CONCLUSION
C'est avec effort que je respectai les intentions d'Edouard et que j'observai la parole que je lui avais donnée de ne pas chercher à le voir le reste du jour. L'amitié reconnaît difficilement son insuffisance: elle croit pouvoir consoler, et ne sait pas que l'ami dont elle partage les maux, n'est dans ses bras qu'un vain simulacre privé de sentiment et de vie. Je préparais cependant une consolation à Edouard: c'était de parler avec lui de Mme de Nevers. Je la connaissais, et je savais combien elle était digne de la passion qu'elle avait su inspirer. Je passai la nuit à réfléchir au sort d'Edouard, à cette fatalité dont il était la victime, à la bizarrerie de l'ordre social, à ce malheur indépendant des hommes, et cependant créé par eux. Je cherchais des remèdes à la situation de mon malheureux ami, et j'étais forcé de m'avouer avec douleur qu'elle n'en offrait aucun d'efficace.
Le lendemain, de bonne heure, j'entrai dans la chambre d'Edouard; elle était déserte. J'aperçus sur sa table quelques journaux qui venaient d'arriver de France. Personne ne l'avait vu sortir. Comme je savais qu'on devait attaquer, ce matin même, le camp anglais, l'inquiétude me prit; je me fis donner un cheval, et je courus, encore très-faible, sur les traces de l'armée. En arrivant, je trouvai une canonnade violente engagée pour une position dont il paraissait presque impossible de chasser l'ennemi. Je distinguai Edouard au premier rang, et j'arrivai pour le voir tomber couvert de blessures. Je le reçus dans mes bras; son sang coulait à gros bouillons: je voulus essayer de l'arrêter; il s'y opposa. "Laissez-moi mourir, me dit-il, et ne me plaignez pas… La mesure est comblée, la vie m'est odieuse: j'ai tout perdu! Ah! dit-il, la mort vient trop tard." Il expira, sa tête se pencha sur moi; je reçus son dernier soupir. Je revins dans un désespoir dont je ne me croyais plus capable.
Les gazettes contenaient cet article:
Hier, 26 août, à onze heures du matin, on a célébré en l'église et paroisse de Saint-Sulpice les obsèques et funérailles de T. H. et T. P. dame Mme Louise-Adélaïde-Henriette-Natalie d'Olonne, veuve de T. H., T. P., et T. Ill. seigneur Mgr le duc de Nevers, prince de Châtillon, marquis de Souvigny, etc., etc., décédée en son hôtel, rue de Bourbon, à l'âge de vingt et un ans, par suite d'une maladie de langueur. Après la cérémonie, le convoi s'est mis en marche pour le Limousin, où Mme la duchesse de Nevers a témoigné le désir d'être enterrée. On la conduit en la baronnie de Faverange, bailliage de généralité de ***, où elle reposera au caveau de ses ancêtres, en l'église et chapitre abbatial dudit Faverange, etc., etc.
Vers la fin de cette même année, la paix me permit de repasser en France. Je ramenai avec moi le corps de mon malheureux ami. Je demandai et j'obtins de M. le maréchal d'Olonne la permission de le déposer dans ce caveau qui contenait l'autre moitié de lui-même. Je le fis placer au pied du cercueil de Mme de Nevers, et alors seulement je sentis le premier soulagement à ma douleur.
M. le maréchal d'Olonne avait quitté le monde et la cour. Il habita Faverange jusqu'à la fin de sa vie, qu'il consacra à la bienfaisance la plus active et la plus éclairée; mais, quoique sa carrière ait été longue et en apparence paisible, il conserva toujours une profonde tristesse. Il disait souvent qu'il s'était trompé en croyant qu'il y avait dans la vie deux manières d'être heureux.
FIN
NOTE
DE LA PAGE 122
Je ne sais si les expressions de cette conversation ne paraîtront pas un peu forcée; elles sont copiées textuellement, et on les trouvera toutes dans les mémoires du temps, dans ceux de Mme d'Epinay, du baron de Bezenval, du duc de Lauzun; dans les lettres de Mme de Graffigny, etc., etc.; monuments mémorables d'une époque où le vice était tellement entré dans les moeurs d'une portion de la société qu'on peut dire qu'il s'y était établi comme un ami dont la présence ne dérange plus rien dans la maison. Dans ces moeurs-là, on était bon, généreux, brave, indulgent et vicieux. A côté des modèles les plus admirables de l'intégrité de la vie, la corruption se montrait sans voile et semblait faire gloire d'elle-même; la perversité était devenue telle que, dans ce monde nouveau, le vice n'était plus qu'un sujet de plaisanterie; l'esprit, abusé par de fausses doctrines, niait presque également le bien et le mal, et ne reconnaissait d'autre culte que le plaisir. Une seule chose avait survécu à ce naufrage de la morale. Cette chose était un mot indéfinissable dans sa puissance, et qui n'avait peut-être échappé à la ruine de toutes les vertus que par son vague même: c'était l'honneur. Il a été pour nous la planche dans le naufrage, car il est remarquable que, dans la Révolution, c'est par l'honneur qu'on est rentré dans la morale; c'est l'honneur qui a fait l'émigration; c'est l'honneur qui a ramené aux idées religieuses. Dès que le mépris s'est attaché à la puissance, on a voulu être opprimé; dès que le déshonneur s'est attaché à l'impiété, on a voulu être homme de bien: tant il est vrai que les vertus se tiennent comme les vices, et que, tant qu'on en conserve une, il ne faut pas désespérer de toutes les autres.
Erreurs typographiques corrigées silencieusement:
=était à Lyon= remplacé par =étaient à Lyon=
=charges que, l'Anglais= remplacé par =charges, que l'Anglais=
=Mais il se peut= remplacé par =— Mais il se peut=
=m'a fait éprouver?= remplacé par =m'a fait éprouver!=
=Mobile à l'excès= remplacé par =Mobiles à l'excès=
=inconcevable= remplacé par =inconvenable=
=vivants et inanimés= remplacé par =vivants ou inanimés=