Notes

[1]: Elle avait du talent et du courage, mais elle était insensée, et sa conduite extraordinaire lui a fait assigner une place certes bien éloignée de celle de madame Roland. Je parlerai d'elle plus tard.

[2]: Ce sont ses propres expressions.

[3]: Elle voulut mourir, dit-elle. La nature faillit l'exaucer; elle fut malade et en danger de mort en effet pendant vingt-deux jours.

[4]: On a tenté de faire son portrait sans pouvoir réussir, et cela n'est pas étonnant. Ce genre de physionomie est si difficile à faire! l'âme ne se peint que par reflet; elle peut se rendre dans un regard, mais non par celui d'un autre. Le regard est la plus puissante des séductions.

[5]: Même d'une mère ordinaire, car, à moins qu'on ne rencontre en sa route de ces monstres que la nature jette sur la terre en reculant d'horreur elle-même, on ne trouve pas de mauvaises mères. Le même anathème doit peser sur les enfants qui sont mauvais fils. La postérité elle-même est sévère pour ce crime. Quoique bien des siècles se soient écoulés depuis Sophocle, le souvenir de ses fils, maudits par l'opinion de leur patrie, repoussés par les lois, est encore aussi actif que le jour où, accusant la vieillesse de leur père, ce père leur répondit en montrant Œdipe à Colonne!... L'infortuné!... comme il avait dû souffrir pour arriver à choisir un pareil sujet!... Et telle était la profondeur de la blessure que ce fut son chef-d'œuvre que produisit le vieillard à la fin de sa carrière pour peindre des fils ingrats... Et ce n'était qu'un père!... Qu'aurait donc fait une mère?... Rien. Il y a une sorte de rapport mystérieux entre les enfants et la mère, qui donne à tous deux une tendresse que rien ne peut détruire et que tout contribue à augmenter.

[6]: Ce portrait était frappant, car l'amour-propre de Roland était positif, et d'une telle nature, que sa femme elle-même ne lui laissa pas voir sa supériorité une fois qu'elle le connut... Craignait-elle de l'éloigner d'elle?... cette pensée serait bien amère.

[7]: Elle était née en 1754.

[8]: Voir ce qu'elle a écrit sur la mélancolie et sur l'âme, dans ses œuvres. C'est écrit avec le sang de son cœur... mais ce qui est merveilleux, c'est l'écrit intitulé: Avis à ma fille. C'est une relation exacte de ce qui lui est survenu lorsqu'elle est accouchée de la petite Eudana, sa fille, et tout ce qu'elle a souffert pour la nourrir!... Ces avis donnés par cette femme qui, plus tard, aurait conduit un empire, ont un caractère sacré.

[9]: M. Bordenave était un chirurgien très-connu, membre de l'Académie des Sciences.

[10]: Si madame Roland n'aimait plus, elle est impardonnable, car l'amour fait tout excuser, et tant qu'on aime, on doit être pardonné; mais dès qu'on n'aime plus, on ne doit jamais laisser tomber une parole railleuse des mêmes lèvres qui ont prononcé des mots d'amour... l'insulte retourne alors à celui qui injurie... tout le tort est à lui... et si c'est une femme... oh, alors!... il y a de la honte.

[11]: Il avait un an de moins que sa femme.

[12]: Le commerce des bijoux qu'il avait entrepris lorsque son état de graveur alla mal.

[13]: Lorsqu'elle avait douze ans, elle eut un jour un transport presque délirant, dans lequel elle vit la Vierge qui l'appelait, disait-elle, au couvent. On l'y mit pour faire sa première communion.

[14]: Roland y était appelé pour les intérêts généraux des manufactures. C'était un homme d'un grand talent lui-même comme manufacturier, et surtout chef d'une manufacture.

[15]: Villefranche, demeure paternelle de M. Roland de la Platière. Il était d'une famille de robe noble et fort ancienne. Sa naissance était pour lui un motif d'orgueil, malgré ses idées de liberté.

[16]: Cette légèreté lui était reprochée dans l'assemblée par le parti contraire, qui sut en tirer quelquefois de tristes arguments contre lui... mais il était toutefois un homme des plus supérieurs, quoi qu'en aient dit ses ennemis.

[17]: Sylla mangeait aussi ses ongles.

[18]: Ces détails m'ont été racontés pour la dixième fois avant-hier matin par une personne très-connue dans cette malheureuse époque de la Révolution, et qui allait très-souvent chez madame Roland.

[19]: On veut aujourd'hui ternir la gloire de la Gironde.—C'est injuste et de plus impolitique.

[20]: Propres paroles de David William.

[21]: Ce qu'il a fait, car c'est pour avoir aimé sa femme au point de ne la pouvoir quitter qu'il a été arrêté. On l'avait arrêté... il pouvait fuir.

[22]: Bonnecarrère, témoin oculaire du fait, m'a dit que le Roi fut au moment de faire sortir Roland du salon; ce fut la Reine qui le retint. On a prétendu que ce fait avait été considéré comme une offense par le Roi, et qu'il ne le pardonna pas à Roland, et surtout à sa femme.

[23]: Voir à ce sujet l'Essai de M. de Chateaubriand sur les Révolutions, 1798, Londres.

[24]: Ministre de la justice.

[25]: L'esplanade produite par l'enlèvement du sommet de la montagne est un ouvrage vraiment curieux. C'est sur cette esplanade qu'est bâti le nouveau château, ayant vingt-sept croisées de face; un immense corps de logis avec deux beaux pavillons et deux pavillons isolés; des communs aussi beaux que pour une demeure royale; un chemin allant du château au bourg de Brienne, construit sur des arches et traversant un vallon très-profond; une salle de spectacle; des souterrains admirables par leur beauté et surtout leur utilité, en ce qu'ils assainissent le château... Mille dépendances, enfin, toutes faites avec grandeur et le plus souvent dans un but utile, font de cette demeure un lieu tout-à-fait digne d'un souverain.

[26]: Pont-sur-Seine, terre de Madame Mère; ce château, fort vaste et fort beau, était la seule chose remarquable de cette propriété. Il n'y avait pour parc qu'une étendue de terrain tout-à-fait inculte et sans ombrage. Ce château avait appartenu avant la révolution à M. le prince de Lusace (Xavier).

[27]: Il est à remarquer que, dans cette société de Brienne, il y eut trois suicides d'hommes très-remarquables, Condorcet, Chamfort et le cardinal; tous les trois incrédules! sans religion!... Voilà quel fut le résultat de la croyance philosophique.

[28]: À l'époque même de la Révolution, on disait dans les villages du Languedoc, et je l'ai entendu moi-même: Ah! c'est encore de l'ouvrage de notre bon archevêque, de notre père! Il était adoré dans tout son diocèse.

[29]: Brienne.

[30]: Fameux comédien.

[31]: L'hôtel de Madame Mère était l'hôtel de Brienne; il est situé rue Saint-Dominique, faubourg Saint-Germain. C'est aujourd'hui le Ministère de la Guerre.

