans l'Oder en cherchant à sauver deux hommes qui se noyaient. Ce trait, l'un des plus beaux des temps modernes, est de l'année 1787. La pièce de vers de Marmontel est vraiment fort belle; c'est ce qu'il a fait de mieux peut-être, en ce genre surtout, car Marmontel manquait totalement la réussite de la chose qu'il tentait aussitôt qu'il lui fallait aborder le style noble et les mouvements oratoires de grand effet. Le style poétique et noble ne lui allait pas plus que le rhythme alexandrin, tandis que le style léger et le rhythme des vers à cinq pieds lui réussissaient presque toujours. Le principal mérite de ce petit poëme, c'est que Marmontel a su faire un petit morceau bien complet ayant un commencement, un milieu et une fin. La marche en est rapide, et l'intérêt n'y est jamais entravé. Ensuite, une remarque à faire, c'est de voir comme ces deux hommes se renvoient les louanges et la flatterie. Cette scène, au reste, est parfaitement vraie et point inventée.

[97]: L'Oder avait débordé, et les inondations étaient affreuses.

[98]: Ils l'ont été depuis, mais je ne sais où et comment; car je ne crois pas qu'ils soient dans les œuvres de M. de Rulhières, avec les Disputes et les Jeux de mains, deux petits poëmes ravissants également de lui.

[99]: Ce couplet fut improvisé un soir à souper, l'un des petits jours chez madame Necker, par Marmontel, à qui madame Necker donna en effet le mot CHAMPAGNE.

[100]: La reine Marie Leczinska était morte le 24 juin 1768; il n'y avait à la Cour que les filles du Roi et madame du Barry, favorite en titre, et présentée à Mesdames l'année qui suivit la mort de la Reine. (22 avril 1769.)

[101]: Marie-Antoinette-Josèphe-Jeanne de Lorraine était née à Vienne le 2 novembre 1755.

[102]: Cette liste étant écrite de la main de l'impératrice Marie-Thérèse, je la copie exactement sur l'original. Cette recommandation montre à quel point l'Impératrice connaissait la France et l'intérieur des familles de la Cour.

[103]: Le comte de Stainville, dont le père était le marquis de Stainville, ministre de l'Empereur, grand-duc de Toscane, près la Cour de France, et grand-chambellan.—Le comte de Stainville, ambassadeur de France à Rome, fut nommé à son retour à Paris à l'ambassade de Vienne. Il était Lorrain, titre de faveur à Vienne. Ce fut lui qui fit réussir le mariage de l'archiduchesse avec le Dauphin de France; il revint à Paris après trois mois de séjour à Vienne pour être créé duc et fait ministre des Affaires étrangères.—La duchesse de Choiseul était mademoiselle Crozat; c'était une personne charmante.

[104]: Ancien ambassadeur de France à Vienne, et dévoué au parti lorrain.

[105]: Il fut rappelé d'Allemagne au moment de ses triomphes par madame de Pompadour.

[106]: Ambassadeur à Vienne et également dévoué.

[107]: Ils avaient eu le secret de madame de Pompadour pour le fameux traité.

[108]: Qui de son couvent intriguait vivement pour le parti lorrain.

[109]: M. le duc de Duras, qui en Bretagne avait poursuivi le duc d'Aiguillon, ennemi du parti autrichien. La famille des Duras et des Durfort était dévouée au parti autrichien.

[110]: L'abbé de Vermont de même.—Il avait élevé Marie-Antoinette.

[111]: Impegno, embarras, gêne.

[112]: Ambassadeur de la Cour Impériale près la Cour de France. J'ai conservé le style et l'orthographe de Marie-Thérèse.

[113]: Je vais raconter un trait qui indiquera comment en France à cette époque un mot dit légèrement pouvait influer sur les affaires. Ce trait m'a été raconté par un témoin oculaire.