[32]: Il n'a laissé qu'une fille, madame Lamourier, qui à son tour n'a également qu'une fille, qu'elle a mariée il y a trois à quatre ans.

[33]: Thouvenel a été mon médecin pendant plusieurs années. Il est mort d'une apoplexie séreuse.

[34]: Éloges de Molière et de La Fontaine. Ces deux morceaux sont peut-être ce que Chamfort a écrit de mieux.

[35]: On appelle ainsi, comme on le sait, une armure complète de chevalier dressée contre une muraille d'arsenal dans un vieux château.

[36]: Les jeunes gens qui avaient imaginé cette aventure s'étaient méfiés de son caractère difficile, et avaient fait ôter les balles par son domestique. Chacun en avait une et devait la rejeter au jeune homme, ce qui fut fait par celui qui fut mis en joue.

[37]: Le père du duc d'Orléans mort dans la Révolution, l'aïeul du Roi.

[38]: Son père lui donna pour première maîtresse mademoiselle Duthé, cette fameuse courtisane qui fut aussi la maîtresse du comte d'Artois; elle était encore vivante à Versailles il y a huit ans.

[39]: Quand on pense à l'admirable conduite de son fils dans l'émigration!

[40]: Il était savant sans pédanterie et faisait servir son instruction à l'amusement des autres, chose fort rare.

[41]: La société est tellement changée sous ce rapport, que j'ai vu il y a huit ans M. de Forbin, le type de la politesse de nos jours, se prendre de querelle une fois à l'Abbaye-aux-Bois assez fortement pour être obligé de sortir du salon où il était avec son antagoniste, homme des plus grossiers, et qui pourtant était reçu chez M. de Talleyrand, apparemment parce qu'il lui reposait l'esprit, et, chez madame Récamier, parce qu'elle est un ange de bonté.

[42]: C'était une manie qu'il avait... Il se promenait toujours en long et en large dans la chambre tandis qu'il parlait; c'était presque toujours lorsque la discussion l'attachait.

[43]: C'est ainsi qu'il est convenable d'appeler les princesses, et non pas continuellement par leur titre d'Altesse, comme on en a la coutume en France et comme on l'avait sous l'empire. Le mot madame est le plus respectueux, employé à la troisième personne.

[44]: Celui qu'on appelait Jaucourt Clair-de-Lune, surnom qu'on lui avait donné en raison de sa figure ronde et pâle.

[45]: Sœur de M. de Lamoignon.

[46]: C'était alors une chose fort rare en France.

[47]: Je donne cette histoire pour montrer comment se passaient les soirées au Palais-Royal.

[48]: L'histoire est en effet arrivée à M. le chevalier de Jaucourt.

[49]: Une chose assez singulière, c'est que madame de Genlis ne sache pas mettre l'orthographe des noms de ses amis. Elle ne met jamais de t aux noms de Balincourt et de Jaucourt.

[50]: C'est une chose plus importante qu'on ne le saurait croire que la démarche dans une femme et dans un homme. C'est un moyen de reconnaître l'élégance de leurs manières.

[51]: Les verges sont les dangers de la Révolution, et la clef des champs voudrait indiquer l'émigration... Cependant le fait s'est passé dans des années où certes on ne soupçonnait pas que la Révolution dût exister jamais: c'était, je crois, en 1764 ou 65.

[52]: Je connais un homme dont la physionomie triste et douce, le visage agréable et surtout le ravissant regard, ont une grande analogie avec son esprit naturellement triste et pourtant doucement railleur... Il y a un charme dans sa conversation, un attrait que je n'ai vu qu'à lui. Grand seigneur par sa naissance, par ses manières, il l'est de tout ce qui fait remarquer que les autres ne le sont pas. Le charme des manières de cette personne ne peut être imité, et ne sera jamais remplacé...

[53]: On n'allait jamais en uniforme autrefois ni à la Cour, ni dans le monde, excepté pour prendre congé. Alors, on portait l'uniforme de son régiment ou bien celui d'officier-général.

[54]: Madame de Polignac était fort laide, très-mordante et spirituelle; elle avait toutefois de la bonté.—Elle contait à ravir, et savait une foule d'anecdotes du temps de Louis XIV et de Louis XV.

[55]: On appelle ainsi la mise en jeu. Ainsi les joueurs sont souvent nommés pontes, pour cette raison.

[56]: Terme employé dans quelques jeux, tel que le pharaon, jeu fort en vogue alors: c'est de jouer le double de ce qu'on a joué la première fois. M. de Conflans dit ici que madame de Montauban fit un paroli de campagne. C'est une manière de parler, pour dire qu'elle avait voulu tricher, chose malheureusement fort en usage à cette époque aussi.

[57]: Le duc de Chartres avait déjà beaucoup de croyance aux Mesmer, aux Cagliostro et aux Saint-Germain. Quoi qu'il en soit, voici un fait positif qui a été raconté par le duc d'Orléans lui-même; je ne puis affirmer l'année précise, quoique M. de Sainte-Foix, qui me l'a raconté étant chez moi au Raincy, me l'ait dit également.—Étant un jour à dîner au Raincy avec le prince et trois ou quatre autres personnes de son intimité à la porte de Chelles chez son secrétaire des commandements M......., la conversation fut conduite sur les somnambulistes et les mesméristes... Le prince parut rêveur, il écouta plusieurs histoires qu'on raconta, en raconta lui-même, et tout-à-coup prenant mon bras, dit M. de Sainte-Foix, il me proposa de retourner au château en nous promenant. Nous partîmes, et à peine fûmes-nous à quelque distance que le duc me dit qu'il lui était arrivé il y avait peu de temps une aventure très-étonnante.

Un jour du mois dernier, me dit-il, je quittai un moment mon cabinet pour aller chercher un papier dont j'avais besoin dans ma chambre à coucher... J'y demeurai à peine un quart d'heure; en rentrant dans mon cabinet, j'y trouvai un homme vêtu de noir, les cheveux sans poudre, et dont le visage était d'une pâleur remarquable. Mon premier mouvement fut de m'élancer[57-A] sur cet homme... mais je me retins et lui demandai comment il s'était introduit chez moi, et en lui faisant cette question je me sentis frissonner, car mon cabinet n'avait aucune issue... Cet homme sourit et me dit qu'il n'avait besoin d'aucun secours humain pour parvenir là où il voulait aller... qu'il était dévoué à mes intérêts, qu'il m'aimait et ferait tout pour me servir, TOUT jusqu'à me faire voir le diable... Je puis beaucoup pour vous, monseigneur, me dit l'homme noir... Je puis immensément; il ne faut de votre part qu'un peu d'aide?—Que faut-il faire? m'écriai-je.—Avoir le courage de me suivre.—Je l'aurai.—Dès ce soir!—Dès ce soir.—Eh bien! soyez prêt.—À quelle heure?—Minuit.—Le lieu?—La plaine de Villeneuve-Saint-Georges; mais il faut venir seul et sans armes...—Je viendrai seul et sans armes...—À ce soir donc, monseigneur! jusque-là silence!!!...