Au moment où madame de Pompadour arriva à la Cour, on sait qu'elle remplaçait madame de Châteauroux, qui selon les uns mourut empoisonnée, et selon les plus sensés mourut de la mort des justes, attendu que le cardinal de Fleury n'était pas un empoisonneur et qu'il n'y avait personne qui eût assez d'ambition pour vouloir gouverner le Roi. Madame de Châteauroux mourut, et mourut après avoir été une personne fort ordinaire. Sa vie est une suite de jours pâles et sans action, si ce n'est d'être la maîtresse d'un Roi, ce qui fait la faute d'une femme beaucoup moins pardonnable, surtout quand le Roi n'est pas éperdu d'elle; et c'était le cas de Louis XV, qui des trois sœurs n'aima jamais que madame de Vintimille. Une femme de mes amies, qui a beaucoup connu madame de Flavacourt[113-A], sœur de madame de Mailly et de madame de Châteauroux, me racontait dernièrement que madame de Vintimille, encore pensionnaire dans un couvent lorsque madame de Mailly, qui avait été belle, mais qui ne l'était plus guère, et qui était sotte parce qu'elle l'avait toujours été, tenait alors l'état de maîtresse du Roi, madame de Vintimille disait:

«J'irai à la Cour auprès de ma sœur de Mailly: le Roi me verra, le Roi m'aimera, et je gouvernerai ma sœur, le Roi, la France et l'Europe.»

Elle voulut si bien régner, au reste, qu'on prétend que le cardinal de Fleury l'empoisonna aussi: on dit toujours que les gens haut placés qui meurent ayant la colique meurent empoisonnés.

Madame de Vintimille fut en effet celle des trois sœurs que Louis XV aima le plus. Mais cela ne prouve pas qu'on l'empoisonna... Avec la nature de Louis XV, il aurait fallu empoisonner toutes les jolies femmes de sa Cour!... Mais je reprends l'histoire de madame de Châteauroux et de madame de Pompadour.

Madame de Pompadour avait donc succédé à madame de Châteauroux....... Quoique celle-ci fût morte, on fut étonné de voir madame de Pompadour lui vouer une haine d'autant plus extraordinaire qu'elles ne s'étaient jamais rencontrées. En voici un des motifs.

Il y avait dans Paris, au moment de la faveur de madame de Châteauroux, un coiffeur dont toutes les femmes raffolaient. Dagé avait pour pratiques les femmes les plus élégantes de la Cour, et il choisissait les têtes qu'il devait embellir. Madame la Dauphine[113-B], Mesdames, filles du Roi, se faisaient coiffer par Dagé, et la suffisance, ou, pour parler plus juste, l'insolence du coiffeur était sans bornes. Madame de Pompadour, en arrivant à la Cour, voulut avoir Dagé; il refusa. La favorite insista; le coiffeur refusa encore... Madame de Pompadour, qui s'appelait encore madame Lenormand d'Étioles, négocia avec le coiffeur, et finit par l'emporter sur une résistance qui peut-être ne demandait qu'à être vaincue. Dagé une fois fléchi, madame de Pompadour voulut lui faire payer l'humiliation qu'elle avait subie pour l'obtenir, et la première fois qu'elle fut coiffée par lui, au moment où la Cour était le plus nombreuse à sa toilette, elle lui dit:

Dagé, comment avez-vous donc obtenu une aussi grande vogue... et la réputation dont vous jouissez?...

—Cela n'est pas étonnant, madame, répondit Dagé, qui comprit la valeur du mot: je coiffais l'autre!

La cour de madame de Pompadour était trop nombreuse pour que le bon mot de Dagé ne fût pas connu dans tout Versailles avant une heure. En effet, madame la Dauphine, Mesdames de France répétèrent en riant aux éclats le bon mot de Dagé.... Il coiffait l'autre! Ce mot, répété par le parti de l'opposition, devint bientôt comme une bannière proclamant la division qui éclata peu après dans la famille royale pour et contre la favorite... Les princesses et les princes appelèrent madame d'Étioles madame Celle-ci, et madame de Châteauroux madame L'autre. Louis XV en fut désolé, et madame de Pompadour, furieuse de ce surnom plus peut-être que de celui du roi de Prusse[113-C], se mit à la tête d'une faction contre la famille royale, et, pour avoir plus de consistance qu'une maîtresse ordinaire, elle voulut se mêler de politique, et nous savons ce qui en est résulté!... Ce fut peut-être ce mot de Dagé qui amena cette résolution.

Louis XV fut un roi libertin moins pardonnable peut-être qu'un autre: il eut des maîtresses qui firent la honte du trône, sans qu'il en fût justifié par l'amour qu'il avait pour elles. Madame de Châteauroux, la seule qui ait eu une conduite vertueuse, sa faute exceptée, était du reste fort nulle d'esprit et de moyens; elle eut un beau mouvement en excitant le Roi à la guerre, mais il venait du cœur.