À peine m'eut-il parlé que je ne le vis plus, sans que j'eusse pu m'apercevoir par quelle issue il avait disparu... Je demeurai solitaire jusqu'au moment du départ. À onze heures et demie j'étais à Villeneuve-Saint-Georges. Là je laissai les deux personnes qui m'accompagnaient, et j'entrai seul dans la plaine; la nuit était profonde... Je rencontre l'inconnu... Vous dire quel fut notre entretien m'est défendu; mais ce que je puis, c'est de vous communiquer un fait qui doit rassurer votre amitié... J'ai reçu dans cette nuit mystérieuse beaucoup d'avis précieux et un anneau... Cet anneau... le voici!...—Et le prince, entr'ouvrant sa veste, me fit voir un anneau de bronze dans lequel était enchâssée une pierre brillante qui au feu des bougies jetait un éclat inconnu et en effet presque magique...—Tant que je porterai cet anneau, me dit le prince, je n'ai rien à redouter de mes ennemis... mais si je le perds ou si je me le laisse ôter, je suis un homme perdu... Maintenant voici la suite de cette aventure. Je fus reconduit chez moi par l'inconnu, sans retourner à Villeneuve-Saint-Georges... Je lui offris cinq cents louis; il les refusa, en prit seulement cinquante, et il me quitta avec promesse de revenir chaque fois qu'il aurait un avis utile à me donner. Je le vois souvent, et toujours de même...

Voilà ce que j'ai entendu raconter à M. de Sainte-Foix à plusieurs reprises: MM. de Saint-Far et de Saint-Albin l'ont confirmé, c'est-à-dire pour l'avoir entendu dire au prince. J'ai demandé au premier ce qu'il pensait de cette aventure, et je l'ai trouvé dans un doute étrange. Remarquez, me dit-il, que cet anneau lui fut ôté sur la place de la Révolution!... Quel ténébreux mystère! Quoi qu'il en soit, voilà la vérité; cette histoire me fut en effet racontée par le duc d'Orléans lui-même dans le parc du Raincy où nous sommes, et dans cette même allée où nous nous promenons en ce moment.

Je fus prise d'un frisson qui me parcourut tout le corps; je jetai les yeux autour de moi et dans la profondeur des ombrages qui se prolongeaient au loin sous les arbres. Je crus un moment voir des ombres... Rentrons, dis-je à M. de Sainte-Foix... il est trop tard pour demeurer exposé au froid de la nuit... votre histoire m'a fait mal.

[57-A]: Il était d'une grande bravoure, et l'a prouvé mille fois, surtout dans l'aventure du ballon.

[58]: Madame de Montesson, tante de madame de Genlis, et non pas de M. de Genlis, comme l'ignorance à prétention le dit dans plusieurs biographies!...

[59]: Lorsqu'on ouvrit les prisons après thermidor, le comte de Périgord, frère de l'archevêque, venait dîner tous les jeudis chez ma mère... Il m'aimait comme son enfant. C'était le meilleur des hommes: ce fut lui qui fit fermer sa porte à M. de Laclos lorsqu'il sut qu'il était l'auteur des Liaisons dangereuses. Il avait pour madame de Genlis la plus profonde des haines; il était convaincu qu'elle avait amené les malheurs de la Révolution, et cette pensée, jointe à celle du duc d'Orléans, lui donnait même une dureté étrangère à son caractère.

[60]: M. de Puisieux était le chef de la famille de Sillery-Genlis; il avait désapprouvé le mariage de M. le comte de Genlis, et fut pendant longtemps assez irrité pour ne le pas vouloir accueillir, ainsi que sa femme. Madame de Puisieux était une personne dont l'esprit était fort imposant, à ce que dit madame de Genlis elle-même; aussi en avait-elle une peur affreuse, et lorsqu'enfin, la grande parente s'adoucissant, on permit aux jeunes mariés de venir à Sillery, madame de Genlis, ordinairement si mouvante et si parlante, ne bougeait et ne disait mot... Mais madame de Genlis était trop adroite pour ne pas profiter de son pouvoir de séduction. Madame de Puisieux fut conquise, comme le seront toujours les femmes qu'une autre femme voudra subjuguer avec de l'affection et des grâces de cœur... Le jour où la paix fut signée, madame de Genlis raconte que, lorsque tout le monde revint dans le salon, elle voulut l'annoncer elle-même.

«...Au bout de quelques minutes je dis d'un ton dégagé que, n'ayant pas été à la promenade, je voulais me dégourdir les jambes... et me levant aussitôt, je fis trois ou quatre sauts dans la chambre, et puis j'allai me jeter sur la chaise longue de madame de Puisieux en disant mille folies...» Qu'on se reporte à l'époque... aux robes à queues... aux paniers... à tout ce qu'avait de solennel le maintien et l'attitude d'une femme alors!

«Quelques jours après, dit-elle, un musicien de Reims vint à Sillery et joua du tympanon d'une manière surprenante. Madame de Puisieux se passionna pour cet instrument et regretta de voir partir le musicien. Aussitôt je pris la résolution, dit madame de Genlis, d'apprendre le tympanon.» Et en effet, elle en sut jouer au bout de six semaines aussi bien que le musicien rémois. Lorsqu'elle fut assez savante, ce qui lui coûta beaucoup de travail, et je crois cela sans peine, elle fit faire un habit d'Alsacienne, et un jour qu'il y avait du monde à Sillery, chose au reste fort ordinaire, car le château était toujours plein, madame de Genlis fit ôter la poudre de ses cheveux, les fit natter en deux tresses comme les Alsaciennes, puis, ayant mis sur sa tête une baigneuse et étant enveloppée dans une robe négligée et un mantelet de taffetas noir, elle descendit à l'heure du dîner, demandant pardon de son négligé et s'en excusant sur une migraine. Au dessert on vint dire à madame de Puisieux qu'une jeune Alsacienne venait d'arriver au château et demandait de jouer du tympanon devant elle.—Je vais la chercher, s'écria madame de Genlis en s'élançant dans la chambre voisine, où, jetant sa baigneuse et son mantelet, elle se trouva mise en Alsacienne avec son tympanon, et se présenta au même moment devant toute la société stupéfaite. Elle joua du tympanon à merveille, et charma tout le monde. «On me fit porter mon habit pendant quinze jours, dit elle-même madame de Genlis, pour donner une représentation de cette petite scène à tout ce qui venait à Sillery... Ce n'est pas sans dessein que j'ai rapporté ces détails, ajoute-t-elle... J'ai voulu montrer aux jeunes personnes que la jeunesse n'est heureuse que lorsqu'elle est docile et modeste[60-A]...»

J'avoue que j'ai cru avoir mal lu la première fois que je vis cette anecdote dans le premier volume de ses Mémoires!... et je pensai que peut-être elle avait voulu mettre: «La jeunesse n'est heureuse que lorsqu'elle s'amuse;» mais pas du tout; c'est «modeste» qu'il faut être. Quant à cela, ça va sans dire; mais que pour être modeste il soit nécessaire de se mettre en évidence de cette manière, de faire de l'éclat, de se masquer, de fixer tous les regards, d'attirer tous les hommages d'un cercle, voilà ce que je ne puis trouver en accord dans ma pensée avec la modestie d'une jeune fille à l'existence pure et ignorée, et faisant l'orgueil et la joie de sa famille par ses vertus simples et modestes. Cette anecdote m'a toujours paru une vraie plaisanterie avec laquelle madame de Genlis mystifie ses lecteurs comme elle mystifiait le chevalier don Tirmane.

[60-A]: Page 334, premier volume des Mémoires.

[61]: Ce n'est pas que j'aie le mauvais goût de déclamer contre ce siècle; il vaut autant, peut-être mieux que le nôtre. Je dis seulement que ce qui existait alors n'existe plus. D'autres choses ont remplacé le passé, voilà tout.

[62]: Mademoiselle Baillon était une charmante jeune personne, parfaite musicienne et composant à ravir. Elle a fait un opéra, appelé Fleur d'épine, qui eut du succès. Elle a épousé depuis le célèbre architecte Louis.

[63]: Le portrait de madame de Genlis dans le costume de ce quadrille existe, et je le possède.

[64]: Il n'en est pas ainsi aujourd'hui, où, pour entendre et souvent voir très mal jouer la comédie, on s'étouffe dans un lieu dans lequel on entasse à grand'peine six cents personnes, quand il n'y a place que pour trois cents.

[65]: Il existe des biographies vraiment impardonnables, parce que les auteurs peuvent se procurer près de la famille tous les renseignements possibles. M. Prudhomme a fait une galerie de Femmes célèbres, où les mensonges les plus grossiers se rencontrent à chaque ligne. Madame de Montesson, qu'il fait naître en Bretagne, n'y a même jamais été de sa vie. Elle est née à Paris, et elle était sœur de la mère de la comtesse de Genlis, comme la comtesse de Sercey l'était de son père.

L'autre jour, j'avais besoin d'un renseignement sur madame de Genlis; je fus avec confiance le chercher dans le Dictionnaire de la Conversation, à l'article Genlis, fait par J. Janin. Je ne m'attendais pas aux plus grossières erreurs; elles sont si singulières que je m'imagine qu'ayant trop d'occupation, M. J. Janin a fait faire cet article par un secrétaire, qui lui-même en a chargé quelqu'un très-ignorant de ce qu'a jamais fait madame la comtesse de Genlis.

[66]: Grand-père et grand'mère du marquis de Custine, l'auteur du Monde comme il est.

[67]: Le marquis Maurice de Balincourt, ami et estimé de tous ceux qui le connaissaient, est leur fils.

[68]: Ami de madame Dubocage; on lui attribuait les ouvrages qu'elle faisait, ainsi qu'à M. de Linant, un autre ami comme lui, littérateur.

[69]: Anne-Marie Lepage-Dubocage, née à Rouen le 22 octobre 1710. Elle mourut en 1802.

[70]: Ce sont les propres expressions de M. de Voltaire à madame Dubocage.

[71]: Amie fort intime de madame Dubocage, mais infiniment plus jeune ou moins vieille. Elle avait vingt-huit ans de moins, étant née à Paris en 1738. Elle a fait plusieurs ouvrages: une comédie, quelques romans et un volume de poésies; mais tout cela est dans l'oubli, tandis que les ridicules de l'auteur lui ont survécu. On connaît ce distique sur elle:

Fanny, belle et poëte, a deux petits travers;
Elle fait son visage et ne fait pas ses vers.

[72]: La Colombiade, poëme en dix chants, de madame Dubocage, sur la découverte du Nouveau-Monde.

[73]: Lettres de Stéphanie, roman historique en trois volumes, par madame de Beauharnais.

[74]: Mon frère, M. de Permon, dont le beau talent sur la harpe a eu une réputation européenne et méritée, avait à quinze ans (en 1784) une manière de jouer tellement remarquable, que Marie-Antoinette le voulut entendre. Mon frère improvisait toujours. Il a cependant composé plus de vingt morceaux, qui tous ont été gravés. L'un d'eux, une œuvre de trois sonates, a été dédié à ma tante, la princesse Démétrius de Comnène. Mon frère n'avait à cette époque que dix-sept ans. Selon madame de Genlis, l'intervalle entre ce moment et celui où elle créa et le doigté et la harpe, pour ainsi dire, n'aurait été que de très-peu d'années. La chose est impossible.

[75]: La grossièreté est aujourd'hui une partie indispensable de la manière d'être des hommes et des femmes. Les hommes sont mal élevés au point d'en être insupportables. Quant aux femmes, c'est encore pis, cela n'est pas tenable... plus elles sont grandes dames, plus je trouve la chose ridicule et sotte. Elles devraient savoir que, dans le temps d'une exquise politesse, il se disait d'un homme: Il est poli comme un grand seigneur. Pour les femmes, cela allait tout seul, on n'en parlait pas; elles étaient gracieuses, affables, prévenantes; et même, sans qu'on leur plût, elles savaient plaire.

[76]: Je donnerai le salon de chaque séjour des princes. Celui de Chantilly et celui de Villers-Cotterets sont remarquables.

[77]: Pendant les deux années que je passai à Bièvre avec madame de Montesson, j'ai recueilli de bien bons avis qu'elle me donna. Je ferai son salon à cette époque du consulat.

[78]: C'est la vérité: il y avait vingt-quatre colonels.

[79]: La terre de madame la comtesse d'Estourmelle s'appelait le Fretoy.

[80]: Elle raconte dans ses Mémoires que le jour où elle quitta l'hôtel de madame de Puisieux pour aller au Palais-Royal, son logement n'étant pas prêt, elle logea quelque temps dans les appartements du Régent, et que le luxe qui l'entourait contrastant avec ce qu'elle souffrait et sa lassitude, elle fondit en larmes. (Tome II, page 167.)

[81]: Mais pas pour les revenants; elle en avait peur.

[82]: Le père et la mère de celui que nous connaissons et qui est estimé et aimé de toute la bonne compagnie de France. Loyal, brave, bon ami, gai et toujours prêt à rendre un service, à faire une bonne action, en même temps qu'il conduira une partie de plaisir, le marquis de Balincourt est un de ces hommes que tout ce qui a un cœur est heureux d'avoir pour ami.

[83]: Son fils a la plus belle chevelure blonde qu'on puisse voir.

[84]: Marie-Jean-Antoine-Nicolas Caritat, marquis de Condorcet, né en Picardie en 1743. Sa famille devait son titre au château de Condorcet, en Dauphiné. Son oncle, l'évêque de Lisieux, le fit élever avec soin, et lui donna de puissants protecteurs. Il n'était pas riche, et fut toute sa vie d'une probité sévère, qui le fit mourir dans une sorte de misère.