[113-A]: Madame de Flavacourt est morte fort âgée, l'an VII de la République (1798); elle était laide, mais plus spirituelle qu'aucune de ses sœurs, qui, du reste, étaient toutes fort ordinaires. Elle était dame du palais de la Reine.

[113-B]: Mère de Louis XVI.

[113-C]: Il l'appela, aussitôt qu'elle fut en titre, Cotillon IV.

[114]: Madame de Mailly, madame de Vintimille, et madame de Châteauroux.

[115]: Tant que Louis XV vécut, la Dauphine dissimula pour combattre avec succès l'ascendant de madame du Barry.

[116]: 14 avril 1770.

117: Le 15 avril.

[118]: J'ai entendu raconter le fait à l'empereur lorsqu'il était premier consul.

[119]: Généalogiste nommé par le Roi pour examiner les preuves de noblesse de ceux qui demandaient à être reconnus. Il était incorruptible; il disait un jour à mon oncle, le prince de Comnène, que ce qui lui avait le plus coûté était la résistance qu'il avait opposée à de belles personnes pleurant à ses pieds. Lorsqu'il vérifia nos preuves, il demeura en extase de savant devant des preuves comme celles fournies par mon oncle.

[120]: Elle ne pouvait pas mettre de bas: par exemple, lorsqu'elle était de service au jeu de la Reine, la Reine lui faisait signe d'ôter ses bas, ce qu'elle faisait tandis que le tapis la cachait.

[121]: Celui qui était avec le Roi avant Gamin.

[122]: Le traité de 1756.—Cette cause de nos malheurs est bien curieuse à étudier comme le plus puissant motif peut-être de notre Révolution. Toutes les puissances de l'Europe, l'Autriche exceptée, étaient intéressées à voir rompre ce traité de 1756 avec l'Autriche, les unes par esprit de vengeance, les autres pour leur propre intérêt. C'est important à approfondir.

[123]: Les économistes comme Turgot et les autres.

[124]: Oncle de M. de Talleyrand, et frère de l'archevêque de Périgord, Angélique de Talleyrand, celui dont M. de Quélen fut coadjuteur.

[125]: Valet de chambre du service inférieur, l'un des hommes les plus dévoués à la Reine.

[126]: On sait qu'il avait aussi ce défaut dans la marche, assez commun dans la famille.

[127]: Elle était fille du comte de Périgord, et tante d'Élie de Périgord, aujourd'hui prince de Chalais; elle était dame d'atours de la Reine, et donna sa démission, quelques instances qui lui fussent faites pour garder sa charge.

[128]: On lui avait donné un nom beaucoup moins honnête dans un Noël contre Marie-Antoinette, à propos de je ne sais plus quelle histoire.

[129]: Propres paroles de Louis XVI.

[130]: Le ministre de Charles X.

[131]: Cet enfant est M. le marquis de Custine, auteur de plusieurs ouvrages remarquables et supérieurs, parmi lesquels le beau roman du Monde comme il est tient peut-être le premier rang. Sa mère était une personne adorable, dont le souvenir est demeuré comme un culte dans le cœur de son fils.

[132]: Par son mariage avec mademoiselle de Villevieille.

[133]: Telle était aussi la volonté de Napoléon.

[134]: Il a fait beaucoup de bien au Languedoc, ma patrie; le commerce et les routes étaient l'objet de ses soins. Il fit du bien... mais il pouvait bien plus!

[135]: M. de Pompignan, archevêque de Vienne en Dauphiné, et président des trois ordres en 1789, à l'époque orageuse de leur réunion.

[136]: Exact.

[137]: Mon oncle, l'abbé de Comnène, grand-vicaire de l'archevêque de Bourges, était ce même soir chez M. de Beaumont, où il allait souvent.

[138]: Surtout de l'esprit.

139: Propres paroles de M. de Loménie.

[140]: En effet, M. l'abbé de Brienne devait en connaître quelque chose; il avait soutenu le matérialisme pur étant en Sorbonne avec l'abbé de Pradt... Plus tard, M. l'archevêque de Toulouse pratiqua la même croyance, et le dernier acte de sa vie, qu'il termina par un suicide, prouve que l'incrédule n'était pas converti.

[141]: Il est curieux de voir avec quelle mesure l'archevêque de Toulouse parle du clergé! Jamais son nom ne se trouve dans le cours de son très-long discours, et pourtant les évêques philosophes étaient nombreux.

[142]: Cette phrase porte entièrement sur M. Turgot, quoique M. de Loménie fût son disciple. Mais tel est le danger de repousser toute croyance. Qu'est-ce qu'un ami quand on repousse et méconnaît Dieu! M. Turgot était alors au ministère, et M. de Loménie voulait y arriver... Il était alors avec la cabale de madame de Marsan et toutes les dévotes de son parti... Il était grand seigneur, d'une antique et haute noblesse. Il y avait là bien des motifs de pardon! Enfin, M. Turgot n'avait aucun appui dans le monde où il était attaqué; il n'était que vertueux, et ce n'est pas assez, même pour faire le bien.

[143]: Celle qui est morte en rentrant en France à la Restauration; elle était sœur de monseigneur le duc de Bourbon.

[144]: M. le duc de Nivernais.

[145]: On connaît cette histoire; elle est dans les Souvenirs de Félicie, et très-vraie.

[146]: Attaché au service de la chambre de la Reine, et beau-père de madame Campan ou son mari.

[147]: D'où elle s'échappa aidée de la supérieure elle-même.—Tout le monde fut contre la victime dans cette odieuse affaire,—et cette victime, c'était la Reine!...

[148]: J'ai été bien aise de rapporter ce fait dont je puis certifier la vérité et qui ne peut être qu'agréable à la famille de madame de Marsan, s'il reste d'elle quelqu'un qui lui tienne d'assez près pour cela.

[149]: Hortense Mancini, nièce de Mazarin, épousa, en 1661, Charles-Armand de la Porte de La Meilleraie, fils du maréchal de ce nom, et lui porta les biens immenses de la maison de Mazarin. Elle mourut en 1699, laissant un fils qui hérita de cette fabuleuse fortune. Ce fils n'eut qu'une fille, qui à son tour fit entrer la riche succession des Mazarins dans la famille de Duras, d'où elle a passé par les femmes dans la famille d'Aumont, et puis dans celle des Matignons, ducs de Valentinois...

[150]: Duchesse de Boufflers en premières noces.

[151]: Il me faut raconter un trait qui fera juger de la moralité, comme honneur dans l'acception générale attachée à ce mot, de cette époque... Le prince de Conti donna une fête admirable au Temple, au roi de Danemark. Il y avait une quantité de femmes toutes plus parées les unes que les autres et couvertes de diamants. Celles qui n'en avaient pas assez en empruntaient ou en louaient chez leur joaillier. Madame de Brionne était, ce même soir, d'une magnificence achevée: sa robe était rattachée avec des nœuds de diamants et des fleurs en pierres précieuses... Sa robe n'avait été apportée qu'au moment de sa toilette, et ses femmes dûrent se hâter pour coudre les nœuds de pierreries et les fleurs... La robe était d'un velours nacarat très-épais, doublé de satin blanc... La difficulté de coudre dans cette étoffe fit que ses femmes posèrent les fleurs et les nœuds très-peu solidement... Au moment où la foule était le plus pressée, et comme on allait souper, plusieurs de ces nœuds et deux fleurs tombèrent sans que la princesse s'en aperçût. Elle ne le vit qu'à son arrivée dans la salle à manger, où la foule était si grande, qu'il fut impossible de retourner d'abord dans la grande galerie pour chercher les diamants. Lorsqu'on y fut, on retrouva non-seulement les nœuds, au nombre de trois, et les deux fleurs, mais l'un des nœuds ayant été écrasé sous les pieds, et les diamants s'étant échappés de la monture, on les retrouva tous... Sire, ils étaient trois mille[151-A]! et on peut bien dire ce mot; car pour ces sortes de bijoux, il faut des diamants d'un ou deux grains, ce qui fait appeler ces diamants de la grenaille. Eh bien! on a tout retrouvé. Je n'accuse aucune époque; mais je ne sais si aujourd'hui on serait aussi heureux que le fut madame de Brionne. Ce n'est pas madame Schickler, du moins; car ayant perdu, chez le comte Jules de Castellanne, une perle du prix, dit-on, de quinze mille francs, il fut impossible de la retrouver. Cela me parut d'autant plus singulier, qu'une perle fine ne s'écrase pas facilement.

[151-A]: Vers des Templiers de Raynouard.

[152]: Femme du gouverneur des pages de M. le duc d'Orléans (Montesson).