[85]: Jean-Louis Soulavie (l'aîné). C'est lui qui a publié les Mémoires sur le duc de Richelieu et les Mémoires sur la règne de Louis XVI. Ce dernier ouvrage est plein de mérite; Napoléon en faisait grand cas.

[86]: C'était l'époque des querelles des parlements.

[87]: Théorie des sentiments moraux, etc., etc., suivie d'une dissertation sur l'origine des langues.

[88]: Né en 1743, il avait quarante-cinq ans au moment où la Révolution commença, en 87.

[89]: Ceci a pourtant besoin d'être expliqué. Je ne donne pas à ma pensée une latitude entière, comme on le peut croire.

[90]: Le portefeuille était la bourse de ce temps-là, à cause des assignats.

[91]: C'est un datura plus vénéneux que les autres, dont la combinaison avec l'opium d'Orient donnait à l'instant même la mort... Depuis nous avons trouvé l'acide prussique. Il y a une femme nommée, je crois, madame Pigeon, et puis madame Tharin, qui a empoisonné onze personnes avec l'acide prussique. J'ai rencontré dans le monde une femme qu'on m'a dit être l'amie de madame Pigeon, de cette dame colombe, qui je crois trompa un médecin qui fut sa dupe. Je verrai à connaître cette affaire plus clairement.

[92]: Ceci me rappelle un mot remarquable d'un paysan de Bourgogne... Le seigneur de ce village, anobli depuis vingt ou trente ans, parlait beaucoup de son désespoir d'être contraint à brûler SES TITRES! Enfin, un jour il convoque ses paysans dans la cour de son château, et fait de cet auto-da-fé une cérémonie, dont le détail devait le sauver, à ce qu'il espérait, du comité révolutionnaire. Il arriva donc fort gravement, portant dans ses bras un énorme paquet de parchemins du plus beau blanc, avec des touffes de rubans verts et rouges, dont l'éclat annonçait le peu d'existence... et il les jeta dans un grand brasier, qui avait été allumé au milieu de la cour du château. Mais soit que les parchemins fussent humides, soit que le feu ne fût pas assez ardent, soit enfin que Dieu s'en mêlât, les malheureux parchemins ne voulaient pas brûler... Le marquis avait beau souffler, rien ne prenait. Enfin, un paysan s'approchant du feu, et le regardant alternativement, lui et les parchemins, avec ce sourire niaisement fin que les paysans de nos provinces savent si bien allier avec une apparente stupidité, lui dit en patois:

—Laissez-les, laissez-les, monsu le marquis... y ne breuleront pas... y sont trop vards!...

[93]: Je l'ai fait pour le montrer comme point de contraste avec l'époque.

[94]: On doit avoir encore cette tapisserie au château de Louvois; elle y est bien longtemps demeurée comme une preuve parlante de cette histoire. Lorsque je fus en Bourgogne pour la première fois, elle y était encore, et M. Maldan, mon beau-frère, qui me montrait le château comme cicérone, me racontait que le tailleur d'Ancy-le-Franc, qui avait fait cette belle besogne, la tête montée par cette aventure, était venu à Paris pour s'y établir, comptant sur sa renommée; mais il fut obligé de revenir à Ancy-le-Franc.

[95]: Une épée était une chose indispensable dans la toilette et la tenue d'un homme. Il n'y avait qu'une exception, elle était pour le maître de maison chez lui; mais aussitôt qu'il y était en cérémonie, il avait l'épée au côté... Cette coutume était une mode, on peut le dire, de la régence et de Louis XV. Sous Louis XIV on ne portait à la cour ni l'épée, ni l'uniforme, excepté pour prendre congé quand on partait pour l'armée...

Une autre coutume qui paraîtra étrange aujourd'hui, c'était celle des gants. Un homme ne portait jamais de gants, si ce n'est à la chasse, ou bien à cheval. Il était reçu qu'un homme ne devait rien craindre, pas plus le hâle qu'autre chose, pour la beauté de ses mains. Quant à elles-mêmes, il était censé qu'elles étaient toujours assez soignées pour pouvoir serrer la main de la femme la plus élégante. Et puis les hommes de la bonne société, à cette époque, n'allaient jamais à pied; ce qui faisait que des manchettes en point d'Angleterre ou en maline brodée pour l'été, et en valencienne ou en point d'Alençon pour l'hiver, étaient suffisantes pour vêtir la main d'un homme. Cette coutume, au reste, de ne pas mettre de gants était tellement une loi de rigueur, que lorsque des hommes allaient faire une promenade à cheval, et au retour entraient dans l'écurie pour y laisser leurs chevaux, S'ils oubliaient d'ôter leurs gants, les palefreniers avaient un droit dont ils usaient. L'un d'eux allait vite cueillir quelques fleurs, et venait présenter un bouquet à celui qui avait oublié d'ôter ses gants. C'était une amende à laquelle il fallait se soumettre. La même rigueur, chose plus étonnante, existait à la chasse du roi, ou à toute autre chasse chez des gens de haute classe. Si, au moment de l'hallali, un chasseur, plus attentif au dernier cri du cerf qu'à l'étiquette de ses gants, arrivait les ayant aux mains... un piqueur allait couper une branche, et la donnait au chasseur distrait, qui s'empressait de payer l'amende...

Cette dernière partie de la coutume de ne pas avoir de gants, et cela seulement depuis Louis XIV, me ferait croire à une origine ignorée, mais positive, qui rappellerait un fait quelconque concernant le roi. L'amende qu'on imposait me porterait à le penser.

C'est ici le lieu de faire une remarque sur une chose qui m'a choquée bien souvent. J'ai parlé du mauvais ton des hommes aujourd'hui. C'est surtout dans l'ignorance des paroles du beau langage qu'ils sont bien en évidence, parce qu'ils veulent en imposer à eux-mêmes, et parlent avec aisance, Dieu sait comment! sur des sujets qu'ils ignorent. Par exemple, un homme croira parfaitement parler en disant très-haut: Taglioni a dansé comme un ange!—Déjazet a fait Frétillon en original.—Quant à Cinti, elle a chanté hier comme on ne chante plus, etc., etc.

Cette manière de retrancher l'épithète de madame ou de mademoiselle n'est aucunement de bon goût, et j'avoue que j'en ai été choquée. Cela va avec les reproches que l'abbé Delille fit à son ami le provincial, lorsqu'il lui dit: «Mon ami, ne demandez jamais du champagne, mais bien du vin de Champagne et du vin de Bordeaux; sans quoi les mauvais plaisants diront que vous dînez au cabaret.»

Et ainsi de suite!... Qu'on juge du reste d'après cela.