[153]: Sœur du prince de Chimay et de madame de Caraman.

[154]: Frère du duc de Coigny.

[155]: Il fut depuis duc de Guines.

[156]: À cette époque c'était la mode de faire des noëls sur tout ce qui se passait dans la société: ils étaient toujours méchants.

[157]: Il avait beaucoup connu mon père et ma mère avant la Révolution. Quant à moi, charmé de me retrouver, il m'eût peut-être bientôt oubliée, parce que je ne me souciais guère de savoir comment mon dîner s'organisait, et que je ne distinguais pas la dame de pique de la dame de cœur. Mais un jour il reconnut mon cuisinier en mangeant une tête de veau en tortue... Depuis ce moment-là je ne puis exprimer jusqu'à quel point son amitié pour moi fut portée! Il n'a jamais manqué un de mes dîners du mardi, jour destiné par Harley, mon cuisinier, à faire briller son talent culinaire. M. de Lavaupalière s'arrêtait devant la cuisine et demandait toujours à Harley le menu du dîner. Il mangeait en conséquence, et refusait ou acceptait en raison de ce qui devait être servi. Je me rappelle qu'un jour il était souffrant d'une attaque de goutte, qu'il augmentait par son détestable régime de vin de Champagne et de veilles. Mon médecin alors était le fameux Thouvenel, le mesmériste ou le mesmérien. Il était goutteux et gourmand comme M. de Lavaupalière; il était assis près de lui et le sermonnait en avalant son vin de Sillery frappé et du soufflé de gibier parfait. Thouvenel, homme fort habile, était aussi et même plus malade que Lavaupalière, et tout aussi gourmand. Il était grand partisan de Mesmer, et homme fort spirituel et fort entendu, quoique à système. Il a été longtemps mon médecin. C'est sa mort seule qui m'a fait prendre un autre docteur. Thouvenel mourut d'une apoplexie séreuse, en 1812. Ce fut alors que je pris Portal.

[158]: Le plus fameux arlequin que nous ayons eu en France. Ce nom d'arlequin est d'une origine obscure sur laquelle M. Court de Gébelin a jeté quelque lumière et que nous connaissons davantage en Italie. Son origine vient du mot lecchino (friand, gourmand). De lecchino, il lecchino, on a fait allecchino, et de là, chez nous, on a bien vite dénaturé et fait arlechino. Carlin portait un masque noir sur le visage, dont la forme écrasée a fait donner le nom de carlin aux chiens qui ressemblent à ce masque... Carlin improvisait une grande partie de ses rôles. M. de Florian a écrit pour lui les Deux Billets, la Bonne Mère, les Deux Jumeaux de Bergame, etc., etc.

[159]: Autrefois on n'applaudissait jamais devant le Roi ou quelque prince de la famille royale. Cette recherche de politesse et d'étiquette, qui existait pour établir la différence qu'il y avait entre les acteurs publics et ceux de société, avait surtout lieu dans toutes les comédies de société.

[160]: Madame Dhusson était belle-sœur de M. de Donézan; elle était redoutée dans le monde parce qu'elle racontait bien et qu'elle était toujours instruite de toutes les histoires scandaleuses ou qui prêtaient à rire: ce qu'elle ne manquait pas de redire.

[161]: Piccini avait une ravissante naïveté de caractère, et surtout une ignorance des premiers usages de la vie, qui était vraiment amusante. Aussi, ses amis le mystifiaient, et souvent: il était très-bon.

[162]: Le chevalier de Chastellux, depuis marquis de Chastellux, était attaché à M. le duc d'Orléans. C'était non-seulement un homme supérieur, mais un homme parfaitement aimable dans le monde. Il avait de la grâce dans la diction et du charme dans sa manière de conter. Il faisait de jolis vers, et j'en citerai de lui, à l'article du salon de madame de Genlis, qui montreront ce qu'il savait faire en ce genre. Il avait une belle âme et une noblesse de pensée et de volonté qui formaient un étrange contraste avec un caractère peu prononcé. Il était simple de manières, et sa conversation eût été particulièrement aimable s'il n'avait eu la manie de faire des pointes et des calembours sur chaque mot qu'on disait. Lorsque cette manie avait une trève, alors il était lui-même et d'une grande amabilité. Ma mère, qui l'a beaucoup connu et l'aimait fort, mais dont l'esprit charmant l'était surtout par sa grâce naïve et simple, ma mère ne pouvait quelquefois tolérer la façon de causer du marquis de Chastellux. Il épousa miss Plunket, une Anglaise, qui, depuis, fut attachée à madame la duchesse d'Orléans. Madame de Chastellux était remarquablement aimable, et une personne recommandable comme femme, comme mère et comme amie.