[96]: Je vais aller moi-même au-devant des objections qu'on pourrait faire sur cette parole, en me disant que cette belle société, dont je parle avec tant d'emphase, avait aussi des plaies bien repoussantes à voir. Je répondrai d'abord que ce n'est pas une raison qui combatte mon système que de me montrer, dans mon propre miroir, une physionomie étrangère parmi mes autres portraits... Les exceptions confirment les règles; et puis le détail que j'ai donné de cette scène montre au contraire la puissance des liens de famille sur cette autre puissance, qui est la plus forte, la plus souveraine de toutes. Les goûts avides voulant être satisfaits, jamais, à l'époque que je retrace, vous ne verrez une lutte corps à corps et sans frein entre un père et un fils, ou un frère et un frère. Je sais bien que toute cette histoire que je rapporte ici est de nature à fournir des arguments contre moi, parce que la critique s'empare de tout; mais je dirai à cette critique que les faits eux-mêmes répondent pour eux. Ainsi, à côté de madame de Logny, caractère qui partout, en tout lieu, serait regardé comme celui d'un monstre, vous voyez des anges de candeur et de bonté dont les blanches ailes cachent comme dans un sanctuaire les fautes de leur mère. Trouvez aujourd'hui un pareil exemple!

[97]: Je parle de la généralité.

[98]: Les impressions que j'ai reçues dans ma jeunesse sont demeurées profondément gravées dans mon cœur. J'ai visité le château de Louvois avec des personnes qui avaient vécu dans l'intimité de madame de Louvois, et qui me parlèrent longtemps non-seulement d'elle, mais de sa famille. Tous ces souvenirs se sont groupés autour de ma pensée le jour où j'ai voulu parler de madame de Custine... J'ai longtemps ignoré que la comtesse de Custine et mademoiselle de Logny n'étaient qu'une même personne.

[99]: Il était l'homme de Paris qui jouait le mieux les proverbes.

[100]: Prières pour la Passion. VIe station. Jésus sur la croix.

[101]: C'est dans ce sens aussi que j'ai écrit ici la biographie de madame de Custine. J'ai voulu donner une idée de la femme angélique qui, ayant tous les avantages pour briller dans le monde, préférait la retraite et y était heureuse. Cette figure est un type à observer.

[102]: J'en parle longuement dans mes Mémoires sur l'Empire. M. de Caulaincourt était l'un des meilleurs amis de ma mère.

[103]: C'est elle dont j'ai raconté l'intéressante histoire, dans le Salon de madame de Polignac, au premier volume.

[104]: Ma mère soutenait à M. de Caulaincourt qu'il avait été amoureux de madame de Crenay; il s'en défendait avec une opiniâtreté comique, disant pour ses raisons qu'il n'avait jamais aimé les femmes grasses, et que madame de Crenay était énorme, ce qui était vrai. M. de Caulaincourt le père était fort petit, et très-mince surtout; il était comme un enfant; il avait dû être fort joli dans sa jeunesse. Je ne l'ai jamais connu jeune.

[105]: J'ai vu la même chose pour madame de Catelan, femme de M. de Catelan, pair de France sous la Restauration.

[106]: Madame de Balincourt, mère de M. le marquis de Balincourt que nous connaissons tous, était mademoiselle de Champigny. Elle était la seconde femme de M. de Balincourt; sa première se nommait mademoiselle de la Maisonfort.

[107]: Adam Philippe, comte de Custine, né à Metz le 4 février 1740. Il eut, comme les enfants nobles de l'époque, une destination dès le berceau... Il fut voué à l'état militaire, et à sept ans, il était lieutenant en second dans le régiment de Saint-Chamans; pendant la guerre des Pays-Bas, il était à la suite, ou pour parler plus juste, quelque comique que cela soit, dans l'état-major du maréchal de Saxe[107-A]; on l'en fit revenir pour le mettre au collége, et lui faire faire sa première communion... Après ses études, il entra dans le régiment du Roi, et à vingt-un ans il fut colonel du régiment de Custine. Il voulut connaître parfaitement tout ce qui avait rapport à cette profession des armes qu'il devait embrasser comme l'un des défenseurs du trône. Les Cours du Nord étaient alors des écoles où l'on apprenait de grandes choses. Le comte de Custine se passionna pour la méthode allemande; il demeura longtemps à Berlin, et en arrivant en France, il introduisit la discipline allemande dans son régiment, et au moment où le canon retentit sur les plages américaines, il voulut aller secourir des opprimés, car son âme était noble et grande; il échangea son beau régiment de dragons pour le régiment de Saintonge infanterie, et il partit pour l'Amérique. Arrivé sur le théâtre de la guerre, il se conduisit comme le plus vaillant chevalier des temps historiques de la France... au siége de New-York, il gagna exactement son grade de maréchal-de-camp à la pointe de l'épée; il avait alors trente-huit ans. De retour en France, il fut nommé gouverneur de Toulon et puis député aux États-Généraux. Il avait dès lors des opinions politiques qui devaient le faire pencher vers le parti de la Révolution, mais jamais dans une exagération blâmable; jusqu'au moment où il se déclara pour la cause de la nation, parti que l'on ne peut blâmer, sa conduite fut toujours irréprochable, et en admettant que ce parti fût une faute, il l'a payée tellement cher, qu'il faut se taire devant une telle infortune. Le comte de Custine avait de la fermeté dans l'exécution de sa volonté, mais cette volonté était pour lui longtemps difficile à fixer; une fois arrêtée, il disait lui-même que rien ne devait coûter pour l'accomplir!... Un officier que je connais lui a entendu vanter un jour la conduite du feld-maréchal Lawdon, qui brûla la cervelle de sa propre main à deux soldats révoltés!... Il était fort habile comme chef militaire, et ses premiers pas dans la campagne de 92 furent aussi brillants qu'avantageux à la France; il prit Mayence, Worms, Spire, Francfort-sur-le-Mein... ensuite il abandonna ces mêmes rivages où il avait triomphé pour se replier sur l'Alsace. Cela est-il bien, cela est-il mal, je ne puis prononcer. À la chute des Girondins, il envoya à la Convention les papiers du général Wimpfen, démarche qu'on lui a reprochée. Sévère et d'une probité spartiate, ne pouvant voir les exactions qui se commettaient sous ses yeux, il n'épargna pas dans ses rapports les représentants du peuple et plusieurs généraux aussi corrompus que l'étaient souvent les proconsuls empanachés qui suivaient l'armée, mais n'étaient JAMAIS à sa tête!... Rappelé à Paris au commandement de..., il se vit en même temps traduit au Comité de salut public après avoir été appelé à la barre de la Convention... puis au Tribunal révolutionnaire! L'accusation portée contre lui était absurde!... Il dédaigna d'y répondre, il eut tort!... Il fut condamné par ce tribunal de sang, qui était heureux de frapper des têtes innocentes et vertueuses, car, je le répète, si le comte de Custine a erré, c'est qu'il a cru que le salut de la France dépendait du parti qu'on allait prendre; un ange le soutint dans ces épreuves cruelles, ce fut sa belle-fille! il semblait que les femmes portant le nom de Custine devaient l'honorer par leurs vertus, leur belle conduite, comme elles devaient le rendre célèbre par leur beauté et leurs agréments. Mademoiselle de Sabran, qui épousa le fils du comte de Custine, était une de ces ravissantes créatures que Dieu donne au monde dans un moment de munificence: belle, jeune, aimée, madame de Custine, ayant à peine vingt ans, s'enfermait à la Conciergerie avec son beau-père, le conduisait au tribunal, le soutenait dans ces moments d'épreuves!... et puis lorsqu'elle l'avait reconduit dans son cachot, elle allait porter d'autres consolations et verser leur baume dans le cœur brisé de son mari, qui, à peine lié à elle, voyait la mort se dresser entre eux!... Quelles heures l'infortunée passait ainsi entre un vieillard accablé par la fortune injuste et son mari, le père de son enfant, frappé du même coup et marchant en même temps vers un même but... l'échafaud!... Madame de Custine la jeune est la mère de M. le marquis de Custine qui existe aujourd'hui et qui est connu pour être l'un de ces hommes, quoique jeune encore, que l'on voit avec peine comme les derniers d'un temps de bonnes manières et d'exquise politesse. Je ne parle pas seulement de cette époque, mais de toutes celles qui l'ont précédée.

Son aïeul mourut avec cette résignation de l'homme vertueux et du sage: on l'a accusé de pusillanimité parce qu'il avait demandé un prêtre!... nous sommes absurdes en étant cruels, nous trouvons le moyen d'être moquables en étant atroces!... le général Custine mourut au contraire comme il avait vécu, en homme irréprochable...

«J'ignore comment je serai demain en allant à la mort, écrivait-il à son fils la veille de son supplice, nul homme ne peut répondre de lui; mais je m'efforcerai, mon fils, d'être digne du nom que je vous laisse.»

Quelle touchante simplicité dans ce peu de mots! point de vantarderie, de fausse vaillance, à cette heure solennelle où l'homme, vis-à-vis de lui-même,

Ne paie point à Dieu le prix de sa rançon.

Le général Custine mourut sur l'échafaud comme l'un des martyrs de notre infâme et sanglante époque, le 18 août 1793!

[107-A]: Ces détails sont positifs; ils viennent des bureaux de la Guerre.

[108]: Madame de Custine aurait été, je crois, plus âgée que madame de Ségur (femme de l'ambassadeur en Russie). La comparaison que faisait M. de Caulaincourt qui, en sa qualité de frère de madame d'Harville, était familier dans la maison de Custine, venait de ce qu'il aimait les deux familles également, et n'aimait pas les deux vicomtes, qu'il prétendait se ressembler beaucoup, ce qui était faux, car l'un était dissimulé.

[109]: Les femmes avaient alors des coiffeuses. Ce ne fut que sous Marie-Antoinette que les coiffeurs furent admis. Léonard fut le plus fameux de tous: ce fut lui qui coiffa la vicomtesse de Laval-Montmorency avec une serviette damassée coupée par bandes!

[110]: Je pourrais croire que madame de Genlis a été aigrie par la cause assez désagréable que je vais rapporter plus loin. Mais le même jugement a été porté par d'autres personnes, et celles-là désintéressées; j'ai longtemps cru que le vicomte de Custine était de cette autre branche dont il y a un colonel comte de Custine, encore existant aujourd'hui, et habitant Nogent-le-Rotrou.

[111]: Les enfants du comte de Custine sont: l'un, madame la marquise de Brézé, et l'autre, son fils, jeune homme de la plus belle espérance, périt sur l'échafaud quelques semaines après son père.

[112]: Cette lettre est copiée sur l'original cité par madame de Genlis elle-même.

[113]: M. le vicomte de Custine fut depuis attaché à M. le prince de Condé, comme capitaine de ses gardes... Il a toujours affecté sa passion pour madame de Genlis; et si, en effet, elle n'avait pas connu la vérité, elle pouvait croire à cette feinte qu'il continua bien longtemps encore après la mort de son infortunée belle-sœur!...

Maintenant je dois dire ma dernière pensée sur cette étrange aventure qu'il faut plutôt, après tout, regarder comme une de ces fatalités que les Anciens supportaient comme envoyées par les Dieux, et sous lesquelles ils courbaient la tête. Le chrétien devait fuir et porter dans un lointain monastère cette blessure qui pouvait atteindre du même coup tant de cœurs innocents!... mais que le vicomte de Custine fut un monstre comme le prétend madame de Genlis, et cela parce que cette belle passion dont elle était l'objet apparent devenait nulle par cette révélation de la cassette de la comtesse de Custine! La femme chrétienne soutint même par-delà la mort son rôle admirable de la femme forte et même sublime dans sa vertu!... Ce silence et ces lettres laissées à la volonté de Dieu pour être révélées ou célées selon son décret! Toutes les fois que je relis cette histoire, je m'incline devant cette belle mémoire qui me présente une femme belle et jeune, morte à vingt-quatre ans dans toute la pompe de cour la plus heureuse! Que les mystères de Dieu sont grands!...

Le vicomte de Custine n'est peut-être pas aussi coupable que madame de Genlis le représente. Qui sait ce que cet homme a souffert? Qui sait les douleurs inconnues qui ont brisé son âme? Cette funeste passion ne fut pas partagée: la vertu sans tache de madame de Custine répond de son innocence. Il y a des secrets dans le cœur, il y a des secrets dans l'amour surtout qu'on ne peut pénétrer; tout ce qui est passion ne se révèle qu'à ceux qui sont initiés à ses mystères. Sans doute le vicomte de Custine, au premier coup d'œil jeté sur cet amour incestueux, est un homme affreux et coupable. Mais qui peut connaître, apprécier tout ce qu'il a souffert peut-être? L'esprit se confond devant les mystères du cœur. Taisons-nous et plaignons ceux qui aiment comme le vicomte de Custine. La pitié est un sentiment qu'on peut leur accorder avec certitude de n'avoir aucun tort.

[114]: Madame la comtesse de Custine a laissé, comme je l'ai déjà dit, deux enfants, une fille et un fils. Le fils mourut sur le même échafaud que son père. Sa fille est madame la marquise de Dreux-Brézé, dont les vertus rappellent sa mère, et dont le fils, M. Scipion de Brézé, est l'un de nos plus habiles orateurs à la Chambre des Pairs: sa noble et courageuse conduite serait un titre de plus dans Une autre famille; dans la sienne, c'est tout simple... Son jeune frère, Pierre de Brézé, qui se fit prêtre à vingt ans, est l'un des plus honorables que compte le clergé français: il a, comme son frère Scipion, le talent de la parole; mais la sienne annonce seulement la loi de Dieu.

[115]: Le prince Démétrius, l'aîné de mes oncles, avait été accueilli par le duc de Parme comme un allié, un prince fugitif...; mon oncle y fut traité comme il avait été, au reste, en Piémont, qu'il ne quitta qu'à l'invasion des Français!...