[163]: D'Adèle de Sénanges, de Charles et Marie, d'Eugène de Rothelin, et d'une foule de charmants ouvrages.

[164]: L'abbé Morellet était fils d'un papetier de Lyon et l'aîné de quatorze enfants.

[165]: Depuis marquis de Chastellux. Il avait l'esprit railleur.

[166]: Celui qui précéda Garchi et Velloni avant que ceux-ci allassent s'établir au pavillon de Hanovre, et puis rue Richelieu, au coin du boulevard.

[167]: Une femme jeune, jolie, ayant un grand nom, de la fortune, de l'agrément, tout ce qui peut faire remarquer dans le monde, a tout mis en oubli pour le sacrifier à un homme qu'elle aime plus que Tout, même ses enfants!... Jusque-là tout est si grand, même le désespoir de l'infortunée, qui dut être immense comme ses joies délirantes et ses extases, dont les rêves lui ont tout fait oublier, qu'on reste sans voix pour la blâmer... on la suit par la pensée dans la retraite où l'amour passionné d'un homme de génie la dédommageait de tant de biens perdus, et on sourit devant cette puissance du cœur frappant de nullité toutes les voix du monde! Moi-même je suis demeurée sans force pour blâmer devant l'excès de ce bonheur assez grand pour avoir fait oublier à une femme qu'elle était épouse et mère... Enfin, je comprenais son délire tout en la plaignant... lorsque tout-à-coup cette femme sort de sa retraite enchantée, où l'amour ne lui suffit plus!... Il lui faut le soleil du ciel; la lumière des yeux de son amant ne l'éclaire plus! Les voix du monde ont franchi le mur d'airain qu'elle-même avait élevé entre elle et lui... Elle a reparu tout-à-coup au milieu de ses fêtes!... Oh! que j'ai souffert pour elle!... Que de regards moqueurs!... que de sourires de dédain!... et l'amertume de ces blessures, redoublées encore par le peu de droit qu'avaient celles qui les faisaient!... et cette souffrance que j'ai ressentie pour elle, victime volontaire, quelle a dû être sa violence!... Elle est pourtant demeurée... Est-ce de la résignation?—Non.—Elle serait sans but, et la résignation en a toujours un... Serait-ce un sacrifice offert à l'homme qu'elle aime?—Non.—Il serait sans dignité et porterait même avec lui une teinte humiliante, qui, de tout ce qui est opposé au charme de l'amour, est sans doute le poison le plus mortel.. Une femme n'est adorée que parée d'une couronne de fleurs ou de laurier... La couronne d'épines ne fait incliner que sur la tête d'un Dieu!... Quel est donc le motif qui fait ainsi franchir le seuil de sa retraite à cette femme?... J'ai peur, pour elle et son bonheur, que ce ne soit au contraire aucun motif, mais l'entier oubli de tout respect humain.

[168]: Sa nièce madame Marmontel, Marmontel, qui vivait encore, et ses enfants, d'autres neveux ou nièces. Il était le quatorzième enfant de sa famille nombreuse: qu'on juge des parents à tous les degrés.

[169]: J'écrivis cette remarquable conversation, comme cela m'arrivait alors fort souvent, le soir en me couchant, et je n'en ai pas perdu un mot.

[170]: Juillet 1794.

[171]: Cette pensée de l'abbé Morellet fut entre lui et moi le sujet de beaucoup de vives querelles. Je soutenais le contraire parce que je le pense. Je terminerai cet article, relatif à la boucherie nationale, par une remarque bien triste: c'est que c'est sans aucun doute l'ouvrage le plus remarquablement bien écrit de l'abbé Morellet. Il m'en a lu plusieurs passages que j'ai admirés... Il y a une diction pure, une sorte d'élégance qui frappe même en opposition avec cet horrible sujet.

[172]: L'abbé Morellet était d'une force de corps peu commune. Ceux qui l'ont connu peuvent se rappeler sa structure osseuse et sa forte charpente.

[173]: Depuis le siége et les massacres on l'appelait ainsi.

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