[116]: C'était un saint homme que mon oncle l'abbé de Comnène!... il édifiait ma maison par sa vénérable conduite. Ferme et constant dans ses opinions, dévoué aux Bourbons dont l'état lui imposait la loi de fidélité, jamais il n'y manqua pendant quinze années qu'il fut auprès de moi. Certes, s'il l'eût voulu, il eût été non-seulement évêque, mais archevêque, et, à l'époque du concordat de 1803, peut-être aurait-il eu le chapeau, si Junot avait sollicité pour notre oncle... Mais, parfaitement bon pour tout le reste, il devenait intraitable tout aussitôt qu'il était question de religion. J'ai su depuis que mon oncle appartenait à ce qu'on nommait alors la petite église (on appelait ainsi les ecclésiastiques qui n'avaient pas reconnu le concordat de 1802). Mon oncle était d'une austère piété, mais seulement sévère pour lui seul.

[117]: Souvenirs en revenant de Gavarnie, à la grotte de Gèdres. Il dit ce mot en respirant l'odeur d'une violette.

[118]: Je puis dire que j'ai souvent éprouvé les mêmes sensations, soit en Suisse, soit en Italie, et même en Espagne. Un beau pays, une scène de la nature comme la Suisse en déroule quelquefois dans les solitudes sauvages du Splugen ou la ravissante vallée de Misogno... Les Pyrénées aussi!... et même je puis dire qu'elles me frappent davantage et plus immédiatement que les Alpes, dans le jeu de leurs décorations naturelles!...

[119]: Mademoiselle de Polastron.

[120]: Madame de Montrond.

[121]: En parlant de la société de Bièvre, je ne parle pas du salon de madame de Montesson à Paris. Cependant comme je la représente dans son atelier, et que je ne puis, en raison de la place, parler d'elle dans toutes ses positions, je parlerai de plusieurs personnes qui venaient en passant à Bièvre.

[122]: Je n'ai connu que madame Panckoucke, qui pût rivaliser avec madame de Montesson pour le coloris et l'art avec lequel il faut grouper les fleurs pour qu'elles aient de l'air entre leurs rameaux et leurs couronnes.

[123]: Charmante terre appartenant à madame d'Ambert, et située en Normandie.

[124]: Maréchal, marquis de Bièvre. Il était né en 1747, et entra fort jeune dans les mousquetaires noirs. Cela ne prouverait rien en faveur de sa noblesse: à cette époque, l'admission dans ce corps-là était facile.

[125]: Le parc de Bièvre a été probablement changé depuis cette époque, mais il était ainsi lorsque je le vis, en 1800.

[126]: Conte charmant des Mille et une Nuits.

[127]: Encore une fois je n'ai pas voulu dire que la société d'autrefois n'eût aucun inconvénients; mais ils sont demeurés sans aucune des compensations.

[128]: Je parlerai plus tard de madame de Staël, et même avec grands détails, à l'époque du Directoire, du Consulat et de l'Empire, ainsi que de la Restauration. Ce premier Salon n'est qu'une introduction à elle-même.

[129]: Suzanne Curchod, fille de M. Naaz.

[130]: Rousseau prétend, comme on le sait, que les idées ne nous arrivant que par les sens, il faut perfectionner les organes de nos perceptions, si nous voulons obtenir un développement moral qui ne soit ni trop illusoire ni trop irrégulier. Ce raisonnement tend au matérialisme.

[131]: Je parlerai avec détail de l'enfance de madame de Staël, ce que l'on n'a jamais fait; on ne la représente jamais qu'à l'époque de Corinne et de l'Allemagne.

[132]: C'est lui qui, se trouvant à Lausanne chez madame de Crouzas (qui fut depuis madame de Montolieu), en devint amoureux et lui déclara son amour. Cette figure ainsi agenouillée fit rire madame de Crouzas, car il s'était mis à genoux pour lui détacher cette belle déclaration... Enfin, lorsque la première hilarité fut passée, madame de Crouzas dit à M. Gibbon:—Allons, monsieur, relevez-vous, et n'en parlons plus. Mais voyant qu'il demeurait immobile:—Mais allons donc, M. Gibbon, relevez-vous donc.—Hélas! madame, je ne le puis!—Comment, vous ne pouvez vous relever! En effet, il était tellement énorme, que même l'aide de madame de Crouzas n'y fit rien: il fallut appeler un valet de chambre pour le remettre sur ses jambes.

[133]: Cette jalousie n'est pas de la nature de l'autre: c'est une tristesse et une crainte de perdre. Madame de Staël ne pouvait l'avoir, elle: sa supériorité était trop prononcée, et la société entière l'avait reconnue.

[134]: Un an avant l'Assemblée des Notables, en 1786.

[135]: Celui qui fut depuis le duc de Mouchy. Au moment de la Révolution, il était parfaitement beau et très-distingué.

[136]: Je parlerai plus tard de M. le comte Louis de Narbonne avec plus de détails, ainsi que de sa famille. M. de Narbonne a été pour moi un ami, un père, et un ami et un père aimé.

[137]: C'était le cocher de M. Necker.

[138]: Lorsqu'on connaît la bonté parfaite de madame de Staël, ce mot paraît alors ce qu'il est, plus touchant que tout ce qu'on pourrait dire.

[139]: Mademoiselle de Conflans.

[140]: Buzot eut la plus noble conduite dans l'Assemblée Constituante, et fut plus tard un rude adversaire des cannibales dans la Convention. Quelques hommes de sa force, et la Convention aurait reçu une autre direction encore plus salutaire dans ses résultats pour la France et les victimes de cette Convention, qui, se mutilant elle-même de ses propres mains le 31 mai, porta un coup funeste non-seulement à sa gloire, mais à ses intérêts, en détruisant la Gironde.

[141]: Ces deux hommes, accusés alors par la Cour comme Montagnards, périrent peu de temps après comme royalistes et déclarés traîtres à la patrie.

[142]: À la prise de la Bastille, il entendit parler avec véhémence contre les meurtres qui ensanglantèrent cette journée vraiment belle, car ce fut peut-être la seule journée où le peuple se soit battu vraiment pour la liberté. Barnave dit avec humeur: «Eh! le sang qui a coulé est-il donc si pur?»

[143]: Ils étaient tous deux des modèles à citer comme bons pères et bons maris; leur intérieur avait un parfum de bonheur qui touchait et attachait à eux.

[144]: Il paraît positif que Marat, dans les différents appartements qu'il a occupés, avait cette recherche dans une partie de son logement; et celle-là n'était ouverte qu'à peu de monde.

[145]: Ce qui fit sortir M. de Lally-Tollendal de l'Abbaye au moment où les assassins allaient y porter la mort, fut sa noble défense en faveur d'un de ses compagnons d'infortune; le courage qu'il témoigna désarma les monstres. Tant il est vrai que tout ce qui est grand frappe toujours juste!